Revue de littérature comparée, juillet-septembre 2007
par Michèle Finck
Il faut saluer l’ensemble magistral que forment les deux livres publiés
par Jean‑Yves Masson, parus simultanément dans la collection Poche de
Verdier en 2006 :
Le Lien d’ombre (volume de traduction des poèmes de Hofmannsthal) et
Hofmannsthal : Renoncement et métamorphose
(essai d’interprétation). Il s’agit d’un apport décisif pour la
réception de Hofmannsthal en France car pour la première fois est
donnée à lire l’intégralité de l’œuvre poétique en traduction
française. La parution simultanée des deux livres permet de mesurer à
quel point traduction et interprétation échangent une réciprocité de
preuves. Dans
Hofmannsthal : Renoncement et métamorphose, trois
voix sans cesse s’entretissent et se relancent l’une l’autre : les voix
de Jean‑Yves Masson traducteur, essayiste et poète. Grâce à ce jeu de
contrepoint entre ces trois voix, la poésie se trouve ici à la fois
justifiée, défendue et incarnée.
Jean-Yves Masson commence par
prendre acte du « paradoxe » sous le signe duquel se place la réception
de Hofmannsthal en France. Frappant est en effet le contraste singulier
entre la « fascination » des lecteurs français pour la
Lettre de Lord Chandos
(traduction de Jean-Claude Schneider dès les années 1970) et le peu
d’intérêt suscité par le reste de l’œuvre de Hofmannsthal, en
particulier par sa poésie. Ce « paradoxe » a pour lui d’être révélateur
de la préférence souvent accordée en France non pas tant à la poésie
qu’aux textes qui, comme la
Lettre de Lord Chandos, incarnent
exemplairement la mise en crise des possibilités, de la légitimité et
de la fonction de la poésie à laquelle Lord Chandos finit par
« renoncer ». C’est à l’éclipse de la poésie de Hofmannsthal (composée
presque entièrement entre 17 et 25 ans), trop souvent évincée au profit
de la
Lettre de Lord Chandos, que le travail de Jean-Yves Masson remédie de façon radicale.
Certes le renoncement au lyrisme demeure, dans l’interprétation risquée
ici, « l’énigme centrale » de l’œuvre et du destin de Hofmannsthal
comme suffit à le prouver le titre de l’essai
Renoncement et métamorphose.
Mais Jean-Yves Masson éclaire autrement ce « renoncement » dont la
compréhension en profondeur ne doit pas se faire au détriment de
l’œuvre poétique précoce de Hofmannsthal. Si l’essayiste étudie très
bien comment la
Lettre de Lord Chandos est le réceptacle d’une
triple crise (« crise du langage, crise de l’identité, crise de la
tradition »), il met l’accent de façon neuve sur la « crise de la
tradition » : il montre en Chandos un « héritier inquiet » (titre du
chapitre initial) qui ne « renonce » pas seulement à la poésie mais
aussi à la « lecture des auteurs classiques ». Fait majeur et rarement
mis en relief avec une telle acuité, Jean‑Yves Masson dévoile le
versant positif de la
Lettre de Lord Chandos, c’est‑à‑dire
l’aptitude de ce grand texte à excéder la négativité de la crise et à
être aussi « un texte sur l’extase », voire « un manifeste en faveur
d’une langue qui reste à inventer ». Enfin et surtout l’auteur montre
que la
Lettre de Lord Chandos n’est pas le « brusque coup de
théâtre » que la critique en fait trop volontiers et que la « crise »
est « consubstantielle à la poésie ». Il y va d’une interprétation de
la
Lettre de Lord Chandos non plus isolée des poèmes mais
comprise en profondeur dans la totalité du parcours spirituel et de la
genèse de l’œuvre de Hofmannsthal.
Selon Jean-Yves Masson, le
« renoncement » ne peut être séparé d’une « métamorphose » et c’est le
lien insécable entre ces deux vocables que le titre du livre (qui est
aussi le titre du chapitre majeur de l’ouvrage) donne à comprendre.
Trois types de « métamorphoses » sont distingués ici : la
« métamorphose mythologique » (dite aussi « métamorphose esthétique »),
la « métamorphose biologique » et la « métamorphose éthique ». L’auteur
met en relief les tensions et les contradictions de Hofmannsthal, les
tentations qu’exercent sur lui les deux premiers types de
« métamorphoses » avant qu’il n’accède à la « métamorphose éthique »
qui est à comprendre à partir de la formule goethéenne « Werde was du
bist » (« deviens ce que tu es »). Jean‑Yves Masson montre que, dans
La Femme sans ombre,
la « métamorphose éthique » n’est atteinte qu’au terme d’un difficile
dépassement du narcissisme indissociable du stade « esthétique »,
dépassement qui coïncide avec la nécessité pour l’impératrice de
« trouver une ombre », c’est‑à‑dire de devenir « humaine ». Il y va
d’une « métamorphose » réciproque des quatre personnages les uns par
les autres, selon un processus que Hofmannsthal nomme « l’allomatique »
(vocable emprunté à la chimie). L’étude de la « métamorphose » à
l’œuvre dans les poèmes donne lieu à de très belles explications de
texte en particulier des poèmes « Un jeune garçon », « Nox portentis
gravida » et « À une femme » qui, composés en février 1896, préfigurent
déjà l’évolution spirituelle condensée dans
La Femme sans ombre. À lui seul le poème capital « Nox portentis gravida » annonce, selon Jean‑Yves Masson, la structure narrative de
La Femme sans ombre :
alors que la première strophe est placée sous le signe du narcissisme
et de la « métamorphose mythologique », la seconde strophe concentre le
« stade intermédiaire » qu’est le « stade poétique », avant que la
troisième strophe ne désigne la nécessité de s’ouvrir à la fécondité de
la « métamorphose éthique ».
Ce qu’éclaire remarquablement ce
livre, c’est le trajet spirituel de Hofmannsthal qui est de se dégager
de « l’esthétisme narcissique » de sa jeunesse pour affirmer
l’ascendant de « l’éthique » sur « l’esthétique » et le primat du
dialogue avec autrui sur la solitude radicale consubstantielle aux
premiers poèmes. Ce trajet spirituel est indissociable d’une
dialectique de « l’ombre » et du « reflet » : d’une substitution de
« l’ombre » (double bénéfique) au « reflet » (double narcissique et
mortifère). L’exigence de « métamorphose éthique », tournée vers
l’altérité, ne peut être séparée (c’est là le noyau de l’interprétation
de Jean-Yves Masson) d’un recours à d’autres genres littéraires d’un
« renoncement » au pur lyrisme solitaire au profit du choix du théâtre
et des livrets d’opéra qui coïncide avec un choix de l’altérité. Mais
le propre de la lecture de Jean‑Yves Masson est de situer tant la
conversion au théâtre que l’action publique et l’engagement en faveur
de l’Europe dans le prolongement et la continuité de l’œuvre poétique :
fait majeur, c’est « toujours en tant que poète » que Hofmannsthal
écrit, jusque dans ses conférences pour les 150 ans de la naissance de
Beethoven indissociables de sa prise de position en faveur de la notion
d’Europe.
Il faut encore dire à quel point l’essai de Jean‑Yves
Masson est sans cesse enrichi par des perspectives comparatistes. La
comparaison de Hofmannsthal avec Montaigne rapproche les deux écrivains
à la fois par leur éducation liée à une « dévotion au père » et par
leur identification de l’écriture à un art de « s’essayer ». La
comparaison (plus attendue) avec Rimbaud donne à comprendre
Hofmannsthal comme « une sorte de Rimbaud autrichien » dont le
« renoncement » à la poésie a pris la forme non pas d’un exil mais d’un
engagement dans d’autres genres littéraires. Féconde est aussi l’étude
des affinités et des contrastes entre Lord Chandos et Monsieur Teste de
Valéry. La comparaison avec Yeats met l’accent sur une commune
fascination inquiète pour « l’héritage » du passé et de la tradition.
La comparaison avec Bonnefoy, qui met en relief une inscription commune
des deux auteurs sous le signe du « baroque » inséparable d’une pensée
de la finitude et de l’éphémère, contribue à faire de Hofmannsthal
notre contemporain.
Reste à conclure que Jean‑Yves Masson
approche Hofmannsthal de l’intérieur et que cette identification à
Hofmannsthal, très discrètement perceptible en filigrane, permet à
l’ouvrage
Renoncement et métamorphose d’aller et en profondeur
et au plus difficile, jusqu’à la compréhension du « prix » que la
poésie exige de celui qui s’y consacre totalement.
Poezibao, vendredi 19 janvier 2007
par Tristan Hordé
Le Nouveau Recueil, décembre 2007-janvier 2008
par Corinne Godmer
Où que j’approche, où que j’aborde, Ici dans l’ombre, là sur le sable, Ils viendront près de moi s’asseoir, Et moi, je les divertirai, Je les lierai de mon lien d’ombre.
Poème central qui donne titre au recueil et lien d’ombre qui s’annonce
en chiasme intentionnel. Lien des morts dont l’ombre guide les vivants,
leur prêtant un langage et des intentions de sens. Ces morts qui nous
gouvernent, donnent la vie d’héritage, l’inquiétude du présent,
remettent en cause la possibilité de dire ce qui s’énonce déjà.
Ombre et lien du langage lorsque la tradition se noue dans sa
complexité. Figures tutélaires magnifiées, repoussées, tentacules de
sens en figure de Gorgone qui étrangle le Moi et pousse à la
métamorphose. Ombre et lien de l’enfance également, univers de
tendresse, où l’être en devenir s’abandonne à l’innocence d’être,
simplement petit d’homme qui reprend le lien d’ombre et ne présage pas
le malheur à venir.
Ombre et lien de la sensualité, trouble, aux
envols de circonstances, guidés par le déni, la culpabilité. Ce qu’il
est socialement convenu d’éprouver est soigneusement rapporté, ce qui
est réellement ressenti éclate sur la page. Lien en ombre du non‑dit,
femme en sensualité de mort, attirance niée, la confusion des
sentiments cache le désir de l’autre, le perd dans l’écriture, le
retrouve, le transforme.
Monde recréé enfin du théâtre comme
ultime langage, magie de l’expression et de la figuration. La charge du
passé n’étouffe plus les mots, le verbe se déploie, magnifié par le
lieu, le sens reprend son droit, se libère de la faute. Le mouvement
s’amplifie sous le bruit des étoffes et des rires, la parole s’autorise
dans la continuité. La communauté se renoue, envisage un avenir au‑delà
du lien d’ombre, dans l’ivresse, le rêve, l’amour, la mort. La vie,
donc, dans l’ombre de ses liens.
De ce lien se dénouent
Renoncement et métamorphose
formulés par le traducteur. Renoncement poétique et métamorphose du
lien unissant le poète au passé, deux attitudes qui découlent l’une de
l’autre et en un Tout parviennent à transformer le verbe. Dialogue avec
autrui, solitude de l’artiste dont la parole se brise, dont la crise du
langage passe par les mots sans vie, sans authenticité. Vient la prise
de conscience que l’expression du Moi se joue avec autrui, que la
poésie « œuvre autant contre eux qu’à partir » des mots, que la
tradition rejetée s’affirme aussi comme signification. Le langage reste
un lien, le seul semble‑t‑il à même de guérir le désenchantement, de
fonder une communauté des hommes en impliquant ces morts qui parlent
encore en nous.
Mise en valeur de l’homme dans sa complexité,
esquissé jusque dans ses colères, l’érotisme latent ramené au visible,
dans l’ombre du rire rageur, de l’ivresse dionysiaque, le cheminement
de l’œuvre prend sens et se complète. Les prises de positions se
mûrissent longuement à l’épreuve de la vie mais les contradictions
demeurent, la réflexion aussi. « Ce que la poésie exige », ce qu’elle
apporte aussi, en lien d’ombre éclairé par la lumière des mots.
La Libre Belgique, vendredi 12 janvier 2007
Le silence de Hofmannsthal par Jacques Franck
Un petit livre peut être un grand livre. Un livre en format de poche
peut introduire au cœur d’un destin. C’est le cas de celui que
Jean-Yves Masson nous donne sur la pensée et le parcours de Hugo von
Hofmannsthal (1874-1929). On le connaît, sans doute, comme l’auteur du
Chevalier à la rose ou de
La Femme sans ombre
– entre autres – que Richard Strauss a mis en musique. Mais le poète ?
Le poète précoce qui publia ses premiers poèmes à dix-sept ans,
devenant par là même le chef de file du Jung Wien, le mouvement
moderniste apparu en Autriche dans les années 1890, mais qui renonce à
la poésie à 25 ans, pour se limiter au théâtre et à la prose ?
À
cette œuvre poétique et à cette énigme, Jean-Yves Masson consacre deux
ouvrages de première importance. Le premier réunit, dans une nouvelle
traduction, l’intégralité de la poésie de Hofmannsthal (qui n’était
connu jusqu’ici en français que par des anthologies). Sa traduction et
sa présentation permettent de prendre toute la mesure du jeune Viennois
et de sa contribution décisive à la naissance de la poésie moderne en
langue allemande. Rilke, se souvenant de ce qu’avait été le début du
siècle, n’écrivait-il pas en 1924 que « l’existence de Hofmannsthal
vous prouvait en quelque sorte qu’il était possible d’avoir pour
contemporain le poète le plus absolu » ?
Héritier du romantisme, phare du symbolisme européen, l’auteur de
Ariane à Naxos
ne cessa d’ailleurs jamais de rester poète dans sa vie d’homme de
lettres d’une indépendance absolue par rapport à tous les pouvoirs, et
qu’aucun prix littéraire, aucune élection académique, aucune chaire
universitaire, pas la moindre distinction officielle n’ont honorée. Son
œuvre seule attira sur lui l’attention. Comment alors élucider la
césure de ses vingt-cinq ans ? Poète, explique Masson, Hofmannsthal
s’éprouvait comme un sismographe qui résonne des vibrations de tout
l’univers. Il était proche en cela de Keats qui professait que le poète
est dépourvu de personnalité propre. « On voit très bien de quels
dangers est grosse cette position, à la fois centrale et marginale, de
poète sans cesse en communication avec toutes les forces qui traversent
l’univers. Dès lors que la force de conférer aux perceptions un ordre
et une forme viendrait à manquer, le Moi lui-même, cette construction
fragile et lacunaire, volerait en éclats. »
Or, la crise du Moi
qui marque l’époque où Freud fait naître la psychanalyse, se double,
chez le poète qui travaillait alors à son
Électre, d’une
culpabilité liée à une homosexualité dont il ne pouvait pas ne pas être
au moins à moitié conscient. Renoncer à la poésie, se tourner vers le
théâtre, accepter la collaboration avec un metteur en scène, des
comédiens, un compositeur, explique Masson avec beaucoup de
vraisemblance, c’était, « au prix peut-être d’une souffrance salutaire,
aller vers l’autre, sortir de la solitude narcissique qui est celle du
poète lyrique pur ». Au même moment, Hofmannsthal décide de se marier
et d’avoir des enfants : « En termes kierkegaardiens, on parlerait
volontiers d’un passage du stade esthétique au stade éthique, de
l’érotisme à la moralité ».
Cette évolution poussera plus tard
Hofmannsthal à lier son identité autrichienne, ébranlée par la chute
des Habsbourg, à la foi catholique, et à se faire, au lendemain de la
guerre civile que fut la Grande guerre, le chantre de l’unification
européenne, comme l’atteste le sens premier de sa création du Festival
de Salzbourg.
Le Matricule des Anges, janvier 2007
L’héritage conquérant par Sophie Deltin
Magistral
interprète des poèmes de Hofmannsthal (1874-1929) dont il nous offre la
traduction intégrale, Jean-Yves Masson reconduit le parcours de
l’écrivain viennois à sa vocation éthique. Hermann Bahr, publiciste éclairé du « Jung Wien » de la fin du XIX
e
siècle, avait beau jeu de lancer des modes, d’inventer des slogans.
Hugo von Hofmannsthal, figure-vedette du café Griensteidl, se chargea
vite, par son génie protéiforme, d’ôter toute pertinence à ces
étiquettes étriquées, fussent-elles « symboliste » ou « décadentiste ».
De fait, on oublie trop souvent qu’entre les premiers vers écrits par
le jeune poète de 17 ans à son drame
Electre (1903) ou à sa pièce
La Tour (1925-1928), une immense conquête, à la fois formelle et existentielle, s’est opérée.
En reconstituant ce parcours intellectuel et spirituel de Hofmannsthal,
Jean-Yves Masson se propose de corriger l’image, « rigide » et
réductrice, de celui que l’on a volontiers considéré comme le chantre
officiel et docile de la vieille et très académique Autriche catholique
– celui du
Chevalier à la rose (1910) notamment. Or, et c’est
l’un des axes passionnants de cet essai, le rapport au passé, à la
tradition, loin d’être chez cet aristocrate sincèrement attaché à la
monarchie austro-hongroise, une donnée acceptée telle quelle, fut au
contraire l’objet permanent d’une mise à distance critique, voire d’une
angoisse profonde. Car face aux génies consacrés, comment s’affirmer
comme artiste original et surtout à quoi bon
(Wozu Dichter ?),
si le culte du passé nous force à adhérer à un ordre établi, que l’on
n’a pas choisi ? Comment peut-il y avoir d’héritage serein, si tout
héritage, et en premier lieu celui qui se trouve en « dépôt » dans le
langage, se trouve hanté par essence par la présence des ancêtres, des
choses mortes ? « Nous portons en nous… / Les morts de trois
millénaires, / Une bacchanale de fantômes. / Imaginés par d’autres,
engendrés par d’autres, / Parasites étrangers à nous, / Malades,
empoisonnés.(...)/ Tout ce que nous disons n’est que l’écho enroué / De
leur chœur criard. » (« Ces spectres, nos pensées », 1891)
Préserver sa propre liberté intérieure de créateur tout en refusant de
se dérober à l’éminente injonction de la fidélité au legs initial,
telles seraient donc les exigences contradictoires dont Hofmannsthal a
su poser les termes, dégager les enjeux, et entre lesquelles son
écriture poétique d’une modernité somptueuse, n’a cessé de chercher à
se frayer un équilibre. Il est vrai que très vite, et en écho à la
lecture de Mallarmé que lui a fait découvrir Stefan George, l’intuition
de ce « lien d’ombre » tissé dans le langage avec les œuvres des
générations précédentes, vient à menacer les prétentions du Moi
« royal » à détenir les secrets de l’univers – « Le monde n’appartient
qu’à lui-même, voilà ce que j’apprends » entrevoit déjà en 1896 le
poète dans « Le jeune homme et l’araignée ». Mais, s’interroge à juste
titre Masson, de cette « crise » du Moi exprimée et mise en scène avec
une radicalité sublime à travers la figure d’un jeune aristocrate
élisabéthain dans la
Lettre de Lord Chandos (1901-1902),
pourquoi en a-t-on occulté la part essentielle de fiction qu’elle
comporte, et retenu la seule aporie – le renoncement du héros au
langage ?
Dans son souci de rendre justice à l’œuvre poétique que la postérité de la
Lettre
a, notamment en France, contribué à négliger, le traducteur fait alors
preuve d’une attention de philologue remarquable. Ainsi réussit-il à
démontrer (et c’est tout le bonheur qu’autorise la version bilingue)
comment les tout premiers poèmes du poète, dès 1895-1896 et donc bien
avant 1902, portent en creux la genèse de cette crise, celle du Moi
individuel comme du Moi collectif européen, – autant que les éléments
de sa relative « résolution ». Car souligne l’essayiste, la révolte
entrevue comme une possibilité, n’y accède jamais au rang de « solution
satisfaisante ». En se livrant bien plutôt à une « relecture » au sens
fort des grands mythes de la culture autrichienne et européenne (de
Goethe, Molière, Shakespeare à Calderón), c’est proprement le geste de
l’héritier que Hofmannsthal réinvente, privilégiant le mode de la
métamorphose, de « la fermentation » et de l’ouvert au cœur de son
écriture, contre toute illusion d’une possession figée et inaltérable
de la tradition littéraire. Sans doute le chemin est-il long pour cet
homme tourmenté par ses origines juives et son penchant refoulé à
l’homosexualité, et que seul l’impératif moral du lien, de la
responsabilité envers l’Autre, convaincra peu à peu d’abandonner le
monde narcissique, grisant et insoucieux des poèmes. Dans ce primat
accordé au catholicisme, anticipé de peu par sa conversion à la prose (
La Femme sans ombre, 1919) et surtout au théâtre (
Grand théâtre du monde de Salzbourg,
1922), se joue précisément toute la « grandeur » d’une décision dont
Masson nous enjoint à prendre la pleine mesure. Car se délivrer du
miroir, pour Hofmannsthal, ce n’est pas tant subir une impuissance
créatrice jusque dans un silence définitif (ce qui fut le cas pour
Rimbaud et Lord Chandos) qu’adopter une position franche qui témoigne,
notamment après l’éclatement de l’Empire d’Autriche, de la nécessité
« de se heurter au réel », en même temps qu’elle mise sur la
possibilité, « le temps d’une représentation », de « restaurer la
communauté humaine ». Dans ce mouvement de déprise de soi
interne
à son œuvre même, Hofmannsthal ne pouvait mieux signifier comment,
selon la formule goethéenne qu’il affectionnait tant, il est « devenu »
lui-même.
Le Magazine littéraire, n° 460, janvier 2007
par Gérard-Georges Lemaire
Quand il a composé son bel essai sur Hugo von Hofmannsthal,
Hofmannsthal, renoncement et métamorphose,
Jean-Yves Masson a certainement éprouvé le désir de réhabiliter dans
nos cœurs et nos esprits ce grand écrivain autrichien qu’on ne perçoit
plus guère que comme le librettiste de Richard Strauss. Il nous le fait
comprendre et nous incite à l’admirer en nous rapprochant de ses
œuvres.
Le Lien d’ombre rassemble la quasi-totalité des poèmes écrits par l’auteur de
La Femme sans ombre,
et met en lumière les lignes-force de sa personnalité. Et cela
Hofmannsthal l’accomplit en nous faisant toucher du doigt le sens
profond de sa démarche poétique.
Hofmannsthal a été copieusement raillé par Karl Kraus dans
La Littérature démolie,
se moquant allégrement de son petit groupe (la Jeune Vienne) avec
lequel il a espéré entreprendre la Renaissance de la littérature
autrichienne. Et pourtant, il a alors imaginé de nouveaux fondements à
la poésie en instaurant le moi au centre théorique de la création.
L’écriture est devenue un moyen de relater les mésaventures de ce moi
divisé et blessé. L’échec du poète, la volonté de son double lord
Chandos de renoncer à toute littérature sont liés à l’effondrement de
l’Empire habsbourgeois et à l’effondrement simultané de la conscience
d’une Europe fédératrice et rédemptrice. Et s’impose ensuite la
conscience d’un effondrement de l’idéalisme, auquel il ne renonce pas
vraiment, mais qui n’est plus viable à ses yeux.
Il suffit pour
en prendre conscience de lire les premiers vers de « Ces spectres, nos
pensées » : « Avide de tout anéantir,/Brûlant d’une lueur
mortelle/Consumant la vie,/Un génie flamboyant/Rougeoie au fond de
nous./Mais une épaisse couche de mauvaises herbes glacées/Qui enveloppe
notre cœur/De son humidité luxuriante/Nous empêche de nous consumer… »
De cet empêchement-là naît la poésie moderne.
La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 2006
Hofmannsthal au complet et commenté par Jacques Le Rider
Magnifique
coup double de l’un des meilleurs connaisseurs de Hugo von
Hofmannsthal : Jean-Yves Masson met au service du génie viennois son
savoir-faire de traducteur et son talent de poète. Toute traduction est
une interprétation, mais Jean-Yves Masson ajoute à son travail de
traducteur un essai d’une finesse et d’une justesse remarquables.
Loué soit l’éditeur qui a consenti à une édition bilingue ! Les vers de
Hofmannsthal, qui comptent parmi les plus parfaits, les plus fluides et
les plus musicaux d’une langue allemande chargée d’histoire, chambre
d’échos de Goethe et de Novalis, classique et romantique à la fois.
Jean-Yves Masson a commencé à les traduire il y a vingt ans et ce
volume a été précédé d’un choix publié dans la collection « Orphée »
dirigée par Claude-Michel Cluny. Fidèle à lui-même autant qu’à
Hofmannsthal, le traducteur n’a presque rien changé, à part quelques
retouches. « Nous qui ne cherchons plus un but à nos errances », à la
fin de l’avant-dernier tercet de la « Ballade de la vie extérieure »,
publiée en janvier 1896 dans les
Blätter für die Kunst de Stefan George, est devenu « Nous qui ne cherchons pas de but à nos errances » :
Was frommt das alles uns und diese Spiele Que nous importe tout cela, et tous ces jeux,
À nous, pourtant adultes, éternellement solitaires,
Nous qui ne cherchons pas de but à nos errances ?
D’autres traductions n’ont pas été modifiées, mais pourquoi aurait-il
fallu changer quoi que ce soit à la déconcertante simplicité de cette
première strophe du Troisième tercet « Sur la fugacité des choses »
publié en mars 1896 dans la même revue :
Wir sind aus solchem Zeug wie das zu Träumen Nous sommes de la même étoffe que les songes,
Et les songes ouvrent leurs yeux, pareils
À de petits enfants sous des cerisiers
Se conformant au principe de l’exhaustivité et de l’ordre chronologique, ce volume des
Poèmes complets,
heureusement, ne s’achève pas sur la très décevante « Réponse de
l’Autriche », poème patriotique publié dans le journal viennois
Neue Freie Presse
le 24 septembre 1914. Jean-Yves Masson ajoute un ensemble de textes
posthumes, beaucoup moins bien connus, et cette dernière partie du
livre, si elle ne révèle aucun chef-d’œuvre négligé, attire l’attention
sur des poèmes où le meilleur Hofmannsthal se livre sans apprêt et sans
masque. Ainsi dans le sonnet intitulé « Épigones » qui date de 1891
(l’auteur avait dix-sept ans) et qui révèle que Hofmannsthal éprouvait
déjà le déchirement entre tradition et modernité qui n’allait pas
cesser de s’approfondir en lui.
Vous avez écouté sans entendre, regardé sans voir :
Or commencement et fin sont une seule et même chose,
Et si l’époque prend un tournant, c’est en ce point où tu te trouves !
Ici, le ton de l’épigramme, le style des
Xénies
de Goethe et de Schiller a pris le pas sur le lyrisme. Dans ce dernier
vers, la traduction de Jean-Yves Masson n’a pas la concision lapidaire,
ni la trompeuse limpidité de Hofmannsthal :
Und wo du stehst, dort ist die Zeitenwende ! « Un héritier inquiet », c’est le titre du premier chapitre de l’essai de Jean-Yves Masson sur Hofmannsthal. Relisant la
Lettre de Lord Chandos,
texte trop fameux peut-être, puisque tout le monde s’y réfère, mais que
bien peu lisent, Masson parvient à cette formule convaincante : « Les
livres renvoient Lord Chandos lecteur à sa solitude irrémédiable : la
culture qu’il espérait exploiter pour son œuvre future se dérobe à lui
comme le sol sous ses pieds. C’est la même expérience, celle de
l’inutilité de la culture héritée, que fera Hofmannsthal en Grèce face
aux ruines de l’Acropole. » Sa perspicace analyse de la
Lettre du dernier des Contarin permet à Masson de montrer que « crise du langage, crise de l’identité, crise de la tradition sont profondément liées ».
Il est bien vrai que la plupart des interprétations récentes de
Hofmannsthal prennent appui sur les essais et les correspondances pour
situer l’auteur dans le contexte de la modernité viennoise. Jadis, on
étudiait d’abord le poète, considéré à juste titre comme l’un des trois
grands classiques de la poésie de langue allemande du début de siècle,
avec Rainer Maria Rilke et Stefan George. Parler des poèmes de
Hofmannsthal est difficile, surtout lorsqu’on a lu les pages ravageuses
que l’auteur, qui sous ses dehors affables était aussi un « homme
difficile » (c’est le titre de la merveilleuse comédie de caractère où
Hofmannsthal a dessiné un de ses autoportraits les plus sincères),
consacre à ces philologues qui s’emploient non sans succès à extirper
l’amour de la littérature et du langage. Ils sont comme les mauvais
acteurs contre lesquels fulmine Hofmannsthal dans son texte sur le
tragédien Mitterwurzer, auquel il vouait une admiration sans bornes :
au lieu de laisser parler les textes, ces mauvais acteurs et ces doctes
philologues se posent « en interprètes de l’auteur » et ils ne sont que
« des diseurs, des contemporains cultivés et Dieu sait quel fatras
répugnant et sans substance ».
Hofmannsthal, un des auteurs les
plus commentés qui soient (les études hofmannsthaliennes remplissent
une bibliothèque à elle seule), un des mieux initiés aussi aux discours
universitaires sur la poésie (il avait écrit une thèse de doctorat sur
les poètes de la Pléiade et une thèse d’habilitation sur Victor Hugo),
était allergique aux commentaires et aux « interprétations », ce qui ne
l’empêchait pas de guetter anxieusement les marques d’intérêt des
germanistes pour son œuvre.
Jean-Yves Masson a donc bien raison
d’insister sur « la haine du concept » qui est « la caractéristique la
plus profonde de l’œuvre de Hofmannsthal », en tout cas de son œuvre
poétique et de ses pièces de théâtre. Le rêve « d’un retour aux
pouvoirs adamiques du langage (…), à une fonction magique du poète »
hante ses textes, mais cette fascination du
primordial va de pair avec le rejet du
primitif.
Jamais il ne cessera de s’accrocher aux vieux parapets de la tradition
culturelle et morale. Comment être un Adam de haute civilisation ? On
retrouve la contradiction entre le culte de la tradition et le besoin
de « déconstruction » généralisée des discours conventionnels qui, chez
le jeune Hofmannsthal prend à certains moments l’allure d’une crise
psychologique aiguë, d’une angoisse de dédoublement et de dissociation
de la personnalité.
Les remèdes du temps, que Jean-Yves Masson,
plein d’une affectueuse sympathie pour l’auteur qu’il pratique depuis
si longtemps et qu’il connaît si intimement, appelle « une métamorphose
des facultés créatrices », donneront à Hofmannsthal l’allure de
poeta doctus écrivant comme il respire, qui ne sera jamais qu’un rôle de composition destiné à masquer l’angoisse jamais surmontée de l’
épigone,
de l’héritier encombré d’une tradition dont il n’arrivera jamais à se
libérer. Cependant que de chefs-d’œuvre ont succédé, dans l’œuvre de
Hofmannsthal, à son douloureux renoncement à la poésie ! Les livrets
d’opéra,
L’Homme difficile, la version sombre de
La Tour, le roman fragmentaire
Andréas
et ses prolongements, et il faudrait mentionner bien d’autres titres
encore, sont des sommets qui dominent la littérature contemporaine.
Un des apports les plus stimulants du bel essai de Jean-Yves Masson
qui, entre autres talents, est aussi un brillant comparatiste, consiste
à renouveler le parallèle entre Monsieur Teste et Lord Chandos. Ce
rapprochement souvent établi débouche, chez Masson, sur une
opposition : Valéry est un Narcisse qui parle et qui ne cessera de
parler, Hofmannsthal un Narcisse qui se sait incapable de continuer à
écrire des poèmes. Il semble bien que Masson préfère Hofmannsthal à
Valéry, le manque d’assurance et l’anxiété de Lord Chandos au
« Léonard, pure puissance de l’esprit ».
Le dernier chapitre, consacré aux
Instants de Grèce,
l’admirable essai inspiré par l’expérience grecque de Hofmannsthal en
1908, est un brillant finale qui rassemble tous les leitmotive du
livre. « La Grèce olympienne de Goethe, mais aussi la Grèce sauvage de
Rhode, la Grèce politique de (...) Fustel de Coulanges, la Grèce
slavisée de Fallmerayer, (...) la Grèce du paysage de Sparte héroïsé
par Barrès : rien de tout cela ne peut décrire ce qu’est vraiment la
Grèce. » Seul le retour du voyageur à un âge d’innocence, seule la
saisie du nouveau et de l’inconnu hors de tout concept permettent de
transformer un parcours de « tourisme culturel » en véritable
initiation.
En publiant conjointement cette excellente traduction
des poèmes de Hofmannsthal et cet essai qui donne envie de les relire
d’un œil neuf, Jean-Yves Masson ajoute deux pièces maîtresses à
l’édifice déjà imposant de ses travaux hofmannsthaliens. Il nous en
annonce plusieurs autres dans son avant-propos et dans sa
bibliographie, et l’on ne peut que les attendre avec impatience.
Les Lettres françaises, décembre 2006
Hofmannsthal ou la poésie du moi divisé par Gérard-Georges Lemaire
En publiant son bel essai sur Hugo von Hofmannsthal, Jean-Yves Masson
sera-t-il parvenu à réhabiliter dans nos cœurs et nos esprits ce grand
écrivain autrichien qu’on ne perçoit plus guère que comme le
librettiste de Richard Strauss ? Il faut le croire. Il faut l’espérer.
Il nous fait comprendre et admirer dans les textes, bien sûr, en
publiant
Le Lien d’ombre (la quasi-totalité des poèmes de l’auteur de
La Femme sans ombre),
mais aussi en tentant de dégager les lignes forces de sa personnalité
tout en faisant toucher du doigt le sens de sa démarche poétique.
Hofmannsthal a été copieusement raillé par Karl Kraus se moquant dans
La Littérature démolie,
allégrement de son petit groupe (la « Jeune Vienne ») avec lequel il a
espéré entreprendre la Renaissance de la littérature autrichienne.
Et pourtant, il a alors imaginé de nouveaux fondements à la poésie en
instaurant le moi au centre théorique de la création, en en faisant son
sujet et aussi en faisant de l’écriture un moyen pour relater les
mésaventures de ce moi divisé et blessé. L’échec du poète, la volonté
de son double Lord Chandos de renoncer à toute littérature est liée en
partie à l’effondrement de l’empire habsbourgeois et à l’effondrement
simultané de la conscience d’une Europe fédératrice. Et s’impose
ensuite la conscience d’un effondrement de l’idéalisme, auquel il ne
renonce pas mais qui n’est plus viable. Il suffit de lire les premiers
vers de
Ces spectres, nos pensées : « Avide de tout anéantir, /
Brûlant d’une lueur mortelle, / Consumant la vie, / Un génie flamboyant
/ Rougeoie au fond de nous. / Mais une épaisse couche de mauvaises
herbes glacées / Qui enveloppe notre cœur / De son humidité luxuriante
/ Nous empêche de nous consumer… De cet empêchement-là naît la poésie
moderne.