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  Récits oubliés

  Elsa Morante

  Proses inédites en français.
Traduit de l'italien par Sophie Royère

  320 pages
17,50 €
ISBN 978-2-86432-579-6

Résumé

Ce volume rassemble une cinquantaine de récits inédits publiés par Elsa Morante entre 1939 et 1941 alors qu’elle n’avait pas trente ans. Écartés des volumes dans lesquels la romancière avait réuni certains de ses récits (Le Jeu secret et Le châle andalou), dispersés dans des journaux aujourd’hui introuvables ou sommeillant parmi les papiers qu’elle laissa à sa mort, ces pépites attendaient leur heure. Il fallait les tirer de l’oubli et restituer leur éclat sauvage.
Des personnages singuliers que la vie rend fous d’amour ou de tristesse, des histoires qui se brisent comme des verres après la fête, des rires d’enfant, des chiens peureux, des âmes, des fidélités à toute épreuve : les courts récits d’Elsa Morante tiennent de la fable et de l’anecdote, du réalisme et du rêve, ils chatoient dans la lumière d’un jour qui contiendrait les couleurs et les douleurs du couchant. Une sensibilité merveilleuse les traverse tout entiers. Chacun d’entre eux ouvre un monde et referme un destin.


Revue de presse

Presse écrite

   Le Monde des livres, vendredi 18 décembre 2009
   Récits oubliés, d’Elsa Morante : du haut de sa planète déserte
   par René de Ceccatty

   En pleine guerre, en novembre 1941, paraissait chez Garzanti Il Gioco segreto (Le Jeu secret) d’Elsa Morante (1912-1985). Depuis plusieurs années, la jeune nouvelliste publiait dans des revues des textes brefs et forts, remarqués et encouragés par le grand critique Giacomo Debenedetti. Elle avait rencontré cinq années plus tôt Alberto Moravia, déjà rendu extraordinairement célèbre par son roman Les Indifférents, paru en 1929, et par des nouvelles, ainsi que par un deuxième roman, Les Ambitions déçues. Elle l’avait épousé, à l’église, le 14 avril 1941. Être la femme légitime d’un écrivain brillant (et menacé par les autorités fascistes) et publier son premier livre, quand on est soi-même juive, en pleine guerre, n’était ni psychologiquement ni socialement simple.
   Morante, qui avait alors 29 ans, était toutefois admirée non seulement par l’entourage de Moravia, mais par Moravia lui-même, qui supportait mal son exaltation dans la vie quotidienne et conjugale, mais était attiré par les qualités artistiques que cette exaltation impliquait. Ils avaient décidé tous deux que leurs relations, quoique tumultueuses, étaient assez intenses pour justifier une vie commune et légalisée. Les événements de 1943 les précipitèrent dans la débâcle, mais les rapprochèrent, avec la chute de Mussolini, la constitution de la République de Salo, l’arrivée des Alliés, l’application de plus en plus sévère des lois raciales promulguées dès 1938 : ils prirent tous deux la fuite dans les montagnes du Latium, près de Fondi, et se soutinrent mutuellement. Elsa se conduisit d’une façon héroïque, dévouée, aimante, que Moravia n’oublia jamais.

   Trouées dans les ténèbres
   Et c’est là qu’Elsa Morante, qui n’avait pas cessé, entre-temps, d’écrire des nouvelles et des poèmes, conçut son premier chef-d’œuvre, long roman familial halluciné, plus sorti de son imagination que des archives des siens, auquel elle dut une rapide renommée, Mensonge et Sortilège, qui lui vaudra, après la guerre, le prix Viareggio. Plus tard, L’Ile d’Arturo (1957) obtiendra le prix Strega et La Storia (1974) aura la destinée qu’on sait. Moravia la considérera toujours comme un plus grand écrivain que lui. Lui, romancier cérébral, abstrait, épuré, narrateur limpide, qui concentrait son énergie pour dresser le tableau accablant d’une bourgeoisie décadente ou d’une Rome populaire canaille, et pour réfléchir sur les exigences et les limites de la compréhension du monde et des êtres, vivait (ils ne se sépareront complètement qu’en 1962 et ne divorceront jamais) près d’une romancière de l’irrationnel, du rêve, de la passion obscure. Les nouvelles de Moravia sont de rigoureuses démonstrations mathématiques. Celles d’Elsa Morante des trouées dans les ténèbres.
   Elle fut précautionneuse et sévère dans leurs republications en volumes. Car, des nouvelles qui précèdent 1941, elle n’en retint qu’une vingtaine, qu’elle écréma encore davantage en 1963, dans Le Châle andalou, qui n’en reprend qu’une partie. Le recueil à présent publié récupère les nouvelles exclues du premier ou deuxième volume et en ajoute d’autres, destinées à un jeune public : elles évoquent des souvenirs d’enfance plus ou moins transfigurés et furent écrites dans le deuxième semestre 1939, c’est-à-dire quand la guerre avait éclaté en Europe, mais non encore en Italie. Enfin, deux nouvelles ont été retrouvées par son ayant droit, le dramaturge Carlo Cecchi : il s’agit de véritables ébauches de roman.
   Celle qui est intitulée « Péchés » aurait presque pu être signée Moravia, la sécheresse en moins. Car contrairement à son mari, Elsa Morante n’était pas avare de lyrisme. Elle n’exprime certes aucun sentimentalisme, mais une indéniable compassion pour ses personnages : c’est sa marque, c’est ce qui rendra bouleversantes ses fictions. Elle aime mettre en scène des personnages simples, presque simplets, qui sont, à leur insu, habités par des passions qu’ils n’ont pas les moyens de vivre.
   Il ne s’agit pas de néoréalisme, ni, quoi qu’en dise son préfacier et ami, Cesare Garboli, de vérisme. Le souci d’Elsa Morante n’est pas de décrire une société, mais de pénétrer dans un esprit fragile que la réalité malmène. Elsa Morante aimait plus que tout l’univers de Kafka, mais elle venait de traduire en italien Katherine Mansfield. Comme Moravia, elle était nourrie de Dostoïevski.
   Fallait-il contrer l’autocensure d’Elsa Morante en redonnant au public des nouvelles qu’elle n’avait pas « oubliées », mais rejetées ? Oui, certainement. Car l’atelier d’un grand écrivain recèle des trésors. Garboli signale « Le Fils », avec raison. Il en est bien d’autres qui annoncent les réussites plus tardives, avec la grâce de la brièveté : « Les Deux Saphirs », « L’Épouse laide », « Lettres d’amour ». Il est rare que l’on puisse situer l’action historiquement (à l’exception de la toute dernière, « Péchés mortels »), car Elsa Morante n’écrivait pas tout à fait pour son temps. Écrire était pour elle un moyen de redescendre lentement de sa « planète déserte et brillante » sur la terre, où l’attendaient ses lecteurs.



   La Croix, jeudi 31 août 2009
   Elsa Morante, mille chemins ouverts
   par Francine de Martinoir

   Un recueil de ses premiers textes révèle l’étonnante inventivité narrative de la grande romancière italienne.

   Lorsque parut Mensonge et Sortilège (1948), les critiques s’avouèrent décontenancés devant cette œuvre si maîtrisée dont ils ne pouvaient définir les racines. Elsa Morante (1912-1985), qui écrivait depuis l’adolescence, n’avait publié qu’un recueil de nouvelles, Le Jeu secret (1942), une vingtaine de récits choisis parmi ceux qu’elle avait donnés à des journaux. Les autres textes n’avaient plus trouvé grâce à ses yeux : dans un souci d’exigence, elle les avait rejetés, oubliés, comme une part d’elle-même qu’elle aurait reniée.
   Pourtant, ces pages écrites entre 1939 et 1941, retrouvées il y a peu de temps, ne sont pas des brouillons ou de simples curiosités. La richesse du matériau, des gisements de l’imaginaire, allaient nourrir les fictions à venir. Des histoires foisonnantes dans une Italie du Sud patriarcale, un peu immobile, qui rappelle celle du vérisme et de Verga et où vivent côte à côte vieille aristocratie foncière, paysans pauvres, domestiques, fonctionnaires.
   L’Histoire et sa violence aveugle, les grands événements qui écraseront les personnages de La Storia sont rarement présents dans ces récits : le massacre d’un bombardement épouvante le héros de Temps de paix, mais la confession de sa femme qui, indirectement, par jalousie, a provoqué la mort d’une petite servante lui révèle des abîmes de cruauté encore plus terrifiants. La réalité est toujours fissurée, démentie par les hallucinations, les cauchemars, les obsessions des personnages qui vivent leur folie jusqu’au bout.
   Les frontières séparant le quotidien et le rêve sont indiscernables, l’effort pour obéir aux rites sociaux est vaincu par les démons intérieurs. Un professeur est perturbé par la présence assidue à ses cours d’un élève antipathique et aux dernières lignes de la nouvelle, il tombe mort en comprenant que cet élève n’a jamais existé. Un vieil homme se lie d’amitié avec une âme, invisible aux autres, jusqu’au moment où elle le laisse et il retrouve son regard mélancolique dans les yeux d’un chien. Un baron tout aussi vieux arpente sa grande maison et finit par inviter à dîner ses parents morts depuis longtemps. Et cet oncle relégué dans une chambre reculée d’une villa vétuste, est-il vraiment vivant ? Il se prend pour son cocher qu’il avait chassé de chez lui et qui était mort de chagrin.
   Elsa Morante ne cessera de décrire des palais délabrés, des villages de pêcheurs, pleins de sorcières, et aussi de magiciennes bienveillantes comme celles qui élèvent le petit Angelo abandonné par sa mère dans Enfance. Elle préférera toujours les simples d’esprit, les malades, les enfants, ceux qui opposent à la dureté du monde des consolations plus ou moins irréelles. Angelo s’évade dans le sommeil où « un navire le guide à travers la grouillante ville aérienne », tout comme le garçonnet privé de mère de L’Île d’Arturo (1957) grandira dans l’enchantement de Procida, ou, dans La Storia (1974), Useppe, né chétif, victime innocente de la guerre, se construira un monde dans les songes.
   En quelques pages, ces Récits oubliés tissent la complexité des relations humaines, les personnages perdus dans les labyrinthes de la solitude vivent douloureusement des rapports souvent troubles au sein de leur famille, comme plus tard la recluse de Mensonge et Sortilège. Car les figures dessinées sont solitaires, riches et malades en même temps de leur imagination, entraînées dans les multiples possibilités de leur histoire et l’inventivité des narrations construites par Elsa Morante, récits solides grâce au matériau du rêve.



   ActuaLitté.com, vendredi 31 juillet 2009
   Lecture : Récits oubliés, Elsa Morante
   par Cécile Fonfreyde

   Les éditions Verdier ont publié récemment une cinquantaine de récits oubliés publiés par Elsa Morante entre 1939 et 194. Certains récits avaient été publiés dans des journaux ou des recueils aujourd’hui introuvables. Cet ouvrage a le très grand mérite de les rassembler.
   Grande figure de la littérature italienne, Elsa Morante épouse en 1941 un autre monument Alberto Moravia. Mais alors que les romans de Moravia peignent une Italie de l’après-guerre relativement moderne, ces nouvelles nous plongent dans une période sans âge presque médiévale, où rien ne semble avoir changé depuis des siècles, ni le décor, ni la psychologie des personnages frustres et naïfs qu’aucun vernis n’a dégrossis.
   Magnifiquement traduits, ces récits et nouvelles nous nous transportent, dans une Italie fantasmagorique ou l’on croise des personnages étranges fous d’amour, ivres de nostalgie. L’auteur peint des trognes qui semblent sorties d’une époque noire où tout était démesuré : la misère, les sentiments, la solitude. Traqués comme des bêtes, apeurés comme des enfants, ils traversent la vie en attendant que la mort vienne frapper à leur porte, littéralement, bien entendu.
   De nouvelle en nouvelle, on devine la vie de ces villages reculés, où des enfants tyranniques font subir les pires sévices à des vieillards silencieux qui errent dans les ruelles sombres à la recherche d’un pâle rayon de soleil ou du regard d’un enfant en haillons qui a l’apparence d’un ange, si ce n’est celle de la mort. Car la mort, on la croise aussi beaucoup dans ces nouvelles où fantastique et réalité s’entremêlent pour dépeindre une époque où la frontière du réel et de l’imaginaire était bien poreuse.
   Dans un style magnifique qui bien souvent fait penser aux descriptions les plus habitées du Balzac fantastique que l’on peut découvrir dans La Peau de chagrin ou La Recherche de l’absolu, Elsa Morante campe des destins extraordinaires.
   À prendre avec précaution sur la plage, ce livre est magique, car il a le pouvoir de vous transporter dans un univers absolument révolu, mais attention à ce que vous ne passiez de l’autre côté, là où vous risquez de mettre votre vie et votre équilibre mental en péril.



   Télérama, n°3099, 3 juin 2009
   Les yeux d’Elsa
   par Martine Landrot

   Une cinquantaine d’inédits de Jeunesse, où perce déjà le regard mêlé d’humour et d’amertume d’Elsa Morante.

   Les critiques qualifièrent son plus gros succès, La Storia, d’accouchement devant l’Italie tout entière. Dans ce roman fleuve magnifiquement adapté au cinéma par Luigi Comencini, Elsa Morante raconte la vie d’Useppe, né du viol d’une juive romaine par un soldat allemand pendant la Seconde Guerre mondiale. Obsédé par les étoiles au point d’en voir dans les crachats qu’il reçoit, capable de regarder inlassablement des rondes de cafards qu’il prend pour des chevaux de feu, Useppe est l’enfant rêvé qu’Elsa Morante n’aura jamais. Il incarne aussi l’enfant qu’elle fut et renia longtemps, auteur de textes dès l’âge de 13 ans, fille naturelle d’une institutrice juive et d’un employé des postes, reconnue et élevée par Auguste Morante, surveillant d’une maison de correction...
   Derrière ce best-seller en forme de parthénogenèse se cachait une multitude d’embryons vibrionnants, récits d’une page ou deux, retrouvés dans les papiers de l’écrivain, après sa mort en 1985. Publiés en Italie voilà cinq ans, ces joyaux paraissent aujourd’hui en France dans toute leur impudeur éclatante. Splendidement traduits par Sophie Royère, à fleur de nerfs, ces Récits oubliés rassemblent des nouvelles baroques, empreintes de réalisme social et de magie noire, et des souvenirs de jeunesse, glaçants de drôlerie et de lucidité.
   La solitude, source d’inquiétude et d’hallucinations, y demeure le thème central. Stigmatisés à cause de leur différence intellectuelle ou sociale, les personnages sont souvent de doux dingues en roue libre, racornis par leurs échecs mais galvanisés par leur idéalisme. Comme ce vieillard qui « avait une corpulence gigantesque et sanguine, l’allure dégingandée, et ressemblait à ces ours qui dansent dans les foires sur des plaques brûlantes », dans la plus belle nouvelle du recueil « Le Baron ». À la veille de sa mort, il met fin au célibat d’une vie entière en épousant sa servante à la tête de tortue : « On l’eût dit sans cesse plongée dans une demie-léthargie, ses paupières flétries se collaient aux orbites, découvrant à peine une fente d’yeux attardés et opaques, où l’on ne décelait aucune trace de pensée ou de sentiment. » Dans un accès de folie sénile, il en fait une marionnette d’apparat, l’exhibant dans les rues de son village, couverte de bijoux et de vêtures sophistiquées, telle une Vierge Marie en tête de procession.
   Elsa Morante porte sur la religion catholique le même regard que Luis Buñuel, provocatrice et fascinée, consciente des déviances et du réconfort dont l’Église était capable dans son pays. Si la servante du « Confesseur », aux « formes longilignes et molles, aux cheveux rares et légers comme des plumes », se laisse entraîner par un prêtre à inventer des médisances sur le médecin qui l’emploie, l’héroïne d’une histoire d’amour est sensible à la magie de l’église de son village : « Sa beauté se révélait vraiment aux jours d’hiver, lorsque le soleil était voilé ; alors, la façade noircie, aux hautes portes, les formes élémentaires et pures des bas-reliefs, la nef vide, et la découpe crue des vitraux, tout exhalait le prodige dans la blancheur étale de la lumière. »
   Sous la plume d’Elsa Morante, chaque description scintille et pleure à la fois. Il y a de l’allégresse et de l’amertume dans cette écriture nerveuse, d’une grande pureté. Ces écrits exhumés nous apprennent que ce mélange lui vient de l’enfance, époque bénie où son « âme était une petite chose noire, pleine d’yeux curieux et sournois, de sombres galeries ». Arpenter ces souterrains sinueux est une cure de jouvence.

Radio et télévision

« Entre les lignes », par Louis-Philippe Ruffy, avec Martin Rueff, Radio Suisse Romande, lundi 18 janvier 2010 de 11h à midi