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  Les Quinze mille pas
Un compte rendu

  Vitaliano Trevisan

  Roman. Traduction de l'italien par Jean-Luc Defromont

  160 pages
15 €
ISBN : 2-86432-478-4

Résumé

Compter, rendre des comptes, rendre compte – le compte rendu n’est pas le bon. Dans une ville du nord de l’Italie, un narrateur essaie, sans l’aide de l’instrument précieux que serait un compte-pas, de s’orienter dans la pensée, dans la vie, dans sa tête. C’est sa condition pour ne pas mourir.
Que sont ses parents devenus ? Et sa sœur, disparue d’abord, déclarée officiellement morte ensuite ? Et son frère dont il classe les livres et les dossiers épars ? Et comment faire sa valise ? Comment achever un traité conséquent sur le suicide ? Que faire d’un blouson hongrois quand on le sait retiré à un mort ? Enfin, et surtout, comment désormais classer nos papiers ?
Le narrateur ajoute de la rigueur à son cas lorsqu’il tente de formuler un diagnostic de l’humain, et qu’il nourrit d’imaginaire sa façon de s’orienter avec justice dans le labyrinthe de l’économique et du social. Il ne craint pas que sa lucidité passe pour de la folie.



Extrait du texte

L’architecte Lazzaron, qui pendant plusieurs années, avant de devenir architecte, avait été le géomètre Lazzaron, restait sans voix. Il ne pouvait faire autrement, je pense, que de considérer que les paroles de mon frère lui étaient destinées personnellement. Quant à moi, je me taisais. Je savais très bien que mon frère se comportait de cette manière désagréable non parce qu’il croyait vraiment tout ce qu’il disait, bien qu’à vrai dire il y crût dur comme fer, sauf qu’il ne l’aurait jamais dit comme ça en public, mais en raison de sa jalousie terrible et absolue par rapport à ma sœur. Depuis l’époque de la maternelle, continua-t-il en fixant toujours du regard l’architecte Lazzaron, tu savais déjà tout. Depuis l’époque de la maternelle tu as toujours agi avec préméditation et pendant toute ta vie tu n’as fait qu’agir selon un plan bien précis. Tu as grandi selon un plan préétabli par tes parents, dit mon frère, plan auquel tu t’es soumis entièrement et de bon gré. C’est pour rester fidèle à ce plan que tu t’es inscrit à l’école pour géomètres. Tu as ouvert un cabinet avec les idées bien claires, avec les yeux grands ouverts tu t’es inscrit au parti démocrate-chrétien, et sans jamais fermer les yeux ni te boucher le nez tu es entré au conseil pastoral. Entre-temps tu as étudié l’architecture à Venise et tu es devenu adjoint bien avant de devenir architecte. Du reste, dit encore mon frère, tu t’es toujours distingué par ta voracité. Gestion du territoire! s’exclama mon frère. Exploitation du territoire, abus du territoire, sodomisation du territoire! Du reste, dit encore mon frère, cette soi-disant collectivité, ce soi-disant pays italien qui est pourtant si différent du nord au sud, tout en restant en un certain sens pareil, du sud au nord, sans oublier les îles, mais qui est en fait un petit pays, le vrai trou de province du monde dont notre province tout entière n’est que le trou du trou – ou le trou dans le trou –, ce soi-disant peuple, disait-il, il l’a bien mérité. Il n’y a ni excuses ni justification qui tiennent : il l’a bel et bien mérité. Chacun, je dois l’admettre, était libre de choisir, et c’est vous et nul autre qu’il a choisi. Mais c’est justement cette soi-disant démocratie, dont découle la soi-disant liberté et donc, ajouta mon frère, la liberté de choix, toujours soi-disant, bien sûr, qui a été la ruine de notre pays. Tout ce qu’on peut dire et tout ce qu’on dit est la vérité. De même que n’importe quelle chose est la vérité, et en même temps n’est pas du tout la vérité, c’est ça la vérité. Il n’y a pas de quoi être rationnel, mon cher architecte, et d’ailleurs il n’y a pas grand-chose à penser. Peut-être, somme toute – c’est un doute qui m’accompagne depuis longtemps –, que c’est vous qui avez raison. Vous avez raison, il faut être pragmatique ; il faut éviter de trop penser et servir les intérêts de la collectivité. Si on pense trop à ce que peut bien être cette soi-disant collectivité, si on prend ce soi-disant peuple et qu’on le décompose, à partir du concept en tant que tel, en individus, et si on prend ces individus pour réfléchir sur ces individus, sur chaque individu un par un, alors vous avez tout à fait raison vous et votre rationalisme de province. Naturellement vous, toi mon cher architecte, vous ne pensez certainement pas en ces termes, peut-être ne pensez-vous pas du tout. C’est pour ça que vous avez tout compris. Il n’y a rien à comprendre, rien à penser : juste à construire. C’est en ça que consiste ta belle gestion du territoire : construire jusqu’à ce que le territoire finisse, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place. Alors, quand le territoire est fini, on arrête aussi de faire de la politique, parce que de toute façon il n’y a plus de raison d’en faire étant donné qu’il n’y a plus rien à construire. S’il n’y avait plus rien à construire, il n’y aurait plus le moindre architecte dans aucune des administrations du pays. S’il n’y avait plus de territoire à diviser, il n’y aurait plus le moindre géomètre dans aucun conseil communal d’aucune commune, quelle qu’elle soit, sur toute l’étendue de l’Italie. Aucun expert en thermotechnique, aucun ingénieur en bâtiment ou autre dans le genre. Votre rationalisme n’est qu’un pseudo-rationalisme bâclé de province ; votre postmoderne un postmoderne empastellé de province, et en définitive l’architecture vicentine tout entière n’est autre qu’une consternante architecture de province qui a perdu en route toute dignité de façade. Nous sommes entourés de maisons couleur crème, d’immeubles couleur noisette, de résidences jaune pâle et marronnasses. Jamais du jaune, du jaune pâle. Jamais du vert, du vert pâle. Jamais du bleu, du bleu pâle. Jamais une maison, toujours et seulement des maisonnettes. Une touche de Le Corbusier par-ci, une pelletée de Scarpa par-là. Une truellée de Lloyd Wright à droite et une de Loos à gauche. Marcher dans n’importe quelle rue de ces quartiers résidentiels industriels ou artisanaux revient à se glisser dans une poubelle urbanistico-architecturale à l’échelle un sur un. Une hystérie urbanistico-architecturale, une cacophonie de ciment qui nous assourdit et nous déséquilibre dès que nous mettons le nez dehors.



Revue de presse

Presse écrite italienne

   La Repubblica, 10 février 2002
   Ammalarsi di vivere in provincia
   par Beniamino Placido


   La Stampa, 9 février 2002
   Quindicimila passi intorno alla speculazione edilizia
   par Angelo Guglielmi

 
   L’Indice
   par Monica Bardi

  
   Italialibri, 17 septembre 2004
   Steroidi e pesticidi letterari
   par Vanessa Sorrentino

Presse écrite française

   Terres de femmes, samedi 19 juillet 2008
   par Angèle Paoli



   France Italie, n°489, mars-avril 2008

   Compter, rendre des comptes, rendre compte – le compte rendu n’est pas le bon. Dans une ville du nord de l’Italie, un narrateur essaie, sans l’aide de l’instrument précieux que serait un compte-pas, de s’orienter dans la pensée, dans la vie, dans sa tête. C’est sa condition pour ne pas mourir. Le narrateur ajoute de la rigueur à son cas lorsqu’il tente de formuler un diagnostic de l’humain, et qu’il nourrit d’imaginaire sa façon de s’orienter avec justice dans le labyrinthe de l’économique et du social. Il ne craint pas que sa lucidité passe pour de la folie.



   Le Monde, vendredi 15 décembre 2006
   Vitaliano Trevisan : l’homme qui compte
   par Raphaëlle Rérolle

   S’il faut une bonne raison de lire des romans (en dehors du pur plaisir, cela va de soi, et peut-être aussi du désir coupable de s’insinuer dans la vie des autres), alors en voilà une : la possibilité de découvrir – fortuitement, presque toujours – quelque chose de surprenant sur la nature humaine. Sur soi-même. Chance assez rare, il est vrai, mais pas tout à fait inexistante, comme le montre le roman de Vitaliano Trevisan. Parfaitement inconnu des Français (et sans doute de l’immense majorité des Italiens, ses compatriotes), ce quadragénaire natif de la province de Vicence a exercé, nous dit-on, « une quarantaine de professions » avant de se faire connaître comme écrivain. Dieu merci, l’idée lui est venue d’en expérimenter une quarante et unième, celle de romancier, avant qu’il ne soit trop tard. Car son singulier petit livre, tout empreint d’humour noir, fait partie de ces quelques ouvrages qui poussent à voir le monde autrement.
   A priori, rien de spectaculaire. Le récit, qui met en scène un narrateur unique, commence bizarrement par une série d’additions : l’homme, on ne connaît pas son nom, nous explique de quelle manière ses calculs ne tombent jamais juste. C’est que l’énergumène compte ses pas. Tous ses pas. Ce qui donne : « De la maison au tabac (791 p.), De la maison à la mairie (930 p.), De la maison au magasin d’alimentation (1 851 p.) et cetera. » Oui, mais voilà, les chiffres obtenus ne concordent jamais. Le nombre des pas « aller » diffère systématiquement de celui des pas « retour ». Car entre les deux, fallait-il s’y attendre, la vie s’est immiscée. « On est constamment dérangés », grommelle le narrateur. Tout, rien, le passant qu’il faut saluer, la maison qui vous rappelle une histoire du passé, le hérisson mort sur la route et vlan ! La comptabilité se casse la figure.
   C’est autour de cette dialectique étonnante que se construit le roman de Trevisan. Marchant et marchant encore dans la ville de Vénétie où il vit depuis sa naissance, l’homme qui lutte frénétiquement contre les incohérences de la réalité nous dévoile des faces cachées de cette même réalité.
   D’un côté, donc, le caractère complètement obsessionnel du personnage, reflété par le rythme de la prose. Le narrateur se répète, décrit certaines actions avec une minutie exaspérante (une séance de rasage : la marque de la lame, celle de la mousse et le geste exact pour tirer la peau sur le menton), tente de quadriller son environnement, veut faire entrer le monde dans un cadre. La composante spatiale du texte est évidente. Et ce n’est pas un hasard si la profession de géomètre est évoquée avec gourmandise – mesurer l’espace, le diviser, l’ordonner, quel délice ! Tout un vocabulaire pseudo mathématique se glisse en contrebande d’une page à l’autre, surtout quand le narrateur entreprend d’écrire un essai sur les types de suicide dans sa région. Pour ce faire, il s’agit de procéder « à la division en sous-catégories de la catégorie des suicides par pendaison. » Activité vitale, « absolument indispensable », comme la marche à pied. Et pour cause : « Toute distraction peut être fatale. » Autrement dit, l’obsession tente de garantir à la fois contre la vie et contre la mort, deux désordres intolérables.
   La mort est déjà là, « sur chaque chose, sur chaque être vivant, sur chaque situation, sur chaque œuvre d’art digne de ce nom », mais la vie l’est aussi et c’est elle que nous montre ce roman. À travers ce locuteur insolite, qui emboîte les souvenirs d’un pseudo-frère dans les siens (ce qui produit quelques enchâssements de discours indirects un peu pesants), c’est le foisonnement de cette inépuisable force du vivant qui s’infiltre dans toutes les failles. Vous voulez l’étouffer ici ? Elle resurgira là, plus vigoureuse encore. Par un jeu entre ce que voit son personnage et ce qu’il refuse de regarder, entre son intérieur et cet extérieur qu’il déteste, Trevisan fait apparaître des contours nouveaux, des questions inhabituelles. Pourquoi les humains parviennent-ils à s’adapter à toutes les situations ? Et si toutes les routes du monde n’en formaient qu’une seule ? Et si les secrets de famille, à commencer par ceux du narrateur, n’étaient pas exactement situés là où on pourrait le croire ? Dans les lithographies de Francis Bacon aperçues par le frère du narrateur, ce sont les déformations du visage qui font apparaître sa vérité. De même, il arrive, de temps en temps, qu’un roman très noir jette une lumière inattendue et finalement pas si désespérée sur un coin d’humanité.



   Libération, jeudi 14 décembre 2006
   Trevisan à pas comptés
   par Jean-Baptiste Harang

   À Vicence, les absents ont toujours raison. Même quand ils ont tort.

   De sa maison de la via Dante, à Vicence, jusqu’à l’étude notariale de maître Strazzabosco, il y a quinze mille pas, Thomas Boschiero, le narrateur, les a comptés, un par un, à l’aller comme au retour, c’est très rare de trouver le même compte et si rond à l’aller et au retour, le narrateur est un compteur de pas, ce n’est pas un métier mais une activité qui s’exerce sérieusement. Les Quinze Mille Pas qui donnent au livre son titre, ne disent leur nombre qu’à la page 140, à dix pages de la fin, à cette même page, on apprenait le nom du narrateur, Boschiero, il était temps, et il fallait avoir l’ouïe fine, l’œil affûté, pour attraper au vol de la page 74 son prénom, Thomas, de la bouche même de la vieille Magna bosco quand elle lui dit : « Quand je pense qu’après ma mort c’est eux qui hériteront de tout, ça me donne envie de ne pas mourir du tout. » Le prénom de « Thomas » était bien cité dans la préface, mais elle semblait d’une autre main, on n’en sait rien. Cela n’a guère d’importance, les vrais personnages du livre sont les absents, désignés mais anonymes, ils sont le frère et la sœur, on la retrouvera morte, on l’enterrera au fond du jardin, peut-être, on sèmera du gazon par-dessus, peut-être pas, en tout cas elle est « présumée morte », le frère, lui, on ne le retrouvera pas, on le cherchera, pas à pas, quinze mille pas, mais on ne le trouvera pas. Deux autres absents sont les parents de ces trois-là, les parents morts assez tôt pour faire des orphelins rancuniers.
   On sait cela depuis le début, mais on ne le comprend qu’à la fin, tout occupé qu’on est à compter les pas. Pour compter les pas, il ne faut pas perdre le fil, se laisser distraire par des pensées parasites, par un regard accroché au paysage, par un détour, il faut marcher tête baissée et, si un crochet, une déviation s’impose, on sort son bout de craie, on marque l’empreinte du pied gauche (toujours partir du pied gauche) et on écrit le nombre provisoire sur son calepin pour repartir du bon pied, plus tard, après qu’on aura dissipé cette distraction, digéré cet écart. Marcher droit, ne tolérer aucun saut de paragraphe, marcher comme on écrit, de bord à bord, au fil de l’encre, sans se retourner. Notre homme ne sort jamais sans sa craie ni son calepin, et il marche chaussé de rangers de marque Pirelli, millésimés 1968. Tout ce qu’on va découvrir est donc là, dès les premières pages, l’accident de circulation qui faucha la mère en pleine rue, en pleine vie, l’accident circulatoire du père, l’infarctus du chagrin, la sœur assassinée, le corps escamoté, sa disparition déclarée à la préfecture (10 530 pas), et les dix ans à attendre pour la tenir pour morte. Le frère disparu et ses affaires à mettre en ordre, ses notes pour deux livres à écrire, l’un sur Bacon, l’autre sur la Maison dans le parc dans la maison. Alors à quoi bon marcher, à quoi bon écrire puisque tout a été dit. À quoi bon lire ?
   Pour ressasser, pour rendre compte de son ressassement, le livre n’est ni roman ni récit, il porte en sous-titre les mots « Un compte rendu ». Il faut rendre compte, surtout si on ne se rend pas compte de tout. Et faire un pas de plus pour ne pas mourir, repousser sa mort d’un pas, c’est le dernier pas qui compte, le dernier que l’on compte, écrire un traité sur le suicide pour ne pas se suicider. Et, puisque les siens sont tous morts ou disparus, il faut se rendre chez le notaire, « avec en tête une idée fixe, une obligation à laquelle on ne peut se soustraire ». On ne peut se soustraire à l’obsession de la mort tout entière contenue dans le blouson de cuir qu’on endosse après qu’on l’eut arraché à un cadavre hongrois. À l’obsession de la corde pour se pendre qu’on accroche dans « la pièce des saucissons ». L’obsession de parler à la place des disparus, de leur pardonner d’être morts, de pardonner à ceux qui ne leur pardonnent pas. Ressasser la médiocrité des choses, des gens des villes, de cette ville de Vicence, trop laide, trop prétentieuse, trop catholique, trop encombrée, trop connue, parcourue à pas comptés. Savoir que les livres ne sont que du papier, se contenter d’être seuls, accepter le risque de devenir fou. Tout vendre et s’abîmer dans un exil ultramarin. Vivre d’exploiter du bois au Brésil loin de tous ces gens qui s’appellent quelque chose « bosco ». Et pour cela compter quinze mille pas jusqu’à l’étude du notaire (Strazzabosco).
   Le compte rendu, tout comme il avait commencé par une préface, se termine par un épilogue qui n’a même pas le dernier mot puisqu’une bibliographie lui succède, ou plutôt une liste des livres qu’on pourrait emporter dans une valise si l’on avait l’intention d’écrire ces mille et un pas. La liste se termine ainsi : « Et en dernier lieu mais non par ordre d’importance, bien sûr, les Journaux de Franz Kafka, Grasset, Paris, 1985, que je pris dans la main et ouvris à la page 208, où je lus, souligné au crayon par mon frère, la phrase suivante : Comme les hommes d’un seul tenant font défaut, les actions littéraires d’un seul tenant nous échappent. » Suivi du mot « Fin ! » avec un point d’exclamation comme un coup de feu.



   L’Humanité, Jeudi 7 décembre 2006
   Une conscience entre ordre et chaos
   par Alain Nicolas

   Sur fond de drame familial, un regard mordant sur l’Italie contemporaine.

   Pour Thomas, cette petite ville de Vénétie est avant tout le champ d’un arpentage incessant. Marcher, compter les pas, noter, recompter, comparer. Une activité obsessionnelle qui pourrait tenir lieu d’alternative au départ. Des valises, adaptées à tous les climats, sont prêtes. Ou à un départ plus définitif, le suicide. Dans son enfance, il a perdu sa mère, victime d’un accident de voiture, puis, quelques mois plus tard, son père. Pour son jeune frère, c’est un abandon volontaire. Pour sa grande sœur, c’est toute une vie passée à élever ces garçons, au mépris de tout destin personnel. Du drame familial qui germe entre ces trois enfants laissés seuls dans le foutoir du monde, on ne dira rien de plus. Trevisan en scrute les conséquences, avec acuité, en montrant le lent cheminement du narrateur vers une forme de liberté. Mais, beaucoup plus qu’une intrigue psychologique, ce roman est un voyage dans la conscience de deux frères, entre ordre et chaos. Écrire, construire, mesurer, nommer le monde, des attitudes qui tiennent autant de la remise en ordre du monde que de la fuite devant le passé. Un regard acéré et pince-sans-rire sur notre société, dans ses rapports de force entre classes, dans son indifférence à ce qu’elle détruit, hommes, femmes, nature. Lutte contre le désordre, ordre et appel à la victoire finale du chaos originel se poursuivent, se combattent, et en fin de compte, s’annulent : la forêt reprendra possession du parc de la maison familiale, mais le narrateur trouvera la paix en déboisant l’Amazonie. Gagnants finals ? Notaires, banquiers… et Église. Humour à froid ou désespoir lucide ? Une œuvre originale, une nouvelle voix à découvrir.



   La Quinzaine littéraire, 1er-15 novembre 2006
   Compter sur ses pas
   par Monique Baccelli

   Après avoir lu les toutes premières pages, denses, sans alinéas, du roman de Trevisan, le lecteur se demande s’il va pouvoir suivre très longtemps le narrateur : un personnage apparemment grincheux, névrosé, dont la principale activité est celle‑ci : « Durant toutes ces années, au cours de tous les déplacements que j’ai effectués, de la maison au tabac (791 p.), de la maison au magasin d’alimentation (1851 p.) et cetera, le calcul du nombre de pas, toujours scrupuleusement comptés, et par la suite notés dans un carnet à cet effet que j’ai toujours sur moi, pendant le voyage d’aller puis pendant le voyage de retour, n’a jamais concordé. » Rien de bien passionnant.

   Or il s’avère que le maniaque en question réussit sans doute à penser tout en comptant ses pas, ou cesse par moments de les compter. Les raisonnements qu’il développe alors sont d’une subtilité et d’une bizarrerie peu communes : paradoxes, démonstrations irréfutables, ou absurdes, « Irai‑je dans un pays chaud ou bien dans un pays froid ? – si chaud, alors vêtements légers, si froids, vêtements épais –, et ceci et cela, si ceci alors cela, mais si cela alors ceci, ou bien rien d’autre », énumérations vertigineuses « Gestion du territoire, exploitation du territoire, abus du territoire, sodomisation du territoire » et escalades verbales. « Entièrement inutile l’essai, entièrement inutile l’idée de l’essai, et dénué de sens l’essai et inutile l’idée de l’essai. Idées inutiles et produits inutiles de ces idées dénuées de sens. » Le tout d’une logique qui frise la folie, ou inversement.
   Cependant le roman ne se réduit pas à ces prouesses verbales, car tout en comptant ses pas, le narrateur aborde sous un angle plutôt pessimiste tous les grands thèmes : l’amour, la mort, la religion, qu’il déteste, la vie quotidienne, et surtout la vie en province, qu’il exècre. Écœuré par le vide de son existence, il rêve de longs voyages mais ne dépasse jamais les faubourgs de Vicenze. Ses réflexions s’inscrivent dans un flot continu de pensées (d’où l’absence d’alinéas) dans lequel viennent peu à peu s’insérer les souvenirs qui constituent son passé : une famille de la bourgeoisie aisée, trois orphelins. La mère a été fauchée par une voiture en descendant d’un bus ; le père est – peut-être – mort de chagrin quelques mois plus tard. Le frère du narrateur (les personnages n’ont pas de prénom) ne leur pardonnera jamais de les avoir abandonnés. La sœur aînée fait tout pour remplacer les disparus, mais elle le fait si bien que « le frère » finit par nourrir à son égard des sentiments quasiment incestueux et s’oppose de toutes ses forces à son mariage.
   Dans la famille personne ne travaille. La sœur joue du piano, le narrateur élabore depuis des années un essai sur le suicide par pendaison, et le frère une monographie sur Francis Bacon. Rien de bien gai dans tout cela. Partant de ces données tout va se compliquer : la sœur meurt dans des circonstances bien particulières, et le frère disparaît. Intervient alors ce qui est presque le quatrième personnage du roman : la belle demeure de la Commenda, abandonnée, une ruine mystérieuse et envoûtante « Les fenêtres de l’étage inférieur aussi, remarquai‑je, avaient les volets grands ouverts, et par l’une d’elle, à gauche de la porte, s’étaient faufilées les branches d’un arbre, provenant de l’intérieur, pensai‑je horrifié. » Le « frère » en la restaurant secrètement, de façon géniale ou délirante, en fera le chef-d’œuvre de sa vie : c’est la maison dans le parc dans la maison, qui permet au narrateur de révéler ses qualités poétiques. Le fait de compter ses pas ne l’empêche donc pas de manifester de multiples aptitudes. Ultime revirement : le narrateur dont on apprend enfin qu’il s’appelle Boschiero, décide de se rendre en Amazonie, dans une scierie qui fait partie des nombreuses propriétés de la famille. Avant de partir il veut mettre ses affaires en ordre et à cette occasion le notaire de la famille lui fait une révélation stupéfiante. Tout bascule. Les souvenirs égrenés tout au long du récit ne sont-ils que les élucubrations d’un fou, pourtant éminemment logique, sont-ils réels ? Au lecteur de conclure. Toujours est‑il que ce roman, bien écrit et bien traduit, s’inscrit dans la veine italienne la plus novatrice de ces dernières années. Il n’a pas d’équivalent dans la production française actuelle.



   La Liberté, samedi 11 novembre 2006
   Le révolté et son Italie désolée
   par Alain Faverger

   Né en 1960, Vitaliano Trevisan est encore chez nous un illustre inconnu. En émule de Beckett, il offre de Vicence et de la Vénétie l’image d’un désert de l’amour où seul triomphe le matérialisme.

   Le lecteur francophone est habitué aux écrivains italiens à la langue chatoyante dont le verbe se moule bien dans notre langue : Moravia, Buzzati, Calvino, Tabucchi, voire Barrico. Avec Vitaliano Trevisan, il n’est pas sûr que le message passe si facilement. Voilà un écrivain plus sec et tourmenté qui ne craint pas de mettre la folie et la marginalité au centre du récit. Non pour nous rebuter, mais pour mieux nous introduire dans les failles et les malaises que suscite la vie moderne.
   Toute la vision du monde de Vitaliano Trevisan paraît se résumer au microcosme du lieu dont il vient et où il vit, Vicence. Une ville dont il évacue tout charme ou poésie. Le décor du livre rappelle plutôt l’atmosphère insolite et froide de certains films d’Antonioni. Paysages déshumanisés de banlieues, de zones industrielles, de centres commerciaux, d’entrepôts et autres rubans d’autoroutes suspendus dans le vide.
   Ainsi un homme parle. C’est Thomas Boschiero, le narrateur de cette histoire. Un type qui passe son temps à classer les papiers de son frère, dont on apprendra qu’il a disparu sans laisser de traces. Thomas a encore une sœur, disparue elle aussi, mais on saura au fil du récit qu’elle, à la différence peut-être du frère, est bel et bien morte. Et le frère en question n’est pas étranger à ce décès, lui qui vouait à sa sœur un attachement excessif, nourri de jalousie à l’égard de tout soupirant qui aurait pu l’approcher.
   Thomas, le seul rescapé de cette famille aisée, propriétaire de multiples biens et domaines en Italie et ailleurs, apparaît comme un original et un solitaire enfermé dans ses pensées. Ses parents morts, son frère et sa sœur disparus, il sait qu’il a rendez‑vous chez le notaire, l’ultime corvée qui soldera ses comptes avec sa famille. Il faudra toute la longueur du livre pour que le narrateur se décide enfin à faire les quinze mille pas qui le séparent de l’étude de Maître Strazzabosco.
   D’ailleurs Thomas compte les pas qui le mènent d’un lieu à l’autre de ses pérégrinations en ville et dans les alentours. II est à sa façon un arpenteur, mais aussi un homme qui rumine sans cesse, comme enfermé dans le nœud de ses divagations. Très vite on se dit qu’on a affaire à une sorte de fou, de doux cinglé qui se complaît à fustiger le monde et ses contemporains. Mais la folie de Boschiero tient moins de la psychiatrie que de la politique. Elle permet surtout à l’auteur de brosser une satire acerbe du monde d’aujourd’hui.
   À travers l’histoire de Thomas, l’homme aux trois valises toujours prêtes pour un improbable départ, c’est à un incroyable réquisitoire en forme de soliloque que nous fait assister Vitaliano Trevisan. Réquisitoire contre les trous de province où l’on suffoque, contre là réalité même, morne et plate, de l’économie. Contre la religion et le traumatisme qu’elle paraît avoir infligé au narrateur depuis l’enfance. Contre les études universitaires, rejetées tant par Thomas que par son frère parce qu’elles « tuaient en nous toute possibilité créatrice ». Dépit encore de l’amoureux éconduit qui s’écrie : « Des femmes, je n’en ai jamais eu ! »
   Livre de nihiliste, donc ? Certes, mais où court la bile d’un désenchanté qui aurait l’ironie tranchante des personnages de Beckett plutôt que la hargne des Possédés de Dostoïevski. Car de l’ironie, il y en a dans ce livre. Elle fuse même au détour de maints paragraphes quand le narrateur se moque de l’architecte qui en pinçait pour sa sœur, quand il portraiture deux vieilles de Vicence, dont l’une aux cheveux d’un noir de corbeau, unie à l’autre par une haine inexpiable. Ou quand il fait défiler sous nos yeux la ribambelle des magasins du Corso, un délire de boutiques de fringues et de godasses du dernier chic, miroir de l’hystérie consumériste.
   Car malgré les apparences, l’écriture de Trevisan n’a rien de triste ni de morbide. Au contraire, voilà un livre qui réussit la gageure de nous faire rire. Alors même qu’il part de la souffrance morale d’un solitaire à qui il ne reste plus que la dérive de ses propres mots. L’ultime logorrhée d’un rebelle dressé contre l’excès de matérialisme d’une société sans âme. Paru dans sa version originale en 2002, ce roman atypique avait alors obtenu le Prix de la revue Lo straniero. Sa causticité devrait lui permettre de trouver d’autres lecteurs de ce côté-ci des Alpes.



   Télérama, 1er novembre 2006
   par Martine Laval

   Quinze mille pas, ou quinze mille mots, sans doute davantage, tous brûlants. Thomas, le narrateur, voit son univers s’écrouler, la mort le frôler sans répit – parents, sœur et frère, tous disparus. Il est seul, reclus en lui‑même. Il marche, raconte ce qui le mène ici ou là, dans un no man’s land italien de villes laides, moribondes. Il marche, marche, et compte ses pas. C’est son obsession, sa folie, sa méthode de survie. C’est aussi le phrasé exceptionnel de Vitaliano Trevisan, jeune auteur pour la première fois traduit en France. Ce roman – ou compte rendu d’une divagation existentielle – est un déluge verbal de haute voltige, une logomachie érudite pour dire la catastrophe, la faillite du monde. Vitaliano Trevisan – tout comme Horacio Castellanos Moya, auteur de l’irrésistible Dégoût – fait de la littérature coup de tonnerre, coup de gueule. Dans le sillage d’un autre Thomas, fou du langage – Thomas Bernhard.



   Études, novembre 2006
   par Kim-Loan Mayen

   Quinze mille pas, c’est la distance que parcourt le narrateur pour se rendre de sa maison à l’étude du notaire Strazzabosco, chargé d’administrer le patrimoine familial depuis la mort des parents. Dans sa tête, pensées et souvenirs se mêlent au rythme d’une marche que l’on sent dictée par une sourde nécessité : nécessité de régler ses comptes avec un passé aussi lourd qu’obsédant (mort des parents, disparition d’une sœur puis d’un frère), nécessité quasi hygiénique de tenir un compte exact du nombre de pas effectués au cours de chaque sortie, pour préserver un équilibre intérieur sans cesse menacé par les agressions de la vie urbaine et par les multiples sollicitations de la mémoire ; nécessité d’en finir avec les affaires de famille pour pouvoir, enfin, commencer à vivre. Le récit entretient constamment l’hésitation : l’hyperlucidité et l’hypersensibilité du narrateur ne sont‑elles pas le symptôme d’une fêlure qui confine à la folie ? Le réel tel qu’il le perçoit n’est‑il pas hanté par les errances d’une imagination qui seule permet d’en affronter la brutalité ? L’enquête qu’il mène, à partir de livres et papiers divers, sur le « jardin secret » de son frère brusquement disparu, n’est-elle pas une tentative désespérée pour se (re)trouver soi‑même, à moins que ce ne soit pour se fuir ? J.‑L. Defromont parvient à rendre, de façon efficace, la singularité d’une écriture nette, presque coupante, qui évoque admirablement la lutte intime entre ordre et désordre d’une subjectivité brouillée ». De cette lutte dont la tension traverse tout le roman, on trouve deux images particulièrement fortes : un autoportrait en forme de triptyque de Francis Bacon, dont les faces distordues exerçaient une fascination sur le frère du narrateur ; une demeure à moitié en ruine au fond d’un parc abandonné, où ce même frère a fait construire une tour improbable et futuriste. Sans jamais donner de clef qui ouvrirait à une lecture univoque de son récit, l’auteur invite plutôt à se laisser conduire et égarer dans les méandres de l’identité personnelle.

 

   L’Italie à Paris.net
   Mr. Bloom à Vicence
   par Stefano Palombari



   Les Inrockuptibles, 24 octobre 2006
   par Judith Steiner

   Un monologue ahurissant qui évoque Beckett et Bernhardt.

   Il ne reste plus que lui, Thomas, pour se rendre chez le notaire Strazzabosco, et s’acquitter – c’est le mot – des formalités qui s’imposent, après le « jugement déclaratif de décès » de sa sœur. Dix ans qu’elle avait disparu, huit ans d’absence officialisée, et maintenant, la mort. Car « la disparition, pour être définitive, a besoin de la mort. La mort n’a besoin de rien ni personne. » Thomas, seul depuis la disparition de la soeur et le départ du frère, ivre de solitude et de cette colère qui gronde et monte, en rangs serrés, sur ces ahurissantes 150 pages en spirale. Thomas, le dernier des fous, celui qui a réussi, contre toute attente et toute tentation, à « laisser toujours le suicide et la pensée du suicide derrière moi, toujours et sans cesse le suicide au moins un pas derrière moi ». Et qui les compte, les pas, toujours furieux de leur inexactitude, à l’aller, au retour. Jour après jour, en attendant l’improbable surgissement de son frère, du fond de sa province haïe, la Vénétie, Thomas classe les papiers que ce dernier a laissés (un essai sur Bacon, un autre sur « La Maison dans le parc dans la maison », et des milliers de feuilles éparses), et marche, et pense. C’est cette pensée, circulaire et stratifiée, qu’élabore Trevisan avec une maestria implacable, une rage froide, une « immobilité furibonde », livrant avec ce roman « compte rendu » un texte d’une rare puissance, entre traité philosophique et monologue beckettien, manifeste politique et pamphlet d’esthétique. Une découverte impressionnante, ce Vitaliano Trevisan, 46 ans, dont on sait peu de choses sinon qu’il aurait exercé « une quarantaine de professions fort diverses avant de se révéler au public comme romancier et dramaturge », nous dit l’éditeur, et qui vit précisément à Vicence, « ce fatras catholico-démocratico-artisano-industriel » qu’il décrit tel un purgatoire urbanistique où les âmes s’écrasent dans le silence du vide de la pensée abandonnée. Remonté et drôle, obsessionnel et doué d’un sens du récit (du suspense) qui dépasse la virtuosité de la raison pure, Trevisan évoque, fatalement, Thomas Bernhardt. Dans une version italienne ultracontemporaine, et incrédule vis-à-vis de sa propre parenté. Et qui ressemble à son aîné comme les autoportraits de Bacon figurent le peintre, dans une sorte de fracas intérieur.



   Le Magazine littéraire, octobre 2006
   par Fabio Gambaro

   Marcher et penser. Marcher et compter ses pas. Sans arrêt, toujours, méthodiquement. Thomas, le protagoniste des Quinze mille pas, le très beau premier roman de Vitaliano Trevisan, est obsédé par les distances. Surtout celle qui sépare son domicile de l’étude du notaire Strazzabosco. Une distance de quinze mille pas qu’il parcourt, tout en remâchant ses idées noires et sa solitude, alors que sa mémoire retrouve peu à peu ce qui vient de lui arriver. L’assassinat de sa soeur, les relations difficiles avec son frère, le mystère d’une étrange maison isolée dans un grand parc à l’abandon. Autour de lui la waste land du nord-est de l’Italie (l’action se déroule à Vicence), « un territoire dominé par une neurasthénie d’ordre supérieur, perpétuellement contraint à la défensive par un état latent, mais constant, de siège ». Une province où les usines, les parkings, les centres commerciaux, les villas entourées de hauts grillages, les autoroutes et les friches se succèdent sans discontinuer, donnant lieu à une géographie dépourvue de toute trace d’humanité.
   Dans ce roman sombre et fascinant, traversé d’un bout à l’autre par le délire et le désespoir, l’écrivain italien peint un monde dominé par l’impression d’une catastrophe toujours imminente, un monde sans plus aucune certitude, gangrené par la solitude et la mort. Est-ce la réalité ou bien la construction d’une folie cachée derrière un esprit froid et géométrique ? Pour le savoir, le lecteur doit pénétrer dans le labyrinthe mental de Thomas et suivre jusqu’au bout ses quinze mille pas. Un roman d’une force rare qui révèle un auteur plein de talent.



   Notes bibliographiques, octobre 2006

   À Vicence, en Italie, Thomas compte les pas qui séparent sa maison de chacune de ses courtes destinations, quinze mille jusqu’à l’étude notariale qui administre les biens de sa famille. Des parents morts l’un après l’autre, une sœur assassinée et un frère en fuite, l’histoire de Thomas et des siens s’articule autour de la mort et du suicide. Malgré l’entrave psychologique qui l’empêche de s’éloigner de sa demeure, il met ses pas dans ceux de son frère jusqu’à une villa oubliée.
   Désillusions, connexions avec le passé, spéculations, il y a un côté sombre chez Vitaliano Trevisan qui offre une vision pessimiste des êtres et des choses mais conserve à son personnage « un pas d’avance sur le suicide ». Presque sans respirer, au milieu de digressions conceptuelles sur la laideur environnementale, la pollution ou la dégradation de la société, l’auteur fait surgir une histoire là où on ne l’attendait plus.



   Aujourd’hui en France, mardi 26 septembre 2006
   « Ce récit m’a subjuguée »
   dans la rubrique « Le coin du libraire »

   Chez Libreria (Paris IXe), Florence Raut défend avec vigueur les auteurs italiens. Elle a éprouvé un vrai coup de cœur pour Les Quinze mille pas, un court roman de Vitaliano Trevisan récemment paru chez Verdier. « C’est l’histoire d’un type obsessionnel qui compte tout le temps les pas qu’il fait. Ce jour-là, il se rend chez son notaire et, à l’aller comme au retour, il va faire 15 000 pas exactement. Tout le récit est un monologue intérieur : il décrit sa vie dans une petite ville de province qu’il déteste, la maison dans laquelle il vit enfermé avec sa sœur et son frère. Au fur et à mesure qu’il avance, on comprend que la sœur a disparu. C’est pour ça qu’il va chez le notaire : il va hériter. Il évoque aussi son mystérieux jumeau. Ce récit sur la solitude et la folie m’a vraiment subjuguée, je n’ai pas pu le lâcher avant la fin. »



   Le Matricule des anges, septembre 2006
   Penser sans compter
   par Jean Laurenti

   S’efforcer de porter un regard lucide sur le monde, dénouer au péril de sa raison les fils familiaux : les trajets de son personnage et la quête de vérité qu’ils portent sont la matière du récit inquiétant de Vitaliano Trevisan.

   Quiconque, par un de ces jours d’ennui qui peuplent le temps de l’enfance, s’est attelé à mesurer avec ses pas une longueur de trottoir en s’astreignant à ne marcher que sur la bordure, sait ce que cette tâche requiert de sérieux et de rigueur. Il sait aussi combien elle est propice au déferlement de la pensée, à une bousculade d’idées et de réflexions qui, prenant prétexte d’une fissure dans le ciment ou d’une fiente de pigeon répandue en étoile, envahissent bientôt la totalité de l’attention de l’oisif qui doit redoubler de vigilance pour ne pas perdre le fil de son projet initial. Aussi, quelque insolite que paraisse au premier abord l’activité quotidienne du personnage central et narrateur de ces Quinze mille pas, elle apparaît au fil du récit dans toute sa cohérence : Thomas Boschiero comptabilise chacun des pas qui lui permettent d’atteindre telle ou telle destination depuis la maison où il vit reclus depuis de nombreuses années. Rien de ludique dans tout ça. La mesure des distances est la seule chose qui le raccroche encore à un monde extérieur auquel non seulement il ne se sent plus appartenir, mais qui lui inspire un mépris et un dégoût profonds. Le centre, le point nodal de toutes ces promenades comptables est donc la vaste demeure familiale, à laquelle, depuis la mort de sa sœur et la disparition de son frère il est comme « enchaîné ». Ce départ brutal du frère « m’a rendu infirme (…), je suis paralysé, sinon de corps, certainement d’esprit. (…) Ou peut-être ne suis-je pas du tout paralysé mais seulement enchaîné. Je peux marcher et me déplacer dans toutes les directions, mais pas plus loin que ne le permet la chaîne qui m’enserre le cerveau en le paralysant, et dont l’autre extrémité est scellée au seuil de la maison. » Thomas accomplit cette occupation quotidienne avec un soin scrupuleux, en artisan soucieux de la belle ouvrage, presque en artiste : « Je marchais de mon pas cadencé habituel. Ni rapide ni lent. Sans lourdeur, léger. Je comptais mentalement tout en pensant, concentré pour ne pas perdre le rythme ; attentif à maintenir en équilibre, sur le fil d’un temps à quatre-quatre, les trois variables – penser marcher compter – de façon à en faire des constantes. »
   À travers ses déplacements, le narrateur se fait l’observateur implacable de la violence que les hommes infligent au paysage, celui de la Vénétie industrieuse – et plus particulièrement de Vicence, métropole provinciale du Nord-Est italien –, tout entière vouée à l’expansion économique, défigurée par elle. Surgit ainsi une image emblématique et obsédante : « L’aile d’un oiseau entièrement déployée par le passage d’un camion, son corps inexorablement écrabouillé sur l’asphalte. » Thomas observe aussi la vie de somnambules que mènent les êtres qui s’activent dans la fourmilière aux réseaux tentaculaires. Vitaliano Trevisan, qui est né en 1960 à Vicence et dont les éditions Verdier proposent ici la première traduction en français (l’éditeur annonce la publication prochaine de Shorts, un recueil de nouvelles), connaît bien cette région où il a toujours vécu et travaillé, dans des domaines divers et longtemps fort éloignés de la littérature. Le récit qu’il propose ici relate l’effort quotidien que produit un être pour résister à toutes les formes d’oppression dont, du fait de sa lucidité et de son hypersensibilité –, il est plus que d’autres conscient. L’éducation bourgeoise et catholique, celle de la famille relayée par l’école, dominée par le sens du devoir, la hantise du péché, la souffrance rédemptrice, est le premier cadre auquel il faudra échapper. Avec la mort prématurée des parents puis la mort/disparition du frère et de la sœur du narrateur, la maison est devenue un sépulcre dont les figures investissent le quotidien du survivant. Comment survivre à ceux qui nous ont abandonnés ? Comment survivre dans un monde devenu inhabitable ? Ici le tragique s’enracine dans l’intime et se déploie dans tout l’espace social. À travers allusions, notes de bas de pages ou séquences narratives, de grandes figures tutélaires traversent le livre et apportent leur éclairage. Vitaliano Trevisan dit ainsi sa dette à l’égard des auteurs et artistes qui nourrissent son travail notamment Samuel Beckett, Thomas Bernhard et Francis Bacon. Soit les gestes dérisoires qu’on accomplit en un rituel quotidien, obsédant, comme rempart dressé face au néant ; le jaillissement d’une pensée affranchie des conditionnements familiaux et sociaux pour dire lucidement l’horreur de ce que l’homme, au quotidien, inflige à l’autre ; le désir d’arracher les masques pour que l’être apparaisse sans le mensonge des postures, dans la vérité intime de toutes les tensions qui le traversent.
   Marcher, penser sans compter. Thomas pourra-t-il briser l’ultime chaîne de son aliénation ? En accomplissant les quinze mille pas qui séparent sa maison de l’étude de l’obséquieux notaire Strazzabosco qui l’a convoqué (pour « une obligation à laquelle vous ne pouvez pas vous soustraire »), il obtiendra peut-être la réponse. Laquelle, on s’en doute, aura un prix. Exorbitant.



   Politis, jeudi 28 septembre 2006
   En bonne marche
   par Christophe Kantcheff

   Participant du renouveau de la littérature italienne, Vitaliano Trevisan publie Les Quinze mille pas. Un roman labyrinthique, dangereux et entêtant.

   La littérature italienne contemporaine serait-elle nulle ? Très sûr de sa science, dans la lignée du Désiré Nisard démoli par Eric Chevillard (voir Politis n° 917), Dominique Fernandez diagnostiquait, il y a peu, le « vide » et le « désastre » des lettres italiennes. C’est ce que rappelle Vincent Raynaud dans La Nouvelle Revue française de juin, dans un article qui constitue une forme de réponse à Fernandez : « Le renouveau de la fiction italienne ». Parmi les nouveaux auteurs évoqués : Vitaliano Trevisan. L’un de ses romans les plus salués en Italie, Les Quinze mille pas, paraît aux éditions Verdier. Dominique Fernandez peut aller se recoucher.
   D’emblée, chez Vitaliano Trevisan, saute aux yeux la présence d’une langue (restituée remarquablement par Jean-Luc Defromont). Une écriture compacte, au rythme rigoureux, ne dédaignant pas la répétition et les circonvolutions, mais sans baroquisme, et un tempo plus entêtant qu’obsédant. C’est le débit du narrateur et la manière dont son esprit avance, s’interroge, se heurte à la logique des faits qui se cachent derrière les mots.
   C’est aussi sa façon de marcher. L’intrigue, en effet, se résume ainsi : le narrateur se rend à pied de bon matin à l’étude de son notaire où il a des affaires à régler, bien qu’il ait, dit-il, un énorme travail à accomplir, soit le classement des papiers de son frère. Mais le narrateur ignorant la ligne droite, le temps de son parcours constituera le temps du livre, il va ainsi accomplir « quinze mille pas ». S’il a pris pour habitude de compter ses pas lors de chacun de ses trajets, c’est sans doute pour étayer son existence de repères solides. Car pour le reste…
   Le reste ressemble à une immense confusion labyrinthique, dominée par une noire trilogie : la mort, la disparition, le vide. On comprendra vite que le narrateur de Vitaliano Trevisan est un survivant. Ne serait-ce que de la mort de ses parents quand sa soeur, son frère et lui étaient enfant. Mais peut-être de plus grave encore. Or, la survie a un prix.
   Ce coût-là est au coeur des Quinze mille pas. Le narrateur de Trevisan le paie plein pot. Ses ressassements, son intransigeance, ses ressentiments et ce qu’on devine peu à peu chez lui de mythomanie défensive en font un personnage bernhardien. Et comme chez le grand écrivain autrichien, le tout est assorti d’une bonne dose d’humour, méchant de préférence, et d’un désespoir radicalisé.
   Le lecteur tiendra peut-être ce marcheur fou à distance, fasciné par son obsession à se persuader de rester vivant. Mais il risque d’être plus troublé. Car il peut y reconnaître aussi, exacerbées, c’est-à-dire libérées, ses propres angoisses. Exactement comme dans les tableaux de Francis Bacon, très présent ici. Preuve de sa qualité, Les Quinze mille pas est un roman dangereux : on ne sait vraiment pas où il peut nous mener.



   Epok, semaine du 8 au 14 septembre 2006
   par Bernard Quiriny

   Où qu’il aille, Thomas compte ses pas et les note dans un carnet. « Jamais le même nombre de pas à l’aller et au retour. Deux fois seulement, il m’est arrivé de voir coïncider les chiffres. » Le roman raconte le flot de ses pensées durant une longue marche au terme de laquelle il réitère l’exploit : Les quinze mille pas tout juste à l’aller, autant au retour. De digressions en anecdotes, Trevisan progresse en cercles concentriques vers le coeur de l’intrigue : la personnalité de Thomas, les motifs de son déplacement, la mort qui rôde autour de lui. Très influencé par Thomas Bernhard, ce roman envoûtant à la composition sophistiquée mêle avec virtuosité l’analyse psychologique et la critique sociale et politique.



   Transfuge, n°12, septembre-octobre 2006
   Vitaliano Trevisan
   par Sophie Pujas

   Thomas compte ses pas, ses disparus, et le temps qu’il lui reste. Il compte aussi s’évader de la ville étriquée qui l’oppresse. Mais pour aller où ?

   C’est un bon jour : Thomas a réussi à faire précisément le même nombre de pas – quinze mille en tout – à l’aller et au retour de sa visite au notaire. Une victoire pour ce marcheur obsessionnel et compulsif, qui tient obstinément le compte de ses pas d’un point à un autre. Dans l’espoir qu’enfin, peut-être, le réel coïncide avec lui-même, dans un sursaut de cohérence…
   Chaque pas est une distance fragile mise entre lui et la mort. « [A]u fond l’idée du suicide ne m’a jamais tout à fait convaincu » déclare-t-il, songeur, avant d’énoncer les meilleurs moyens d’en finir, et les plus usités dans la Province. Il faut dire qu’autour de lui, les gens disparaissent à une allure inquiétante : ses parents, décédés prématurément quand il était enfant, sa sœur, dont il faut peut-être distinguer la mort et la disparition, son frère, parti sans laisser d’adresse.
   Peu à peu, le lecteur verra se dissiper le mystère de ces absences inquiétantes… Le frère de Thomas lui a toutefois laissé deux œuvres à achever : un manuscrit sur Francis Bacon, et un parc où se trouve une maison à l’abandon soigneusement étudié. Double tâche qu’on peut supposer sans issue. « Les choses importantes ne finissent pas, elles s’interrompent », explique Vitaliano Trevisan. Toutes les fins procèdent d’une interruption. Sinon on pourrait continuer, écrire pour toujours le même livre.
   L’horizon de Thomas est aussi étroit que détesté : Vicence, la petite ville de Vénétie dont est également originaire l’auteur. Il poursuit de ses sarcasmes amers la campagne dénaturée, l’Église trop présente et la bourgeoisie si enorgueillie d’elle-même. Une façon pour l’auteur de régler discrètement quelques comptes : « La dimension politique est présente pour moi, même si elle n’est pas explicite. Le roman ne prend pas une position partisane. Mais par exemple, en ce qui concerne l’utilisation, l’abus du territoire, c’est sans aucun doute politique… »
   On ne s’étonnera pas que Thomas nourrisse le fantasme de s’effacer de ce tableau étouffant mais une fuite est-elle vraiment possible ? Quel improbable ailleurs espérer dans un univers de toute part absurde ?
   La nature elle-même, rêvée par le narrateur, n’offre qu’un refuge ambigu. « Autant il n’est plus possible de continuer à vivre dans ce contexte social, autant il est aussi difficile d’épouser la cause de la nature… », résume Vitaliano Trevisan.
   Doté d’un humour noir des plus incisifs, ce monologue aux singulières circonvolutions n’est pas sans parenté avec la prose de Thomas Bernhard ou de Samuel Beckett, deux des influences avouées de l’auteur. Car ce dernier revendique des emprunts littéraires multiples, au point d’insérer à la fin du roman une bibliographie fictive – qui correspond aux lectures de Thomas. On y trouve donc des romanciers, mais aussi des philosophes (comme Derrida), propres à nourrir les rêveries conceptuelles du héros. « Mes personnages sont complètement méta-textuels », constate Vitaliano Trevisan. « Cela ne me pose pas de problème de voler dans les écrits des autres ! » En revanche, l’écrivain professe peu d’intérêt pour ses contemporains en littérature, préférant cultiver une langue en volontaire décalage. « Je ne suis pas un homme d’école. Je suis plutôt un solitaire. » Une dernière caractéristique qu’il partagerait donc avec son personnage…
   La comparaison s’arrête là. À la logorrhée verbale de Thomas s’oppose la parole mesurée, volontiers elliptique, de Vitaliano Trevisan. À sa hargne contre son milieu, répond l’affection de l’auteur pour sa ville natale, où il a lui aussi passé le plus clair de sa vie.
   Reste que sa plongée dans une conscience perturbée est l’une des plus ambitieuses tentatives de prise de possession du réel venues récemment d’Italie. Bonne nouvelle : Verdier annonce pour les prochains mois un recueil de récits. À suivre.



   Livres hebdo, vendredi 16 juin 2006
   Un neveu de Bernhard
   par Jean-Maurice de Montremy

   Il faut quinze mille pas à Boschiero pour se rendre chez son notaire. Le temps d’un monologue sarcastique où l’italien Vitaliano Trevisan met lui-même ses pas dans ceux de Thomas Bernhard.

   Vitaliano Trevisan (né en 1960) vit à Vicence, en Vénétie, tout comme Boschiero, le narrateur de son roman. Les Quinze mille pas est sa première traduction en français. Boschiero vit dans une demeure bourgeoise et possède, sur les hauteurs, une autre maison et un parc abandonnés. Sa vie s’est arrêtée depuis que sa mère est morte accidentellement – disparition suivie de la mort du père. Si bien que les deux fils sont restés sous la garde de leur sœur aînée. Le notaire gère leur fortune. Les deux garçons haïssent Vivence et la Vénétie, haïssent l’emprise immémoriale de l’Église catholique, la bourgeoisie, ses prétentions culturelles et son incroyable rapacité domaniale.
   Boschiero sort rarement. Quand il sort, il compte le nombre de ses pas, furieux qu’ils ne correspondent jamais exactement à l’aller et au retour. Sauf aujourd’hui, précisément : il a gagné l’étude notariale en quinze mille pas, il en est revenu en quinze mille pas. Cela mérite un « compte rendu ». Boschiero, en fait, parle essentiellement de son frère, qui vient de disparaître – motif de la visite au notaire détesté. Depuis la mort des parents, le frère vivait dans la phobie de l’abandon. Il ne voulait pas que sa sœur le quitte : pas question d’amours, ni de mariage. Ils devaient rester tous trois soudés, dans la maison. Mais la sœur a voulu se marier, malgré les tirades véhémentes du frère contre les soupirants de la jeune femme.
   Boschiero se retrouve donc plongé dans les papiers du frère. Une masse de fragments sur le peintre Francis Bacon, et une autre masse d’écrits sur un projet de réaménagement de la maison campagnarde, révolution des rapports de l’architecture avec la nature. Boschiero tente de donner forme à ces réflexions obsessionnelles, tout en arpentant ses propres souvenirs. Un doute s’installe sur les circonstances exactes de la disparition de la sœur et même sur la personnalité véritable du frère sans cesse invoqué.
   Cette « colère immobile » ou cette « immobilité furibonde » évoquent les spirales ressassées chères à Thomas Bernhard. Après tout, la Vénétie n’est pas si loin de l’Autriche et le catholicisme ou la démocratie-chrétienne n’y sont pas si différents. Quant à Boschiero, il se prénomme Thomas…
    Il y a chez l’Italien la même verve noire que chez l’Autrichien, le même sarcasme politique, fondés ici sur l’importance des visages et de la topographie – qui sont peut-être une seule et même chose : l’occupation de l’espace, la figure que l’on présente. Les Quinze mille pas, c’est à la fois Main basse sur la ville et D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie de Derrida. On attend donc avec intérêt le recueil de nouvelles, Shorts, annoncé par Verdier.

Radio et télévision

« Des mots de minuit », entretien avec Philippe Lefait, France 2, 29 novembre 2006 à 1h
« L’Italie en direct », entretien entre Carole Cavallera, Vitaliano Trevisan, Martin Rueff et Philippe Vannini, Radio Aligre, 26 novembre 2006 à 10h30