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  Récits de la Kolyma

  Varlam Chalamov

  Traduction du russe par Catherine Fournier , Sophie Benech et Luba Jurgenson
Maître d'oeuvre : Luba Jurgenson
Postface de Michel Heller
Nouvelle édition intégrale

  1 536 pages
45 €
ISBN : 2-86432-352-4

Résumé

   Les Récits de Varlam Chalamov, réunis pour la première fois en français, retracent l’expérience de Varlam Chalamov dans les camps du Goulag où se sont écoulées dix-sept années de sa vie.
   Fragments qui doivent se lire comme les chapitres d’une œuvre unique, un tableau de la Kolyma, ces récits dessinent une construction complexe, qui s’élabore à travers six recueils. Chaque texte s’ouvre sur une scène du camp. Il n’y a jamais de préambule, jamais d’explication. Le lecteur pénètre de plain-pied dans cet univers. Les premiers recueils, écrits peu après la libération, portent en eux toute la charge du vécu. À mesure que le narrateur s’éloigne de l’expérience, le travail de la mémoire se porte aussi sur la possibilité ou l’impossibilité de raconter le camp. Certains thèmes sont alors repris et transformés. La circulation des mêmes motifs entre différents récits, différentes périodes, constitue à elle seule un élément capital pour le décryptage de la réalité du camp ; on y retrouve la grande préoccupation de Chalamov : comment traduire dans la langue des hommes libres une expérience vécue dans une langue de détenu, de « crevard », composée de vingt vocables à peine ?
   Les récits s’agencent selon une esthétique moderne, celle du fragment, tout en remontant aux sources archaïques du texte, au mythe primitif de la mort provisoire, du séjour au tombeau et de la renaissance. On y apprend que le texte est avant tout matière : il est corps, pain, sépulture. C’est un texte agissant. À l’inverse, la matière du camp, les objets, la nature, le corps des détenus, sont en eux-mêmes un texte, car le réel s’inscrit en eux. Le camp aura servi à l’écrivain de laboratoire pour capter la langue des choses.
   Le camp, dit Chalamov, est une école négative de la vie. Aucun homme ne devrait voir ce qui s’y passe, ni même le savoir. Il s’agit en fait d’une connaissance essentielle, une connaissance de l’être, de l’état ultime de l’homme, mais acquise à un prix trop élevé.
   C’est aussi un savoir que l’art, désormais, ne saurait éluder.



Extrait du texte


Préface des Récits de la Kolyma par Luba Jurgenson


Revue de presse

Presse écrite (extraits)

   Livres Hebdo, juillet 2003
   Chalamov au bout du froid
   par Jean-Maurice de Montremy

   Les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov comptent parmi les œuvres majeures du XXe siècle. Nés dans « l’Auschwitz soviétique » de la Sibérie, rédigés dans la clandestinité, publiés dans le désordre, ils font l’objet d’une nouvelle édition intégrale.

   La Kolyma, fleuve de Sibérie orientale, se jette dans l’Antarctique. Son cours supérieur recèle des gisements aurifères – pour le malheur des hommes, car c’est bien la seule qualité de cette « planète » où le stalinisme déporta des centaines de milliers de prisonniers. Ce fut, selon Michel Heller, un « Auschwitz soviétique ». Le gel y faisait office de chambre à gaz (voir l’extrait).
   Condamné pour s’être opposé au stalinisme, le journaliste et poète Varlam Chalamov (1907-1982) avait déjà fait l’objet d’une première déportation dans l’Oural, à la Vichéra de 1929 à 1932. Toujours inventive en matière de sigles et abréviations, la bureaucratie le classe en 1937 KTRD (fauteur d’activités contre-révolutionnaires trotskistes). On l’expédie, cette fois, dans la Kolyma. Pour cinq ans, théoriquement. Il n’en sortira que dix-sept ans plus tard. Au gré des purges, des changements de cap et des accusations forgées de toutes pièces, Chalamov – comme tant d’autres – semble pris à jamais dans l’engrenage. Son principal tort : s’acharner à ne pas mourir. Cela contraint l’administration à lui trouver d’autres statuts, et le trimbaler d’un camp à l’autre, jusqu’au jour où il obtient la place d’aide-médecin, en 1946.
   Cette possibilité d’assister les autres, de n’être plus réduit au rôle de seul « objet jetable », le sauve. Libéré en 1951, mais contraint de continuer à la Kolyma son travail d’aide-médecin jusqu’en 1953, il peut en effet revenir à l’écriture, et s’interroger.
   « Dans quelle langue m’adresser au lecteur ? écrit-il. Si je privilégiais l’authenticité, la vérité, ma langue serait pauvre, indigente. Les métaphores, la complexité du discours apparaissent à un certain degré de l’évolution et disparaissent lorsque ce degré a été franchi en sens inverse. » L’évolution à rebours – l’inexorable marche à reculons du monde chaud et souple au monde minéral et gelé – est la seule « théorie » de cet impressionnant ensemble de courts récits. Plus l’homme régresse vers l’état animal, puis végétal, puis minéral, plus il se resserre autour de la seule chose qui reste encore : la vie, l’obscure vie, l’improbable vie qui persiste dans l’inanimé. Il n’y aura pas de digressions, pas de jugements moraux. Chalamov ne veut rendre rien d’autre que cette concentration à laquelle tous se trouvent asservis. Dans une fosse commune, dit l’un des récits, des milliers de cadavres ont été recouverts de pierre (la notion de terre meuble est, à la Kolyma, une notion absurde). La pierre, comme toujours, résiste au travail des hommes. Chacun pour soi. Elle s’efforce de rejeter les cadavres gelés qui prétendent entrer en son sein. Les hommes gagnent, forcent la pierre à recevoir les cadavres. La pierre, tenace, prépare sa revanche. Au bout de six ans d’hivers rigoureux et de brefs étés brûlants, elle recrache tout : le gravier de morts a été entièrement conservé par le froid. La pierre a gagné.
   De retour à Moscou, Chalamov se voit renié par sa femme. Elle ne veut pas que leur fille, élevée dans la haine des ennemis du peuple, sache quoi que ce soit de l’expérience des camps. Solitaire, voué aux publications clandestines ou semi-clandestines, Chalamov élabore peu à peu ce monument du XXe siècle dédié, selon ses propres termes, à « la grande égalité de droits entre la ration de pain et la haute poésie ». Les récits – dont Chalamov ordonne l’ensemble selon une subtile architecture – se diffusent de façon fragmentaire, dans le désordre, y compris à l’étranger, jusqu’à une première publication en russe, à Londres, en 1978. Quand l’exemplaire parvint à l’écrivain, celui-ci était aveugle. Il tenait enfin son livre dans ses mains. Il ne pouvait plus le voir. Muté dans un asile de vieillards, aux allures d’asile psychiatrique, il s’estime de nouveau prisonnier. Il meurt en 1982. Les Récits de la Kolyma étaient, bien sûr, toujours interdits en Russie.
   La nouvelle édition intégrale proposée par Verdier, avec la collaboration des trois grandes traductrices de Chalamov, permet enfin l’approche exacte du chef-d’œuvre. Elle respecte la construction mise au point par l’auteur. Elle restitue, dans un français exact, le vocabulaire particulier de la Kolyma et le style « minéral » du poète.
   On ne résume pas. Tous ces personnages, ces baraquements, ces paysages, ces objets s’imposent avec un intense dénuement. Chalamov nous a prévenus : « Je compris l’essentiel : l’homme n’était pas devenu l’homme parce qu’il était la créature de Dieu, ni parce qu’il avait aux mains ce doigt étonnant qu’est le pouce. Il l’était devenu parce qu’il était physiquement le plus robuste et, en second lieu, parce qu’il avait forcé son esprit à servir son corps avec profit. »



   Libération, jeudi 4 septembre 2003
   Chalamov, la Kolyma pénitentiaire
   par Jean-Pierre Thibaudat

   Première traduction intégrale du grand œuvre de Chalamov sur le pire des Goulags.

   C’est l’histoire d’un gant. En peau. Humaine. 1943, Varlam Chalamov n’en finissait pas de purger peine sur peine dans la Kolyma, cette région extrême, à l’est de la Russie où « douze mois par an c’est l’hiver, le reste c’est l’été ». L’hiver aussi est extrême. Dans les camps soviétiques de la Kolyma, mines d’or ou chantiers forestiers, les « crevards » travaillent par moins 40 °C et plus. Ce n’est que vers moins 56 °C (« à moins 55°, c’est un jour ouvrable ») que la direction des camps laisse les crevards végéter dans les tentes ou des baraquements au demeurant mal chauffés. Froid ou pas, la faim règne. « Une faim dévorante, persistante, que rien ne pouvait assouvir », qui ne laisse pas grand-chose entre la peau et les os. À la fin de sa vie, dans un hospice, Chalamov cachait sous son oreiller la nourriture qu’on lui apportait.
   Après dix-sept années de camp, Chalamov était alors dans un piteux état : ulcères causés par le scorbut lequel avait déchaussé aussi plus d’une dent, doigts qui suppurent à cause des gelures, chancres aux jambes. Et maintenant sa peau qui « se détachait comme une écale ». Un gant glisse de sa main, fait de la peau morte d’un mort vivant. « Même les empreintes digitales de ce gant mort sont identiques à celles du gant vivant qui, en cet instant, tient le crayon, écrit-il presque trente ans plus tard. Mais la peau qui a repoussé, cette peau neuve, ces muscles sur mes os, ont-ils vraiment le droit d’écrire ? S’ils le font, que ce soient les mots qu’aurait pu tracer l’autre gant, celui de la Kolyma, le gant du forçat à la paume calleuse entamée jusqu’au sang par la rivelaine, aux doigts crispés sur le manche de la pelle. Seulement cette main-là n’aurait pas écrit ce récit. Ces doigts-là sont incapables de se déplier pour prendre la plume et raconter leur histoire. Le feu de ma peau neuve, flamme rose du chandelier à dix branches de mes mains gelées, n’est-ce pas un miracle ?  » C’en est un.
   « Le Gant » est l’un des récits les plus troublants jamais écrits par Varlam Chalamov. On le découvre en traduction française. Comme tous ceux (sauf un) qui constituent le sixième et ultime recueil (auquel « Le Gant » donne son nom) des Récits de la Kolyma, lesquels paraissent enfin dans l’ordre et l’orchestration voulus par Chalamov. Luba Jurgenson, qui a été le maître d’œuvre de cette édition, publie également L’Expérience concentrationnaire est-elle dicible ?, un essai comparatif où l’écriture de Chalamov voisine avec celles de Primo Levi, Robert Antelme, Imre Kertesz, Charlotte Delbo et autres. Elle détaille savamment cette généalogie difficile du dire des rescapés, explore le camp comme monde détaché du monde ayant ses propres lois, analyse la langue de ces livres qui font vaciller les normes du récit littéraire.
   Cependant, dans sa postface (posthume) aux Récits de la Kolyma, Michel Heller, avec raison, insiste sur ce qui sépare les camps nazis du Goulag. Certes, l’enfer est commun, la mort également probable, mais la Kolyma est d’abord une entreprise soviétique, « une gigantesque économie d’esclaves » qui travaillent à la dure « gratuitement » et surtout qui ne savent pas pourquoi on les a condamnés à mourir. « Pour quoi ? Est une question qui ne se pose pas dans les rapports entre un homme et un État » (soviétique) écrit Chalamov (« Triangulation de classe III », autre récit inédit). L’homme de la Kolyma (le pire des Goulags) est moins qu’un homme (« deux semaines, c’est très exactement le temps qu’il faut pour transformer un homme valide en crevard »), moins qu’une bête, moins qu’une brouette (outil de travail auquel Chalamov consacre deux extraordinaires récits que l’on découvre eux aussi). « Prévoir sa vie plus d’un jour à l’avance n’avait aucun sens, écrit-il encore dans « Le Gant ». La notion même de sens est sans doute inconcevable dans cet univers fantastique. Cette solution (vivre au jour le jour), ce n’était pas le cerveau qui l’avait trouvée, mais une sorte d’instinct animal propre aux détenus, l’instinct des muscles. »
   La Kolyma bafoue les quatre besoins fondamentaux de l’homme définis par Thomas More note Chalamov : la faim (« il n’y a pas de pommes de terre à la Kolyma »), le besoin sexuel (il cite cette « plaisanterie classique » des chefs de camp : «  tu ne reverras plus jamais un con vivant de ta vie !  »), uriner (« où est-il le plaisir d’uriner, quand l’urine de tes voisins des châlits supérieurs te coule sur la figure », la faim entraînant l’incontinence), déféquer (un crevard ne défèque que tous les cinq jours, Chalamov y revient dans plusieurs récits). Dans les « Nuits athéniennes » (clin d’œil à Pouchkine auteur des Nuits égyptiennes), récit traduit pour la première fois, Chalamov ajoute un cinquième besoin : «  le besoin de poésie ». Après avoir frôlé la mort plusieurs fois et être resté vivant « par hasard », après n’avoir « vu ni livres, ni journaux pendant de longues années » et s’être alors contenté « d’une vingtaine de mots » dont « la moitié était des injures », Chalamov est toujours un crevard, mais son sort s’est amélioré (il travaille dans un hôpital de la Kolyma) et la poésie revient. Avec des « collèges d’enfer », il s’adonne à des « nuits poétiques » où chacun récite les vers de poètes aimés. C’est par la poésie qu’il reviendra à l’écriture dans ces dernières années de camp moins inhumaines, écrivant sur des cahiers au papier jaune offerts par un mouchard.
   1953. Mort de Staline. Chalamov quitte la Kolyma. Sur le chemin qui le ramène en train vers « la Grande terre », à Irkoutsk, il voit le spectacle habituel d’une gare russe, un spectacle oublié. « Je fus épouvanté par cette terrible force humaine : le désir et la capacité d’oubli. Je me rendis compte que j’étais prêt à tout oublier, à rayer ces vingt années de ma vie. Et quelles années ! Et, en le comprenant, je remportai une victoire sur moi-même. Je savais que je ne laisserai pas ma mémoire effacer tout ce que j’avais connu. Je me calmai et m’endormis. » Á Kalinine (aujourd’hui Tver), travaillant dans une usine de tourbe, il se met aux Récits. 1956, il est réhabilité.
   Si on publie un peu sa poésie, ses récits ne paraissent que dans le samizdat. Au gré des opportunités. C’est par ce biais qu’ils parviennent à l’étranger. En France, Maurice Nadeau est le premier à publier un ensemble sous le titre Récits de Kolyma, en 1969. Maspero prend le relais à partir de 1980, publiant quatre volumes avec une préface d’Andreï Siniavski (« il (Chalamov) écrit comme s’il était mort »), le tout étant repris en 1986 par les Éditions de la Découverte/Fayard avec une postface de Nicolas Miletitch qui raconte la fin tragique de Chalamov quatre ans plus tôt. Suivront en 1993 chez Gallimard les Essais sur le monde du crime (en fait le troisième recueil des Récits de la Kolyma), seul ouvrage cohérent. Ces éditions sont bien sûr précieuses mais arbitraires. Les récits sont empilés un peu au hasard, les titres des recueils, quand ils existent, sont souvent ajoutés par les éditeurs. Michel Heller compare ces éditions à un tableau de Rembrandt déchiré dont on aurait exposé ici et là les morceaux. Certes, la puissance de l’écriture qui renvoie dans les cordes celle souvent bavarde de Soljenitsyne (l’arbre d’Une journée d’Ivan Denissovitch cachera et cache encore la forêt des Récits) éclate, on reconnaît la patte d’un Rembrandt et Chalamov devient un mot de passe pour un cercle de lecteurs toujours plus grand. Mais on ne lui reconnaît pas sa juste place : l’une des premières du XXe siècle. Une sorte de miroir renversé et cassé de Proust (l’un de ses récits a pour titre « Marcel Proust », il dit y avoir été « terrassé » par Guermantes, le labeur de la mémoire est leur bien commun), un Pouchkine revu et corrigé par les camps, un pionnier d’une littérature non littéraire : « Ma prose n’est pas un document, elle est le prix de la souffrance en document. »
   Cette première édition complète et probablement définitive des Récits de la Kolyma (saluons le travail de l’éditeur qui livre un ouvrage soigné) reprend celle mise au point et éditée à Moscou par Irina Sirotinskaïa. Amie de Chalamov (il lui a dédié le dernier recueil des Récits), elle est l’exécutrice testamentaire des écrits qu’il lui a confiés (au demeurant, elle travaille aux archives littéraires de Moscou). Sirotinskaïa ne fait pas l’unanimité chez les anciens (et rares) amis de l’auteur, mais, avant sa mort, c’est avec elle qu’il semble avoir mis au point cette version définitive « où Chalamov déplace certains textes pour jouer avec la chronologie et dynamiter l’ensemble », juge Luba Jurgenson. Après la disparition de Chalamov, Sirotinskaïa a effectué un énorme travail en achevant de déchiffrer ses carnets – des cahiers d’écolier –, une tâche ingrate : de calligraphiée son écriture était devenue presque illisible. Des carnets écrits le plus souvent au crayon et des récits giflés d’un coup, sans ratures : « Il est fondamental de conserver le premier jet. La correction est inadmissible », note Chalamov dans Tout ou rien. Il ne fanfaronne pas.
   Ainsi le puzzle est reconstitué et, au-delà du document, du témoignage, apparaît une œuvre très construite, avec des jeux de correspondances, d’échos, de doubles, de systèmes répétitifs. Six recueils qui sont comme autant de chants (Chalamov parle d’« un seul et même système musical » dont lui seul connaîtrait les règles) d’un même cri infini. Ultérieurement, dans un de ses textes sur la prose, Chalamov dira que la « pureté de ton » des Récits lui a été suggéré par des peintres comme Gauguin et Van Gogh. En le forçant à décrire « le comportement et la psychologie d’un homme réduit à l’animal », la Kolyma, « une expérience intégralement négative » l’oblige à une « nouvelle prose », faite de laconisme, rétive à tout superflu.
   Chacun des six chants dont les récits sont comme autant de fugues, s’ouvre par un récit-envoi dont l’écriture est le motif plus ou moins métaphorique. Ainsi le bref « Sur la neige » qui entame le premier chant (le chemin d’une route dans la neige vierge est fait par des pas qui se posent les uns à côté des autres, « et non dans les traces d’autrui »), récit qui fait écho au « Sentier », premier récit du cinquième chant, etc. Et, pour finir, « Le Gant », premier récit du dernier chant : «  Où es-tu à présent, toi, mon défi au temps, mon gant de chevalier lancé sur la neige au visage de glace de Kolyma, en 1943 ? » L’autre gant, en forme de main, écrira, éperdument, dans la perte du gant resté là-bas. À la recherche du gant perdu. Un voyage au bout du gouffre. C’est une main colossale. La fille d’une de ses amies qui l’a serrée à son retour des camps se souvient d’« une énorme main à la peau rêche ».



   Charlie Hebdo, 4 septembre 2003
   Un roc
   par Michel Polac

   Dans cette rentrée plus foutraque que jamais, dans ce marais où croupissent déjà tant de livres périssables, surgit un roc de granit, un monument impérissable : la première édition intégrale des Récits de la Kolyma, de Chalamov. Mille cinq cents pages de « flashes » impitoyables qui mitraillent le lecteur jusqu’à ce qu’il crie grâce. [...]



   Page des libraires, septembre 2004
   Varlam Chalamov
   par Raya Baudinet

   Témoin d’exception, Varlam Chalamov (1907-1982) aura passé presque dix-neuf ans en captivité ; d’abord à la Vichéra, puis dans un autre grand nulle part de la Sibérie orientale : au camp dit de la Kolyma, du nom du fleuve qui coule à proximité, et dont Staline exploita la richesse aurifère. Condamné selon l’article 58 du code pénal soviétique pour activités contre-révolutionnaires trotskistes, Chalamov est victime, à partir de 1937, de la deuxième vague de purges staliniennes. Déporté sur la planète goulag, il survit miraculeusement à une addition sinistre : climat glacial, famine, travaux forcés, maladies… Le tout scrupuleusement orchestré et planifié par une administration russe qui, au gré de fausses accusations, reporte sans cesse sa libération. Ce qui le sauve : sa robustesse, et une certaine forme de chance qui veut qu’on l’enrôle comme médecin auxiliaire à la Kolyma en 1946, ce qui lui permet d’échapper de peu à la mort par épuisement. À sa sortie des camps, il revient sur cette expérience à travers des récits bruts et concis écrits çà et là, sur de petits bouts de papier. Longtemps dissimulés aux autorités, ces fragments sont édités pour la première fois dans leur intégralité par les éditions Verdier. On retrouve dans cette version parfaitement retraduite et annotée la maîtrise narrative du grand écrivain qu’est Chalamov. La description de ces détenus attachés éperdument à la journée qu’ils sont en train de vivre, transformés rapidement en « crevards » puis en énièmes cadavres, n’a pas d’équivalent dans la justesse et l’équilibre. Cette souffrance a-t-elle servi à quelque chose, s’interroge l’écrivain ? Peut-être à rien, sauf à s’approcher au plus près de ce que c’est qu’être un homme : « Je savais que tout homme, ici, avait son dernier recours : la chose la plus importante. Ce qui l’aidait à vivre, à s’accrocher à la vie qu’on s’efforçait à nous ôter avec tant de persévérance et d’opiniâtreté. » Pour certains, ce sera la messe dite au milieu d’une forêt, pour d’autres des vers. Comme dans cette reconstitution de l’agonie du poète Ossip Mandelstam, redécouvrant à l’instant de mourir la puissance de vie contenue dans tout poème.
   Chalamov définit le travail de remémoration qu’il est en train d’accomplir en ces tenues : « Se souvenir du bien pendant 100 ans, et du mal pendant 200 ans. » Phrase superbe, à laquelle on pourrait ajouter : afin de se prémunir de son retour pour l’éternité.



   La Liberté, samedi 20 septembre 2003
   Varlam Chalamov ou la mémoire du goulag
   par Alain Favarger

   Moins connu que Soljenitsyne, Varlam Chalamov (1907-1982) est l’autre grand témoin du système concentrationnaire soviétique. Dernier des cinq enfants d’un pope, il est encore un jeune étudiant épris de poésie lorsque, en 1929, il a maille à partir avec le régime. Motif : on l’a surpris en train de diffuser Le Testament de Lénine dans lequel le père de la révolution russe émettait des réserves sur le choix de Staline comme successeur. Un crime de lèse-majesté envers l’homme en passe de devenir le maître de toutes les Russies. Trois ans de travaux forcés, puis une nouvelle arrestation en 1937. Au total Chalamov croupira quelque dix-sept ans dans les camps du dictateur, jusqu’à la mort de ce dernier en 1953. Après sa libération, l’intellectuel noircira des rames de papier. Des récits à la dimension de nouvelles, au réalisme cru, d’une rare tension et sans espoir sur la nature humaine. Ce sont ces textes brûlants, Récits de la Kolyma, du nom d’un des camps les plus durs de cet enfer terrestre, qui nous sont parvenus en Occident à la fin des années 70. Les voilà intégralement réédités aujourd’hui en un seul volume – au lieu des trois d’origine – que l’on parcourt avec émotion. Pour la force dantesque de l’évocation et par devoir de mémoire.



   Chronic’art, septembre-octobre 2003
   Voyage au bout de l’enfer
   par Bernard Quiriny

   De 1937 à 1953, Varlam Chalamov a été détenu au goulag de la Kolyma. Les 145 récits tirés de cette expérience intime de l’horreur totalitaire sont pour la première fois édités en français dans leur intégralité. Un document historique capital, une œuvre littéraire majeure.

   58 : un simple numéro, synonyme pour des centaines de milliers de Soviétiques de condamnation sans appel à l’enfer blanc. Assorti du sigle « KRTD », il désigne, dans le Code pénal stalinien, les activités contre-révolutionnaires trotskistes l’un des pires crimes politiques concevables au pays du « grand mensonge » (Ciliga). C’est au titre de cet article que Varlam Chalamov fut condamné en 1937 et déporté à la Kolyma : une presqu’île à l’est de la Sibérie, bout du monde glacial et désolé dont certaines cartes ne font même pas mention. Marié et père d’une fillette, il est censé y rester cinq ans ; il en fera en réalité dix-sept, échappant miraculeusement aux innombrables causes de morts qu’offre l’endroit (faim, froid, maladie, exécution sommaire). Affecté aux mines d’or, où il travaille seize heures par jour dans une atmosphère polaire, il sera plusieurs fois transféré puis, faute d’atteindre les normes, envoyé en camp disciplinaire. Procès, séjour à l’hôpital pour dysenterie, cachot, camps de transit, accès à un poste d’aide-médecin : Chalamov doit attendre novembre 1953, huit mois après la mort de Staline, pour quitter la Kolyma. Le droit de séjourner à Moscou lui ayant en revanche été refusé, c’est près de Kalinine qu’il retrouve sa femme. Ils se sépareront peu après. La fillette a grandi, élevée dans une haine de classe et un lavage de cerveau permanent qui interdisent à Chalamov de lui révéler la vérité sur l’île. Reste l’écriture ; il s’y consacrera sans relâche durant des années, composant un colossal édifice de textes entrelacés, organisés dans une structure minutieusement réfléchie. Ce seront les Récits de la Kolyma, extraordinaire mosaïque qui connaît aujourd’hui, pour la première fois en français, un destin mérité : cette édition rassemble l’intégralité des six recueils dans l’ordre original, ce qui n’avait jamais été le cas. Expérience de lecture unique, les Récits frappent d’abord par l’économie et la rigueur du style, dénué de tout artifice. « L’écrivain écrit dans la langue de ceux au nom desquels il écrit, précise Chalamov. L’enrichissement de la langue, c’est l’appauvrissement de l’aspect factuel, véridique du récit. De ce point de vue, ajoute-t il, le récit qui va suivre est condamné à être faux, inauthentique ». Au dénuement absolu du prisonnier répond l’horreur physique (engelures, maigreur extrême due à la faim les médecins ne pouvaient la diagnostiquer comme telle car on ne meurt pas de faim dans la patrie du socialisme) et sociale (dénonciations, trahisons, cannibalisme). Les équilibres mentaux vacillent, le vocabulaire est réduit à une vingtaine de mots, le régime général se résume aux « 3 D »  : diarrhée, dystrophie alimentaire, démence. Les identités se brouillent, l’abrutissement élimine toute singularité ; la structure répétitive des récits fait écho à cette perte des repères et confère un impact tout particulier aux motifs et détails repris et ressassés. Document capital, les Récits échappent au commentaire par leur dimension comme par leur sujet. Et sont à inscrire au nombre des livres clefs d’un XXe siècle dont le totalitarisme stalinien reste l’une des pires plaies.



   Le Monde des livres, vendredi 10 octobre 2003
   Le dernier cercle de Chalamov
   par Patrick Kéchichian

   C’est un enfer sans horizon, « qu’aucun homme ne devrait connaître », que décrivent les Récits de la Kolyma. L’édition intégrale et définitive de l’un des livres les plus terribles et nécessaires du XXe siècle paraît en français.

   Aucun enfer imaginé par un écrivain ne peut ressembler à celui-là. Mais justement, ce n’est pas une fiction. Hallucinants, les Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov le sont d’abord parce qu’ils témoignent scrupuleusement, dans le détail, d’une réalité indubitable, celle des camps soviétiques de l’ère stalinienne. Il ne s’agit pas de peindre une fresque de l’horreur ou d’analyser avec recul et sérénité les conséquences immédiates de la dictature communiste. Il s’agit d’enfreindre la loi du silence et de l’oubli dont les bourreaux veulent toujours accompagner leurs forfaits. Mais qui est cet homme qui a ainsi désobéi ?
   Fils d’un prêtre orthodoxe, Varlam Chalamov est né en 1907. En 1929, il est arrêté une première fois pour avoir participé à la diffusion du Testament de Lénine (dans lequel celui-ci faisait part de ses réticences à l’égard de Staline). Libéré en 1931, il rentre à Moscou et se consacre à la littérature. En 1937, il est arrêté de nouveau et condamné à cinq ans de camp pour « activité contre-révolutionnaire trotskiste ». Il est envoyé à la Kolyma, presqu’île à l’est de la Sibérie, zone immense et peu peuplée – le froid, qui est, avec la faim, l’un des acteurs principaux des récits, descend fréquemment au-dessous de 50°C : « Planète enchantée : douze mois d’hiver, et le reste, c’est l’été », grince Chalamov. Dans des conditions inhumaines, il travaille dans différentes mines, d’or en particulier, car le régime a vite compris le profit qu’il pouvait tirer du peuplement de cette région riche par une main-d’œuvre innombrable (tous les ennemis du peuple…), gratuite, à éliminer après usage. En 1943, il est de nouveau condamné pour propagande antisoviétique. À partir de 1947, il exerce comme aide-médecin dans des établissements pour prisonniers. En novembre 1953 – Staline vient de mourir – il rentre à Moscou. Vie difficile, santé fragile, divorce. Amitiés avec Pasternak, Soljenitsyne ou Nadejda Mandelstam durent peu. Car l’homme qui juge que l’auteur de L’Archipel du Goulag est un « porte-parole du classicisme » et qu’il « ne connaît rien ni ne comprend ce qu’est le camp », est sombre, taciturne. Il écrit beaucoup, des poèmes, une autobiographie, des essais, un « antiroman » ; et, de 1954 à 1972, les Récits de la Kolyma. Des parties du livre sont diffusées clandestinement et hors du contrôle de l’écrivain. Une première édition paraît, en russe, à Londres en 1978. Sourd et aveugle, Chalamov meurt dans un hôpital psychiatrique de Moscou le 17 janvier 1982.
   Maurice Nadeau publie un premier choix en français, dès 1969, chez Denoël. Une dizaine d’années plus tard, Catherine Fournier donne une traduction du livre en quatre volumes, aux éditions Maspero puis à La Découverte. Enfin, en coédition avec Fayard, ce même éditeur rassemble les récits en un seul volume (1986). L’édition qui sort aujourd’hui, et que l’on peut considérer comme définitive, comporte une section inédite, la dernière (Le Gant ou KR 2), dont les chapitres ont été écrits au début des années 1970. La composition du volume correspond à la volonté de l’écrivain.
   « Ce que j’ai connu, un homme ne devrait pas le connaître, ni même savoir que cela existe », a écrit Chalamov. Et aussi, en 1971 : « Les Récits de la Kolyma, ce n’est pas une invention, ni une sélection de choses fortuites : la sélection a été effectuée par le cerveau auparavant, semble-t-il, de façon automatique. Le cerveau laisse remonter à la surface, ne peut laisser remonter que des phrases préparées par une expérience personnelle à un moment antérieur. Il ne s’agit plus ni de polir, ni de corriger, ni de parfaire : tout s’écrit au propre immédiatement. Les brouillons, s’ils existent, sont enfouis profondément dans le cerveau… » L’ensemble du livre met en œuvre cette rigoureuse « méthode ». Elle est la seule crédible pour rapporter ce que nul « ne devrait connaître ». Chacun des récits est comme un instantané de la vie à la Kolyma. La perspective temporelle ou spatiale ne s’élargit jamais. Il n’y a pas d’horizon. Nous sommes au cœur de la vie immédiate. Mais évoquer la vie, ici, ressemble à une plaisanterie. Il faut plutôt parler de mort, avec, comme variable, le temps nécessaire pour mourir. Il ne s’agit pas d’un enfer progressif, mais donné en une fois, en totalité, riche de ses multiples cavités, secteurs, hypothèses. Le dernier cercle est le seul possible, le seul autorisé. Mais, à partir des données concrètes de ses récits, Chalamov rejoint sans artifice les plus graves questions métaphysiques. Celle du suicide notamment ; celles aussi de notre rapport à l’autre, aux objets, au désir et au besoin…
   Ce livre, qu’il faut ranger – avec ceux de Robert Antelme, de Primo Levi, de David Rousset ou de Tadeusz Borowski – parmi les plus terribles et nécessaires du XXe siècle, les plus beaux aussi, a gagné son statut d’œuvre d’art en contournant, pour ainsi dire, la question de la littérature. Écrivain, homme de culture, Chalamov pensait sincèrement que « la vie de Pouchkine, de Blok, de Tsvetaïeva, de Lermontov, de Pasternak, de Mandelstam est infiniment plus précieuse à l’homme que celle de n’importe quel constructeur de vaisseau spatial », comme il l’écrit à Soljenitsyne vers 1965. En même temps, sans contradiction, il pouvait affirmer sa volonté, avec la Kolyma, d’écrire « quelque chose qui ne soit pas de la littérature ». D’où le refus de polir, de corriger, de parfaire. D’où cette morale d’écriture et cette capacité qui en est le bénéfice direct : conduire le lecteur au sein même de l’espace décrit et non le laisser de l’autre côté de la vitre, comme un spectateur désolé mais protégé.
   Cependant, il est d’autres manières de poser la question de la littérature face à « l’indicible » de l’expérience concentrationnaire, nazie ou communiste. À ce propos, il faut lire l’essai exemplaire de conscience et de clarté de Luba Jurgenson. S’appuyant notamment sur l’œuvre de Chalamov, elle démontre que, pour faire mémoire de ces expériences où l’esclavage, le mépris absolu de l’homme et l’assassinat collectif s’érigent en système, l’art et la pensée, loin d’être impossibles ou empêchés, demeurent des recours vitaux. Car nous ne sommes pas dans des domaines séparés. Ce qui reste à l’écart, ce qui doit se taire face à cet outrage fait à l’humanité, c’est la littérature comme luxe, distraction, égoïsme.
   André Siniavski, qui connut lui aussi les camps après Chalamov, écrivait : « En cela réside la supériorité particulière de Chalamov sur les autres écrivains : il écrit comme s’il était mort. » N’interprétons pas mal cette phrase, comme s’il s’agissait d’exalter la mort. Les pages du survivant Chalamov ne démontrent qu’une chose : dans la réalité comme dans l’art, c’est la vie qui est précieuse, qui exige d’être exaltée.



   Le Nouvel Observateur, 30 octobre – 6 novembre 2003
   La mort en direct
   par Dominique Fernandez

   Livre majeur sur le goulag, les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov sont enfin réédités. Une plongée dans l’horreur des prisons staliniennes

   Enfin l’édition française complète d’un des livres majeurs du XXe siècle. La Kolyma est un fleuve de Sibérie, au coeur du territoire du goulag. Varlam Chalamov, né en 1907, fut arrêté une première fois en 1929 et condamné à trois ans de déportation dans l’Oural. Devenu ensuite journaliste et poète, il fut arrêté de nouveau en 1937 et déporté dans la vallée de la Kolyma où il resta dix-sept ans. Réhabilité en 1957, il mourut en 1982.
   Le pouvoir soviétique, qui avait permis en 1962 la publication d’Une journée d’Ivan Denissovitch, n’autorisa jamais celle des écrits de Chalamov. Celui-ci exprima son entière admiration pour le livre de son confrère. Soljenitsyne, qui, à la suite de Dostoïevski, voyait dans l’épreuve des camps une sorte de rédemption du peuple russe, semble avoir été plus réservé sur l’oeuvre de Chalamov, trop radicalement pessimiste à son gré, ce qui ne l’a pas empêché de déclarer : « L’expérience carcérale de Chalamov fut plus amère et plus longue que la mienne, et je reconnais avec respect que c’est à lui, et non à moi, qu’il échut de toucher ce fond de sauvagerie et de désespoir vers lequel nous tirait tout le quotidien des camps. »
   À la différence de L’Archipel du Goulag, Chalamov compose de courts textes qui n’ont pas de lien entre eux mais présentent chacun un aspect de cette lente et inexorable chute dans l’inhumain qu’est la vie au camp. Mini-portraits, mini-biographies de détenus ou de surveillants, flashs sur une des activités du camp, plongées éclairs dans l’horreur. Tandis que Soljenitsyne, à la lumière d’une foi qui ne vacille pas, accuse en prophète, aucune promesse ne soutient, aucune espérance ne guide Chalamov : il se borne à constater, avec une objectivité glaçante. Pas de pathos, pas de « philosophie » du goulag : des faits nus, des épisodes isolés.
   Une hiérarchie minutieuse préside à l’organisation du camp, mais, à la différence des Lager nazis, la violence exercée par les droit-commun (appelés « truands ») ajoute à la terreur par la discipline la gangrène par la pègre. On est non seulement anéanti par le travail, la faim, le froid de moins 50 degrés, les épidémies, mais dévalisé, passé à tabac, battu à mort en dehors de tout règlement. Chalamov reproche à Hugo l’idéalisation romantique des malfaiteurs, engeance purement abjecte à ses yeux. Les autorités soviétiques savaient tirer parti, en vue de l’extermination des prisonniers politiques, de leur cohabitation avec des voleurs et des assassins.
   Pour quels motifs, quand on n’avait commis ni délit ni crime, était-on précipité dans cet enfer ? Pour « propagande antirévolutionnaire ». Par exemple, dire du bien d’un auteur russe publié à l’étranger : dix ans de camp. Chalamov avait eu lui-même une telle rallonge de peine pour avoir cité Bounine comme un « classique ». Se plaindre que les queues pour obtenir du savon sont trop longues : cinq ans de camp. Mais, « selon la bonne habitude russe, selon le caractère particulier au Russe, celui qui en prenait pour cinq ans se réjouissait de ne pas en avoir eu dix. Si on en prenait pour dix ans, on était content que ce ne fût pas vingt-cinq. Et celui qui était condamné à vingt-cinq ans pleurait de joie de ne pas avoir été fusillé. » Pour être fusillé, il suffisait de se taire quand on criait hourra ! pour Staline, ou de ne pas respecter les normes de travail, tâche presque impossible pour des hommes à bout de forces.
   Pis encore que la dégradation physique, l’avilissement moral marque la véritable victoire des bourreaux. L’expérience du camp, dit Chalamov contre Soljenitsyne, est « absolument négative ». Selon lui, l’âme se gèle autant que le corps. L’homme le plus instruit, l’intellectuel le mieux préparé abandonne ses repères et cesse de se conduire en humain. Était-ce toujours vrai ? Le cas de Chalamov lui-même prouverait le contraire. Du fond du bagne, il eut la force de noter, pour le consigner à la postérité, le martyre auquel furent soumis des millions de déportés. Dans ses notes, il n’oubliait pas les écrivains. Une magnifique séquence est consacrée à la mort du poète Mandelstam. Un volume de Proust qu’il découvrit au camp le « terrassa ».
   Autre différence avec les Lager nazis, coupés du monde derrière une ceinture de barbelés : les déportés russes étaient au contact permanent de la nature, cette grandiose nature russe de forêts et de lacs. À la fin de l’hiver, c’est le pin nain qui avertit les hommes encore engourdis que le climat va changer. « Voilà que dans la blancheur neigeuse infinie, dans l’entière désespérance, se dresse soudain le pin nain. Il entend l’appel du printemps qui ne nous est pas perceptible et, lui faisant confiance, il se redresse, le premier de tous dans le Nord. L’hiver est terminé. » Varlam Chalamov, dont les circonstances firent un Primo Levi élevé à la puissance russe, aurait pu être un de ces grands paysagistes qui, de Tolstoï à Tourgueniev et à Bounine, ont marqué la littérature de son pays.



   Télérama, 22 octobre 2003
   Les spectres du Goulag
   par Antoine Perraud

   Avec ses courts récits, ce rescapé des camps soviétiques met à nu l’horreur totalitaire

   Aux confins de la Sibérie, la presqu’île de la Kolyma est en marge de nulle part. Voici le goulag, où l’homme devient végétal dans du minéral. De cet angle mort russe, de cette géographie flottante où tout est à perte de vue, où tout mène à la perte de soi, un homme est revenu. Pas la peine de le décrire. Dans ce nulle part, on ne décrit pas, on ne se souvient même plus de la couleur des yeux de ceux que l’on croisa. Cet homme, s’il était mort là-bas, n’aurait pas eu droit à une dalle, encore moins à une croix, avec cette inscription : Varlam Chalamov 1907-1982. Cet homme, entre 1929 et 1953, passa en tout dix-sept ans à la Kolyma, entre autres pour « activité contre-révolutionnaire trotskiste ». Ensuite, il devait écrire en solitaire, vivotant d’une pension maigrelette, séparé de sa femme, renié par sa fille. Avant de mourir, sourd et aveugle, placé contre son gré dans un hôpital psychiatrique, il a transmué son expérience des camps de travail forcé en brèves narrations, fables ou épitaphes, aujourd’hui publiées pour la première fois dans leur intégralité en français, sur près de mille cinq cents pages. Ces Récits de la Kolyma vous surprendront, vous broieront, vous reconstruiront et vous accompagneront jusqu’à votre dernier souffle.
   Chalamov ne prétendait pas produire ce qu’il nous offre : un chef-d’œuvre de la littérature concentrationnaire (l’expression sonne atrocement à l’oreille). Il voulait que chacun de ses mots fût un linceul pour tous ces morts de la Kolyma, non pas exterminés selon un plan nazi baptisé « Solution finale », mais des morts-déchets, vomis par un système soviétique raflant à mesure de ses emballements : « Les répressions avaient été si massives qu’aucune famille n’était complètement épargnée. Après les saboteurs, vint le tour des koulaks, après les koulaks, celui des “trotskistes”, puis celui des gens qui avaient un nom de famille allemand. On évita de justesse une croisade contre les Juifs. La réalité fut une extrême indifférence ; le peuple en vint à se désintéresser totalement de ceux qui étaient marqués au sceau de n’importe quel article du Code pénal. »
   L’indifférence pesa, durant et après les camps. Dans « linceul », il y a « l’un seul ». Et c’est Chalamov. Du fond de l’interminable couloir de sa mémoire, il nous ouvre, à chaque récit, une porte donnant sur une tranche de vie, qui s’anime avec une précision désespérée. Puis Chalamov referme la porte. « Je suis entré dans la chambre. Des couvertures rouges et jaunes, violemment éclairées par une lumière oblique provenant je ne sais d’où, trois lits vides et sur le quatrième, Gogobéridzé, couvert jusqu’à la taille d’une couverture jaune vif. Il m’a reconnu immédiatement, mais le mal de tête le rendait presque incapable de parler.
   — Comment ça va ?
  — Couci-couça.
   Les rides s’étaient multipliées.
  — Vous allez reprendre du poil de la bête.
   — Je ne sais pas, je ne sais pas.
  Nous nous sommes dit adieu. Voilà tout ce que je sais de lui. J’étais déjà sur la Grande Terre quand j’ai appris par une lettre qu’il était mort à Iagodnoïé avant d’avoir été réhabilité. Tel fut le destin d’Alexandre Gogobéridzé, qui périt uniquement parce qu’il était le frère de Levan Gogobéridzé. À propos de ce Levan, il faut se reporter aux Mémoires de Mikolan. »
   Tout est là. Le souffle, d’abord. Chalamov écrit au rythme du cour battant de ses souvenirs. Ensuite les répétitions (« couverture » « jaune »), qui rappellent l’essentiel de la vie du zek (prisonnier) dans ces camps immenses à ciel ouvert : faire un pas, puis l’autre, sur le chemin du front de taille, donner un coup de pioche, puis un autre... Chalamov retrouve dans son écriture la pulsation de l’homme des cavernes, qui se mit sans doute à chanter au rythme de ses pieds frappant le sol. Mais l’homme préhistorique ressentait du désir, tandis que le relégué de la Kolyma n’a plus que des besoins (manger, dormir). L’emploi des négations en cascade (« une lumière oblique provenant je ne sais d’où ») martèle que nous ne sommes plus dans le bas monde mais dans le non-monde, l’antimonde, l’enfer dont le revenant se fait le scrupuleux Charon, l’écrivain passeur. La béance des morts accumulés est patente : « Trois lits vides. » Les hommes ne sont plus que des corps meurtris et « les rides » deviennent parlantes, tandis que le vocabulaire se raréfie jusqu’au silence. Les spectres de la Kolyma – Chalamov l’analyse avec une sagacité lapidaire dans le texte « Maxime » –, courbent la langue comme on courbe le dos et ne communiquent plus qu’avec une vingtaine de mots (« la moitié en était des jurons »).
   Pourtant, il y a l’immense continent de rechange qu’est la littérature russe. Certes, dans le camp, près d’un châlit, Varlam Chalamov, pour fumer du gros gris, déchira la page d’un livre, mais on sent de bout en bout que c’est en ruminant ses anciennes lectures et ses textes à venir qu’il a tenu. La poésie, la littérature, c’est la seule façon d’arracher les œillères qu’imposent les années de goulag, où chaque regard finit par ressembler à « une lumière oblique provenant je ne sais d’où ».
   L’amitié y est impossible, affirme-t-il à plusieurs reprises, même s’il dévoile, telles des pépites, quelques exceptions. Alors il se tourne vers les animaux. Il leur attribue les beaux gestes d’une solidarité humaine disparue autour de lui. On voit un oiseau, ou un ours, se sacrifier pour sa femelle, tandis que l’homme prédateur vise avec son fusil. Les Récits de la Kolyma s’aèrent de paraboles d’une cruauté symbolique : un écureuil traqué par une petite ville possédée du désir de tuer, une nature saccagée par un nouveau sentier : « Les premiers jours, c’est à regret que je piétinais le muguet rouge et gras, les iris, dont les pétales ornés ressemblaient à d’énormes papillons lilas ; d’immenses perce-neige charnus bleu foncé craquaient désagréablement sous mes pas [...] Je cessai de remarquer les branches de pin nain qui se mettaient en travers de ma route ; après avoir brisé celles qui me cinglaient le visage, je cessai d’en voir les cassures. »
   Sous forme de miettes, de brisures, de fragments de destins, de paysages ou de conversations, Varlam Chalamov a composé un kaléidoscope capable d’embrasser l’horreur totalitaire. De surcroît, dans À propos de ma prose (à paraître chez Verdier), il s’analyse, en roi de ses douleurs : « Chaque récit, chaque phrase, est d’abord crié dans une pièce vide : quand j’écris, je parle tout seul, toujours. Je crie, je profère des menaces, je pleure. Je suis incapable de faire cesser ces larmes. C’est seulement à la fin, lorsque le récit ou une partie du récit est terminé que j’essuie mes larmes. »



   Les Inrockuptibles, 22 au 28 octobre 2003
   Blanc comme l’enfer
   par Marc Weitzmann

   L’écrivain russe Varlam Chalamov a passé dix-sept ans dans les camps : ses récits fragmentés, livrés peu après sa libération, sont enfin publiés intégralement en France. Ou comment saisir la réalité de l’enfer

   « Livides, jusqu’au point où la honte se voit,/Les ombres dolentes étaient dans la glace,/Claquant des dents comme font les cigognes/Chacune avait la face vers le bas/La bouche donnait pénible témoignage/Du froid, les yeux du cœur endolori. » Ces lignes sont de Dante et décrivent le neuvième cercle de l’enfer. Elles pourraient sans mal aucun s’appliquer aux goulags sibériens de Varlam Chalamov. Pour Dante, comme pour Virgile avant lui, et tout humanisme conséquent après lui, l’enfer, qui n’est qu’une part de ce que Dieu réserve à l’Homme, a sa raison d’être dans l’ordre cosmique et peut même être évité grâce à une conduite appropriée : le mal, en d’autres termes, est relatif, par rapport au bien, qui lui est absolu.
   Le XXe siècle a radicalement changé tout ça. Les récits des Dante contemporains (les Primo Levi, Soljenitsyne, Evguénia Guinzbourg, Ruth Klüger...) délivrent dans leurs récits les modalités des nouvelles initiations infernales : il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas de raison d’être, de jugement ou d’ordre mais il y a la condamnation, il y a un enfer, mais sans paradis, ni promesse, ni pourquoi. Dans la vision contemporaine du monde, c’est le bien qui est relatif ; le mal, lui, est absolu.
   Varlam Chalamov est l’un de ces enseignants du cauchemar. Jeune, en 1929, il est arrêté une première fois par la police soviétique et condamné à trois ans de camp de travail pour avoir... diffusé un texte de Lénine. Son arrestation plonge dans la misère matérielle ses parents, qu’il aura tout juste le temps de revoir à sa libération en 1932, avant d’assister à leurs funérailles. Marié, père d’une petite fille, il est de nouveau arrêté au milieu des années 30 et déporté à la Kolyma, immense presqu’île de la Sibérie orientale où règnent « douze mois d’hiver et le reste c’est l’été », et où les détenus sont affectés au travail de la mine. Chalamov : « On ne montrait pas le thermomètre aux travailleurs ; c’était d’ailleurs parfaitement inutile : il fallait sortir quelle que soit la température. S’il y a du brouillard, il fait quarante degrés au-dessous de zéro ; si on respire sans trop de peine, mais que l’air s’exhale avec bruit, cela veut dire qu’il fait moins quarante-cinq ; si la respiration est bruyante et s’accompagne d’un essoufflement visible, il fait moins cinquante. Au-dessous de moins cinquante, un crachat gèle au vol. »
   Les détenus doivent creuser la pierre, à raison d’une norme quotidienne, durant treize à seize heures par jour, sans compter les horaires supplémentaires ; ceux qui ne respectent pas la norme sont fusillés « par brigades entières ». On est aussi tué – dans le meilleur des cas battu – si l’on a gardé le silence quand tout le monde crie « hourra » car, dans le système communiste, « le silence c’est de la propagande ». Les quelques heures de repos, dans des cabanes que les détenus doivent construire eux-mêmes ou des tentes, offrent une autre occasion de mourir, dans les affrontements entre détenus et avec la pègre. En raison du gel constant, « la terre refuse les cadavres », qui ne peuvent se décomposer. Scorbut, dysenterie, procès obscurs où les condamnés voient leur peine augmenter sont le lot commun et, dans les rares instants où le détenu trouve à se réchauffer, la chaleur réveille les poux, qui se mettent instantanément à courir.
   Il n’est pas anodin qu’il ait fallu attendre plus de quarante ans la méticuleuse détermination d’un éditeur et le travail remarquable accompli par Luba Jurgenson pour voir enfin publiés dans leur intégralité, et dans l’ordre voulu par Chalamov, ces Récits de la Kolyma qui ont longtemps circulé sous forme de samizdat en URSS et n’avaient connu jusque-là en France que des publications éparses et partielles.
   Ces récits courts, fragmentaires, agencés de manière volontairement répétitive et circulaire (nous sommes en enfer, où rien n’évolue ; certains épisodes, racontés plusieurs fois, le sont chaque fois d’un point de vue différent), sont portés par une écriture savamment sobre et d’une extrême précision. Qu’il raconte comment il fait cinq cents kilomètres à pied pour aller chercher la seule lettre qu’il reçoit en quinze ans (elle est de Pasternak), ou l’histoire des soldats de l’Armée rouge déportés pour avoir été fait prisonniers par les Allemands durant la guerre, Chalamov privilégie l’anecdote, le détail plutôt que le plan large.
   Ainsi, pour parler des exécutions en masse, décrit-il les lumières sur les visages, la neige sur les papiers givrés où sont inscrits les noms des condamnés à mort lus chaque matin et chaque soir à l’appel : « Par un froid de moins cinquante les détenus musiciens jouaient une marche avant et après la lecture de chaque ordre. Les torches fumantes ne parvenaient pas à percer les ténèbres et concentraient des centaines de regards sur les minces feuillets couverts de givre porteurs des horribles messages. Les lèvres des musiciens gelaient sur l’orifice des flûtes, des hélicons argentés et des cornets à piston. La feuille mince comme du papier à cigarette se couvrait de givre, le chef qui lisait l’ordre balayait les cristaux de neige de sa moufle pour y voir clair et crier le nom du fusillé suivant. »
   Chalamov ne sera libéré qu’en 1953, à la mort de Staline, après douze ans de détention. Peu après son retour, son épouse, Galina Goudz, pourtant elle-même déportée au Kazakhstan, exige de lui qu’il oublie tout, reprenne une vie « normale » et cache son expérience à leur fille, élevée en bonne communiste dans la haine des ennemis du peuple. Ils divorcent. Chalamov mourra près de vingt ans plus tard, seul, aveugle et muet, dans un hôpital psychiatrique.



   La Croix, jeudi 30 octobre 2003
   L’île du goulag selon Varlam Chalamov
   par Alain Guillemoles

   C’est un livre d’un bloc, comme taillé dans le permafrost, cette terre gelée de Sibérie. Dans ces Récits de la Kolyma, qui paraissent pour la première fois dans leur intégralité en français, le temps ne s’écoule pas : chaque seconde est une éternité, tandis que les années de détention ne sont qu’une succession d’instants où le prisonnier joue en permanence sa survie, contraint de vivre au présent.
   Le livre ressemble à cela : il est fait d’une multitude de petits tableaux, portraits, anecdotes, comme autant de croquis qu’il est impossible de classer dans une suite chronologique. Tous ont une intensité qui place ces Récits au sommet du vaste corpus de livres consacrés à la description du goulag soviétique. Au dessus même, sans doute, du récit de Soljenitsyne, Une journée d’Ivan Denissovitch qui, en comparaison, semble moins âpre. Ayant lu Soljenitsyne, Chalamov lui a d’ailleurs écrit : « Quel est donc ce chat qui se promène chez vous ? Comment ce fait il qu’on ne lui ait pas déjà coupé le cou pour le manger ? »
   Les camps, Varlam Chalamov les a connus durant dix huit ans. Fils de pope, né en 1907, cet étudiant passionné de littérature est arrêté pour la première fois en 1929, pour avoir diffusé le « Testament de Lénine » (cette lettre où le chef des bolcheviks exprime ses réserves sur le choix de Staline pour lui succéder). Libéré en 1931, il est à nouveau arrêté en 1937. Accusé d’« activité contre-révolutionnaire trotskiste », il est envoyé à la Kolyma, cette région du bout de la Russie que les prisonniers considèrent comme une « île », tant ils sont sûrs, en y entrant, d’avoir basculé dans un autre monde.
   À la Kolyma se trouvent des mines d’or. Le régime y est particulièrement sévère. En hiver, la température tombe à 60 °C. Le taux de mortalité des prisonniers est le plus haut de tous. « Douze mois d’hiver, le reste c’est l’été. Sois maudite, Kolyma, toi qu’on appelle la planète enchantée », dit une chanson de prisonniers. La Kolyma est le dernier cercle de l’enfer des camps. Et encore, « en enfer, on châtie les pécheurs. L’enfer est le triomphe de la justice. La Kolyma est le triomphe du mal absolu », note l’historien russe Michel Heller, dans une brillante postface.
   Du goulag, Varlam Chalamov n’est revenu qu’après la mort de Staline, en 1953. Ses Récits de la Kolyma paraissent un par un en Occident, où ils parviennent clandestinement. En France, ils demeuraient épars. Le nom de Chalamov était certes déjà associé à cette peinture magistrale du goulag, mais la cohérence de ces récits n’était jamais apparue complètement. Cette lacune est réparée par cette édition dont la sortie est un événement.
   On y découvre cette capacité infinie à varier les récits autour d’un même thème, de cette plume sèche, apte à peindre la réalité nue : « Les anciens se passent de thermomètre ; s’il y a du brouillard, il fait quarante degrés au dessous de zéro [ ... ] Au dessous de moins cinquante, un crachat gèle en vol. Cela faisait déjà deux semaines que les crachats gelaient en vol. » Ainsi commence le récit intitulé Les Charpentiers.
   Au camp, le portail est surmonté de l’inscription : « Le travail est affàire d’honneur, de gloire, de vaillance et d’héroisme » – dans les camps nazis, il était inscrit : « Le travail rend libre ». Le détenu est nourri en fonction de la norme du travail qu’il effectue. Et les normes sont élevées, ce qui fait de la faim, plus que du froid, une préoccupation constante. Dès que le détenu parvient à se procurer un peu de nourriture complémentaire, soit parce qu’il a reçu un colis, soit parce qu’il est parvenu à l’échanger, il l’avale donc, car il ne sait pas s’il sera vivant dans les heures qui viennent.
   Chalamov évoque l’odeur aigre des vêtements sales. « Heureusement que les larmes n’ont pas d’odeur », écrit-il. Et puis, chacun vit dans la peur d’être dépouillé de ses maigres biens. La souffrance commune ne crée pas de solidarité. Au contraire, chacun est le bourreau de son voisin. Et c’est là le pire de l’expérience concentrationnaire : elle chasse de l’homme toute humanité.
   On retrouve, dans ces Récits, les Essais sur le monde du crime – publiés à part, chez Gallimard, en 1993. Ils constituent l’un des éclairages les plus complets sur le monde des bandits russes. Où l’on voit que cet univers est une contre société parfaitement structurée, ayant ses tribunaux et ses codes, comme un reflet inversé du monde concentrationnaire soviétique. Un bandit ne doit pas travailler, il ne doit pas servir l’État sous peine de mort. Il se conduit au camp comme un caïd, qui soumet les autres prisonniers à sa loi, vivant, parfois presque « confortablement », sur le dos de ces compagnons de captivité.
   Les voleurs jouent aux cartes, boivent, se racontent interminablement des histoires de voleurs et parfois s’entre tuent. Mais Chalamov ne cède jamais à la vision romantique des bandits qui habite une partie de la littérature russe. Chez lui, au contraire, tout est sec, réduit à son expression brute, comme si la dureté des conditions de vie, à la Kolyma, avait amené le narrateur à ne conserver que l’essentiel. Ici n’existent que le blanc de la neige et le noir des sapins. Ici, on est vivant ou mort. Il n’y a plus de nuances. Ce qui n’empêche pas la précision du trait.



   Marianne, 3 au 9 novembre 2003
   Chalamov aussi important que Soljenitsyne
   par Guy Konopnicki

   Lorsque paraissent, en 1971, les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, le système concentrationnaire soviétique passe encore pour une dérive monstrueuse de la Révolution russe. En France, la plupart des intellectuels veulent croire qu’il s’agit là d’une déviation, dont ils attribuent la responsabilité à Staline. À cette époque, « l’effet Soljenitsyne » commence à peine, l’Archipel du Goulag est encore à venir. Contrairement à Soljenitsyne, Chalamov, ne semble pas proposer une théorie générale du système soviétique. Il décrit, avec une rigueur terrifiante, le camp où il a passé dix-sept années, au milieu de quelques milliers de compagnons d’infortune. Mais de ces récits, désormais publiés intégralement par les éditions Verdier, surgit la réalité implacable d’un système.
   De la précédente publication, on retenait, surtout, cette image hallucinée de la colline où les morts déposés en hiver apparaissaient lors de la fonte des glaces sous le faible soleil boréal. [...]


Radio et télévision

« C’est à lire », RTL, samedi 29 novembre 2003
« Du jour au lenemain »France Culture, vendredi 7 novembre 2003
« Le Livre du jour », France Culture, vendredi 31 octobre 2003
« Les Mardis littéraires », France Culture, mardi 28 octobre 2003
« Double page », TMC, 27 septembre (20H) et 28 septembre (12H15) 2003
« Field dans ta chambre », Paris Première, 21 septembre 2003