La Croix, 12 avril 1986, par Michel Crépu
Le premier livre paru de la collection « Islam spirituel » aux éditions Verdier, un traité de soufisme de Nuruddin Isfarayini, shaykh dont la vie s’étend sur la seconde moitié du XIIIe siècle persan et le tout début du XIVe, répond pleinement aux promesses par le sérieux du travail et l’intérêt de son texte. Hermann Landolt, le traducteur, ancien disciple d’Henry Corbin et sans aucun doute pour l’instant l’un des meilleurs islamologues connus, a tenu, en effet, non seulement à assurer une édition bilingue, mais encore à introduire celle-ci d’une très longue étude étonnante de science et de sympathie, et à fournir un appareil critique assez impressionnant – le tout faisant sans contexte de ce volume un outil de travail qui servira de référence. Quant au texte lui-même du Révélateur des mystères, je ne voudrais pas ici le déflorer pour le futur lecteur. Une pédagogie spirituelle très serrée l’anime. Elle se fonde sur une méditation des structures ontologiques qui légitiment les voies et les pratiques de cette pédagogie. Entre les mains du shaykh se déroule un voyage initiatique vers Dieu. Que l’on sache simplement que ce texte jette bien des lumières sur des questions de « spiritualité concrète » qui se posent aussi, selon leurs modes, dans les autres mondes religieux – à savoir, par exemple, la définition et la fonction du maître spirituel, les voies de la plénitude, l’instant secret de la transmission mystique où se communique du maître au disciple (à « l’enfant spirituel »), la dernière expérience de l’annihilation, au-delà d’être et de non-être. Quels beaux thèmes de recherche et de comparaison disjonctive, avec certains disciples d’Eckhart, ou certaines spéculations de la Cabbale judaïque !
La Libre Belgique, 11 septembre 1986, Soufisme iranien
Un traité du XIIIe siècle inaugure une nouvelle collection. Le Révélateur des Mystères de Nûruddin Abdurrahmân-e-Isfarâyini (1242-1317) est très représentatif du soufisme iranien et d’une époque encore trop mal connue. Le lecteur européen identifie souvent « soufisme » et vague ascèse mystique, ou encore connaît-il quelques noms célèbres (Ibn’Arabi, Hallâj). Mais dans l’époque intermédiaire entre l’âge d’or de la civilisation arabe et le XVIIe siècle de la Renaissance safavide en Iran se constitua vraiment toute une pédagogie spirituelle et se développèrent des écoles qui vivent encore. Ce livre apporte une lumière nouvelle sur des problèmes concrets de cette spiritualité soufie, qu’est-ce que le skaykh (le maître spirituel) ? Quelles sont les pratiques par lesquelles on parvient à la plénitude mystique (le dhekr, le silence, la retraite) ? Que sont les centres subtils de l’organisme ? Qu’est-ce que la walâya (amitié de Dieu) pour un soufi ? C’est la singularité de ce traité d’unir indissolublement l’expérience concrète et une ontologie complexe. Le commentaire d’H. Landolt est un travail de pionnier dans le domaine encore méconnu du soufisme iranien du XIVe siècle. Sa traduction du persan voisine avec le texte original.
Bulletin critique des annales islamologiques, n° 4, 1987, par Pierre Lory (Université de Bordeaux III)
Cette publication est remarquable à plus d’un titre, et en premier lieu quant à la présentation formelle de l’ouvrage. Les éditions Verdier s’étaient déjà signalées par la qualité de la publication de grands textes de la spiritualité juive, et ce premier titre de la collection « Islam spirituel » dirigée par Christian Jambet est fort prometteur. Non seulement le texte français est par son niveau et sa précision celui d’un travail universitaire spécialisé (80 pages de notes au total), mais le texte intégral en persan, doté d’un apparat critique et d’un index fouillé, lui a été adjoint : initiative rarissime qui est bien sûr à relever. Le texte de Isfarayini est précédé d’une copieuse introduction où Hermann Landolt présente, en des pages très denses, les principales données permettant de cerner l’importance de la figure et de l’œuvre de ce maître encore peu connu en Occident. C’est d’abord la situation de Isfarayini par rapport aux grands maîtres l’ayant précédé (’Ali-i Lala, ob. 1244, Gurpani, ob. 1270) et 1’ayant suivi (A.D. Simnani), tous relevant de cette grande efflorescence du soufisme iranien de la lignée de Nagm al-din Kubra, et qui est encore peu étudiée à l’heure actuelle. La vie de Isfarayini (ob. vers 1317) est bien sûr évoquée, notamment son long séjour de 40 ans à Bagdad. Mais l’accent est mis surtout sur la pédagogie spirituelle de ce maître, et ce à propos de plusieurs points : – Sa méthode de dikr est décrite et comparée à celle de ses principaux devanciers et successeurs de l’école kubrawi : la précision de la documentation de Hermann Landolt font de ces pages (p. 41 s.) une mine de renseignements fort précieux sur une question encore peu abordée. – Le rôle du shaykh comme psychagogue et transmetteur de l’initiation soufie (insistance sur la silsila remontant jusqu’au Prophète, par ’Ali) est mis en lumière. Le shaykh guide son disciple par ses directives, mais aussi en l’aidant à interpréter ses rêves (p. 37, 65 s.) et à purifier les « centres subtils » de son être. – Cette évocation des « centres subtils » sur lesquels les auteurs soufis restent souvent fort discrets, sauf précisément ceux de la lignée kubrawi, est intégrée par Isfarayini dans une vision du corps de l’homme comme microcosme. Ces centres sont les lieux par où les émanations supérieures transmettent leurs lumières aux régions les plus denses du composé humain, au corps. Mais ils sont également des organes de la connaissance spirituelle (sont principalement évoqués ici : l’esprit, le cœur et l’âme). Et c’est précisément le rôle du dikr de purifier ces voies de l’intuition mystique, de la gnose. – Même les renseignements d’ordre historique fournis par Hermann Landolt donnent des indications utiles, cette fois, sur la portée politique du soufisme : à une époque où les invasions mongoles avaient ébranlé fortement les équilibres idéologiques de l’Islam, les maîtres soufis comme Isfarayini avaient acquis un prestige d’autant plus fort. Ils écrivaient aux princes et aux gouverneurs et étaient souvent perçus comme des représentants d’une conscience collective se ressaisissant après ce traumatisme. Le texte même du Kasif al-Asrar est assez ramassé (61 p.). Il s’agit en fait d’une épître donnée en explication du hadit « Dieu a 70 000 voiles de lumière et de ténèbres ». Isfarayini y explique comment le composé psychique de l’homme, structuré en centres opaques enténébrés, et en centres transparents aux lumières des mondes supérieurs, se développe progressivement par « demeures » et « étapes » successifs au cours de l’itinéraire soufi. Le style en est simple, rendu plus accessible encore par des anecdotes souvent tirées de la propre expérience spirituelle de l’auteur. Isfarayini essaie moins de fonder une doctrine que d’indiquer à son lecteur les difficultés et les pièges du suluk. Ses développements abondent en avertissements et notes psychologiques fines et précises. Le texte persan du Kasif al-Asrar est augmenté par deux annexes. La première est constituée de six lettres que Isfarayini a écrites en réponse à des questions diverses : l’interprétation de rêves, le sama’, textes de hadits ou de déclarations à portée ésotérique de soufis. La seconde est une épître plus développée (41 p.) sur la visée, la vie et le comportement des soufis. Ces textes ont été choisis par Hermann Landolt parmi l’ensemble des inédits de Isfarayini (150 titres). La richesse et la densité de leur contenu ne font aucun doute. Redisons la qualité exceptionnelle de cette première publication d’un texte musulman chez Verdier, qui fait espérer que d’autres titres aussi riches viendront bientôt s’y ajouter. |