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  L'affaire du Ramsès III

  Jacques Réda

  128 pages
12 €
ISBN : 2-86432-409-1

Résumé

    La vie est remplie d’événements. On les recherche ou on les provoque, on en profite ou on les subit. Une prudence qui naît de l’expérience peut pousser à les éviter. Tel est le cas du narrateur de cette « affaire », qui s’est toujours efforcé de vivre au large du monde des événements. Mais ils ont leurs idées et, grâce à des rabatteurs adroits, capturent par surprise les personnages dont ils ont besoin pour s’accomplir.
    Ainsi (et en l’occurrence le danger vient d’une belle rabatteuse), une paisible étape dans un chef-lieu de la Côte d’Or va-t-elle conduire un amateur de randonnées cyclistes dans un bateau de croisière qui remonte le Nil : le Ramsès III où plusieurs crimes mystérieux se perpètrent. N’a-t-on pas déjà lu quelque chose d’analogue quelque part ? Oui, mais notre modeste historien spécialiste de Bonaparte manque d’érudition sur ce point. Il n’en tombe que plus facilement dans le piège. Voyons comme il s’en sortira.



Extrait du texte

     Nous nous tenions en somme mutuellement la dragée haute, moi feignant un intérêt croissant pour lui faire une cour de moins en moins discrète, elle se prètant au jeu afin de m’amener à souscrire un de ces contrats qui m’auraient expédié à Hong Kong ou aux Caraïbes, à Saint-Pétersbourg ou au Kenya, en Égypte, oui, de préférence en Égypte, car c’était la spécialité de Faraorama. Et en fin de compte, après quelques jours de tergiversations où je crus avoir accompli des progrès foudroyants (Clotilde avait accepté une invitation au restaurant, puis une autre au cinéma où nous avions revu une version doublée de Cléopâtre), finalement, donc, ce fut l’Égypte. Voici pourquoi : malade, tout médecin qu’il était, un certain docteur Cr. venait d’annuler inopinément sa triple réservation pour une croisière sur le Nil en compagnie de sa femme et de sa fille, à quarante-huit heures du départ. C’était à la fois un coup dur pour une agence aussi modeste, et un coup de chance pour moi. Clotilde se faisait fort en effet de m’obtenir des conditions exceptionnelles si j’acceptais de remplacer les Cr. au pied levé. Mais m’accompagnerait-elle ?, soupirais-je dans un élan de lyrisme génésique, l’étreindre sous le regard contemplatif de plus de quarante-deux siècles ! Remonter puis redescendre des Nil de toutes les couleurs sur le fleuve blond de sa chevelure ! Était-ce possible ? Ah, mais pas du tout du tout !



Extrait de presse

   La Revue de Belles-Lettres, n°3-4, 2005
   par Aline Delacrétaz

   Un spécialiste de Bonaparte, une jolie musicienne « héritière de quelques-uns des plus célèbres crus de la cote de Beaune », une antique Miss anglaise, un mystérieux capitaine, quelques vieux loups de fleuve et une poignée de cadavres réunis pour le pire – et, dans un cas, pour le meilleur – sur un bateau de croisière remontant le Nil… Sans doute est-ce l’intrigue de quelque roman d’Agatha Christie ? « Ah, mais pas du tout du tout » : il s’agit là, grossièrement résumée, de L’affaire du Ramsès III, embrouille réjouie et loufoque où ce chantre du bitume parisien qu’est Jacques Réda navigue (pour une fois) sur « un fleuve à tous égards sacré » qui n’est (pour une fois) pas la Seine.
   À vrai dire, tout commence bel et bien comme dans un Réda : le narrateur, circulant comme il se doit à cyclomoteur, tombe en panne près d’Auxonne où il décide de s’arrêter un peu, mi par passion pour Bonaparte, « qui avait traîné là quelque temps ses bottes de lieutenant d’artillerie en second », mi pour les beaux yeux d’une « blonde un peu corpulente », « positive », « tranchant de tout » et commercialement très habile.
   De Napoléon, il n’y a là plus rien à découvrir que son admirateur ne connaisse déjà. Quant à l’habile blonde, âme de l’agence de voyages Faraorama, elle expédie presque aussitôt cet encombrant soupirant couler quelques jours de croisière paisibles en Égypte. Il refuse, bien sûr ? « Ah, mais pas du tout du tout », le voici peu après au pays des pharaons et c’est là que réside la surprise. Il faut dire que, comme toujours dans l’univers de Jacques Réda, une infinité d’éléments extérieurs complotent et s’entendent pour ballotter d’une aventure à l’autre un personnage qui n’en peut mais. Ici, les conjurés sont tout simplement les événements, qui, comme chacun sait, « ont leurs idées et, grâce à des rabatteurs adroits [la blonde], capturent par surprise les personnages dont ils ont besoin pour s’accomplir [notre héros] ».
   La suite prend d’abord des allures à la Tintin, du moins le temps de l’embarquement malcommode du narrateur (« toujours à contretemps », dira la jolie musicienne) sur l’improbable Ramsès III, bateau à balustrades remontant le Nil. Le nouveau venu est en effet hissé à bord sous les yeux d’une troupe de masques, dont une Néfertiti, un Toulouse-Lautrec, un zèbre en carton-pâte, un fakir et un agent de police britannique – exercice qui rappellera à d’aucuns Coke en Stock et l’arrivée du petit reporter belge sur le yacht de Rastapopoulos où un bal masqué battait son plein… Ne manque en somme que la Castafiore pour lui faire bon et bruyant accueil !
   Puis le récit vire au polar façon Agatha Christie car, comme de juste sur le Nil, les morts se succèdent. Ou plutôt à l’anti-polar façon anti-Christie : ici, comme pour déconstruire l’univers méthodique de la grande dame du crime, les cadavres se croisent, s’additionnent et se soustraient en un rocambolesque méli-mélo (combien sont-ils en fin de compte ? Cinq ? Six ? Quatre ?) et à un rythme d’enfer. Quant au narrateur, qui a horreur des romans policiers et ignore jusqu’au mythique récit « égyptien » de la romancière anglaise, il se comporte en authentique anti-Poirot, freinant systématiquement des quatre fers devant chaque indice, et surtout devant ceux qui auraient été susceptibles de contribuer à démêler peu ou prou l’invraisemblable écheveau de ces crimes. Le lecteur médusé assiste ainsi pêle-mêle à une série de galops effrénés dans les coursives du bateau, à de burlesques chassés-croisés aussi bien physiques que psychologiques, aux confidences du zèbre, mélancolique car amoureux, ou à une scène de « vaudeville sinistre » au cours de laquelle le narrateur revêt, un à un puis dans n’importe quel ordre, les cotillons des victimes pour, l’habit faisant le moine, adopter la personnalité des défunts et s’exprimer à la place de ceux-ci.
   Tout s’éclaircira à la fin, bien sûr ? « Ah, mais pas du tout du tout », ou du moins pas entièrement. Le dénouement sera provisoire et opaque, bien entendu – « en définitive assez confus », dira sobrement le narrateur –, car les crimes perpétrés sur le Ramsès III ne peuvent être élucidés par des « raisons de roman policier où tout se résout au prix d’une rétrospective arbitraire, laborieuse, articulée sur un commode mécanisme de mobiles, alors que de tels événements n’obéissent qu’à la préméditation ou aux foucades irrationnelles des dieux ».
   On saura bien quelques-uns des fins mots de l’histoire, mais on refermera ce livre à niveaux multiples sans plus trop savoir si le zèbre n’est pas tout bien pesé un zèbre ni qui a tué qui. Ni surtout si l’Égypte, qui ne sert en somme même pas de décor à l’action, n’a pas été tout simplement rêvée dans une chambre d’hôtel d’Auxonne par un fervent bonapartien, amoureux transi d’une voyagiste et condamné, esseulé qu’il est dans une ville inconnue, à méditer depuis son lit sur l’image d’un de ces bateaux à aubes qu’on voit voguer sur le Mississippi…
   En bref, dans ce petit roman fin, drôle et intelligent, tout se chevauche, s’imbrique, s’annule, se met en abyme, se télescope, s’affirme et s’infirme à la fois selon une logique implacable, qui remet à chaque instant la réalité en jeu et désamorce sans cesse toute tentation rationnelle. Dérouté, ballotté lui aussi par les événements et littéralement enchanté, le lecteur en conçoit la seule vérité « rédaienne » qui soit immuable : rien n’existe qui ne soit absolue illusion – le reste n’est que folle vanité.



    Livres Hebdo, vendredi 13 février 2004
    Petits meurtres sur le Nil
    par Jean-Maurice de Montremy

    Quelques jours en Côte-d’Or, puis une croisière sur le Nil. Jacques Réda, de promeneur, se transforme en enquêteur fantasque. Et crée la surprise.

   Le narrateur baguenaude à Auxonne (Côte-d’Or). Il aime les promenades, la bicyclette, les vieilles rues et s’amuse d’y retrouver quelques traces du jeune Bonaparte qui fut – s’en souvient-on ? – en garnison dans ce bourg paisible. Pas de problème, nous sommes bien chez Réda. Les promenades se mêlent aux réflexions. Le narrateur joue des amusantes discordances qu’introduit notre société de consommation dans le décor bon enfant des lenteurs de province.
Que dans Auxonne se trouve une troublante Clotilde, aux cheveux de star, rien de surprenant, donc. Que la blonde Clotilde se la joue américanisée, de manière ridicule, c’est normal. Que le narrateur lui fasse la cour, c’est prévisible.
Bref, non sans sourire, on goûte aux charmes d’Auxonne et au clinquant de l’agence « Faraorama » qui propose des croisières égyptiennes, à des prix imbattables. Surprise : le narrateur passe à l’acte, si l’on ose dire. Le voici en classe « luxe » sur l’improbable Ramsès III, l’un de ces bateaux qui montent et descendent le Nil avec de faux airs de Louisiane. Bonaparte, après tout, avait lui aussi ses envies d’Égypte. Clotilde, toutefois, brille par son absence. L’acte serait-il manqué ? On n’a pas le temps d’y penser.
   Coup de théâtre. En une dizaine de lignes (ne traînons pas), notre ami tombe au coeur d’une intrigue paranoïaque. Les meurtres se succèdent dans la classe luxe. Et l’inquiétant lieutenant Fouad, marin d’opérette, confie l’enquête au promeneur venu d’Auxonne – lequel ne se doute pas que le décor et l’intrigue évoquent un livre fameux. Il raconte, observe et prend la poudre d’escampette, à sa manière propre, qui est celle de Réda.
   Bien que l’embrouille monte à une vitesse vertigineuse, le narrateur, stoïque, refuse toutes les ficelles qu’on lui tend pour jouer les Hercule (Poirot). Il déclare, impavide « examiner un à un les mobiles des cinq meurtres en apparence indiscutables (ceux du médecin, de Mme Cr., du fakir, du policeman et du capitaine) ne me conduisit moi-même à rien [...]. C’était là, je me permets humblement de le dire, des raisons de roman policier où tout se résout au prix d’une rétrospective arbitraire, laborieuse, articulée sur un commode mécanisme de mobiles, alors que de tels événements n’obéissent qu’à la préméditation ou aux foucades irrationnelles des dieux ».
   Avec une préméditation tout aussi peu rationnelle, l’excursion narquoise sur le Nil devient un morceau de bravoure sur l’art et la manière de ne pas écrire un polar dont les éléments se bousculent, plus tentateurs les uns que les autres, autour du narrateur. Le dénouement, on s’en doute, répond à la même logique. Bien que ce soit du pur « rédaïsme » (inventons le mot), il convient d’en laisser la surprise au lecteur.


    La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mai 2004
    Jacques Réda se divertit
   par Agnès Vaquin

    Avec L’Affaire du Ramsès III, Jacques Réda s’offre encore le divertissement de la fiction et propose à son lecteur un vrai faux polar, avec sans doute un petit clin d’œil vers Agatha Christie et son Mort sur le Nil.

   Le Ramsès III est une antiquité : « Un bateau à balustrades remontant le Nil entre le désert infini et de fraîches palmeraies, le long des vestiges monumentaux d’une civilisation ressuscitée en premier lieu par le génie multiforme de Bonaparte et la vertigineuse intelligence de Champollion. » Ce remarquable rafiot est susceptible de se transformer en « silencieux vaisseau fantôme », en « lieu clos ambulant », et, une fois plongé dans l’obscurité, en labyrinthe létal. Prévoir panne et naufrage, bien sûr. « L’affaire » se doit d’être abominablement compliquée. C’est un vicieux trafic d’objets d’art, où l’authentique et la copie se mêlent. Le réseau destiné à les acheminer vers d’éventuels clients les éparpille aux quatre coins de la planète. Ces échanges lucratifs s’effectuent entre des personnages qui ne sont pas ceux que nous croyons ni même parfois ceux qu’ils croient être.
   Ils sont nombreux, les passagers du Ramsès III. Bienvenue à bord ! La fête commence par une manière de bal costumé : « Avec cette jeune fille vêtue d’une robe à crinoline dont l’incommodité devait être extrême sur un bateau, j’avais remarqué d’autres figures à l’accoutrement insolite : un fakir lourdement enturbanné de vert, un agent de police britannique, une dame, maigre, décatie, fardée et comme sortie d’une affiche de Toulouse-Lautrec, un zèbre mélancolique… », lequel signe Z, comme Zorro, et sauvera la belle Agnès sans quitter son travesti. On attend des rebondissements et des coups de théâtre et on n’est pas déçu, sans oublier quelques cadavres. Le procédé consiste à amonceler les stéréotypes, l’intention étant de donner à lire une histoire dont la saveur et l’humour émanent d’un déminage constant du suspens.
Ceci dit, il serait temps de passer aux choses sérieuses, lesquelles concernent le seul personnage du narrateur. S’exprimant à la première personne, il reste anonyme. Il pratique la randonnée, ce qui ne nous surprend pas trop, pour une raison dont il ne fait pas mystère : « Je me contentais de suivre la route. Ainsi je ne tardais pas à me confondre plus au moins avec elle, avec les prés ou champs qui l’escortaient, les bois bornant ces prés sous des collines onduleuses dans le ciel variable, et l’on s’y apercevait, croyais-je, si peu de moi, que je perdais progressivement la notion de ma propre existence. » Là, les lecteurs de Réda se retrouvent en pays de connaissance. La difficulté d’être de cet anti-héros affleure à tout moment dans le récit. Or, une pareille disponibilité, « cette vieille disposition d’âme impersonnelle, poreuse », expose l’homme invisible à de sévères mésaventures. L’ectoplasme garde forme humaine et les événements vont se charger de lui faire son « affaire » : « Comment savoir en effet si nous ne choisissons pas d’être choisis par les événements dont nous croyons que sans notre avis ils nous choisissent ? »
   Il se trouve que la pluie immobilise le routard à Auxonne, département de la Côte d’Or. Or, l’homme s’intéresse à Napoléon ou plutôt à « un jeune officier ignorant de Napoléon » qui séjourna jadis dans la ville. Sur ce, le voilà « embobiné » par une accorte vendeuse de voyages qui veut à tout prix lui fourguer le billet d’un médecin du coin qui vient de se désister. D’où la croisière sur le Ramsès III, une confusion entre le médecin et lui, le mandat qui lui est délivré par un certain lieutenant Fouad : à savoir enquêter sur la mort du même médecin dont le cadavre – ô surprise ! – gît dans une cabine. Notre homme invoque sa « grande inexpérience en matière de roman policier – (il a) toujours eu horreur de ce genre ». Il n’en adopte pas moins « l’attitude théâtrale et napoléonienne de l’enquêteur ».
   La trouvaille, Jacques Réda la réserve pour la fin. Le Ramsès III fait naufrage et notre détective d’occasion – qui sait nager – goûte l’avantage d’expérimenter une autre condition, celle de « disparu ». Zorro – pardon, le zèbre – a également sauvé la belle. Puis, comme il faut bien vivre, les trois rescapés se transforment en saltimbanques. La geste du Ramsès III est née. Par elle resurgit l’antique épopée méditerranéenne, avec ce présupposé grandiose : « Ce n’était plus l’histoire misérable du Ramsès que nous interprétions, mais une variante de moins en moins particularisée du modèle archétypal auquel elle se rattachait dans la sphère où sont englobés les hommes et les dieux. »
   Et le tour est joué : voilà comment, mine de rien, Jacques Réda nous mène en bateau.


   Bulletin critique du livre en français, juillet-août 2004

   Un roman de Jacques Réda est toujours une bonne surprise. Comme ses personnages, le narrateur semble être une émanation, une création du décor où il apparaît par surprise, comme dans certains romans de Modiano. Conditionné par ce décor où il voudrait n’être que spectateur, il devient le jouet d’événements qu’il ne maîtrise pas et qui le propulsent d’Auxonne (en Côte d’Or) sur le Ramsès III, en croisière sur le Nil. Il arrive là-bas en pleine soirée costumée, au cours de laquelle les passagers meurent comme des mouches, et se voit imposer une identité et un rôle qu’il ne peut refuser. Puis tout bascule : les masques tombent comme dans un roman d’Agatha Christie et la sordide vérité apparaît. L’épilogue oniricorocambolesque nous ramène vers une atmosphère plus respirable. L’imbroglio savamment construit n’aura finalement servi qu’à écrire un roman parodique, une danse de mort dont les rescapés ne semblent guère porter les stigmates. Il faut entrer dans le jeu romanesque de     L’Affaire du Ramsès III, en accepter les brutaux changements de ton et les invraisemblances, pour goûter ce récit. L’intrigue policière de ces morts sur le Nil est sans doute trop ludique pour être ce qu’elle paraît. Elle n’est qu’un prétexte, l’essentiel est ailleurs, à découvrir en filigrane à travers le texte.