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  Hofmannsthal, renoncement et métamorphose

  Jean-Yves Masson

  384 pages
9,80 €
ISBN : 978-2-86432-484-3

Résumé

Le présent essai se propose de reconstituer le trajet intellectuel et spirituel de Hofmannsthal pour tempérer la lecture autobiographique trop aisément admise de la Lettre de Lord Chandos, qui consiste à attribuer à Hofmannsthal lui-même les difficultés psychiques décrites par son double fictif. À supposer que Hofmannsthal se soit heurté, à partir d’un certain moment, à l’impossibilité radicale de toute expression lyrique, il convient de comprendre à partir d’une lecture de ses poèmes les raisons de cette impossibilité ; il s’avère alors que l’arrêt de la production poétique chez
lui relève avant tout, non de l’impuissance créatrice, mais d’une décision dont les motivations éthiques méritent d’être considérées. Ce renoncement à la poésie, Hofmannsthal n’y procède pas comme Rimbaud qui s’est « opéré vivant de la poésie », pour reprendre le mot de Mallarmé, mais sur le mode de la métamorphose, conformément à l’une des intuitions majeures de son œuvre, présente dès ses premiers textes.
Renoncement n’est pas reniement : en accompagnant Hofmannsthal sur son chemin créateur jusqu’aux dernières années de sa vie, cet essai ne prétend pas rendre compte en détail de la totalité de son œuvre mais montre la légitimité et la grandeur d’une décision qui conduisit Hofmannsthal, après la fin de l’empire d’Autriche, à se faire le défenseur de l’idée d’Europe.


Revue de presse

Presse écrite

   Revue de littérature comparée, juillet-septembre 2007
   par Michèle Finck

   Il faut saluer l’ensemble magistral que forment les deux livres publiés par Jean‑Yves Masson, parus simultanément dans la collection Poche de Verdier en 2006 : Le Lien d’ombre (volume de traduction des poèmes de Hofmannsthal) et Hofmannsthal : Renoncement et métamorphose (essai d’interprétation). Il s’agit d’un apport décisif pour la réception de Hofmannsthal en France car pour la première fois est donnée à lire l’intégralité de l’œuvre poétique en traduction française. La parution simultanée des deux livres permet de mesurer à quel point traduction et interprétation échangent une réciprocité de preuves. Dans Hofmannsthal : Renoncement et métamorphose, trois voix sans cesse s’entretissent et se relancent l’une l’autre : les voix de Jean‑Yves Masson traducteur, essayiste et poète. Grâce à ce jeu de contrepoint entre ces trois voix, la poésie se trouve ici à la fois justifiée, défendue et incarnée.
   Jean-Yves Masson commence par prendre acte du « paradoxe » sous le signe duquel se place la réception de Hofmannsthal en France. Frappant est en effet le contraste singulier entre la « fascination » des lecteurs français pour la Lettre de Lord Chandos (traduction de Jean­-Claude Schneider dès les années 1970) et le peu d’intérêt suscité par le reste de l’œuvre de Hofmannsthal, en particulier par sa poésie. Ce « paradoxe » a pour lui d’être révélateur de la préférence souvent accordée en France non pas tant à la poésie qu’aux textes qui, comme la Lettre de Lord Chandos, incarnent exemplairement la mise en crise des possibilités, de la légitimité et de la fonction de la poésie à laquelle Lord Chandos finit par « renoncer ». C’est à l’éclipse de la poésie de Hofmannsthal (composée presque entièrement entre 17 et 25 ans), trop souvent évincée au profit de la Lettre de Lord Chandos, que le travail de Jean-Yves Masson remédie de façon radicale.
   Certes le renoncement au lyrisme demeure, dans l’interprétation risquée ici, « l’énigme centrale » de l’œuvre et du destin de Hofmannsthal comme suffit à le prouver le titre de l’essai Renoncement et métamorphose. Mais Jean-Yves Masson éclaire autrement ce « renoncement » dont la compréhension en profondeur ne doit pas se faire au détriment de l’œuvre poétique précoce de Hofmannsthal. Si l’essayiste étudie très bien comment la Lettre de Lord Chandos est le réceptacle d’une triple crise (« crise du langage, crise de l’identité, crise de la tradition »), il met l’accent de façon neuve sur la « crise de la tradition » : il montre en Chandos un « héritier inquiet » (titre du chapitre initial) qui ne « renonce » pas seulement à la poésie mais aussi à la « lecture des auteurs classiques ». Fait majeur et rarement mis en relief avec une telle acuité, Jean‑Yves Masson dévoile le versant positif de la Lettre de Lord Chandos, c’est‑à‑dire l’aptitude de ce grand texte à excéder la négativité de la crise et à être aussi « un texte sur l’extase », voire « un manifeste en faveur d’une langue qui reste à inventer ». Enfin et surtout l’auteur montre que la Lettre de Lord Chandos n’est pas le « brusque coup de théâtre » que la critique en fait trop volontiers et que la « crise » est « consubstantielle à la poésie ». Il y va d’une interprétation de la Lettre de Lord Chandos non plus isolée des poèmes mais comprise en profondeur dans la totalité du parcours spirituel et de la genèse de l’œuvre de Hofmannsthal.
   Selon Jean-Yves Masson, le « renoncement » ne peut être séparé d’une « métamorphose » et c’est le lien insécable entre ces deux vocables que le titre du livre (qui est aussi le titre du chapitre majeur de l’ouvrage) donne à comprendre. Trois types de « métamorphoses » sont distingués ici : la « métamorphose mythologique » (dite aussi « métamorphose esthétique »), la « métamorphose biologique » et la « métamorphose éthique ». L’auteur met en relief les tensions et les contradictions de Hofmannsthal, les tentations qu’exercent sur lui les deux premiers types de « métamorphoses » avant qu’il n’accède à la « métamorphose éthique » qui est à comprendre à partir de la formule goethéenne « Werde was du bist » (« deviens ce que tu es »). Jean‑Yves Masson montre que, dans La Femme sans ombre, la « métamorphose éthique » n’est atteinte qu’au terme d’un difficile dépassement du narcissisme indissociable du stade « esthétique », dépassement qui coïncide avec la nécessité pour l’impératrice de « trouver une ombre », c’est‑à‑dire de devenir « humaine ». Il y va d’une « métamorphose » réciproque des quatre personnages les uns par les autres, selon un processus que Hofmannsthal nomme « l’allomatique » (vocable emprunté à la chimie). L’étude de la « métamorphose » à l’œuvre dans les poèmes donne lieu à de très belles explications de texte en particulier des poèmes « Un jeune garçon », « Nox portentis gravida » et « À une femme » qui, composés en février 1896, préfigurent déjà l’évolution spirituelle condensée dans La Femme sans ombre. À lui seul le poème capital « Nox portentis gravida » annonce, selon Jean‑Yves Masson, la structure narrative de La Femme sans ombre : alors que la première strophe est placée sous le signe du narcissisme et de la « métamorphose mythologique », la seconde strophe concentre le « stade intermédiaire » qu’est le « stade poétique », avant que la troisième strophe ne désigne la nécessité de s’ouvrir à la fécondité de la « métamorphose éthique ».
   Ce qu’éclaire remarquablement ce livre, c’est le trajet spirituel de Hofmannsthal qui est de se dégager de « l’esthétisme narcissique » de sa jeunesse pour affirmer l’ascendant de « l’éthique » sur « l’esthétique » et le primat du dialogue avec autrui sur la solitude radicale consubstantielle aux premiers poèmes. Ce trajet spirituel est indissociable d’une dialectique de « l’ombre » et du « reflet » : d’une substitution de « l’ombre » (double bénéfique) au « reflet » (double narcissique et mortifère). L’exigence de « métamorphose éthique », tournée vers l’altérité, ne peut être séparée (c’est là le noyau de l’interprétation de Jean-Yves Masson) d’un recours à d’autres genres littéraires d’un « renoncement » au pur lyrisme solitaire au profit du choix du théâtre et des livrets d’opéra qui coïncide avec un choix de l’altérité. Mais le propre de la lecture de Jean‑Yves Masson est de situer tant la conversion au théâtre que l’action publique et l’engagement en faveur de l’Europe dans le prolongement et la continuité de l’œuvre poétique : fait majeur, c’est « toujours en tant que poète » que Hofmannsthal écrit, jusque dans ses conférences pour les 150 ans de la naissance de Beethoven indissociables de sa prise de position en faveur de la notion d’Europe.
Il faut encore dire à quel point l’essai de Jean‑Yves Masson est sans cesse enrichi par des perspectives comparatistes. La comparaison de Hofmannsthal avec Montaigne rapproche les deux écrivains à la fois par leur éducation liée à une « dévotion au père » et par leur identification de l’écriture à un art de « s’essayer ». La comparaison (plus attendue) avec Rimbaud donne à comprendre Hofmannsthal comme « une sorte de Rimbaud autrichien » dont le « renoncement » à la poésie a pris la forme non pas d’un exil mais d’un engagement dans d’autres genres littéraires. Féconde est aussi l’étude des affinités et des contrastes entre Lord Chandos et Monsieur Teste de Valéry. La comparaison avec Yeats met l’accent sur une commune fascination inquiète pour « l’héritage » du passé et de la tradition. La comparaison avec Bonnefoy, qui met en relief une inscription commune des deux auteurs sous le signe du « baroque » inséparable d’une pensée de la finitude et de l’éphémère, contribue à faire de Hofmannsthal notre contemporain.
   Reste à conclure que Jean‑Yves Masson approche Hofmannsthal de l’intérieur et que cette identification à Hofmannsthal, très discrètement perceptible en filigrane, permet à l’ouvrage Renoncement et métamorphose d’aller et en profondeur et au plus difficile, jusqu’à la compréhension du « prix » que la poésie exige de celui qui s’y consacre totalement.



   Poezibao, vendredi 19 janvier 2007
   par Tristan Hordé



   Le Nouveau Recueil, décembre 2007-janvier 2008
   par Corinne Godmer

   Où que j’approche, où que j’aborde,
   Ici dans l’ombre, là sur le sable,
   Ils viendront près de moi s’asseoir,
   Et moi, je les divertirai,
   Je les lierai de mon lien d’ombre.

   Poème central qui donne titre au recueil et lien d’ombre qui s’annonce en chiasme intentionnel. Lien des morts dont l’ombre guide les vivants, leur prêtant un langage et des intentions de sens. Ces morts qui nous gouvernent, donnent la vie d’héritage, l’inquiétude du présent, remettent en cause la possibilité de dire ce qui s’énonce déjà.
   Ombre et lien du langage lorsque la tradition se noue dans sa complexité. Figures tutélaires magnifiées, repoussées, tentacules de sens en figure de Gorgone qui étrangle le Moi et pousse à la métamorphose. Ombre et lien de l’enfance également, univers de tendresse, où l’être en devenir s’abandonne à l’innocence d’être, simplement petit d’homme qui reprend le lien d’ombre et ne présage pas le malheur à venir.
   Ombre et lien de la sensualité, trouble, aux envols de circonstances, guidés par le déni, la culpabilité. Ce qu’il est socialement convenu d’éprouver est soigneusement rapporté, ce qui est réellement ressenti éclate sur la page. Lien en ombre du non‑dit, femme en sensualité de mort, attirance niée, la confusion des sentiments cache le désir de l’autre, le perd dans l’écriture, le retrouve, le transforme.
   Monde recréé enfin du théâtre comme ultime langage, magie de l’expression et de la figuration. La charge du passé n’étouffe plus les mots, le verbe se déploie, magnifié par le lieu, le sens reprend son droit, se libère de la faute. Le mouvement s’amplifie sous le bruit des étoffes et des rires, la parole s’autorise dans la continuité. La communauté se renoue, envisage un avenir au‑delà du lien d’ombre, dans l’ivresse, le rêve, l’amour, la mort. La vie, donc, dans l’ombre de ses liens.
   De ce lien se dénouent Renoncement et métamorphose formulés par le traducteur. Renoncement poétique et métamorphose du lien unissant le poète au passé, deux attitudes qui découlent l’une de l’autre et en un Tout parviennent à transformer le verbe. Dialogue avec autrui, solitude de l’artiste dont la parole se brise, dont la crise du langage passe par les mots sans vie, sans authenticité. Vient la prise de conscience que l’expression du Moi se joue avec autrui, que la poésie « œuvre autant contre eux qu’à partir » des mots, que la tradition rejetée s’affirme aussi comme signification. Le langage reste un lien, le seul semble‑t‑il à même de guérir le désenchantement, de fonder une communauté des hommes en impliquant ces morts qui parlent encore en nous.
   Mise en valeur de l’homme dans sa complexité, esquissé jusque dans ses colères, l’érotisme latent ramené au visible, dans l’ombre du rire rageur, de l’ivresse dionysiaque, le cheminement de l’œuvre prend sens et se complète. Les prises de positions se mûrissent longuement à l’épreuve de la vie mais les contradictions demeurent, la réflexion aussi. « Ce que la poésie exige », ce qu’elle apporte aussi, en lien d’ombre éclairé par la lumière des mots.



   La Libre Belgique, vendredi 12 janvier 2007
   Le silence de Hofmannsthal
   par Jacques Franck

   Un petit livre peut être un grand livre. Un livre en format de poche peut introduire au cœur d’un destin. C’est le cas de celui que Jean-Yves Masson nous donne sur la pensée et le parcours de Hugo von Hofmannsthal (1874-1929). On le connaît, sans doute, comme l’auteur du Chevalier à la rose ou de La Femme sans ombre – entre autres – que Richard Strauss a mis en musique. Mais le poète ? Le poète précoce qui publia ses premiers poèmes à dix-sept ans, devenant par là même le chef de file du Jung Wien, le mouvement moderniste apparu en Autriche dans les années 1890, mais qui renonce à la poésie à 25 ans, pour se limiter au théâtre et à la prose ?
   À cette œuvre poétique et à cette énigme, Jean-Yves Masson consacre deux ouvrages de première importance. Le premier réunit, dans une nouvelle traduction, l’intégralité de la poésie de Hofmannsthal (qui n’était connu jusqu’ici en français que par des anthologies). Sa traduction et sa présentation permettent de prendre toute la mesure du jeune Viennois et de sa contribution décisive à la naissance de la poésie moderne en langue allemande. Rilke, se souvenant de ce qu’avait été le début du siècle, n’écrivait-il pas en 1924 que « l’existence de Hofmannsthal vous prouvait en quelque sorte qu’il était possible d’avoir pour contemporain le poète le plus absolu » ?
   Héritier du romantisme, phare du symbolisme européen, l’auteur de Ariane à Naxos ne cessa d’ailleurs jamais de rester poète dans sa vie d’homme de lettres d’une indépendance absolue par rapport à tous les pouvoirs, et qu’aucun prix littéraire, aucune élection académique, aucune chaire universitaire, pas la moindre distinction officielle n’ont honorée. Son œuvre seule attira sur lui l’attention. Comment alors élucider la césure de ses vingt-cinq ans ? Poète, explique Masson, Hofmannsthal s’éprouvait comme un sismographe qui résonne des vibrations de tout l’univers. Il était proche en cela de Keats qui professait que le poète est dépourvu de personnalité propre. « On voit très bien de quels dangers est grosse cette position, à la fois centrale et marginale, de poète sans cesse en communication avec toutes les forces qui traversent l’univers. Dès lors que la force de conférer aux perceptions un ordre et une forme viendrait à manquer, le Moi lui-même, cette construction fragile et lacunaire, volerait en éclats. »
   Or, la crise du Moi qui marque l’époque où Freud fait naître la psychanalyse, se double, chez le poète qui travaillait alors à son Électre, d’une culpabilité liée à une homosexualité dont il ne pouvait pas ne pas être au moins à moitié conscient. Renoncer à la poésie, se tourner vers le théâtre, accepter la collaboration avec un metteur en scène, des comédiens, un compositeur, explique Masson avec beaucoup de vraisemblance, c’était, « au prix peut-être d’une souffrance salutaire, aller vers l’autre, sortir de la solitude narcissique qui est celle du poète lyrique pur ». Au même moment, Hofmannsthal décide de se marier et d’avoir des enfants : « En termes kierkegaardiens, on parlerait volontiers d’un passage du stade esthétique au stade éthique, de l’érotisme à la moralité ».
   Cette évolution poussera plus tard Hofmannsthal à lier son identité autrichienne, ébranlée par la chute des Habsbourg, à la foi catholique, et à se faire, au lendemain de la guerre civile que fut la Grande guerre, le chantre de l’unification européenne, comme l’atteste le sens premier de sa création du Festival de Salzbourg.



   Le Matricule des Anges, janvier 2007
   L’héritage conquérant
   par Sophie Deltin

   Magistral interprète des poèmes de Hofmannsthal (1874-1929) dont il nous offre la traduction intégrale, Jean-Yves Masson reconduit le parcours de l’écrivain viennois à sa vocation éthique.

   Hermann Bahr, publiciste éclairé du « Jung Wien » de la fin du XIXe siècle, avait beau jeu de lancer des modes, d’inventer des slogans. Hugo von Hofmannsthal, figure-vedette du café Griensteidl, se chargea vite, par son génie protéiforme, d’ôter toute pertinence à ces étiquettes étriquées, fussent-elles « symboliste » ou « décadentiste ». De fait, on oublie trop souvent qu’entre les premiers vers écrits par le jeune poète de 17 ans à son drame Electre (1903) ou à sa pièce La Tour (1925-1928), une immense conquête, à la fois formelle et existentielle, s’est opérée.
   En reconstituant ce parcours intellectuel et spirituel de Hofmannsthal, Jean-Yves Masson se propose de corriger l’image, « rigide » et réductrice, de celui que l’on a volontiers considéré comme le chantre officiel et docile de la vieille et très académique Autriche catholique – celui du Chevalier à la rose (1910) notamment. Or, et c’est l’un des axes passionnants de cet essai, le rapport au passé, à la tradition, loin d’être chez cet aristocrate sincèrement attaché à la monarchie austro-hongroise, une donnée acceptée telle quelle, fut au contraire l’objet permanent d’une mise à distance critique, voire d’une angoisse profonde. Car face aux génies consacrés, comment s’affirmer comme artiste original et surtout à quoi bon (Wozu Dichter ?), si le culte du passé nous force à adhérer à un ordre établi, que l’on n’a pas choisi ? Comment peut-il y avoir d’héritage serein, si tout héritage, et en premier lieu celui qui se trouve en « dépôt » dans le langage, se trouve hanté par essence par la présence des ancêtres, des choses mortes ? « Nous portons en nous… / Les morts de trois millénaires, / Une bacchanale de fantômes. / Imaginés par d’autres, engendrés par d’autres, / Parasites étrangers à nous, / Malades, empoisonnés.(...)/ Tout ce que nous disons n’est que l’écho enroué / De leur chœur criard. » (« Ces spectres, nos pensées », 1891)
   Préserver sa propre liberté intérieure de créateur tout en refusant de se dérober à l’éminente injonction de la fidélité au legs initial, telles seraient donc les exigences contradictoires dont Hofmannsthal a su poser les termes, dégager les enjeux, et entre lesquelles son écriture poétique d’une modernité somptueuse, n’a cessé de chercher à se frayer un équilibre. Il est vrai que très vite, et en écho à la lecture de Mallarmé que lui a fait découvrir Stefan George, l’intuition de ce « lien d’ombre » tissé dans le langage avec les œuvres des générations précédentes, vient à menacer les prétentions du Moi « royal » à détenir les secrets de l’univers – « Le monde n’appartient qu’à lui-même, voilà ce que j’apprends » entrevoit déjà en 1896 le poète dans « Le jeune homme et l’araignée ». Mais, s’interroge à juste titre Masson, de cette « crise » du Moi exprimée et mise en scène avec une radicalité sublime à travers la figure d’un jeune aristocrate élisabéthain dans la Lettre de Lord Chandos (1901-1902), pourquoi en a-t-on occulté la part essentielle de fiction qu’elle comporte, et retenu la seule aporie – le renoncement du héros au langage ?
   Dans son souci de rendre justice à l’œuvre poétique que la postérité de la Lettre a, notamment en France, contribué à négliger, le traducteur fait alors preuve d’une attention de philologue remarquable. Ainsi réussit-il à démontrer (et c’est tout le bonheur qu’autorise la version bilingue) comment les tout premiers poèmes du poète, dès 1895-1896 et donc bien avant 1902, portent en creux la genèse de cette crise, celle du Moi individuel comme du Moi collectif européen, – autant que les éléments de sa relative « résolution ». Car souligne l’essayiste, la révolte entrevue comme une possibilité, n’y accède jamais au rang de « solution satisfaisante ». En se livrant bien plutôt à une « relecture » au sens fort des grands mythes de la culture autrichienne et européenne (de Goethe, Molière, Shakespeare à Calderón), c’est proprement le geste de l’héritier que Hofmannsthal réinvente, privilégiant le mode de la métamorphose, de « la fermentation » et de l’ouvert au cœur de son écriture, contre toute illusion d’une possession figée et inaltérable de la tradition littéraire. Sans doute le chemin est-il long pour cet homme tourmenté par ses origines juives et son penchant refoulé à l’homosexualité, et que seul l’impératif moral du lien, de la responsabilité envers l’Autre, convaincra peu à peu d’abandonner le monde narcissique, grisant et insoucieux des poèmes. Dans ce primat accordé au catholicisme, anticipé de peu par sa conversion à la prose (La Femme sans ombre, 1919) et surtout au théâtre (Grand théâtre du monde de Salzbourg, 1922), se joue précisément toute la « grandeur » d’une décision dont Masson nous enjoint à prendre la pleine mesure. Car se délivrer du miroir, pour Hofmannsthal, ce n’est pas tant subir une impuissance créatrice jusque dans un silence définitif (ce qui fut le cas pour Rimbaud et Lord Chandos) qu’adopter une position franche qui témoigne, notamment après l’éclatement de l’Empire d’Autriche, de la nécessité « de se heurter au réel », en même temps qu’elle mise sur la possibilité, « le temps d’une représentation », de « restaurer la communauté humaine ». Dans ce mouvement de déprise de soi interne à son œuvre même, Hofmannsthal ne pouvait mieux signifier comment, selon la formule goethéenne qu’il affectionnait tant, il est « devenu » lui-même.



   Le Magazine littéraire, n° 460, janvier 2007
   par Gérard-Georges Lemaire

  Quand il a composé son bel essai sur Hugo von Hofmannsthal, Hofmannsthal, renoncement et métamorphose, Jean-Yves Masson a certainement éprouvé le désir de réhabiliter dans nos cœurs et nos esprits ce grand écrivain autrichien qu’on ne perçoit plus guère que comme le librettiste de Richard Strauss. Il nous le fait comprendre et nous incite à l’admirer en nous rapprochant de ses œuvres. Le Lien d’ombre rassemble la quasi-totalité des poèmes écrits par l’auteur de La Femme sans ombre, et met en lumière les lignes-force de sa personnalité. Et cela Hofmannsthal l’accomplit en nous faisant toucher du doigt le sens profond de sa démarche poétique.
   Hofmannsthal a été copieusement raillé par Karl Kraus dans La Littérature démolie, se moquant allégrement de son petit groupe (la Jeune Vienne) avec lequel il a espéré entreprendre la Renaissance de la littérature autrichienne. Et pourtant, il a alors imaginé de nouveaux fondements à la poésie en instaurant le moi au centre théorique de la création. L’écriture est devenue un moyen de relater les mésaventures de ce moi divisé et blessé. L’échec du poète, la volonté de son double lord Chandos de renoncer à toute littérature sont liés à l’effondrement de l’Empire habsbourgeois et à l’effondrement simultané de la conscience d’une Europe fédératrice et rédemptrice. Et s’impose ensuite la conscience d’un effondrement de l’idéalisme, auquel il ne renonce pas vraiment, mais qui n’est plus viable à ses yeux.
   Il suffit pour en prendre conscience de lire les premiers vers de « Ces spectres, nos pensées » : « Avide de tout anéantir,/Brûlant d’une lueur mortelle/Consumant la vie,/Un génie flamboyant/Rougeoie au fond de nous./Mais une épaisse couche de mauvaises herbes glacées/Qui enveloppe notre cœur/De son humidité luxuriante/Nous empêche de nous consumer… » De cet empêchement-là naît la poésie moderne.



   La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 2006
   Hofmannsthal au complet et commenté
   par Jacques Le Rider

   Magnifique coup double de l’un des meilleurs connaisseurs de Hugo von Hofmannsthal : Jean-Yves Masson met au service du génie viennois son savoir-faire de traducteur et son talent de poète. Toute traduction est une interprétation, mais Jean-Yves Masson ajoute à son travail de traducteur un essai d’une finesse et d’une justesse remarquables.

   Loué soit l’éditeur qui a consenti à une édition bilingue ! Les vers de Hofmannsthal, qui comptent parmi les plus parfaits, les plus fluides et les plus musicaux d’une langue allemande chargée d’histoire, chambre d’échos de Goethe et de Novalis, classique et romantique à la fois. Jean-Yves Masson a commencé à les traduire il y a vingt ans et ce volume a été précédé d’un choix publié dans la collection « Orphée » dirigée par Claude-Michel Cluny. Fidèle à lui-même autant qu’à Hofmannsthal, le traducteur n’a presque rien changé, à part quelques retouches. « Nous qui ne cherchons plus un but à nos errances », à la fin de l’avant-dernier tercet de la « Ballade de la vie extérieure », publiée en janvier 1896 dans les Blätter für die Kunst de Stefan George, est devenu « Nous qui ne cherchons pas de but à nos errances » :

   Was frommt das alles uns und diese Spiele
   Que nous importe tout cela, et tous ces jeux,
   À nous, pourtant adultes, éternellement solitaires,
   Nous qui ne cherchons pas de but à nos errances ?

   D’autres traductions n’ont pas été modifiées, mais pourquoi aurait-il fallu changer quoi que ce soit à la déconcertante simplicité de cette première strophe du Troisième tercet « Sur la fugacité des choses » publié en mars 1896 dans la même revue :

   Wir sind aus solchem Zeug wie das zu Träumen
   Nous sommes de la même étoffe que les songes,
   Et les songes ouvrent leurs yeux, pareils
   À de petits enfants sous des cerisiers

   Se conformant au principe de l’exhaustivité et de l’ordre chronologique, ce volume des Poèmes complets, heureusement, ne s’achève pas sur la très décevante « Réponse de l’Autriche », poème patriotique publié dans le journal viennois Neue Freie Presse le 24 septembre 1914. Jean-Yves Masson ajoute un ensemble de textes posthumes, beaucoup moins bien connus, et cette dernière partie du livre, si elle ne révèle aucun chef-d’œuvre négligé, attire l’attention sur des poèmes où le meilleur Hofmannsthal se livre sans apprêt et sans masque. Ainsi dans le sonnet intitulé « Épigones » qui date de 1891 (l’auteur avait dix-sept ans) et qui révèle que Hofmannsthal éprouvait déjà le déchirement entre tradition et modernité qui n’allait pas cesser de s’approfondir en lui.

   Vous avez écouté sans entendre, regardé sans voir :
   Or commencement et fin sont une seule et même chose,
   Et si l’époque prend un tournant, c’est en ce point où tu te trouves !

  Ici, le ton de l’épigramme, le style des Xénies de Goethe et de Schiller a pris le pas sur le lyrisme. Dans ce dernier vers, la traduction de Jean-Yves Masson n’a pas la concision lapidaire, ni la trompeuse limpidité de Hofmannsthal : Und wo du stehst, dort ist die Zeitenwende !
   « Un héritier inquiet », c’est le titre du premier chapitre de l’essai de Jean-Yves Masson sur Hofmannsthal. Relisant la Lettre de Lord Chandos, texte trop fameux peut-être, puisque tout le monde s’y réfère, mais que bien peu lisent, Masson parvient à cette formule convaincante : « Les livres renvoient Lord Chandos lecteur à sa solitude irrémédiable : la culture qu’il espérait exploiter pour son œuvre future se dérobe à lui comme le sol sous ses pieds. C’est la même expérience, celle de l’inutilité de la culture héritée, que fera Hofmannsthal en Grèce face aux ruines de l’Acropole. » Sa perspicace analyse de la Lettre du dernier des Contarin permet à Masson de montrer que « crise du langage, crise de l’identité, crise de la tradition sont profondément liées ».
   Il est bien vrai que la plupart des interprétations récentes de Hofmannsthal prennent appui sur les essais et les correspondances pour situer l’auteur dans le contexte de la modernité viennoise. Jadis, on étudiait d’abord le poète, considéré à juste titre comme l’un des trois grands classiques de la poésie de langue allemande du début de siècle, avec Rainer Maria Rilke et Stefan George. Parler des poèmes de Hofmannsthal est difficile, surtout lorsqu’on a lu les pages ravageuses que l’auteur, qui sous ses dehors affables était aussi un « homme difficile » (c’est le titre de la merveilleuse comédie de caractère où Hofmannsthal a dessiné un de ses autoportraits les plus sincères), consacre à ces philologues qui s’emploient non sans succès à extirper l’amour de la littérature et du langage. Ils sont comme les mauvais acteurs contre lesquels fulmine Hofmannsthal dans son texte sur le tragédien Mitterwurzer, auquel il vouait une admiration sans bornes : au lieu de laisser parler les textes, ces mauvais acteurs et ces doctes philologues se posent « en interprètes de l’auteur » et ils ne sont que « des diseurs, des contemporains cultivés et Dieu sait quel fatras répugnant et sans substance ».
   Hofmannsthal, un des auteurs les plus commentés qui soient (les études hofmannsthaliennes remplissent une bibliothèque à elle seule), un des mieux initiés aussi aux discours universitaires sur la poésie (il avait écrit une thèse de doctorat sur les poètes de la Pléiade et une thèse d’habilitation sur Victor Hugo), était allergique aux commentaires et aux « interprétations », ce qui ne l’empêchait pas de guetter anxieusement les marques d’intérêt des germanistes pour son œuvre.
   Jean-Yves Masson a donc bien raison d’insister sur « la haine du concept » qui est « la caractéristique la plus profonde de l’œuvre de Hofmannsthal », en tout cas de son œuvre poétique et de ses pièces de théâtre. Le rêve « d’un retour aux pouvoirs adamiques du langage (…), à une fonction magique du poète » hante ses textes, mais cette fascination du primordial va de pair avec le rejet du primitif. Jamais il ne cessera de s’accrocher aux vieux parapets de la tradition culturelle et morale. Comment être un Adam de haute civilisation ? On retrouve la contradiction entre le culte de la tradition et le besoin de « déconstruction » généralisée des discours conventionnels qui, chez le jeune Hofmannsthal prend à certains moments l’allure d’une crise psychologique aiguë, d’une angoisse de dédoublement et de dissociation de la personnalité.
   Les remèdes du temps, que Jean-Yves Masson, plein d’une affectueuse sympathie pour l’auteur qu’il pratique depuis si longtemps et qu’il connaît si intimement, appelle « une métamorphose des facultés créatrices », donneront à Hofmannsthal l’allure de poeta doctus écrivant comme il respire, qui ne sera jamais qu’un rôle de composition destiné à masquer l’angoisse jamais surmontée de l’épigone, de l’héritier encombré d’une tradition dont il n’arrivera jamais à se libérer. Cependant que de chefs-d’œuvre ont succédé, dans l’œuvre de Hofmannsthal, à son douloureux renoncement à la poésie ! Les livrets d’opéra, L’Homme difficile, la version sombre de La Tour, le roman fragmentaire Andréas et ses prolongements, et il faudrait mentionner bien d’autres titres encore, sont des sommets qui dominent la littérature contemporaine.
   Un des apports les plus stimulants du bel essai de Jean-Yves Masson qui, entre autres talents, est aussi un brillant comparatiste, consiste à renouveler le parallèle entre Monsieur Teste et Lord Chandos. Ce rapprochement souvent établi débouche, chez Masson, sur une opposition : Valéry est un Narcisse qui parle et qui ne cessera de parler, Hofmannsthal un Narcisse qui se sait incapable de continuer à écrire des poèmes. Il semble bien que Masson préfère Hofmannsthal à Valéry, le manque d’assurance et l’anxiété de Lord Chandos au « Léonard, pure puissance de l’esprit ».
   Le dernier chapitre, consacré aux Instants de Grèce, l’admirable essai inspiré par l’expérience grecque de Hofmannsthal en 1908, est un brillant finale qui rassemble tous les leitmotive du livre. « La Grèce olympienne de Goethe, mais aussi la Grèce sauvage de Rhode, la Grèce politique de (...) Fustel de Coulanges, la Grèce slavisée de Fallmerayer, (...) la Grèce du paysage de Sparte héroïsé par Barrès : rien de tout cela ne peut décrire ce qu’est vraiment la Grèce. » Seul le retour du voyageur à un âge d’innocence, seule la saisie du nouveau et de l’inconnu hors de tout concept permettent de transformer un parcours de « tourisme culturel » en véritable initiation.
   En publiant conjointement cette excellente traduction des poèmes de Hofmannsthal et cet essai qui donne envie de les relire d’un œil neuf, Jean-Yves Masson ajoute deux pièces maîtresses à l’édifice déjà imposant de ses travaux hofmannsthaliens. Il nous en annonce plusieurs autres dans son avant-propos et dans sa bibliographie, et l’on ne peut que les attendre avec impatience.



   Les Lettres françaises, décembre 2006
   Hofmannsthal ou la poésie du moi divisé
   par Gérard-Georges Lemaire

   En publiant son bel essai sur Hugo von Hofmannsthal, Jean-Yves Masson sera-t-il parvenu à réhabiliter dans nos cœurs et nos esprits ce grand écrivain autrichien qu’on ne perçoit plus guère que comme le librettiste de Richard Strauss ? Il faut le croire. Il faut l’espérer. Il nous fait comprendre et admirer dans les textes, bien sûr, en publiant Le Lien d’ombre (la quasi-totalité des poèmes de l’auteur de La Femme sans ombre), mais aussi en tentant de dégager les lignes forces de sa personnalité tout en faisant toucher du doigt le sens de sa démarche poétique. Hofmannsthal a été copieusement raillé par Karl Kraus se moquant dans La Littérature démolie, allégrement de son petit groupe (la « Jeune Vienne ») avec lequel il a espéré entreprendre la Renaissance de la littérature autrichienne.
   Et pourtant, il a alors imaginé de nouveaux fondements à la poésie en instaurant le moi au centre théorique de la création, en en faisant son sujet et aussi en faisant de l’écriture un moyen pour relater les mésaventures de ce moi divisé et blessé. L’échec du poète, la volonté de son double Lord Chandos de renoncer à toute littérature est liée en partie à l’effondrement de l’empire habsbourgeois et à l’effondrement simultané de la conscience d’une Europe fédératrice. Et s’impose ensuite la conscience d’un effondrement de l’idéalisme, auquel il ne renonce pas mais qui n’est plus viable. Il suffit de lire les premiers vers de Ces spectres, nos pensées : « Avide de tout anéantir, / Brûlant d’une lueur mortelle, / Consumant la vie, / Un génie flamboyant / Rougeoie au fond de nous. / Mais une épaisse couche de mauvaises herbes glacées / Qui enveloppe notre cœur / De son humidité luxuriante / Nous empêche de nous consumer… De cet empêchement-là naît la poésie moderne.

Presse écrite (suite)

   Aujourd’hui poème, novembre 2006
   Hofmannsthal : la poésie par tous les moyens
   par Jean-Luc Despax

   Un écrivain prometteur, Lord Chandos, jeune aristocrate anglais de la société élisabéthaine, renonce à la poésie ! Il s’en ouvre dans une lettre à Francis Bacon de Verulam. Il renie ses livres passés, parce qu’il ne comprend plus la langue qu’il y avait empruntée. Ses projets lui tombent des mains, notamment un, philosophique, qui visait à mieux se connaître soi-même. La tradition lui semble une farce. Les maximes et la rhétorique de jolis tours qui ne sauraient concerner sa vie personnelle. Tout l’intéressait, il n’y avait pas de sujet mineur en un monde où tout est lié, et sans doute tout l’intéresse encore, mais il s’avère que le langage est incapable de traduire quoi que ce soit. Les mots lui font défaut, notamment abstraits, ils lui laissent un goût de champignons pourris dans la bouche. Il ne peut plus punir sa fille, puisqu’il faudrait user d’un vocabulaire moral. Les choses et les situations sont prégnantes, mais ne sauraient être rendues par des concepts. Ni par le bavardage. Elles restent muettes. Délivrant l’extase dans la force de leur évidence, elles condamnent le futur ex-écrivain à l’ineffable. Il se sent ridicule d’avoir à envisager de l’expliquer. Dans l’acuité de sa perception du monde, il est capable de vivre simultanément une promenade à cheval et l’atroce agonie de rats empoisonnés qu’il a laissés expirant dans une cave. Capable de communier avec la souffrance d’autrui, il ne veut plus se souvenir comment l’on communique.
   La Lettre de Lord Chandos, écrite par Hugo von Hofmannsthal en 1902, fonde, au tournant d’un siècle, la modernité poétique. Si la poésie ne peut rendre le monde, changer le monde, s’insérer dans le monde sans être autre chose qu’un appareillage rythmique, ne vaut-il pas mieux cesser d’en écrire ? Certes du texte est ici produit pour expliquer l’impossibilité du texte et il serait par ailleurs naïf de confondre l’écrivain autrichien avec son double de papier. Pourtant, la Lettre traduit une crise personnelle qui n’est pas simulée. Le génie, précoce et fulgurant, a produit un corpus poétique sur une période courte : 150 poèmes entre seize et vingt-cinq ans. Hofmannsthal choisit en effet, au tournant des années 1900-1901, de ne plus écrire de poésie. Mais ce Rimbaud continue d’écrire, selon des modalités contournant les écueils du mutisme et de la folie. L’amour absolu de la poésie impliquait qu’il recherchât l’absolu ailleurs que dans la poésie. Ce parcours passionnant, Jean-Yves Masson le donne à lire : Hofmannsthal, renoncement et métamorphose, livre qui accompagne, dans la nouvelle collection de poche des éditions Verdier, l’édition complète des poèmes. Voici traduits, sous le beau titre Le Lien d’ombre, les poèmes sélectionnés et sévèrement agencés par Hofmannsthal lui-même, ceux publiés seulement en revue et enfin les poèmes posthumes. La thèse principale de Jean-Yves Masson est que les enjeux théoriques et existentiels de ce renoncement à la poésie sont déjà en creux, en germe dans les poèmes. L’extrême érudition de l’essai, dans une langue toujours accessible, rapproche le lecteur de la blessure béante, des doutes et des souffrances d’un créateur hypersensible qui, à se battre contre les problèmes, à refonder sa vie au moment de donner de nouvelles directions à son œuvre, prouve que la poésie, qui a tout à voir avec l’éthique, peut envisager sa propre disparition si le sujet de son énonciation meurt d’un profond désarroi, si elle ne parvient plus à participer à un monde qui ne la mérite pas. À moins que ce ne soit l’inverse, que les automatismes de la métrique n’aient plus aucune prise sur la vie, sur les gens, sur la société, sur l’œuvre commune. Ces deux livres permettront au lecteur français de découvrir un homme pudique, de mieux comprendre un poète, d’admettre que la poésie ne relève d’aucune recette. « Il fallait qu’un poète, au début du XXe siècle, courût le risque de renoncer volontairement à la poésie pour qu’apparussent pleinement les enjeux de cet acte de langage et de conscience que l’on nomme un poème. »
   Le jeune Viennois (il a vingt-six ans en 1890) s’est ouvert, avec ses pairs, au symbolisme, à l’art pour l’art, aux parfums entêtants du décadentisme fin de siècle. Une certaine morbidité s’exhale par exemple de ces quelques « Instants vécus » : « (...) Et je savais, / Bien que ne pouvant le comprendre, je le savais cependant / Cela, c’était la mort. La mort devenue musique, /Animée d’une nostalgie puissante, suave, sombre et brillante, / Parente de la mélancolie la plus profonde. » Coller à l’avant-garde ne conduit pas à renier le passé. C’est l’héritier des auteurs antiques. Platonisme et néo-platonisme l’ont conduit très jeune à revendiquer la notion de préexistence. L’âme préexiste au corps, la réminiscence l’emporte sur l’expérience dans la compréhension des faits. Pour qui s’essaye à l’intelligence de l’univers, le chaos éventuel ne saurait cacher que tout est lié dans le Grand Tout, que tout fait signe vers tout. « Des oiseaux silencieux passent dans un bruit d’ailes… / Et nous tremblons d’effroi à sentir notre parenté / Avec des forces inconnues de l’univers » est-il écrit dans le « Sonnet de l’âme ». Hofmannsthal est aussi l’héritier du romantisme, aux conditions esthétiques de l’Autriche catholique. Célébrer la nature dans les poèmes revient à célébrer le poème de Dieu, sans s’embarrasser de l’approche philosophique et scientifique allemande, qui vise à déterminer les marges d’action de l’homme. « Qu’est-ce que le monde ? Un poème éternel, / D’où l’Esprit de la Divinité rayonne et brille ; / (...) Et dusses-tu passer tout ton temps à le lire, / Un livre dont tu ne mesureras, de toute ta vie, la profondeur. » Dans « Un rêve de haute magie », les pouvoirs du poète semblent infinis : « Comme en rêve, il sentait la destinée de tous les hommes / Exactement comme les membres de son corps./Rien ne lui était proche ni lointain, rien ni petit ni grand. » Gare à la démesure, cependant. Célébrant la perfection du monde créée par un Dieu d’amour, le poème pourrait n’être qu’un objet de langage, ne pas s’intégrer de ce fait à l’ordre du cosmos. Il pourrait être vain dans sa perfection formelle même. N’exister que pour lui seul. Pour objet sonore, n’être l’écho de nul autre objet. Le romantisme fait de la musique avec tout, mais à qui s’adresse in fine cette musique ? Dire s’accompagne d’une forte angoisse qui plus est. Il faut conquérir chaque mot sur les milliers de morts qui les ont déjà prononcés. Le rythme, le corps, le souffle de la diction ne suffiront pas à les tenir en retrait, ces morts. Les ancêtres qui vivent encore en nous, sont autant liés que nos propres cheveux. Resterait l’usure que les contemporains font subir au lexique. L’équation serait trop simple si elle n’avait pour inconnue que le rapport de l’homme au langage. Il y a une crise du sujet Hofmannsthal. S’il soutient l’héritage culturel de l’Empire, c’est pour entériner une assimilation, une acculturation. La famille a été anoblie en 1839. Le grand-­père, juif, s’était converti au catholicisme pour épouser une aristocrate milanaise. La mère du poète est dépressive, les signes de santé sont du côté du père. Or, Hofmannsthal trahit la filiation en ne voulant pas interroger plus le destin de son aïeul. Aristocrate il sera grâce à lui, même si la famille est ruinée et que la dépression maternelle en découle. D’autant plus aristocrate qu’il conteste l’argent et ses vulgarités. « À vendre ! tout à vendre ! à vendre ! et jusqu’à l’honneur même, / En échange d’un simulacre, d’une part de droits rêvés », peut-on trouver dans « Vers écrits sur un billet de banque ». À supposer que la hiérarchie sociale soit un reflet de la hiérarchie cosmique, il n’en déduit pas pour autant, loin s’en faut, que le poète occupe la moindre position de surplomb, ni qu’il soit un guide. De quelle époque serait-il le guide ? Il ne tolère pas que l’Empire ait réprimé l’élan libéral de 1848. Les temps sont bien mornes. À quoi bon fréquenter le style dans une époque qui en est désespérément dépourvue ?
   La dépression qui guette le sujet au risque de le faire voler en éclats ne saurait relever d’un complexe social. C’est le malaise d’une homosexualité qui, à l’inverse d’un Stefan George, ne s’assume pas. La féminité est étouffante, castratrice. Dans « Le jeune homme et l’araignée », celle-ci étreint le corps d’un petit animal : « (...) Endurer des douleurs, infliger des douleurs. / Maintenant je sens dans un frisson quelque chose m’entourer, / Cela s’élève et se dresse jusqu’aux étoiles là-haut, / Et maintenant je sais son nom : la vie. » Celles qui portent et donnent la vie vous étouffent, vous condamnent, comme dans « L’un et l’autre », à prétendre à la fusion, à coexister en fait, alors que l’impossibilité de la communication en amour est avérée. Les poèmes appelant à une présence érotique restent volontairement dans l’indécision de la description et laissent plus qu’une possibilité de fantasme homoérotique. Le poème « Un jeune garçon » tait le nom de Narcisse, même si la métamorphose de celui-ci a lieu parce qu’il a reconnu sa propre beauté. Les poèmes du désir s’accompagnent d’une terrible culpabilité. Dans un texte posthume, « Ballade de l’enfant malade », recopié dans une lettre à Richard Beer-Hofmann, l’enfant s’exprime ainsi « Mère, mère, chasse ce garçon étranger, / Cette braise me consume et mon corps se dessèche. / Son sourire me serre le cœur, il me tend / La coupe de vin, et ce vin est lourd et brûlant ! » Le poète, lui, ne passe pas aux aveux. En fait il abandonne la poésie au moment précis où elle pourrait accumuler trop d’indices. « Ton visage » manifeste l’égarement dans le monde du reflet. Le visage évoque des souvenirs de paysages, surtout suscite le trouble : « Comme tout revenait ! Car à toutes ces choses / Et à leur beauté – qui était infertile / Je me livrais entièrement dans une ardente nostalgie, / Comme à présent pour contempler ta chevelure / Et cet éclat qui brille entre tes paupières. » Le dernier poème d’un point de vue chronologique, « Avant le jour », décrit un adolescent qui a perdu sa virginité et rentre chez lui comme un voleur. Ce n’est pas l’ordre chronologique qu’a choisi Hofmannsthal lors de l’élaboration de son recueil. En soi c’est un symptôme. Le jeune homme avait beau avoir quitté le lit d’une femme, son reflet dans la glace lui a dit qu’il est comme « Devant cet étranger blême au visage défait, / Comme si celui-là même cette nuit avait / Assassiné le bon garçon qu’il était / Et venait à présent se laver les mains/ Dans la cuvette de sa victime, comme par provocation… » Hofmannsthal s’y connaît en miroirs insoutenables. Il se trouve que sa poésie en est un redoutable. Au moment où, malgré sa maîtrise de professionnel, elle conduirait au bord des aveux, il faut l’abandonner, décider de se marier et d’avoir des enfants. Il s’éloigne des rives dangereuses de l’esthétique pour franchir un cap éthique.
   Non qu’il se réinvente radicalement en tant qu’écrivain, le poète pratiquait dès le début d’autres genres. L’homme de théâtre (Électre, l’incorruptible), le conteur (La Femme sans ombre, le Conte de la 672e nuit), le romancier d’Andreas, le librettiste attitré de Richard Strauss (Le Chevalier à la rose, Ariane à Naxos) toutes les facettes d’un écrivain complet somment son écriture d’aller à la rencontre du public. Les notions de bien et de mal sont méthodiquement explorées, loin des jeux dangereux du lien d’ombre poétique. L’impératrice de La femme sans ombre n’en reçoit une que lorsqu’elle est capable de faire la preuve de sa générosité. Les personnages des poèmes se perdaient dans les reflets stériles de la beauté. Il s’agit d’envisager autrui cette fois, loin des impasses du Moi. La Première guerre mondiale le marque profondément. Lorsque l’Empire s’écroule, il se convainc qu’il faut réaliser l’unité supranationale sur un plan politique. Relancer l’Europe en commençant par la culture. Le théâtre baroque de Calderon, par exemple, interroge sur les planches, et non sur un théâtre mental et énervé, la place de l’homme dans le monde. Quand bien même serait-ce pour fuir une vérité intime, Hofmannsthal retrouve, dans ses projets de « révolution conservatrice », le goût de communiquer. De diffuser toutes les formes de paroles, dans un souci de véridicité qu’on dirait aujourd’hui linguistique et sociologique. Il fait, dans la Bibliothèque autrichienne qu’il a lancée, une place aux textes non littéraires : des recueils de dictons, des codes de corporations artisanales, des lettres privées, refusant de sacraliser la littérature en donnant un espace nouveau au poème. Poème au sens large. La poésie aurait divorcé de la littérature. Voilà qui était très en avance sur son temps, quand bien même une mort précoce frappe l’auteur dramatique en 1929. Comme l’écrit Jean-Yves Masson, Hofmannsthal a « contribué à poser décisivement, au tournant du XXe siècle, les grandes questions qui sont encore celles de la poésie cent ans après lui : comment, avec des mots anciens, dire l’inouï, le jamais vu ? et comment rendre accessible l’expérience la plus intime dans un langage partagé avec autrui ? Jusque dans son renoncement à la poésie, sa grandeur est de n’a voir jamais trahi ces questions qui fondent (et l’expression n’est paradoxale qu’en apparence) sa durable modernité. »



   Transfuge, septembre-octobre 2006
   Hugo von Hofmannsthal, conservateur révolutionnaire
   Entretien avec Jean-Yves Masson, propos recueillis par Clémence Boulouque

   Il y a eu beaucoup de malentendus autour d’Hofmannsthal, un des grands auteurs viennois du début du XXe siècle. Jean-Yves Masson donne un nouvel éclairage sur le parcours de l’écrivain, entre éthique et esthétique.

  À dix-sept ans, les vers de celui qui signe « Loris » sont applaudis de tous. À vingt-cinq ans, il livre son dernier poème. Désormais, d’autres écritures seront les siennes. Un inexplicable silence qui serait une sorte de Harar rimbaldien ? Plus exactement, un passage du monde du reflet à celui de l’ombre.
   Plus qu’un défenseur de la révolution conservatrice, selon sa formule malheureusement récupérée par l’extrême droite, plus que le librettiste de Strauss chantre d’une Autriche catholique et conservatrice, Hugo von Hofmannsthal est un homme de renoncements. Se dessine alors une âme déchirée par des compromis impossibles, entre christianisme et néoplatonisme d’un côté, et homosexualité probablement refoulée de l’autre. Son appartenance à l’aristocratie elle-même est tortueuse. Converti et profondément croyant, il n’oublie pas qu’il est petit-fils d’Isaac Löwe, arrivé de Prague à Vienne en 1788. Né dans une famille anoblie et désargentée depuis la crise de 1873, esthète et élégant, il dissimule sous son raffinement une grande précarité matérielle. C’est à une relecture du trajet d’Hofmannsthal que nous convie Jean-Yves Masson, qui voit dans cet itinéraire, ce passage de la poésie à la prose, un chemin de l’esthétique à l’éthique. Hofmannsthal abandonne ainsi sa posture initiale, celle de qui refuse le politique, comme tant d’autres, et notamment l’aristocrate Jaromir fuyant ses responsabilités dans L’Incorruptible. Avec le théâtre, il quitte les univers clos du singulier et choisit la scène du monde. Le poète dramaturge laisse ainsi plus qu’une interrogation sur la nature même des mots, une défiance envers le langage qu’a rendue fameuse La Lettre de Lord Chandos, par ce renoncement du noble élizabéthain à l’univers et à la langue, cette Sprachskeptisis annonciatrice de la modernité. « Le véritable amour du langage n’est pas possible sans désaveu du langage », écrit-il en 1922 dans Le Livre des amis. Mort à 55 ans, en 1929, l’auteur laisse ses destinataires face à une œuvre encore peu étudiée, en suspens, comme un écho à ses croyances en « L’inachevé, ce qui continue à fermenter ».
  
   Dans votre essai, vous vous attachez à rectifier l’image d’Hofmannsthal : ce jeune garçon en proie à l’Altklugheit, une maturité trop précoce ou précocité trop mature, est en effet souvent vu comme un aristocrate méprisant. Il ne serait donc pas cet auteur si conservateur…
   On a cette image d’Hofmannsthal un peu à l’écart et méprisant, à qui on prête, sans doute pour cette raison, des mots de condescendance envers Rilke, par exemple il aurait dit, au sujet des Élégies de Duino, « ce pauvre Rilke, il vise trop haut ». Mais il faut savoir que Rilke exposait tellement sa difficulté d’écrire que ce n’est pas là un affront. À bien des titres, Hofmannsthal agace, car il est lié à la vieille Autriche catholique, celle du Chevalier à la rose.
  
   Mais il voit aussi dans l’Autriche un point de convergence, une porte de l’Orient en Europe. Et il révère les grands orientalistes de cette époque.
   L’Autriche contemporaine a un rapport d’agressivité avec sa tradition catholique, mais le premier d’entre eux, celui qui a créé un modèle pour lequel tout auteur qui n’exécrerait pas l’Autriche ne serait pas digne d’être lu, Thomas Bernhard, admirait Hofmannsthal : il avait perçu sa dimension d’ironie et sa foi sincère. Hofmannsthal est contre les bien-pensants, mais avec élégance : il est tout sauf un pamphlétaire. C’est paradoxal, car l’image qu’on garde de lui est celle d’un poète assez officiel, alors qu’il n’a jamais eu le moindre prix, aucune position officielle et des tirages assez confidentiels. Celle d’un aristocrate, aussi, mais pas une aristocratie que l’on recevait dans les salons ; pour approcher l’empereur, il fallait huit quartiers de noblesse, alors qu’il n’en avait qu’un ou deux.

   Sa précocité frappe – est-ce là que se dessine sa proximité avec Rimbaud ?
  Oui. Mais il y a en Rimbaud quelque chose d’un voyou, qui garantit sa modernité. Quelque chose de plus absolu, qui éructe, qui tempête, et il n’est pas dans la nature d’Hofmannsthal de tempêter. Mais en même temps, dans cette précocité puis cette façon de cesser d’écrire, quelque chose les unit. Le silence est lié à un nœud gordien, qui pourrait bien être cette homosexualité dont le journal de Schnitzler donne un indice avec son « pauvre Hofmannsthal ». En la personne de Stefan George, il rencontre celui qui aurait pu être son Verlaine. Or, il ne franchit pas cette limite, a peur de lui-même, notamment parce qu’il n’a pas rejeté le christianisme. Il ne faut pas oublier que Rimbaud, dont on ferait presque un militant gay aujourd’hui, ne revendique pas non plus ses pulsions, et écrit à sa mère qu’il veut rentrer se marier. Mais c’est encore plus fort chez Hofmannsthal, dont on ne peut faire un militant de rien.

   Pourtant ses termes de « révolution conservatrice » sont récupérés par les nazis.
   Il a inventé la formule, c’est vrai. Mais sa conception de la tradition, pourtant, n’est pas du côté de la force. Son rapport à l’Antiquité n’est pas de l’ordre du conservatisme, mais d’un nouvel humanisme. Et d’ailleurs ce n’est pas le classicisme qui l’intéresse quand il est devant l’Acropole, il ne se sent pas obligé d’admirer. Il n’est pas, comme Brecht, dans l’exaltation du conflit, mais est pour une conception harmonieuse du changement. Il n’est pourtant pas moins moderne que Claudel, Valéry et tous les gens de la NRF qu’il fréquentait dans les années 20. Le regret de sa vie est de n’avoir pas été traduit en français ; il était sur le point de l’être car, peu avant sa mort, Charles Du Bos s’était emparé de son œuvre.

   Sa délicatesse, son rapport à Narcisse sont loin d’être révolutionnaires.
   C’est vrai qu’il a quelque chose de proustien ou de jamesien. Mais Proust n’est pas uniquement un chroniqueur mondain, il est aussi celui qui révolutionne le roman. L’élan est comparable, dans sa double dimension, chez Hofmannsthal. Certes, il y a en lui une hypersensibilité, une fragilité du moi, sauf qu’il n’a pas les défauts de sa génération ; il n’y a pas de mièvrerie, car il a un sens de la forme, c’est un technicien du vers qui pense que les plus grandes œuvres sont filles de la forme. Mais Hofmannsthal renonce à la poésie, car il a le pressentiment qu’elle va le refermer sur lui-même et considère comme un devoir moral d’aller vers l’autre. C’est en cela qu’il est indispensable à notre époque : il a peur de l’inhumanité de la poésie.

   Souvent, les voix d’autrui lui permettent de parler de lui – en témoigne Le Livre des amis…
   Ces confessions par la voix d’autrui naissent d’une grande modestie : quand il considère que quelqu’un a dit quelque chose mieux que lui, il le cite. Il s’efface. Pour lui, un auteur est un ami. Il agit comme Montaigne, qui passe son temps à citer, mais au fond, qu’y a-t-il de plus personnel que Montaigne ? Hofmannsthal est par ailleurs un maître de lecture inouï : il permet de relire toute une culture autrichienne méconnue comme Beer-Hoffman, Andrian, ainsi que les grands comiques de la fin du XVIIIe, comme Nestroy ou Ferdinand Raimund. Et ses lectures sont parfois audacieuses : dans son essai Sur le Caractère dans le roman et le drame, en 1902, il voit dans Balzac un assemblage de contes à la manière des Mille et Une Nuits. Et ses amitiés sont parfois allées au-delà de la littérature ; on le sait peu, mais il a adoré le cirque et le cinéma, et avait écrit le scénario d’un film sur le prince Eugène et une vie romancée de Daniel Defoe.



   Livres Hebdo, vendredi 29 septembre 2006
   Hofmannsthal et son ombre
   par Jean-Maurice de Montremy

   Deux inédits au format de poche. Verdier rend justice, pour un prix imbattable, à l’un des plus grands écrivains du XXe siècle.

   Comme le rappelle Jean-Yves Masson – à qui l’on doit cette belle version bilingue des « poèmes complets » –, l’Autrichien Hugo von Hofmannsthal (1874-1929) fut surtout connu, dès avant la Deuxième Guerre mondiale, comme poète. Depuis, c’est plutôt le génial librettiste de Richard Strauss que l’on célèbre : Le Chevalier à la rose, La Femme sans ombre, Arabella… oubliant ainsi son théâtre et son importante œuvre en prose. Si bien que cette quasi-intégrale de la poésie (quelques œuvres posthumes mineures n’ont pas été retenues) devrait permettre non seulement de retrouver un grand poète mais de prendre la pleine mesure de l’ensemble de son œuvre. Jean-Yves Masson propose d’ailleurs mieux qu’une introduction avec l’essai sur Hofmannsthal qui sort simultanément.
   Entre 1890 et 1907, Hofmannsthal publia toute son œuvre poétique, puis s’interrompit. « Notre jeunesse, écrit-il, n’est pas un temps de préparation, mais au contraire déjà un âge royal, un appel à la sagesse et au bonheur le plus profond. »
   Le parallèle avec Rimbaud a souvent été fait. On songerait plutôt à une période mozartienne d’adolescent-prodige. Hofmannsthal y mit fin pour des raisons personnelles, morales et spirituelles dont Jean-Yves Masson propose une lecture passionnante et nullement réductrice. Quand il publie sa Lettre de Lord Chandos (1902-1903), Hofmannsthal sent approcher le terme de son aventure poétique. Il s’analyse en recourant à une fiction où son autobiographie devient elle-même fictive. Il ne faut donc pas prendre cet écrit à la lettre. Hofmannsthal y réfléchit sur son art, qui est un art de crise « sans révolte apparente », pour reprendre la formule de Jean-Yves Masson. L’écrivain poursuivra sa poésie par d’autres moyens jusqu’à son Grand théâtre du monde (1922), d’après Calderon.
   Patricien d’origine juive, aristocrate revenu au catholicisme, Hofmannsthal est un des écrivains les plus originaux parmi tous ceux qui voulurent assumer et dépasser de manière « ouverte » le XXe siècle – notamment après la catastrophe austro-hongroise de 1916-1918. Il n’y a chez lui ni réaction, ni retour en arrière, ni zèle moderniste. À l’image de l’impératrice dans La Femme sans ombre, Hofmannsthal est tenté par les reflets purs et grisants, mais il brise le miroir et choisit sa part d’ombre : l’épaisseur et le réel. Il ne renonce pas pour autant à sa quête métaphysique. Plongé dans la vie intellectuelle viennoise et européenne, il maintient l’idéal d’une grande construction dans un monde tenté par les destructions et les déconstructions.
   Outre la qualité des textes – qu’il s’agisse du volume de poésie ou de l’essai –, on ne peut qu’apprécier le soin mis à la fabrication de ces deux Verdier poche inédits.

Radio et télévision

« Du jour au lendemain », par Alain Veinstein, France Culture, vendredi 9 février 2007 à 23h30