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  La Responsabilité de l’écrivain

  Jean-Paul Sartre

  64 pages
8 €
ISBN : 2-86432-298-6

Résumé

     L’écrivain, qu’il le veuille ou non, est un homme engagé dans l’univers du langage.
     Nommer, c’est faire exister. Dans La Chartreuse de Parme, le comte Mosca, voyant s’éloigner la voiture qui emporte la Sanseverina et Fabrice, s’écrie : « Si le mot d’amour vient à être prononcé entre eux, je suis perdu. » Que la chose soit une fois nommée, et la voilà faite, ajoute Sartre. Ainsi, nommer, c’est changer, transformer. L’activité littéraire est donc éminemment – et forcément – une expérience de la liberté. Cette liberté étant concrète, elle varie donc suivant les époques. L’analyse de Sartre, alerte et incisive, incite le lecteur à prolonger la réflexion sur la situation contemporaine. En toute rigueur, elle s’achève sur des propositions d’action, certes sous la forme de protestations, mais surtout de réflexion.



Extraits de presse

     Le Magazine littéraire, janvier 1999
     par Bernard Fauconnier

     La Responsabilité de l’écrivain est le texte d’une conférence prononcée par Sartre en Sorbonne en 1946. Contemporain à l’écriture de Qu’est-ce que la littérature ?, il en reprend ou en annonce les thèses principales.
     Sartre a toujours eu le souci de s’expliquer, de se faire le pédagogue de ses propres idées. Ce texte inédit se révèle un jalon essentiel de la réflexion que le philosophe a toujours menée sur la littérature, réflexion qui fait aussi de lui, au passage, l’un des plus grands critiques de ce siècle. Parce que sa démarche, même dans la polémique, même dans ses aspects les plus contestables, ou les plus « terroristes » reste parfaitement cohérente. Et aussi parce qu’il sait de quoi il parle quand il évoque la praxis littéraire, l’activité créatrice.
     Car cinquante ans après, tandis que le contexte historique et politique de l’après-guerre s’éloigne de nous, avec le bon vieux temps de la guerre froide, on peut remettre les enjeux à leur juste place : s’il ne s’agissait que d’affirmer la responsabilité politique de l’écrivain, en tant qu’elle peut contribuer directement à infléchir l’ordre des choses, ce serait un peu court. Mais Sartre va bien au-delà.
     La Responsabilité de l’écrivain est d’abord un cours de phénoménologie appliquée au langage. Au cœur du texte se trouve cette question : « Qu’est-ce que nommer ? » Tout est affaire de signes : « On pense que nommer, c’est effleurer, effleurer la chose sans lui faire de mal. » Or le regard, dans la prose, « traverse le mot et s’en va vers la chose signifiée ». La conception sartrienne du mot est au fond assez mallarméenne, mais, appliquée à la prose, cette conception « chosifie » le mot et lui confère un statut d’objet – d’objet actif, de force en marche qui transforme le monde puisqu’elle le dévoile. Et d’évoquer ce passage de La Chartreuse de Parme dans lequel le comte Mosca, voyant s’éloigner Fabrice et la Sanseverina s’écrie : « Si le mot d’amour vient à être prononcé entre eux, je suis perdu. »
     La responsabilité de l’écrivain, c’est cela : l’écrivain est engagé dans son rapport au langage. Nommer n’est pas innocent. Nommer, c’est choisir. La justification de l’acte d’écrire se trouve dans cette conscience de l’engagement, qui est aussi postulation de liberté, de liberté concrète. L’écrivain est un homme libre qui s’adresse à d’autres hommes libres. Que cette liberté soit opprimée, ou que l’écrivain choisisse de se réfugier dans l’art pour l’art, et la littérature se fait elle-même oppression, ou simple ornement destiné à conforter la classe dominante.
     On retrouve ici les thèses chères à Sartre sur l’écrivain « dans le coup quoi qu’il fasse », ou sur Flaubert et les Goncourt responsables des atrocités de la Commune « parce qu’ils n’ont pas écrit une phrase pour l’empêcher ». Ici le rôle du méchant est tenu par Drieu La Rochelle, « sincère », « pathétique », mais qui s’adressait à des gens dans les fers, qui ne pouvaient donc pas lui répondre.
     La polémique sur l’écrivain sommé de prendre part fit du bruit en son temps. Elle est amorcée ici par une critique implicite de Flaubert qui fut pour Sartre, on le sait, à la fois une obsession et un repoussoir sa vie durant : « La bourgeoisie est enchantée de payer un écrivain pour détourner les colères sur son philistinisme, sur son manque d’intelligence et de goût, alors qu’elles pourraient naître simplement de l’oppression, ce qui serait beaucoup plus gênant. »
     Texte programmatique aussi, dans lequel Sartre invite l’écrivain à réfléchir au problème du rapport de l’éthique et de la politique. Et si l’on est parfois tenté de sourire à l’évocation de l’écrivain « dans le sens de l’Histoire », qui sent furieusement sa leçon de matérialisme historique, on admire et on envierait presque l’auteur d’avoir vécu dans une époque où l’on pensait savoir pourquoi l’on écrivait.

 

     Le Nouvel Observateur, 12 novembre 1998
     par Didier Éribon

     L’écrivain selon Sartre
     Lire aujourd’hui la conférence que Sartre a donnée en 1946 à la Sorbonne sur « la responsabilité de l’écrivain » est une expérience assez intéressante. Car elle est à bien des égards terriblement datée, mais elle contient aussi de belles considérations sur la littérature.
     Elle est datée, bien sûr, puisque la réflexion de Sartre se déploie dans la perspective politique d’une « révolution socialiste » qui viendrait changer la vie des hommes. On s’amusera au passage qu’il décrive le « libéralisme économique » comme un système que tout le monde estime définitivement condamné. [...]
     Retenons donc plutôt la passion et la conviction avec lesquelles le philosophe cherche à définir le rapport de l’écrivain au monde qui l’entoure. L’acte de « nommer un objet », dit-il, le transforme en lui faisant « perdre son innocence ». Il en est de même pour la littérature : elle consiste, « parce qu’elle est prose et qu’elle nomme, à mettre un fait immédiat, irréfléchi, ignoré peut-être, sur le plan de la réflexion ». Aussi n’est-il pas question de défendre la « liberté en général ». Au contraire, « la liberté à laquelle l’écrivain fait appel quand il écrit, c’est une liberté concrète qui se veut elle-même en voulant quelque chose de concret ».
     Au passage, Sartre récuse l’idée qu’une littérature puisse être spécifique à un groupe (il parle ici de la « littérature noire »), puisque, à ses yeux, toute œuvre littéraire sollicite la liberté du lecteur, son jugement esthétique, et se place donc immédiatement dans l’horizon de l’universalité. On sait qu’il nuancera fortement ce propos dans son magnifique Orphée noir de 1948. Mais, dès la fin de la guerre, il évoquait déjà cette question qui s’est trouvée depuis lors au cœur de la réflexion sur la littérature.

 

     Tribune juive, 26 novembre 1998
     par Dov Fellous

     L’écrivain vu par Sartre
     En novembre 1946, la première session de la Conférence générale de l’Unesco se tint à Paris. Jean-Paul Sartre y prononça une allocution, « La responsabilité de l’écrivain ». Plus de cinquante ans après, les éditions Verdier proposent le texte intégral de la contribution du grand philosophe. Les questions abordées sont toujours actuelles. On y voit poindre la construction de l’Europe et le phénomène de mondialisation.
     De quoi doit parler l’écrivain ? se demande Sartre et pourquoi de ceci plutôt que de cela ? « Pourquoi veux-tu changer la manière dont sont faits les timbres-poste plutôt que la façon dont est traité le Juif dans un pays antisémite ? » Pour Sartre, un livre est un appel à la liberté. Pour que, cinquante ans plus tard, on ne puisse pas dire : « Ils ont vu venir la plus grande catastrophe mondiale et ils se sont tus », il faut que l’écrivain « assume la fonction de perpétuer, dans un monde où la liberté est toujours menacée, l’affirmation de la liberté et l’appel de la liberté ».
     D’une modernité étonnante.