Accueil
Littérature française
  Collection jaune
L’Image
Chaoïd
Fondation empreinte

Littérature étrangère
  allemande
anglaise
espagnole
italienne
russe Slovo
russe Poustiaki
grecque
japonaise

Verdier poche

Philosophie

Hébreu

Islam

Sciences humaines

Art et architecture

Tauromachie

Cuisine

Revues


vidéos

nouveautés

agenda


Lettre d'information

Informations générales

Sites conseillés

banquet du livre



 
  Recouvre-le de lumière

  Alain Montcouquiol

  Avec un cahier photos
Également disponible en broché (1997, 15 €)

  224 pages
7,50 €
ISBN : 978-2-86432-498-0

Résumé

Dans les années soixante, Alain Montcouquiol devient, sous le nom de Nimeño, un des rares toreros français de l’après-guerre. En 1974, il met fin à sa carrière pour s’occuper de celle de son jeune frère Christian qui, sous le nom de Nimeño II, deviendra le premier grand torero français de l’histoire. Les années d’apprentissage et de misère en Espagne, les triomphes dans toutes les arènes de France, d’Espagne, du Mexique, et de Colombie, l’accident et la fin tragique de son frère, c’est cette aventure extraordinaire qu’Alain Montcouquiol raconte dans ce livre bouleversant, plein des tumultes et de la démesure d’une passion véritable.



Extrait du texte

     Nîmes, 14 mai 1989. Dans les corrals, les toros de Guardiola formaient un lot imposant d’animaux de tous âges (4 ans, 5 ans, 6 ans). Leurs corps lourds, musculeux, semblaient plus puissants encore lorsque levant leurs cornes vers les passerelles d’où nous les observions, ils tremblaient de colère. Leurs regards vifs nous emplissaient de crainte et de respect.
     Ce mano a mano avec Victor Mendes en pleine féria de Pentecôte à Nîmes était, une fois encore, le cartel populaire entre deux corridas de prestige. La vaillance reconnue des matadors-banderilleros trouverait bien là matière à s’exprimer, à faire du spectacle. Un spectacle dont les promesses, dans l’esprit de certains aficionados, n’iraient pas au-delà d’une démonstration de bonne volonté, teintée même, peut-être, d’une pointe de vulgarité.
     Le matin de la course, nous nous étions promenés avec Christian dans les rues autour des arènes, courbant la tête sous les rafales de mistral dont nous maudissions la violence, imaginant ses effets dévastateurs dans les capes et les muletas.
     Cette saison 1989, commencée au Mexique, poursuivie au Venezuela, s’était interrompue à la demande de José Luis Segura, le nouvel apoderado de Christian, qui lui avait demandé de renoncer à toute une série de contrats, de regagner l’Espagne pour entamer la saison directement à Madrid. Pour ce premier contrat important, Christian n’avait pu triompher. Le public et la presse, qui gardaient encore en mémoire sa magnifique faena à un toro de Victorino Martín, le 3 octobre 1988, dans ces mêmes arènes, avaient été déçus. Si Christian avait vraiment voulu ce nouvel apoderado, mon remplaçant, il fut pourtant dans un premier temps dérangé dans ses habitudes par les changements que Segura introduisit dans la composition de la cuadrilla, et dans la vie du groupe. Christian eut du mal à s’adapter, d’autant plus que depuis quelques mois déjà, il était entré dans une phase de réflexion extrêmement critique et désabusée. Il portait sur sa vie en général un regard pessimiste et douloureux. En avril 1989, lors d’un festival qu’il toréa gratuitement à Nîmes, avec Paco Ojeda et Marie Sara au bénéfice des sinistrés des inondations, il était encore dans cette phase de doute et de remise en question. Il lui avait suffi d’apprendre que Jean Bousquet, le maire de Nîmes, avait fait demander à l’orchestre de ne pas jouer son paso doble de crainte qu’Ojeda n’en prenne ombrage et se considère mal remercié d’une générosité dont il semblait avoir le seul monopole, pour que Christian se sente blessé, méprisé.
     Or, ce matin du 14 mai, malgré ce vent terrible, Christian était pourtant heureux, et notre conversation allait vers les prochains contrats, surtout celui de Madrid, dans quelques jours, pour la féria de la San Isidro. Plusieurs succès, dont ceux de Nîmes et de Vic Fezensac, la veille et l’avant-veille, lui avaient rendu le sourire. Dans les voyages qui se suivaient, dans la chaleureuse complicité de sa cuadrilla, dans le plaisir intense de toréer à son goût, Christian avait puisé à nouveau énergie et confiance.
     Lorsque Victor Mendes est resté allongé sur le sable, recroquevillé de douleur, tu as dû penser qu’en plus du toro qui venait de le blesser, tu devrais affronter aussi tous ceux de cette corrida, si mal commencée. Ton souhait jamais réalisé de toréer seul six toros, c’était ici, maintenant, dans l’urgence et la crainte.
     Tous se pressent nerveusement autour de toi, effrayés par l’épreuve que tu vas affronter. Tous te parlent, te conseillent, t’encouragent, mais tu n’écoutes pas. Tes paupières se ferment quelques secondes, tu respires lentement, tu relèves la tête et portes ton regard terriblement tranquille vers le toro, là-bas, dont tu t’approches élégamment, comme étranger à toute l’inquiétude qui t’entoure.
     Immobile dans les rafales du vent, tu ne bouges pas, le toro frôle ton corps, s’enroule autour de toi, se retourne vite contre tes jambes, et les passes s’enchaînent les unes aux autres, malgré la violence des charges répétées et puissantes qui peuvent t’emporter. Le triomphe, tu le sens déjà, dans le murmure du public, dans les cris de tes banderilleros :
     — Bien Christian ! Bien torero !
     Pour quelques centimètres d’amour-propre, tu ne recules pas et la corne heurte violemment ta cuisse, tu t’envoles dans les hurlements de la foule et tombes sous le mufle du toro. Les cornes frôlent ton visage, s’acharnent sur ton corps. Tu te relèves en criant : « Laissez-moi seul. » Laissez-moi seul vivre comme je le veux, sentir encore et encore le toro glisser contre moi, avant de me jeter droit sur ses cornes pour le tuer, puis porter les deux oreilles, et l’énorme ovation qui fait trembler l’arène jusqu’à l’infirmerie, où l’on soigne Mendes. Qu’as-tu pensé Christian, qu’as-tu senti au toro suivant, celui qui freinait dans les capes, semblait réfléchir, et décochait ces coups de cornes si dangereux ? Celui qui découvrit ton banderillero Paquito Cervantes derrière sa cape, et l’emporta à deux mètres du sol, la corne posée sur la poitrine. L’horrible vision ! Dans la même charge, il avait foncé sur le cheval du picador, l’avait soulevé, renversé, écrasé au sol avec son cavalier. Dans sa fuite éperdue, le picador était tombé avant d’atteindre la barrière et la panique s’était emparée de la piste et du callejón où Cervantes, le visage exsangue et ensanglanté, était porté dans l’angoisse vers les médecins. Pendant que tu prenais la muleta et l’épée, quelqu’un à deux mètres de toi – tu l’avais entendu – a dit :
     — C’est dans la gorge ou la poitrine.
     Je suis resté muet. Qu’aurais-je pu te dire ? D’être prudent ? De faire attention ?
     Tu étais ailleurs, déjà orgueilleusement décidé à t’asseoir sur le marchepied, le dos collé à la barrière, juste devant la porte de l’infirmerie, à trois mètres de ce toro impossible, qui allait venir à petits pas, en biais, te clouer peut-être contre les planches. Elle servait à quoi, à qui, la grande peur qui bouillonnait en moi, et me tenait pétrifié, le dos plaqué contre le mur de pierre ?
     Était-ce à ce toro, ou au toro suivant, ou à l’autre peut-être, que les rafales de vent semblèrent vouloir t’arracher la muleta des mains, découvrant ton corps au toro, et que je t’ai vu sourire ?
     Quand ai-je pris conscience que tu boitais ?
     Quand ai-je pensé : mais pourquoi banderiller encore puisque le public ne le demande plus, et que tu peux à peine courir ?
     Cette histoire, Christian, me dépassait, elle n’était plus que la tienne, elle t’appartenait entièrement, intimement. J’avais cessé de te suivre derrière la barricade, prêt à sauter en piste pour te venir en aide. Bouleversé, je t’ai trouvé si grand lorsque tu as entraîné longuement, limpidement dans le cœur de ta muleta, cet énorme toro de six cents kilos. Et lorsque, dans le silence, tu n’as pas craint pour lui prendre la vie de lui offrir la tienne, lorsque tu as applaudi sa dépouille pendant son tour de piste, lorsque enfin les bras chargés de fleurs tu marchais lentement face au public debout en murmurant : « Merci, merci. » Je me suis laissé rassurer par le grand calme et la douceur de ton regard.
     La peur que tu avais chassée de l’arène, m’est revenue soudainement au dernier toro, pendant les quelques secondes qui précédèrent sa mort. Il luttait, chancelait, l’épée enfoncée jusqu’à la garde dans son corps tressaillant, tu tendais ta main ouverte vers ses yeux agrandis et j’ai craint, dans ce moment d’abandon, que tu ne sois plus capable d’éviter une ultime charge furieuse, un dernier terrible coup de corne qui aurait pu te transpercer et te tuer, transformant le triomphe en tragédie, comme dans un mauvais roman.
     Le jeune matador de ton rêve, souriant et beau dans son habit de lumières blanc et or, porté en triomphe avec le vieux mayoral d’une grande ganaderia, après avoir tout pris et tout donné à six grands toros de combat, c’était toi.
     Cette « corrida des six toros », la dernière dans les arènes de Nîmes, fut le credo d’un grand torero, le symbole parfaitement compris d’une vie tout entière consacrée à une passion.
     Dans l’intensité des combats – celui des toros faisant peser sans cesse le danger, celui de Christian contre le vent, contre lui-même – le public s’est vu contraint à une sorte d’examen de conscience. Après la blessure des deux toreros, après que Christian eut évité miraculeusement un nouvel accident, qui aurait pu souhaiter que l’hécatombe continue ? De toro en toro, Christian semblait s’emparer de la force de ses adversaires, se ressourcer en elle pour aller jusqu’au bout de son désir. Le public était passé de l’effroi à l’enthousiasme, puis à l’admiration dans une espèce de communion. Il cessa de regarder passivement pour voir, sentir, et se découvrir pleinement impliqué dans le vertige de la passion. Plaisir et douleur, joie et peur. Ivre de son étrange liberté, de son bonheur, Christian, à chaque instant de cette journée mémorable, rendait si rayonnante son immense passion qu’elle justifiait celle du public.



Extaits de presse

   Art Sud, juillet 2007
   Nimeño II, recouvre-le de lumière
   par Philippe Jérôme

   Le monde taurin rend hommage cette année à Christian Montcouquiol, alias Nimeño II, né matador voilà trente ans et qui s’est donné la mort par désespoir de ne plus pouvoir exercer son art.

   « La mort, elle est là, toute proche dans cet hôpital. Elle zigzague entre des mots nouveaux que je découvre, des mots vides qui flottent encore et que je remplirai de tout leur poids d’horreur pendant les jours et les semaines qui vont suivre. Assistance respiratoire, tétraplégie. Christian va peut‑être mourir et je veux de toutes mes forces qu’il respire, qu’il vive, qu’il bouge, qu’il coure sous la bronca, qu’il saute la barrière sous les insultes, mais qu’il vive ! Et quand on vient me dire que cette nuit d’orage est peut‑être la dernière, je m’accroche à une phrase entendue un jour au Mexique : — Pense fort à lui, recouvre‑le de lumière… »
   C’est un livre terrible qu’Alain Montcouquiol, l’un des tout premiers toreros français d’après guerre a écrit sur le parcours fulgurant de son petit frère Christian, Nimeño II pour les aficionados. Philippe Caubère, un soir d’été en avait donné des extraits devant une tête de taureau enflammée. Sur les frais gradins de pierre des arènes d’Arles, le public clairsemé était bouleversé. Le comédien aussi : il se trouvait alors, perché sur un tabouret, seul sur le sable à l’endroit même où la vie de Nimeño II avait basculé.
   Le bourreau du jeune Nîmois surdoué s’appelait Panolero. Un Miura comme celui qui avait crucifié Manolete auquel Christian Montcouquiol par son physique austère et la dureté de son caractère faisait songer. C’était le 10 septembre 1989, une terrible blessure infligée comme pour venger tout ce bétail estoqué en quatre cent vingt‑huit corridas. Six mois auparavant, n’avait‑il pas envoyé ad patres six toros de Guardiola, à Nîmes même ? Un triomphe historique, le début de la fin.
   Nimeño II était alors au plus haut. Le souvenir des galères en Espagne avant l’alternative prise en mai 1977, les stigmates des coups reçus de toros vicelards aux quatre coins de l’Amérique du Sud où il avait quand même fini par s’imposer, commençaient à s’estomper. Plus cruelle fut la chute. Lorsque Nimeño II comprit que son bras gauche ne répondrait plus jamais à son cerveau et qu’il ne pourrait donc plus jamais toréer, Christian Montcouquiol décida d’en finir. Il se suicida dans sa maison du Gard. Nous étions en novembre 1991, il avait 37 ans. Quelque part en Andalousie des Miura prenaient des forces pour les combats du prochain printemps.



   Libération, jeudi 7 juin 2007
   Nimeño II, un combat contre les préjugés
   par Jacques Durand

   Il y a trente ans, Christian Montcouquiol imposait l’idée qu’un bon torero pouvait être français.

   Sébastien Castella a dédié un toro à son frère Alain, Matías Tejela, à son fils Alexandre, Miletto, au ciel. La récente feria de Nîmes rendait hommage à Christian Montcouquiol, Nimeño II, à l’occasion du 30e anniversaire de son alternative. C’était le samedi 28 mai 1977, Nîmes olympique était encore en première division, Padre Padrone des frères Taviani venait de recevoir la palme d’or au Festival de Cannes et Margaret Trudeau, femme du Premier ministre du Canada Pierre Trudeau, avait, pour une existence plus rock’n’roll, filé à l’anglaise avec Ronnie Wood, le guitariste des Rolling Stones. Et un comité d’action anticorrida menaçait de se manifester.
   Rien de nouveau sous le soleil ? Si. La tauromachie française. Dans ce mois de mai, elle faisait parler d’elle en Espagne. En avril, Nimeño II, encore novillero, avait triomphé à Séville, étonné Antonio Ordoñez et séduit la presse taurine. Julio Montes dans La Hoja del Lunes soutenait que le Français, « par son art et son classicisme », aurait dû naître chez les gitans du quartier de Triana. Dans ABC, Joaquin Caro Romero le qualifiait d’« artiste », et le fameux Luis Bollaín était prêt à le comparer avec l’incomparable totem au nom tabou, à savoir Manolete : « Pour trouver un point de référence en ce qui concerne la quiétude des pieds et le mouvement de bras, je devrais remonter à une époque et à un nom… que j’hésite à écrire. Nimeño ? Je dis un « sommet » avec des majuscules. »
   Le 1er mai à Madrid, nouveau coup de tonnerre. Le novillero nîmois Lucien Orlewski, « Chinito de Francia », père polonais, mère vietnamienne, coupe, en quinze passes, l’oreille, la première de la saison madrilène, à un novillo sérieux et difficile de Maribañez. Il a été embauché pour l’exotisme un « Chinois » qui torée !, il triomphe pour son savoir-être en piste, son goût, son classicisme. « Chinito de Ronda » titre ABC, et le critique Pepe Luis raconte à ses lecteurs que ce « Chino » « a un nom de pianiste et un temple de torero ».
    Calamar. Huit jours plus tard, toujours à Madrid, Nimeño II coupe 1 et 1 oreille à deux novillos de Buendia, avec forte pétition d’une seconde oreille pour son deuxième combat, et sort en triomphe de Las Ventas. Pour Diario 16, « les toros parlent français » et selon Informaciones, « Nimeño II va à torero grande » : Nimeño II est en route pour être un grand torero. Comme ce pêcheur marseillais qui vient, dans une calanque, de croiser « un calamar gros comme un autobus », tout ça en bouche un coin. En Espagne, bien sûr, où l’on évoque « l’invasion française », mais aussi en France, où, pour beaucoup, être français et être torero, qui plus est « artiste », est à jamais incompatible.
   C’est une thèse répandue, et que les récents succès de Castella viennent, à peine, de dégommer. Le président de la peña taurine de Dax la développait en 1971 dans un numéro de la revue nîmoise Toros : « Il y a eu de bons toreros dans le nord de l’Espagne mais jamais de grands. Il y a eu de grands toreros madrilènes ou de Salamanque mais la salsa (la « saveur »), seul l’Andalou l’a toujours possédée. Je ne vois pas comment un Français qui habite encore plus au nord pourrait avoir ces qualités-là. » Jean Cau défendait cette vision, Jean Lacouture, dans sa préface au livre de François Coupry Dans l’intimité du toro, lui tournait le dos : « Être né au nord des Pyrénées n’interdit pas d’être bon torero. »
   L’année précédente, Nimeño II avait reçu l’oreille d’argent de Radio Nacional de España, qui consacre le meilleur novillero de l’année. Il avait participé à 34 novilladas, la moitié en France en gagnant un peu d’argent, l’autre moitié en Espagne sans rien gagner. Pour l’avoir vu novillero, le pape français de la critique taurine, Claude Popelin, croyait en l’avenir du torero nîmois. Ce n’était pas l’avis de tout le monde. Interrogé ce 28 mai par Midi Libre, l’important critique français Paco Tolosa lui reconnaissait du temple, « le propre des grands toreros », son talent aux banderilles, son « coup d’épée sûr », et le voyait faire une carrière « à la Fermin Murillo », honnête et solide second couteau des années 60, avec une quarantaine de corridas par saison. Pierre Mialane, médecin et écrivain taurin, voyait dans Nimeño II « un brillant sujet » mais refusait cette pression que beaucoup lui mettaient sur le dos : « Je me contenterai d’émettre un vœu. Celui que grands aficionados et spécialistes français cessent d’examiner le talent de Nimeño II par rapport à Joselito et à Belmonte… Grand Dieu, qu’on lui laisse le temps de devenir le grand concertiste qu’il sera demain. »
   On retrouve l’écho de ces réticences et préjugés, y compris locaux, dans le billet vif que la journaliste Françoise Martinez donnera dans le quotidien communiste La Marseillaise, le lendemain de l’alternative : « Nimeño s’est hissé hier à la hauteur de matadors confirmés que sont Teruel et Manzanares. Les râleurs n’y pourront rien changer. »
   Avalanche. Samedi 28 mai, les arènes sont à ras bord. On n’a pas vu ça un samedi de feria depuis la venue d’El Cordobés, en 1965. Christian, 23 ans, s’est habillé chez son frère Alain, place de Barcelone. Un habit vert et or. L’énorme ovation qui l’a accueilli lorsqu’il est apparu entre Angel Teruel et Manzanares lui a, comme le raconte Alain dans son livre Recouvre-le de lumière, mis les larmes aux yeux. La ferveur populaire qui la sous-tendait et tombait en avalanche des gradins balayait sous sa clameur les menues circonspections de quelques circonspects. Un torero français devenait matador avec deux grands toreros espagnols et rien n’était plus normal. Manzanares, après une grande faena tuera a recibir un noble toro de Torrestrella et recevra 2 oreilles, comme Angel Teruel. Les deux avaient donné le meilleur. Ni l’un ni l’autre n’avaient levé le pied, ce qui est le meilleur hommage qu’ils pouvaient rendre au néo-matador français.
   Nimeño n’est pas tombé sur le meilleur lot. Ses toros se réservaient, avaient des charges courtes. Il leur a coupé 1 oreille à chacun après deux faenas combatives et deux magnifiques estocades. Relampaguito, critique de La Marseillaise l’a vu, à son deuxième toro, « un peu désemparé » et a mis son trouble au compte d’une « émotivité un peu compréhensible ». Son toro d’alternative se nommait Elegante et l’attrapera, sans mal, au cours de la faena. Il était blanc et noir, comme l’avenir de Nimeño II.
   Solaire. Vu le final dramatique de l’histoire, l’accident de Nimeño II avec le Miura à Arles en septembre 1989 et le suicide de Christian Montcouquiol, le 25 novembre 1991, on a envie de se souvenir seulement de la belle lumière qui inondait ce samedi de mai 1977 comme de celle qui a illuminé son combat épique, magnifique et solaire, contre six toros granitiques de Guardiola, en mai 1989, toujours à Nîmes. Le lendemain de son alternative, Nimeño toréait à Barcelone, où il a pris un coup de corne. Ce soir-là, dans les arènes de Nîmes, Joe Dassin chantait l’adolescence irrésistible : « C’est la vie Lily/quand tu vas dans les rues de la ville/tout le monde t’admire et tes sourires/et ta jeunesse font rêver les soldats. »



   Télérama, 18 avril 2007
   Face à face

   Dès l’enfance, Alain Montcouquiol rêve de toréer. Un bout de chiffon, deux couteaux, et le voilà entonnant un paso doble dans la cour, avant de banderillier derrière la maison. Dans les années 60, il est l’un des rares Français à réussir une carrière internationale. Pourtant, ce n’est pas sa vie qu’il raconte dans Recouvre-le de lumière, mais celle de son jeune frère, Christian, qui deviendra le premier grand torero français de l’histoire sous le nom de Nimeño II. Afin de rester à son côté, Alain abandonne sa carrière. Il évoque les années de galère, la misère en Espagne puis la gloire vertigineuse. Il décrit superbement la ferveur des arènes, la peur et les cris, la puissance des taureaux, le luxe des costumes. Mais il dit aussi l’accident de Christian qui l’empêchera de toréer à nouveau, la rééducation douloureuse et le suicide. Ce récit est un bel hommage, poignant et lumineux. La mort que les deux hommes n’ont cessé de défier est à chaque page, mais, aujourd’hui, Alain est seul à raconter le quotidien d’une passion démesurée.



   Semana Grande, lundi 2 avril 2007
   Nimeño en poche

   Le magnifique livre d’Alain Montcouquiol, Recouvre-le de lumière, vient d’être édité en format de poche par les éditions Verdier. Sous une couverture rose, les illustrations de l’édition originale ont été conservées et on retrouve, en 218 pages, l’intégralité de l’un des plus beaux textes écrit à partir de la vie et de la mort d’un torero.


Extraits de presse parus lors de la première publication en 1997