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  La Repentie

  Didier Daeninckx

  Récit

  96 pages
9 €
ISBN : 2-86432-312-5

Résumé

    Il est bien lourd le bagage que Brigitte emporte lorsqu’elle quitte, après plusieurs années de détention, la prison de Fleury-Mérogis. Contrainte d’adopter une fausse identité, elle se laisse guider par le hasard jusqu’à Saint-Nazaire où, sous les traits de Stellio, le pêcheur d’épaves, elle rencontre son double.
     Accident ou faute, le passé fait retour dans la trame des jours qu’on aurait voulu neufs, jusqu’à ce que le piège se resserre et que les destinées volent en éclats.



Extrait du texte

     — Tu es prête, Brigitte ?
     La jeune femme se lève et, au passage, jette son mégot dans le filet d’eau qui suinte des W.-C. Les cris se sont tus. Ses compagnes la toisent, sans un mot, jusqu’à ce que la porte en se refermant trace une frontière définitive entre leurs mondes respectifs. Cela fait des années qu’on ne lui a rien demandé, que tout dans sa vie, jusque dans les moindres détails, a été pensé par des hommes sans visage, puis imposé par d’autres inconnus. Il lui faut maintenant, par le seul fait de respirer de ce côté-ci de la porte, redevenir maîtresse de ses gestes, de ses pensées, de ses décisions. Dans la cour, un camion de la pénitentiaire décharge sa cargaison de malheur, de révolte et de soumission. Serrer les poings, solidaire malgré tout. Les matons la contrôlent une dernière fois, lui font répéter son nom, Sélian, Brigitte Sélian, avant d’actionner le mécanisme du portail électrique, et Brigitte, tête baissée, dépasse le groupe des amis des autres, parents de prisonniers qui gueulent, les mains en porte-voix, pour répondre aux cris qui fusent des fenêtres. Elle ne se retourne pas sur la masse écrasante de la taule, et traverse le paysage à découvert en direction des taxis garés au bord de la nationale. Il ne lui reste qu’une dizaine de mètres à couvrir quand une Renault anonyme quitte le parking du personnel et vient se porter à sa hauteur. Ils sont trois à l’intérieur, visages standard de mâles en chasse, costumes gris plus ou moins remplis tassés sur des housses écossaises. La vitre du passager se baisse, à l’avant. Elle ne le connaît pas mais elle sait ce qu’il veut avant même qu’il ait articulé le moindre son.
     — Allez monte, on t’attendait.
     Brigitte prend place à l’arrière, soumise, et la voiture parcourt quelques kilomètres pour rejoindre une station-service à l’abandon, saturée de tags. L’homme assis près d’elle se retourne pour s’assurer que personne ne les a suivis, avant de sortir une enveloppe kraft de sa poche intérieure.



Extrait de presse

     Le Soir (Bruxelles), 17 novembre 1999,
     Le passé comme un boomerang
     par Pierre Maury

     Le personnage en fuite est un classique du roman noir. Il pose la question de savoir s’il échappera à ce qui le poursuit. Dans La Repentie, Didier Daeninckx, comme d’autres avant lui, ajoute une autre interrogation à la première : que fuit Brigitte ? Rebaptisée Isabelle par la grâce (?) des faux papiers offerts en même temps que la liberté à sa sortie de prison, on ne sait qu’une chose de son passé : elle est ce qu’on appelle une « donneuse », mot lâché comme une gifle qu’elle ne parvient pas à éviter tout à fait.
     Le premier train sera le bon. La voici à Saint-Nazaire, à éplucher des petites annonces pour trouver du travail. Puis au restaurant des Panoramas, où elle est engagée comme serveuse, sur son physique – dont le patron, Félix, se réjouit de profiter un jour – plutôt que sur son expérience – elle n’en a aucune, et cela se voit tout de suite.
     Isabelle a rencontré Stellio qui travaille dans le port au renflouage d’un bateau. Lui aussi est poursuivi par une histoire du passé, un accident de travail dont il se sent responsable et qui fait de lui un porte-guigne. Comme si les blessures d’avant, celles du moins dont les traces sont encore visibles, infléchissaient leurs destins pour les rapprocher. Les mystères d’Isabelle sont plus profonds, plus douloureux encore. Sa blessure n’est pas fermée et chaque rappel est un couteau qui la fouille avec cruauté. Ainsi, quand Félix (qui s’est discrètement renseigné) l’appelle par son vrai prénom, Brigitte, c’est la panique. La fragile reconstruction d’identité dont elle avait bénéficié n’aura été qu’un paravent bien léger…
     Didier Daeninckx, qui aime les marges de la société et ses exclus sous toutes les formes, s’attache ici moins aux faits qui les ont menés là – encore qu’ils existent et que nous les connaîtrons – qu’à ce qu’on peut devenir après. Sachant qu’« après » n’est jamais vraiment détaché d’« avant ».
     C’est tout le problème, d’ailleurs, qui conduit Isabelle et Stellio sur les routes du Midi, sur les routes d’un danger jusque-là resté flou…

 

     Le Journal du Dimanche, 7 novembre 1999,
     La leçon de « la Repentie »
     par Christian Sauvage

     Une bonne info vaut mieux qu’un long commentaire. Ce qui est vrai pour le journalisme l’est tout autant pour la littérature : une nouvelle en dit souvent plus long qu’un long roman. Didier Daeninckx le prouve avec La Repentie, qui, bien que relevant de la littérature, n’est pas étrangère à notre métier. Dans les deux cas, c’est de « nouvelle » qu’il s’agit.
     Brigitte Sélian devient Isabelle Lamier. Changement d’identité, changement de vie. Même destin. Brigitte a appartenu à une organisation qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Action directe. Elle quitte Fleury-Mérogis. « Une donneuse » disent les flics qui la relâchent, la surveillent et la menacent. Isabelle se perd quelque part du côté de Saint-Nazaire. Elle va y trouver Stellio, pêcheur d’épaves. Deux êtres brisés, cela peut-il faire une nouvelle vie ?
     L’écriture de Daeninckx a l’efficacité du polar qu’il connaît bien, mais la musique, plus lente, plus grave, qui rythme cette nouvelle, l’entraîne vers un autre monde, tragique en même temps qu’ordinaire. Sans effets, Daeninckx se fait classique ; c’est beau et simple. Et ce petit livre nous ouvre à un univers inconnu, même et surtout s’il a été souvent abordé dans les journaux. On peut se perdre un temps dans le terrorisme et demeurer un être humain. Merci de la leçon qui ne se pare d’aucune morale.

 

    L’Écho de la Presqu’île, 29 octobre 1999,
    Mystère en Presqu’île Guérandaise
    par Veronik Blot

     Didier Daeninckx a, comme à l’accoutumée, composé des personnages poignants, des situations très proches de la réalité de la vie. Il signe là un roman noir bouleversant à la chute saisissante…

 

     Ouest France, 27 octobre 1999,
     par Pierre Bigot,
     Terminus de la ligne et de la vie
     Le dernier roman de Daeninckx a pour cadre Saint-Nazaire et la Presqu’île

     Pratiquement toute l’intrigue de La Repentie, le dernier roman noir de Didier Daeninckx, se déroule dans des paysages familiers au lecteur de la région. L’errance, entre Saint-Nazaire et presqu’île guérandaise de deux personnages désespérés, victimes de leurs rêves et d’un destin rancunier.
     Avec La Repentie, Didier Daeninckx signe l’une de ces haletantes nouvelles psychologico-policières dont il a le secret, qui vous happe dès la première ligne et qu’on ne peut abandonner qu’à la dernière. L’ancien ouvrier imprimeur reconverti dans le roman noir y raconte l’histoire tragique et fulgurante d’un homme et d’une femme à la dérive que le hasard a mis en présence. Lorsqu’elle débarque un beau matin à la gare de Saint-Nazaire, Brigitte, sortie le matin même de la prison de Fleury-Mérogis, traîne avec elle un lourd passé, qu’elle a enfoui au plus profond d’elle-même. Et qu’elle cherche à fuir en s’engouffrant dans le premier train en partance à Montparnasse. C’est là, sur les bords de l’estuaire, qu’elle fait la rencontre de Stellio, un plongeur professionnel, son double masculin, échoué là pour tenter d’oublier sa responsabilité dans la mort accidentelle de l’un de ses collègues, quelques années auparavant. Mais le passé a la mémoire longue et la rancune tenace et les mâchoires de son piège vont se refermer, pour les broyer, sur ces deux êtres privés de projets et d’avenir.
     Saint-Nazaire et la Presqu’île guérandaise servent de cadre aux amours impossibles de ces deux personnages victimes expiatoires d’un destin qu’ils ont cru pouvoir un jour refaçonner. C’est une région que Daeninckx connaît bien pour y être venu à plusieurs reprises à l’occasion des défunts Festivals Délit d’encre. Et qu’il décrit avec justesse et précision au fil des pages de ce court récit. Dans ses promenades sur le port, dans ses rencontres avec les habitants, ses conversations avec les ouvriers de la navale, il a accumulé une foule d’observations, une quantité d’informations qui donnent épaisseur et densité à la glissade fatale de ses deux héros. Stellio, il en fait un enfant de Saint-Nazaire, parti très jeune tenter l’aventure parce qu’« à Saint-Nazaire, quand on est môme, on a l’impression que tout est gris, jusqu’à l’horizon, et on crève d’envie d’aller voir derrière la ligne si c’est par là qu’ils ont planqué les couleurs ». Et son père, soudeur aux Chantiers de Penhoët, « il a passé sa vie à construire des bateaux de rêve sur lesquels il n’a jamais navigué, ne serait-ce qu’une heure... Il suivait leur route sur un atlas, à la maison et il connaissait toutes les escales, les noms des ports ». Le lecteur se balade ainsi dans des lieux qu’il connaît bien, traverse des paysages qu’il peut reconnaître, rencontre des personnages qu’il pense pouvoir identifier. Le morceau de bravoure étant la description minutieuse du renflouement de l’épave du Diamant, un chalutier coulé au large de La Baule, et qui rappelle que Daeninckx, avant de devenir écrivain à succès a longtemps exercé la noble profession de journaliste.

 

     Lire, octobre 1999
     par Jean-Pierre Tison

     Il y a à Saint-Nazaire une brasserie alsacienne dont les menus sont agrémentés d’extraits des Champs d’honneur de Jean Rouaud.
     C’est Didier Daeninckx qui nous en informe dans son roman La Repentie, histoire peut-être de rappeler la différence entre la franche boucherie, l’enfer total évoqué par le Prix Goncourt et les combats douteux qu’il a l’habitude de nous raconter, lui. Guerres intestines, règlements de comptes, vengeances larvées.
     Son héroïne, ancienne terroriste, condamnée à la perpétuité, sort de prison. Elle doit sa remise de peine au fait d’avoir « donné », sans le vouloir vraiment, son complice principal. Père de son enfant. Sachant que ses ex-camarades de lutte vont tenter de la punir, l’Administration lui fournit une nouvelle identité et de faux papiers. Dans une station balnéaire près de « Saint-Naze » elle rencontre un plongeur, lui aussi rongé par le remords pour avoir, en paniquant, provoqué mort d’homme. L’un et l’autre errent dans les champs intérieurs du déshonneur.
     Délations, filature, chantages divers vont piéger le parcours de ces deux « honteux » dénués de bassesse. Le polar se double d’un documentaire à la fois industriel, commercial et touristique : renflouage d’un chalutier, travail en salle de restaurant et gros plan sur un christ sous-marin sculpté autrefois par des moines, en apnée. Pour Daeninckx, lui-même pêcheur d’épaves dans son genre, toute surface est tromperie. C’est en dessous qu’il faut chercher. Dans les replis de la conscience. Dans les alliances, les connivences des « notables ». Là où ça faisande.

 

     L’Express, 26 août 1999
     par Michel Grisolia
     La fuite sans fin

     Des faux papiers ne suffisent pas toujours à faire une Repentie heureuse. Un suspense noir de Didier Daeninckx.
     Elle porte deux noms mais elle n’a qu’un cœur, solitaire et blessé. C’est une jeune femme douce et violente, sincère, réticente, absolue, qui se laisse guider par le hasard comme dans une chanson de nuit et de pluie signée Mouloudji. C’est la repentie, une noble de la marge, et une véritable héroïne, figure rarissime dans le roman français actuel. Quand elle entre en prison, elle s’appelle Brigitte Sélian. Lorsqu’elle en sort, douze ans plus tard, elle se nomme Isabelle Lamier. De faux papiers lui sont fournis, au détour d’une rue. Par qui ? Pourquoi ? De quoi s’est-elle rendue coupable, en 1987, pour être condamnée à la réclusion criminelle à perpétuité ? Et qu’a-t-elle accompli qui lui vaille d’être, aujourd’hui, libérée ?
     Plus qu’un roman, La Repentie s’offre comme une rafale d’émotions au style cursif, elliptique, ramassé. Didier Daeninckx est l’une des grandes pointures du polar, celui qui fait rimer avec précision et rigueur mémoire et Histoire. On lit désormais dans les écoles Le Der des ders, Main courante, Meurtres pour mémoire. L’essai qu’il a publié en 1997, aux éditions Parole d’Aube, dit tout, par son intitulé même, de sa manière, de ses intentions : Écrire en contre. Contre les injustices, les mensonges de la société, ses lâchetés, son amnésie.
     La Repentie n’est pas un polar ; c’est un suspense, noir, tendu sur le fil du réalisme poétique. Une love story sans violons qui parle de confiance et d’amitié, de rues sans joie et de ports de l’angoisse. De Fleury-Mérogis à la Loire-Atlantique, il semble que le soleil ne brille par pour tout le monde de la même manière, selon qu’on a la chance de bronzer à La Baule ou qu’on se brise l’âme dans une banlieue bleu-gris de Saint-Nazaire. Entre une usine désaffectée et deux silos à soja, l’astre du jour parfois risque un rayon, qu’il trempe dans le mazout.
     Brigitte/Isabelle échoue dans ce décor, serveuse aux Panoramas, un restaurant qui aime Damia, Fréhel et Piaf. Oubliera-t-elle avec Stellio, le renfloueur d’épaves, un passé d’ombre et d’« actions directes » ? Les anciens de la bande et les flics, également malveillants, veillent. Dans cette chronique, magistrale, du malheur portuaire, qui évoque par son intensité le Breaking the Waves de Lars von Trier, un homme et une femme nous rejouent Le Quai des Brumes, en version contemporaine et peu romantique. Elle a de beaux yeux, La Repentie.