Le Provençal, 10 mai 1997 Jean-Claude Dufau
Avec infiniment de délicatesse mais aussi avec la volonté de nous livrer une image débarrassée des poncifs il nous parle, à bâtons rompus, de la carrière parsemée d’embûches de celui qui s’était donné à fond à sa passion.
Le Monde, 3 mai 1997 « La question de la littérature, du frère et des taureaux » par Francis Marmande
On n’aurait pas dû. Dans les nuits vides de la Plachote, après la rue Passemillon, on mimait des corridas : le gros faisait le cheval, les filles, un public plus ou moins en mantille, l’un de nous jouait des pasos à l’harmonica. Sauf à être du métier, on ne peut regarder un proche quand il torée. C’est trop dur. Le 25 novembre 1991, Christian Montcouquiol, trente-sept ans, s’est donné la mort dans son garage à Caveirac, dans le Gard. Il voulut être torero et le fut. Il est le torero d’origine française qui s’est le mieux imposé, en Espagne comme en Amérique, dans les plus grands cartels. Deux ans plus tôt, à Arles, le 10 septembre 1989, un taureau de Miura redoutablement armé, qu’il venait de prendre avec sérieux, l’a soulevé comme un pantin, expédié dans les airs avant qu’il ne retombe sur la nuque, les vertèbres en miettes, sauvé personne n’a jamais su comment de la mort : il l’a assez regretté, avant d’en finir. C’est tout. « Christian est mort à trente-sept ans, comme notre père. Et je cherche maintenant un sens à ma vie dans le souvenir de ces deux jeunes morts. » Christian Montcouquiol, dont il est question dans cette phrase de son frère aîné Alain, qui fut aussi son « apoderado » (imprésario, homme de confiance), portait un surnom de torero : Nimeño. Le premier des Nimeño, c’est Alain, l’auteur du livre Recouvre-le de lumière. Montcouquiol n’est pas écrivain. Il y a pourtant plus de personnages et d’histoires dans son livre que dans les romans. Cette femme par exemple, Concha, qui le loge et le nourrit à Madrid, lorsqu’il veut être lui-même torero, dont il surprend, il en est contri, le secret : « Dans un verre d’eau, elle trempait des morceaux de coton du bout des doigts pour en modeler de petites dents trop blanches avec quoi elle bouchait le vide de deux incisives qui lui manquaient. » Le Douglas Sirk de Pylons aurait su l’entendre. Le plus grand des toreros français, son petit frère, est mort à trente-sept ans d’un taureau de Miura. Pas de la corne directement, mais de ne plus pouvoir toréer : cette première mort. Il s’est donné la mort que le taureau lui avait prêtée. Une histoire de gosses Au Mexique, où Nimeño fut un dieu – ni français, ni espagnol, ni aztèque mais vraiment torero –, un vieil Indien avait dit à l’aîné, une nuit de blessure, une nuit d’intervention chirurgicale, une de ces nuits d’insomnie, d’anesthésie et de cigarettes où l’on voudrait ne s’être jamais fait torero, n’avoir jamais poussé son frère à le faire, qui s’y est bien poussé tout seul, une de ces nuits où l’on voudrait dénaître, une de ces nuits d’éclairs où c’est l’intérieur du corps qui tremble, les viscères, les os, la carcasse, le vieil Indien qui savait le remède avait glissé à Alain : « Pense fort à lui, recouvre-le de lumière. » Voilà le titre, l’aventure. Dès qu’il s’agit des taureaux, tout prend un air de bêtise et d’enfer. Ce que raconte Montcouquiol, avec des mots de tous les jours, c’est une histoire de gosses, de gens du peuple que la fièvre des taureaux casse d’un coup. Écoutez les noms et les prénoms de Montcouquiol, d’Orlewski Lucien (Chinito), de Dombs Bernard (Simon Casas), peut-être comprendra-t-on ce qui les pousse. Au passage, quelques scènes à la pointe sèche, rapides, expédiées : Dombs et Montcouquiol à Madrid, dessinant à la craie sur les trottoirs, faisant les clowns, se procurant Sartre, Rimbaud, lisant comme des fous, Genet, Poe, Baudelaire, Lautréamont et les surréalistes. De toutes les façons, on peut tout faire quand c’est toréer que l’on veut, cela n’a aucune importance. De l’autre côté des Pyrénées, ils s’appellent Arroyo, Ruiz Miguel, Rivera, ce sont des noms de rien. Rien ne les prédispose à ça, ni ces notables pomponnés qui devisent par familles en sirotant ni la petite hystérie par où fuit l’inconscient et qui fait écrire des sottises, encore moins le goût de se faire valoir. Rien. Ce sont des types du quartier. En Espagne, ils eussent été toreros : garçons chavirés par l’idée de comprendre les taureaux, l’idée de toréer leur peur, plus grande que des cornes, et ce destin voulu. Ce qui est terrible dans le livre d’Alain Montcouquiol, outre ce qui le commande – l’amande amère du désir de comprendre –, c’est la façon dont ça arrive. Pas seulement les gestes saisis de l’intérieur, cette double connaissance de celui qui n’a pas pu et qui laissa son frère faire, cette connaissance de l’inconnaissable qu’est le désir de ça, le mutisme, la peur, le moment de l’habillage où la façon de dire sa peur est de se dire à l’étroit (« ça serre trop », ronchonnent-ils en dégageant la tête) ; encore moins les instants inutiles pour quoi l’on vit, un risque à peine entraperçu par trois professionnels, un geste de rien qui engage la vie ; l’humiliation et les tunnels où la chance déserte, tout un concerto de l’ahurissant, dont Alain Montcouquiol est bien placé pour rendre en seconde main la partition. Non, c’est plus modeste, plus douteux, c’est le chant de mort et de désarroi qu’en dépit de sa modestie il ne peut étouffer. Le roman du frère disparu. Scène pour Picasso : « Enfant, il m’avait vu banderiller une grande jarre de terre dans le jardin de la maison que nous habitions alors. Je m’enfermais parfois aussi dans ma chambre, pour dessiner dans le vide, au son d’un paso doble, des faenas imaginaires que je terminais, mon épée de bois pointée vers la porte communiquant avec la salle à manger. » La seule chance d’El Nimeño sera de rester torero jusqu’au bout. L’autre ne peut qu’en écrire. C’est d’avoir vu son frère costumé en torero lors d’un carnaval qui a mené Giogia Fioro, photographe, dans les callejones de toutes les places, jusqu’aux plus petites du sud de l’Andalousie, ce qui est intéressant, où se courent les taureaux. Comme des styles et des manières de toréer, son album suggérerait pas mal de commentaires : sur l’esthétisme, la dramatisation et le sens, par exemple. Ce à quoi échappe, par pudeur et par nécessité, Alain Montcouquiol. Même remarque pour la monographie de Jacques Francès consacrée à la figure légendaire du « Gallo », ampoulée et riche à souhait, c’est un style. La question n’est pas là. Il n’est pas de livre indifférent. La question, c’est celle-ci : depuis qu’on siège dans la réprobation (depuis le XVIIe siècle, à peu près), que faire au juste des livres et des images de taureaux ? Les brûler ? Allons-y, mais à quel prix pour l’histoire de l’inconnaissable ? Les documents qui vont au fond comme l’étude d’un Bernard Traimond par exemple, Les Fêtes du taureau : panorama ethnographique du rite, du jeu et de la représentation ? La question de la lecture, de la littérature et de ce que l’on en fait y est entière engagée. Dans le souvenir du sérieux d’un garçon, Nimeño II, qui la prit à la lettre.
Semana grande (hebdomadaire d’informations taurines), 5 mai 1997 « Vingt ans après »
Le 28 mai prochain, il y aura vingt ans que Christian Montcouquiol « Nimeño II » prenait l’alternative. Cette corrida historique eut lieu à Nîmes un samedi à 16 heures 15. Le nouveau matador portait un costume vert bouteille et or, son parrain Angel Teruel était en noir et or, Manzanares en gris tourterelle et or. Chacun coupa deux oreilles. Teruel les deux de son premier, Manzanores les deux du cinquième après une faena de rêve et Christian l’oreille de chacun de ses adversaires, dont celle du toro de la cérémonie, « Elegante », n° 60, burraco, 490 kg, de Torrestrella, après un spectaculaire accrochage. L’amphithéâtre était comble et la feria de Nîmes connut ce jour-là l’un de ses sommets, même si les cornes des pupilles de Don Alvarisimo Domecq donnèrent lieu aux habituelles polémiques. Rien de bien nouveau sous le soleil. Jamais un Français n’avait pris l’alternative dans de telles conditions. Nimeño était le novillero vedette du moment. Premier du classement en 1976, ayant triomphé dans toutes les grandes arènes – Madrid, Barcelone, Pampelune, Bilbao, Valencia – il fut même à l’initiative d’une première à Séville en avril 1977 avec une novillada, organisée autour de sa présence le matin du dernier samedi de feria. Jamais un torero français n’aura autant intéressé les Espagnols, puisqu’il avait comme manager ni plus ni moins que Manolo Chopera. Nimeño II est à la fois la grande fierté et l’inguérissable blessure de l’afición française. Des centaines de jeunes se sont attachés à son étoile et ont découvert une vocation, un métier, une raison de vivre : torero ! L’alternative, la carrière, la vie, l’absence de Christian, on va en parler avec beaucoup d’émotion pendant tout ce mois de mai. Mais pour raconter Nimeño II, il n’y avait que Nimeño I. Coïncidant avec cet anniversaire, Alain Montcouquiol vient de publier un livre magnifique, poignant recueil de souvenirs, sorte d’autobiographie à quatre mains sur le chemin d’une même vie qui se lit d’un trait et dont on sort le cœur glacé et les yeux rêveurs. La mort y plane d’une page à l’autre, qu’on la subisse, qu’on l’observe ou qu’on la donne. C’est aussi toute l’aventure des toreros frçis qui s’y trouve résumée, des mille et une façons de survivre sans munitions dans le Madrid des années soixante aux premières écoles taurines de la garrigue nîmoise. Le 28 mai 1977, Christian a offert son toro d’alternative à Alain : « Cette alternative, c’est aussi la tienne... » C’était plus que cela. C’était un sacre et un tournant dans l’histoire taurine de notre pays.
Source, 7 mai 1997 « D’un livre impossible » par Serge Velay
Il y a deux sortes de livres : d’une part, les fruits du talent et du savoir-faire, ouvrages fortuits et superflus, dont René Char disait qu’ils sont la « menue monnaie » littéraire ; de l’autre, des livres d’or qui, écrits sous l’empire de l’urgence et de la nécessité, sont des livres de vie. Ces livres rares, parce qu’ils ont été le plus souvent extraits à grand peine de leur gangue, c’est à leur rugueuse beauté, à leur authenticité contraignante qu’on les reconnaît. Recouvre-le de lumière est de ceux-là, probablement parce qu’à bien des égards, il était pour son auteur une manière de livre impossible. Au commencement, il y a la douleur qui suffoque, la détresse qui submerge, et la frénésie de rassembler tout ce que « le souffle destructeur de la mort » a éparpillé. Rassembler, mais quoi ? Tout : les morceaux d’un monde défait, pour tenter de recouvrer le sens de la vie. On ne répétera jamais assez que requalifier, rédimer le réel pour triompher de la scandaleuse dispersion est la fin que poursuit celui qui écrit. Car toujours le désastre précède l’écriture. Ce livre est la chronique d’un travail du deuil et d’un combat victorieux : cinq ans durant, au prix d’un harassant travail sur soi et sur la langue, du fond du royaume des morts Alain Montcouquiol a ramené une à une des pages claires ou sombres, comme un enfant taciturne ramène dans ses bras un trésor. Les fruits de cette éprouvante cueillette, ils sont majestueux ou triviaux, mais tous sont des fruits sacrés : une poignée de champignons roses, un vol rouge de sauterelles sous le ciel bleu et vide, une nuée de crabes sur la plage de l’île aux Oiseaux ; ou encore : deux incisives de coton hydrophile dans un verre d’eau, une mèche de cheveux, un morceau d’ongle et la larme noire d’un grain de beauté... Voilà ce que l’on voit quand on est assailli par le désordre du monde et qu’on scrute la nuit par-dessus l’épaule d’un jeune mort. Ces bouts de riens et ces mots nus raclés jusqu’à l’os, c’est à peu près tout ce dont on dispose lorsqu’on écrit. Alain Montcouquiol, qui n’était pas écrivain, redécouvre à la fois le journal et l’autobiographie, la méditation et le dialogue philosophiques, le récit picaresque, la farce et le conte chinois, l’écriture fragmentaire, le portrait et l’épiphanie, et le tout est un livre où l’on pleure et l’on rit, comme dans la vie qui est morte. Mais encore, si je puis dire, un « livre nîmois » : un livre que Marc Bernard aurait assurément aimé, à cause du Mont Margarot, de la garrigue et des mazets, à cause des rêves fous des enfants pauvres, contraints de vendre leur sang pour subsister. Preuve qu’il y a des livres où l’on ne se paie pas de mots. Ajointés grâce au terrible effort de liaison du désespoir, grâce à un fil ténu qui fond ensemble des voix affolées et discordantes, ces lambeaux de texte, ces morceaux de vie arrachés à l’oubli, tissent l’épopée mélancolique de « vies minuscules » (celles de Morenito, de Pepe, d’El Coli ou de Concha) avec l’évocation d’une trajectoire singulière et fulgurante, d’un destin tôt abouché à la passion. Pour rester du côté de la littérature, il n’est pas si fréquent de voir si démesurément ouvert le compas de la tauromachie, qui est celui de la passion, de la passion romantique. Aussi exigeante et austère qu’une morale, la passion oscille ici entre ces deux extrêmes : triompher des Miura dans le bonheur conquis, ou bien mettre à mort un rat dans la rage et la frustration. Ainsi l’épisode hallucinant du maletilla Chincha ramène à de dérisoires proportions la logorrhée jargonante des spécialistes et autres marchands de peur. Tout suicide interpelle les proches et l’entourage. Évoquant la passion de Christian, Alain Montcouquiol écrit : « Sa « chance », celle qu’il avait su provoquer, était comme la charge du toro : une fois lancée, le plus difficile restait à faire, et à refaire, aussi longtemps qu’il en aurait le goût, le courage et la passion ; aussi longtemps que palpiterait en lui cet étrange désir de mériter sa vie. » C’est en Arles, le 10 septembre 1989, que Nimeño II est mort : en lui volant sa passion, Panelero lui avait pris la vie. C’est un grand et beau livre, un livre bouleversant qui excède les limites convenues de la littérature taurine. L’auteur y parle à tous, et à chacun en confidence. Il veille sur la langue tandis qu’il veille le souvenir d’un jeune mort. À l’adresse de l’ombre, comme dans la chanson, il répète : « Et surtout ne prends pas froid. » Il recouvre l’ombre de lumière au moyen des mots simples du livre. C’est un livre d’amour.
Midi Libre, 10 mai 1997 « Fragments de vies entre ombre et lumière » par François Martin
« Christian était convaincu depuis longtemps que la mort n’était rien qu’une horreur. C’était pourtant à sa rencontre qu’il allait, lorsqu’il s’habillait de lumières, c’était d’elle qu’il attendait étrangement une aide pour continuer à donner un sens à sa vie ». Émotion extrême, nudité bouleversante dans le témoignage, lucidité et compassion... Alain Montcouquiol a plongé au plus profond de son sang pour tremper sa plume d’écrivain. Dans ce véritable « livre analyse », Alain reste dans l’ombre, laissant la lumière à ce frère mort trop tôt, courant après un rêve. L’événement de cette mort a tout pulvérisé dans la vie de l’écrivain. Tout sauf son cœur. Écorché, meurtri, malade de cette disparition, Alain Montcouquiol cherche dans l’écriture le moyen d’exorciser cette insupportable douleur. Mais écrire renvoie à la mort. Sans cesse. « Je ne me supporte plus écrivant, t’écrivant ces morceaux du temps de ta vie, alors que je ne te reverrai plus jamais... » Une tentative de dire la mort De la première à la dernière ligne, le récit est une tentative de dire la mort pour la réduire au silence. Dans ce tourbillon de la mémoire, ces « petits bouts de souvenirs, tombés comme les feuilles d’un arbre », mille scènes, mille anecdotes rendent ce livre sur la mort et la passion extrêmement vivant et émouvant. La découverte secrète de l’amour des toros, le dur apprentissage du métier, les années galères en Espagne et les années lumière au Mexique ou en Colombie... jusqu’à l’accident et la fin tragique de Nimeño II. Alain Montcouquiol raconte toute cette aventure extraordinaire « sans vraie chronologie, sans plan, sans but », écrit-il. Bousculé par un désordre contre lequel il ne peut rien. « Un désordre contre lequel je me reconnais incapable de lutter ». Ici, seule la mémoire compte aux côtés des blessures de l’âme. Le bagage de souvenirs devient une richesse, une semence qui fait croître le récit d’Alain et nous envahit. Et l’on se prend à regretter de n’être pas à ses côtés, à l’heure où il veille son frère. De lui prendre la main et le serrer dans nos bras, pour partager sa souffrance en lui disant des mots simples et dérisoires. « J’ai posé ma main sur sa tête, j’ai caressé ses cheveux, ses sourcils... Ses paupières étaient fermées... Comme tombée de ses cils encore humides, sur sa joue droite, la larme noire de son grain de beauté... » Mais parfois son écriture l’arrache au passé, apaise sa mémoire lorsqu’il évoque le « sens de l’honneur, l’amour propre, le panache, ces qualités du torero que je n’avais pas eu le courage de devenir » ou qu’il décrit avec clairvoyance le rôle du mozo de espada, Federico Canalejas : « C’est un travail très étrange de transformer en torero cet homme nu, isolé un instant du monde dans la solitude d’une chambre anonyme (...). Dans ces moments, les toreros ont le sentiment d’être étouffés par le costume qui leur colle à la peau. Ils se sentent attachés, écrasés. C’est la peur qui les opprime, le refus inconscient de se laisser passivement transformer en torero (...). Le mozo de espada sait bien qu’il apparaît comme une sorte de bourreau... » On se surprend, aussi, à emprunter les mêmes routes tortueuses que la cuadrilla. D’une arène à l’autre, la nuit, bercé par « la voix claire de Camaron de la Isla ». On se voit tremblant et droit, poussé par la foule levée pour une ovation délirante dans les arènes de Mejico. Mais le silence bruissant de la vie bute contre le langage meurtrier. Ce dernier revient vite à la charge : « J’écris, j’écris encore, puis je cesse d’écrire car il me vient du dégoût à vouloir compliquer par l’écriture une vérité simple : je suis mal, malade de ta mort ». « No mueras, te amo tanto » aurait-il pu lui crier comme dans le poème de Vallejo le Péruvien. « Ne meurs pas je t’aime tant. Mais le cadavre hélas, continua de mourir ». Il continue de mourir, il continue de pénétrer dans l’éternité de la mort, écrit Jorge Semprun pour qui « la seule ascèse possible de l’écrivain n’est-elle pas de chercher précisément dans l’écriture, malgré l’indécence, le bonheur diabolique et le malheur rayonnant qui lui sont consubstantiels ? »
source, 27 mai 1997 par Pierre Vidal
Nous nous doutions que derrière le burladero, la silhouette discrète, attentive, vers qui le maestro tournait ses regards au moment du doute, avait une part du succès. Nous avions vu le frère sauter en piste, tirer Christian des cornes du miura, lui nouer la cape de paseo, avant de recouvrir un jour sa dépouille de lumière. Nous savions cette présence indispensable. Aujourd’hui, Alain fait le point sur ces années de bonheur... Elles furent aussi les nôtres. Nous avons grandi en « aficion » avec ces deux-là. Il éclaire aussi la tristesse glacée des derniers jours dont nous n’avions qu’un faible écho. Il évoque la mort. Il sonde enfin l’immensité de l’amour fraternel. Sentiment intime qui fait de ce livre beaucoup plus qu’une biographie. Sa faena est profonde, inspiré, unique, ce que Bergamin appelait « la solitude sonore du toreo ». L’aventure fut partagée. L’absence nous laissa seul. Alain nous le dit : « Christian est mort à trente-sept ans, comme notre père. Et je cherche maintenant un sens à ma vie dans le souvenir de ces deux jeunes morts. »
Le Nouvel Observateur, 15 mai 1997 « Nimeño et son double » par Claude Weill
On pourrait raconter l’histoire ainsi : Christian Montcouquiol, dit Nimeño II, né le 10 mars 1954 à Spire (RFA). Promu matador le 28 mai 1977 à Nîmes, il est reconnu comme le plus grand torero français de tous les temps. Nombreux triomphes en France, en Espagne et en Amérique latine. Grièvement blessé à Arles le 10 septembre 1989 par un toro de Miura, il se donne la mort, le 25 novembre 1991, dans sa maison de Caveirac (Gard). Mais la vérité d’un torero ne se laisse pas facilement piéger dans les repères de sa biographie. Les toreros ont des destinées multiples. Des existences chaotiques, des fragments de vie qui parfois, mises bout à bout, composent un destin. Chaque date, chaque épisode y ouvre sur un mystère. Et le plus insondable de tous : pourquoi, par quel orgueil, un jeune garçon, fût-il né en Allemagne sous un patronyme d’origine auvergnate, décide-t-il un jour, quand d’autres se rêvent footballeurs ou experts-comptables, de jouer sa vie devant les toros ? Et pourquoi, par cet acte, donne-t-il à chacun de nous l’illusion d’être plus libre ? Recouvre-le de lumière le livre d’Alain Montcouquiol sur son frère Christian, est surgi du cœur de ce mystère. C’est un livre que seul Alain pouvait écrire. Car avec Christian il a partagé la même passion, la même folie. Pour Alain, Christian est plus qu’un frère – cadet tant aimé, encouragé, protégé : il est celui qu’Alain avait ambitionné d’être. Celui qui a trouvé en lui la force d’aller au bout de ses rêves. Alain a été torero, sous le nom de Nimeño. Et puis le cœur lui a manqué. Il s’est retiré. Avec à l’âme une cicatrice inguérissable : la trace que laissent nos espoirs brisés. Dans l’ombre de Christian, Alain a poursuivi sa carrière : par procuration. Et seuls les triomphes de Christian pouvaient calmer sa blessure : « Le sens de l’honneur, l’amour propre, le panache étaient les qualités du torero que je n’avais pas eu le courage de devenir. » Pour Christian, Alain a souffert. Avec lui, il a partagé la peur. La double peur qui étreint tous les toreros : peur du toro, peur de l’échec. Chez certains, c’est la première qui domine. Ceux-là, quand les choses se passent mal, peuvent abdiquer toute fierté, toute dignité. Alors la foule versatile les traite de dégonflés. C’est injuste : il faut beaucoup de courage pour se mettre devant un toro quand on crève de trouille. Et puis il y a les autres, ceux que tenaille la peur de n’être pas à la hauteur. La peur de montrer leur peur. Christian était de ceux-là. Il ne se dérobait pas, ne trichait pas. Il était enthousiaste, intransigeant. D’une sincérité absolue, adolescente. Devant les toros et devant la vie. Nimeño II est mort, nuque brisée, sur le sable d’Arles. Christian Montcouquiol lui a survécu vingt-six mois, porté par l’espoir fou de remonter le temps. « Si je dois un jour retoréer, disait-il à son frère, débrouille-toi pour que ce soit en Arles, avec une corrida de Miura. » Physiquement, sa rééducation était un succès. Ses progrès laissaient les médecins médusés. Moralement, il sombrait. À mesure qu’il se remettait, il réalisait qu’il ne pourrait jamais retoréer. En juin 1991, il en fit l’aveu public. Cinq mois plus tard, il mettait fin à sa vie. Il avait 37 ans. Certains hommes préfèrent mourir que renoncer à leurs rêves.
L’Humanité, 17 mai 1997 « La Corne et la corde » par Claude Cabanes
Il était torero. Un sombre dimanche de septembre, en 1989, dans les arènes d’Arles, le taureau de l’élevage de Miura baptisé « Panolero » lui a brisé la colonne vertébrale pour toujours. Deux ans plus tard, il s’est pendu. C’est le récit de la « passion » tragique de Christian Montcouquiol, dit « Nimeño II », que livre son frère Alain, dans un élan de tendresse éperdu. Ces pages ont le sombre et pathétique éclat de l’amour que rien n’épuise : l’amour d’un matador pour les « toros » et l’amour d’un homme pour son frère. Le premier ne lui a pas survécu ; le second en est définitivement habité. Ce qui unit le noir destin de l’un et la confidence douloureuse de l’autre est contenu dans ce mot, aux parfums anciens, la pureté. Comme l’on dit ou l’on écrit, un cœur pur... Il lui en a fallu du cœur, à « Nimeño II », sur la route qui mène des faubourgs populaires de la ville de Nîmes aux sommets escarpés de la tauromachie, qu’il a été le seul Français à atteindre. D’un regard, on le savait : cet homme était tout de vaillance, de devoir et d’innocence. Je l’ai souvent vu toréer sur le sable de la « plaza » de Fezensac, qui lui était fidèle, et je n’ai pas oublié son terrible combat face aux fauves de Martinez Elizondo, dans les années vingt, aux côtés d’un autre valeureux, Damaso Gonzalez, à la peau brûlée par tous ces soleils des fins d’après-midi et par le temps qui passe. Christian a franchi tous les obstacles : la peur, la blême compagne de tous les jours ; l’apprentissage, cette longue errance incertaine et parfois famélique de Castille en Andalousie ; le mépris, denrée commune des hauteurs ; le doute, avec la première corne qui déchire la cuisse ; l’affairisme, qui en a dévoré plus d’un ; la notoriété et sa quincaillerie... Le matador nîmois a gagné tous les combats : il a perdu le dernier, celui d’un monde sans « toros ». Son frère, Alain en a pris douloureusement sa part. Il confie avec une infinie pudeur les péripéties de cette lutte avec le spectre, qui va durer deux ans, du bloc opératoire de l’infirmerie des arènes d’Arles au dessin de la poutre où pend la corde. Il cherche la source et le secret de cette défaite dans les méandres de la vie, du côté de l’enfance peut-être et de ce père tué dans un accident de moto ou du côté des grands bonheurs les soirs de triomphe, quand on pique des bouts de calamar et des morceaux d’omelette sur le bois du bar espagnol. Il cherche le mystère de la mort du peintre qui ne permet plus et ne peut plus vivre, de l’écrivain qui n’écrit plus... Il y a ceux qui vivent de la corrida ; il y a ceux qui en meurent. La dernière page du livre d’Alain Montcouquiol tournée, la dernière phrase lue, le dernier mot évanoui, j’aurais aimé le croiser au coin d’une ruelle de Nîmes, le saluer, et le prendre dans mes bras.
Sud Ouest, 18 mai 1997 Il ne s’agit pas d’aimer ou non la corrida, mais d’aimer lire. par Gérard Guégan
« Face à la peur » Du Mexique, terre où la mort se donne en spectacle, Alain Montcouquiol a rapporté, gravée dans sa mémoire, cette exhortation à ne pas se voiler la face quand le destin s’acharne : « Pense fort à lui, recouvre-le de lumière. » Il s’en souviendra alors que son cadet vient d’être mis à bas par un grand toro gris, celui-là même qu’il « redoute depuis toujours », celui-là même qui va briser son frère. Nous sommes dans les arènes d’Arles, le dimanche 9 septembre 1989, le rêve est devenu cauchemar, Nimeño II, autrement dit Christian Montcouquiol, matador gardois de 35 ans, vient d’être touché par un Miura. Deux ans plus tard, pour ne pas avoir accepté l’inacceptable, Christian se suicide. Et c’est pour toujours penser fort à lui qu’Alain écrit ce Recouvre-le de lumière qu’on lira d’un trait, indépendamment des sentiments que nous inspire la corrida. Car c’est à l’essentiel – la victoire sur la peur, donc sur soi-même – que ce récit s’efforce de donner forme. Dans l’histoire de ces deux frères, que s’oblige à raconter le survivant, les mots se hérissent de douleur quand bien même s’égrènent les heures insouciantes. Il y a là comme la matière d’un de ces traités de morale active que recherchent les enfants, à chaque fois qu’ils mesurent l’inanité d’une existence d’où serait absente la passion. En de tels moments, ils s’empoignent avec l’histoire, mais qu’on en vienne à les en priver les voici errant dans les garrigues à la poursuite de ce qui leur donnera quand même la conviction d’avoir existé. La corrida peut alors fournir la possibilité. Et la clé. Alain Montcouquiol, l’aîné de la lignée, ouvrit la voie. Le premier, il partira pour Madrid imposer cette idée, pour le moins intolérable, qu’un Français pouvait rivaliser avec des Espagnols. Puis, cédant la place à Christian, le gamin, il accepta d’en être, en quelque sorte, son Las Cases. Celui qui veille au grain et maintient par amour le cap. À présent qu’enfermé avec sa douleur – le suicide du frère après la mort accidentelle du père – il est assis à « gribouiller des feuilles de papier, dérisoire façon de calmer un instant cette douleur » qui lui serre l’estomac, Alain revoit ce qui a été et qui ne sera plus. Et cela donne, qu’il se rassure sur la prétendue dérision de son acte de foi des pages fortes, débarrassées de tout apprêt, de toute feinte, ces cochonneries littéraires qui sont la marque des pisseurs de copie. De tous ceux qui se la donnent héroïque sans prendre le risque de se regarder en face. Or, Nimeño II aura passé sa courte vie à affronter l’image terrible de lui-même. En sorte que son frère n’aura pu que l’imiter avec Recouvre-le de lumière. Tant d’audace aura sa récompense. Ne manquez pas un tel livre. Fort est qui abat, plus fort est qui se relève.
Libros, 5 juin 1997 « La vida torera de Nimeño II » por José Carlos Abrévalo
La bibliografía taurina tiene una buena salud en Francia. Es possible que hayan descendido los libros objeto, cargados de fotos en color, pero bastante vacíos de contenido. Surgen otros de mayor interés taurino y literario. El que acaba de publicar Alain Montcouquiol, Nimeño I, hermano mayor del Nimeño conocido en España, aquel novillero apoderado por Chopera, triunfador en Sevilla y Madrid, o aquel matador maduro que asombró en Las Ventas un lejano otoño con los « victorinos », o el Nimeño que arrolló en México y en América del sur, o el Nimeño que competía en Francia con Paquirri y Ojeda. Pero no solo es el recuento de la vida de un gran torero, lo que Alain hace al rememorar su aventura con un hermano menor, fraternal mito de Pigmalion. Es más, en todas las páginas del libro palpita el más cabal sentimiento torero, la sangre, la gloria, el dinero, las esperanzas y desesperanzas, las amistades que fueron y se fueron, las ilusiones yertas, la hombría humilde, algún rencor, muchos agradecimientos. Y en el fondo, dominando mil lances, tremendas soledades y el más justo y callado orgullo, un loco inexplicable, maravilloso amor al toro. Alain Montcouquiol ha golpeado en las conciencias de la tribu con un libro verdadero, tan puro y tan racial como ese tolero que cita con toda la verdad puesta en el engaño al toro incierto que promete tanto la embestida como la cornada. Es un libro de torero para los toreros, de aficionado para los aficionados. Y es un libro editado en francés que pronto, muy pronto, obligatoriamente, debe ser editado en España.
La Quinzaine littéraire, 16 juin 1997 « Nimeño I, Nimeño II, et retour » par Michel Cardoze
Peu connaissent le roman des origines de ce duo de toreros, artistes tueurs de taureaux (matador, celui qui tue). C’est Alain Montcouquiol, l’ex-Nimeño I, le frère aîné, qui a pris une plume comme naguère l’épée et le leurre rouge, pour dire sur papier blanc le destin de son petit frère. Ce faisant, c’est le sien qu’il dévoile et c’est par là que ce livre touche. Un peu comme une faena dessinée sans tricherie sur l’ocre des arènes révèle, à tous, des vérités incongrues sur le courage et les plaisirs des uns et des autres, placés qu’ils sont dans une proximité troublante, réelle ou projetée, de la mort. Christian Montcouquiol, Nimeño II dans les années soixante-dix et quatre-vingt, a été le torero français que la planète taurine hispano-américaine a aimé et fêté. Le sud de la France a connu cet orgueil inattendu de donner à ce monde jaloux une étoile en vraie grandeur. Nimeño II sera pris par un taureau le 10 septembre 1989, à Arles. C’est la 128e corrida de Nimeño II depuis son alternative, en 1977. Chute sur les cervicales, réanimation, opération, rééducation : paralysie. Deux années plus tard, Christian Montcouquiol désespérant de redevenir un jour Nimeño II, se tue. Alain Montcouquiol, le grand frère, l’ancien Nimeño I, celui par qui et grâce à l’effacement duquel Nimeño II a vécu, puis est mort, raconte et se révèle à lui même probablement, que le héros disparu le fut à sa place. Car Alain appartient à une précédente génération, disons celle de 68, de toreros français. Avec Alain Montcouquiol, Bernard Dombs, qui deviendra Simon Casas, directeur d’arènes et commentateur de course. Le récit des origines est celui d’une quête acharnée de légitimité taurine, la faim, la route, les pensions, l’isolement, les lectures, de Rimbaud à Genet et Lautréamont, et les discussions échevelées entre les Français qui rêvent de l’instant où ils se placeront devant le taureau, sans tricher. Et qui passent à l’acte jusque dans de féroces capeas de villages, goyesques mais sans duchesse. Leurs lendemains porteront le nom de Nimeño II. Pendant qu’Alain l’aîné, apprenait les gestes dans la poussière nîmoise, puis les essayait – pour de vrai – dans une Espagne qui paraît aujourd’hui très très lointaine, le petit Christian, porté par une sorte de grâce, promit, avec les neuf années de décalage dues à son âge, de devenir rapidement celui que tous, ceux de 68, rêvent un jour d’être. En 1974, Alain, dix ans après son premier taureau, change de trajectoire : il abandonne sa carrière et se consacre à celle, juste commencée entre Saint-Gilles et Vauvert, de Christian, devenu Nimeño II. L’aîné ne nous brosse pas le récit d’une « carrière ». Son propos est celui d’une passion et d’une mise en gloire : car la peur de la blessure, de l’accident mortel, du passage fatal, est obsédante pour tous les protagonistes de ces interminables aventures d’hôtels, de routes, d’arènes, de bétail, de spectacles, de jouissance et de honte devant le public. « Recouvre-le de lumière » : Alain avait entendu cette phrase au Mexique et dès les premières nuits auprès du corps disloqué de son frère Christian, il ne cessa de penser à ce désir, à ce besoin, à ce geste vital pour lui-même. Il vient de l’accomplir. Ce livre est publié dans l’excellente collection Faenas (Camilo José Cela, Dominguin, etc.) dirigée chez Verdier par Jean-Michel Mariou, celui de « Zazie », l’émission de télévision sur les livres, ceux qui les écrivent et les lisent, diffusée par France 3. Il n’y a peut être pas de hasards.
Ramdam, juillet-août 1997 « Une passion frère » par Michel Lafargue
Qui a rencontré ou vu dans un paseo, une fois dans sa vie, Christian Montcouquiol dit Nimeño II, ne peut qu’être ému par le livre que son frère Alain consacre à leur commune passion : la corrida. Comment ne pas se souvenir de cette voix douce, fragile, faite pour la sympathie ? Je me revois, assis à ses côtés sur les gradins des arènes de Vic Fezensac, écoutant ses commentaires sur la faena des novilleros de ce samedi matin de printemps. Jugement juste, empli d’émotion mais sans concession de celui qui reste le plus grand torero français de tous les temps, sur le savoir-toréer de ces apprentis matador de toro. Depuis ce côtoiement fugace, j’admire le toro qui combat et je tremble pour le torero qui l’ennoblit de ses passes. Ce livre est un excellent texte initiatique. Il nous apprend que l’on parle à voix basse devant les toros, que les toreros de bistrot ont le mensonge aisé, que la faim tenaille le ventre des impétrants avant que la peur de la bête cornue ne leur noue les tripes, que le combat fut rude avant que l’aficion et la profession taurine espagnole n’acceptent la présence de matador français auprès des plus grands d’Espagne. Un livre qui nous donne à sentir le chant flamenco, les fauves de Miura, les poivrons et les crevettes grillés des bars à tapas, les marques de la peur puis de la joie, dans le frémissement des plis de la muleta. Ce livre est un chant d’amour pour la fiesta brava et un cri de tendresse et de révolte pour ce frère gravement blessé dans les arènes d’Arles, qui, désespérant de ne pouvoir fouler à nouveau le sable du cirque, s’est donné la mort un 25 novembre 1991. Ce livre est surtout une leçon de vie. Une belle éthique s’en dégage : la façon de parvenir au but fixé est plus importante que le but lui-même. La tauromachie de Christian était faite de cette sincérité parce qu’elle était la tauromachie de l’extrême. C’était sa noblesse et c’est la raison de notre respect.
Le Figaro, 30 juillet 1997 « Les confidences d’un seigneur de l’arène » par Emmanuel Scwartzenberg
En tauromachie, les toreros se scindent en deux familles, celle des gladiateurs et celle des artistes. Dans ce dernier groupe, la démonstration de force cède le pas à l’imagination et tout est affaire de suggestion. L’art de ces matadors d’exception consiste à retenir la charge du taureau et à n’effectuer que des gestes indispensables. Le tout en prenant place sur un minimum d’espace. En littérature tauromachique, ce genre particulier avait, pour ce qui concerne les œuvres françaises, été peu exploité jusqu’à la parution de l’ouvrage d’Alain Montcouquiol Recouvre-le de lumière. Jusque-là, ta dithyrambe et l’emphase, de Montherlant à Jean Cau en passant par Théophile Gautier, Mérimée, Hemingway, avait été une constante. Il était impossible pour ne pas dire proscrit de parler de tauromachie si l’on avait recours à un vocabulaire choisi et si l’on ne cédait pas à un lyrisme quelquefois outrancier. Témoin privilégié des trente dernières années de la tauromachie française, comme torero d’abord sous le nom de Nimeño, comme impresario de son frère Christian ensuite, Alain Montcouquiol arpente un terrain jusqu’alors inconnu de ce type de littérature, celui de la retenue et de la pudeur. Ayant arpenté les deux côtés de la barrière, le sable des arènes et celui de la contrepiste, Alain Montcouquiol n’avait, il est vrai, nul besoin de forcer le trait pour être crédible. Homme de pudeur et de respect. Nimeño I a préféré garder sous sa plume les mots et les expressions qui l’auraient conduit à salir les acteurs de ce culte célébré dans le sud de la France. Nous ne saurons rien de son jugement sur les impresarios ou sur les directeurs d’arènes et sur ceux qui, de près ou de loin, sont davantage guidés par l’appât du gain que par l’esprit de sacrifice des toreros. Alain Montcouquiol n’écrit pas ce qu’il pense et, derrière chaque mot, le lecteur averti comble le vide des espaces blancs. Il ne règle pas ses comptes, un mot qui, quel que soit son acception, a du mal à rentrer dans son vocabulaire. Mais si la discrétion domine cet ouvrage, ses souvenirs d’adolescence apparaissent comme autant de moments de tendresse. Les barreaux des arènes de Nîmes, qu’il écarte avec son frère Christian pour s’y rendre les jours de corridas ramènent à la part de rêve de ces deux adolescents qui se croyaient invincibles. Et il fallait se croire invulnérable pour interpréter « pour de vrai » La Capitale du monde, cette nouvelle d’Hemingway où des gamins attachent des poignards aux barreaux des chaises afin de jouer au toro et au torero. Quitte à s’entailler profondément le genou. L’aspect le plus poignant de ce récit restera le long séjour à Madrid où, apprenti torero en compagnie de Bernard Dombs, celui qui se fera connaître sous le nom de Simon Casas, Alain Montcouquiol parie des « odeurs qu’on mastique » et vend son sang pour manger. Un exercice qui poussera Alain Montcouquiol à boire de l’eau pour avoir le bon poids. Pointant du doigt ses relations avec Simon Casas sans expliciter la cause d’une amitié ternie, Alain Montcouquiol dit de lui : « Le succès de Christian pesa toujours dans nos relations. La fin du torero Casas a coïncidé avec l’avènement de Nimeño. Nos rêves avaient cessé d’être les mêmes. » Et lorsque la rumeur laissera croire que son frère gravement blessé briguait la direction des arènes de Nîmes, il écrira à propos du même Casas : « Comment a-t-il été possible que tant de désespoir avoué ait pu être interprété par les uns comme une menace, par les autres comme une heureuse prise de conscience ? » Jackie Brunet, Lucien Orlewski dit Chinito, tous les espoirs da la tauromachie française auxquels Nimeño I fait référence auront payé d’un lourd tribut cette folle espérance de devenir un torero qui fasse jeu égal avec les Espagnols. Et ce sont des gens comme Manolo Chopera, le célèbre impresario, ou Antonio Ordonez qui feront preuve de générosité à leur égard. La carrière de Christian Montcouquiol Nimeño II est vécue par les toreros français comme étant la leur. Quand Christian déclare à Alain : « Je t’offre cette alternative parce que c’est aussi la tienne », c’est, en fait, à tous les toreros français qu’il la donne. Aussi, quand un taureau de Miura met fin en septembre 1989 à cette belle espérance, entraînant le suicide de Nimeño II, c’est toute la tauromachie française qui se sent orpheline... « L’adieu au rêve fini par prendre la forme d’une mutilation », écrit simplement Alain Montcouquiol. Durement frappé, Nimeño I aura du mal à reprendre le cours naturel d’une vie que son frère Christian accomplissait par procuration. Ayant fait l’effort de se rééduquer, il parachève cette démarche en signant cet ouvrage.
La Provence/la Corse, 13 décembre 1997 « Deux frères fous de toros » par Edmonde Charles-Roux
Quand, sous le choc, de la disparition de son frère cadet, Alain Montcouquiol essaya de lutter contre un chagrin envahissant en assemblant des bouts de souvenirs comme il aurait ramassé, au hasard, les feuilles tombées d’un arbre, se doutait-il que son témoignage serait à ce point bouleversant ? Il y a dans ce livre une leçon d’amour comme on voudrait que tous les hommes en lisent. Il fallait pour l’écrire avoir partagé avec le disparu la même passion d’un art, celui de toréer, avoir comme lui, connu des années de misère et d’apprentissage, avoir vécu les mêmes triomphes dans toutes les arènes du monde jusqu’à l’accident, jusqu’au drame détruisant tout sur son passage. Ce livre, seul Alain Montcouquiol pouvait l’écrire. L’auteur, le frère aîné, est ce jeune Nîmois qui estoqua son premier toro à Jaèn, en Espagne, en juillet 1964, et qui, sous le nom de El Nimeño, devint l’un des premiers toreros français. En 1974, lorsqu’il mit un terme à sa carrière, ce fut pour guider, instruire et protéger son jeune frère, le petit Christian et faire d’un gamin inconnu un adolescent enthousiaste, affectueux et sensible. Celui qui, sous le nom de Nimeño II, devint le plus grand torero français de tous les temps. L’histoire est magnifique. Cela commence à Nîmes entre bandes d’adolescents des quartiers populaires. C’est d’abord la passion des toros, de la corrida, des arènes, de l’envol jaune et rose des capes, de l’éclair fulgurant de l’épée, du drame du toro lorsque mort, il est emporté, tout sanglant, tout poussiéreux, par les chevaux. Et dans ce petit morceau de garrigue, dont les gamins ont fait une arène, ce sont les rendez-vous quotidiens pendant lesquels des toreros en herbe miment les charges des toros avec des guidons de bicyclette, prennent des attitudes et copient les gestes des maîtres du jour. De corrida en corrida, le lecteur suit la dangereuse montée en puissance de Christian, depuis sa première apparition à Nîmes, ses débuts en Espagne, lorsqu’il obtient pour la première fois les deux oreilles et la queue de son adversaire, tandis que son frère aîné, dans l’ombre, partage ses peurs, ses angoisses, la terrible trouille de celui qui se prépare à jouer son existence devant les cornes d’un toro et, par procuration, participe à une carrière qui s’annonce prestigieuse. Alain, vit au cœur du drame de Christian. Son témoignage est passionnant. À l’instant où Christian revêt son habit de lumière, que nous dit Alain ? : « C’est un travail très étrange de transformer en torero cet homme nu isolé un instant du monde dans la solitude d’une chambre anonyme, pour, peu à peu, l’amener à se retrouver, à se sentir à nouveau fort, courageux et beau, alors que toutes ses pensées ne lui rappellent que sa faiblesse, sa vulnérabilité... » Chaque voyage, chaque corrida, entre 1969 et 1989, tous les triomphes de Nimeño II sont là rassemblés dans ce livre. Alain nous les raconte dans une langue sobre et précise. Jusqu’à l’ultime triomphe, celui de la corrida historique du 14 mai 1989, lors de la feria de Nîmes où, par un vent terrible, le mano a mano avec Victor Mendez, se termine par la blessure de ce dernier qui reste allongé sur le sable à son premier toro, et que Nimeño affronte seul les six toros suivants, six toros de Guardiola. Ce jour-là, le jeune matador est porté en triomphe dans son habit blanc et or. Le 10 septembre 1989, Pañolero toro de Miura, infligea à Nimeño une gravissime blessure qui le laisse la nuque brisée. Il reste plusieurs jours entre la vie et la mort. Mais Nimeño veut vivre, il veut guérir. Sa rééducation fait de lui un homme presque intact, un homme qui marche droit, qui pense, qui parle, mais... qui ne peut plus toréer. Christian tiendra contre vents et marées environ deux ans. Sans cesse il est soutenu, surveillé et encouragé par son frère. Alain ne le quitte pas. Soudain, plutôt que de continuer à vivre avec, enfoui au fond de lui-même, son rêve perdu, Christian met fin à ses jours, en juin 1991. Il avait 27 ans, et n’avait prévenu personne, pas même Alain. Pendant les nuits tragiques où Nimeño luttait sur un lit d’hôpital, son frère Christian pour ne pas sombrer dans le désespoir se répétait encore et encore, une phrase entendue un jour au Mexique : « Pense fort à lui, recouvre-le de lumière... » Alain Montcouquiol peut être fier et même très fier d’avoir écrit un livre aussi beau.
Libération, jeudi 22 mai 2003 Caubère, des planches à l’arène par Jacques Durand
Le comédien fait revivre « Nimeño 2 », torero accidenté et suicidé, en adaptant, pour la feria de Nîmes, le récit de son frère.
Le théâtre, la corrida, Alain et Christian Montcouquiol « Nimeño 2 », Philippe Caubère. Le lien ? Recouvre-le de lumière, le poignant récit d’Alain Montcouquiol sur, selon son auteur, « l’histoire belle et tragique » de son frérot, matador épanoui, démoli par un Miura en 1989 et qui s’est suicidé en 1991 parce que vivre sans toréer, non. Philippe Caubère a plongé dans cette histoire lumineuse et terrible comme un incendie.
Philippe Caubère ne se définit pas comme aficionado, mais se dit « amoureux de la corrida ». Il a vu toréer « Nimeño 2 » dès 1976 puis a été séduit par Paco Ojeda plus tard. L’accident puis la mort de Christian l’ont bouleversé au point de dédier les représentations de son Roman d’un acteur à ce « suicidé de la corrida ». Un projet de lectures taurines lui est proposé par le Conseil Régional du Languedoc-Roussillon et la mairie de Nîmes pour le cinquantenaire en 2002 de la feria nîmoise. Il part à Cuba en vacances avec des textes taurins et c’est nu sur une plage qu’il est saisi par la passion qui a calciné Christian à travers un livre qu’il désigne comme « l’un des plus beaux récits sur la peur, le courage, le théâtre, la mort et la fraternité qui nous ait été depuis longtemps donné ». Il voit aussi dans Recouvre-le de lumière un « récit théâtral » qui se démarque des discours littéraires « Cocteau, Leiris » sur la corrida par un argument supplémentaire.
Théâtre de la cruauté
L’auteur, qui fut également torero, est aussi impliqué que son héros et a vécu la corrida de l’intérieur. Il fera de l’ouvrage une lecture à Nîmes pour la feria 2002 puis, pour prolonger l’émotion et parce qu’une simple lecture ne peut en épuiser la force, il décide de l’adapter au théâtre, de le jouer et de le créer en 2003 dans les arènes de Nîmes. Toujours et plus que jamais selon les principes qui le guident depuis sa rupture avec le Théâtre du Soleil : seul sur scène pour mieux se mettre en danger et d’une certaine façon « me jouer aussi la vie ». Philippe Caubère : « Évidemment, je ne me prends pas pour un torero. Mais, depuis vingt ans, d’une certaine façon, je marche sur des braises. » Entre le théâtre et la corrida il y a ce jugement lapidaire et cinglant de Malraux : « Le théâtre n’est pas sérieux, c’est la course de taureaux qui l’est. » Cette fracture entre la virtualité théâtrale et l’absolu réel de la corrida, entre le souffleur et le souffle du toro, entre la répétition du théâtre et l’immédiateté de l’acte tauromachique, on sait que Caubère cherche à la casser en prenant seul tous les risques et en se faisant pour ainsi dire griller sur scène. Comme d’une certaine façon la passion taurine a grillé Christian. Orson Welles le disait non sans admiration et envie : « Le torero est un acteur à qui il arrive des choses réelles. » Au théâtre moderne, qu’il vitupère comme étant souvent « juste une manifestation sociale, un truc de musée et un art mort, mort », Caubère oppose la corrida comme « théâtre vivant comparable au théâtre nô, au théâtre antique et à la plus ancienne tradition théâtrale de l’Occident ». La course de toros est peut-être la meilleure illustration de ce que Artaud, suicidé, lui, de la société, voulait faire remonter à la surface de son « théâtre de la cruauté ». À savoir l’acceptation de la « méchanceté », dont l’appétit, le feu, la loi implacable et la rigueur sans échappatoire devraient bouleverser les existences comme la passion taurine de « Nimeño 2 » a radicalisé sa vie jusqu’à la brûlure d’une corde autour de son cou dans son garage de Caveirac.
Moments intimes
L’implication de Caubère dans cette dévorante aventure, dont il a chargé ses épaules au détriment de sa tranquillité, n’est pas un simple défi de comédien confronté à « un texte tragique, antique, sur la mort et qui dépasse la passion particulière de la corrida ». Caubère, qui prend garde de préciser toujours qu’il ne s’identifie pas à un torero, dit modestement « vouloir faire [son] possible pour avoir l’air de quelque chose ». Mais il voit dans ce spectacle beaucoup plus qu’un spectacle. Fidèle à sa propre aventure, il le voit et il le vit comme une entreprise personnelle, comme « un pont organique entre la corrida et ce que je veux faire avec le théâtre : aller au bout de ma passion ; moi aussi, à un moment donné, j’ai opéré une rupture ». Philippe Caubère n’a pas adapté tout Recouvre-le de lumière. Il a découpé le livre en centrant son spectacle sur l’histoire de Christian et le lien fort entre les deux frères. Caubère : « C’est comme l’histoire de Salieri et de Mozart, mais liée non par l’envie mais par l’amour fraternel. » Une autre ambition annexe guide aussi ce projet. Son spectacle va tourner tout l’été et jusqu’en novembre et décembre, où il sera présenté 31 fois à Paris au théâtre du Rond-Point avant de continuer sa carrière en 2004 jusqu’en Suisse. Le comédien espère ainsi faire découvrir autre chose de la corrida que sa caricature en la montrant « de l’intérieur » à ceux qui ne la connaissent pas ou qui même la détestent. De plus, cet hommage à « Nimeño 2 » sera à l’avenir avec un texte sur Marseille d’André Suares et un autre écrit à trouver – un élément de son futur triptyque consacré au Sud. Sa création dans les arènes de Nîmes le 5 juin après la corrida de l’après-midi est un défi supplémentaire. À cause du lieu, parce que c’est Nîmes et « Nimeño » et parce qu’il va jouer face à un public plus habitué aux corridas qu’au rideau rouge. Caubère : « Dans les arènes de Nîmes, j’aurai une peur supplémentaire. Mais la peur c’est très bon pour moi. Dans un théâtre conventionnel comme à Toulouse, Suresnes ou au Rond-Point mon travail sera de faire imaginer l’arène » Son ambition est haute. Haute pour son métier de comédien et haute pour la tauromachie, puisqu’il veut « donner une transcription théâtrale des moments intimes et infimes de la corrida. D’où l’importance des problèmes techniques du son et de la lumière ».
Pyrotechnie
Pour jouer à Nîmes l’histoire de cette passion éperdue, Caubère imaginait « jouer dans le feu » et a d’abord pensé concrétiser cette image mentale avec des braseros sur la piste et lui au milieu. C’était techniquement impossible. C’est le Groupe F – célèbre groupe de conception de spectacles pyrotechniques, originaire, d’ailleurs, de Nîmes, à qui l’on doit par exemple l’illumination de la tour Eiffel pour le passage à l’an 2000 et qui travaille sur la tournée mondiale de la chanteuse Björk – qui a été chargé de réaliser ce désir de « jeu dans les flammes » que Caubère avait en tête. D’autres mises en feu seront présentées à Nîmes et dans d’autres arènes pour recouvrir de lumières la représentation. Mais sur le texte de l’affiche officielle de la feria de Nîmes 2003, Caubère est déjà, de toute façon, au milieu du brasier : « Nîmes, neuf corridas… et Philippe Caubère seul au milieu de l’arène. » |