L’Homme nouveau, n°1445, 9 mai 2009 par Didier Rance
Depuis Max Weber, la cause semblait entendue : le protestantisme est à l’origine du capitalisme. Tout au plus discutait-on de la place à accorder malgré tout au catholicisme dans son essor. Un siècle plus tard la thèse de Todeschini présentée dans ce livre n’est pas moins révolutionnaire ce n’est pas Calvin mais saint François d’Assise qui serait à l’origine du capitalisme moderne. Comment ? La réflexion des auteurs franciscains médiévaux sur les formes de la richesse qu’ils récusaient et leur dénigrement de la fortune terrienne au bénéfice de celle des villes et des marchands leur auraient fait inventer, sans le vouloir, les instruments intellectuels rendant possible le capitalisme. D’autres allaient les utiliser pour fonder une nouvelle religion terrestre. Il appartient aux historiens de discuter de la valeur de cette thèse. Remarquons simplement que même si les faits étaient avérés, la conclusion continue de pécher par sa fausse logique du post hoc propter hoc (puisque cela succède à x, cela vient de x), et par la réduction du franciscanisme médiéval à une seule de ses composantes, dissociée des autres.
Enjeux-Les Échos, n°256, avril 2009, supplément au n°20398 de Les Échos du 3-4 avril 2009 Giacomo Todeschini : « Marché, profit, valeur… Les Franciscains ont inventé le langage de l’économie moderne dès le XIIIe siècle. » propos recueillis par Pascale-Marie Deschamps
Enjeux-Les Échos : Depuis Max Weber, on associe le succès du capitalisme à l’éthique protestante. Mais les Franciscains en auraient jeté les bases dès le Moyen Âge… Giacomo Todeschini : En 1904, Max Weber suggère en effet que le protestantisme a développé une éthique financière fondée sur la prédestination : l’« esprit du capitalisme » résulte d’un choix religieux, le succès économique est une preuve du salut. Mais à son époque – il meurt en 1920 –, la doctrine économique des ordres mendiants, à l’exception des écrits de saint Thomas d’Aquin, n’était pas connue, ni leurs textes édités. On redécouvre saint Bernardin de Sienne dans les années 1950. Ce célèbre Franciscain du XV-XVIe siècle a écrit un véritable traité sur les contrats et le prêt sur gages. Dans les années 1970, il est encore considéré comme une sorte de « primitif » de l’analyse économique. En réalité, sa pensée est profondément enracinée dans une tradition économique franciscaine déjà formalisée au XIIIe siècle. Cela étant, il est très clair pour Max Weber que le discours économique de la société occidentale est très proche de celui de la théologie chrétienne. Massimo Amato, économiste de l’université Bocconi (Milan), parle même encore aujourd’hui de l’économie politique comme d’une « science théologique qui s’ignore en tant que telle » (L’Énigme de la monnaie, à paraître). Ce lien transcendance-capitalisme est en effet capital pour comprendre l’attachement de la majorité des Occidentaux au marché, au-delà de son utilité individuelle ou collective et des profits vérifiables et réels qu’il produit.
Comment les Franciscains, un ordre mendiant, en sont-ils arrivés à concevoir ce qui allait devenir le langage de l’économie moderne ? L’ordre franciscain, fondé par saint François d’Assise, qui rédigera la règle de l’ordre en 1241, « découvre » le marché et l’échange avec la nécessité de mettre en pratique une règle qui prescrit la pauvreté comme critère de vie quotidienne juridiquement rationnel. Cette pauvreté évangélique envisage la privation comme une forme d’usage des biens énonçable juridiquement. L’échange des biens leur permet d’évaluer cette notion subjective qu’est la nécessité. La valeur des choses, et donc leur prix, leur apparaît alors comme une quantité qu’on doit calculer pour distinguer le nécessaire du superflu. Le traité sur les contrats du franciscain Pierre de Jean Olieu (vers 1294) se présente ainsi comme une théorie de la valeur-prix des biens commercialisables et de la valeur-prix du travail des hommes. Le marché devient l’espace social par excellence dans lequel on peut et l’on doit contracter et calculer la valeur relative des choses et des hommes. Ce qui fait de l’école franciscaine une sorte de laboratoire à la fois économique et mystique.
En somme, les Franciscains légitiment le commerce, l’artisanat et surtout la banque et le profit, à la condition qu’ils servent un « bien collectif » ? L’échange profitable est en effet admis et valorisé s’il est mis au service de la société chrétienne avançant sur la voie du salut. La pauvreté et le refus de toute thésaurisation improductive entraînent les Franciscains dans une logique d’appréciation des valeurs en tant que ces valeurs circulent. Apprendre l’art de l’évaluation, c’est-à-dire de l’échange profitable, et le pratiquer (en s’enrichissant ou en se privant) manifeste l’appartenance au monde de ceux qui reconnaissent le mystère du Christ : richesse infinie dans un corps pauvre et mortel. Les monnaies et l’argent sont à la fois des objets réels et virtuels : il faut savoir s’éloigner de l’argent tangible pour apprendre à calculer la valeur monétaire des choses, en prévision d’une utilité sociale et collective future. Le discours économique franciscain n’est pas une découverte abstraite des lois de l’économie moderne, mais plutôt le début d’un langage occidental du marché et du profit construit avec la syntaxe théologique du salut. L’économie se révèle comme la dimension dans laquelle on vérifie l’appartenance civique et la compétence politique des sujets aspirant à participer à la communauté, au « bien commun ». Sur cette base, entre les XIVe et XVe siècles, les Franciscains affirment la rationalité du prêt public et fondent les monts-de-piété. La ville médiévale, puis l’État chrétien, deviendront par la suite les théâtres d’un marché dans lequel on définit la valeur des choses et des hommes.
L’État providence et la justice sociale seraient-ils les avatars séculiers du mont-de-piété et de la justification de l’enrichissement de quelques-uns à condition qu’ils contribuent au bien de la communauté ? L’État providence est la conséquence institutionnelle d’un discours très ancien qui définit la richesse en termes d’attribut du pouvoir des « élus ». Le marché, d’un côté, et l’État providence, de l’autre, traduisent en termes modernes et bourgeois (oublieux de leurs antécédents linguistiques et symboliques) la dialectique entre marchés en tant que manifestation de la puissance des États, et protection élargie par cette puissance aux fidèles incapables de participer au progrès du corps civique.
Quel statut et quel rôle occupent donc le marchand et le banquier dans la société des Franciscains ? Le marchand, c’est-à-dire l’expert des échanges et de la valeur, devient un acteur emblématique de la vie sociale et religieuse : son aptitude à évaluer et à calculer (pour son profit personnel aussi) fonde la capacité à distinguer le nécessaire du superflu, qui doit caractériser les chrétiens en général. Le profit du marchand découle de son intelligence, reconnue par la majorité des contractants, à comprendre le « vrai » prix du marché dans la fourchette des probabilités. En complément d’une compétence en matière de pauvreté, l’école franciscaine définit ainsi une aptitude des professionnels du marché à manier la richesse. Cette découverte a pour conséquence fondamentale une nouvelle définition du crédit et de la productivité de l’argent. Dès lors que celui-ci appartient à des marchands reconnus comme « fidèles » par les théologiens de la pauvreté, il a un prix (à la différence de l’argent « inutile » et stérile de l’usurier) et le banquier peut, à certaines conditions, l’anticiper, le prêter à intérêt, le faire fructifier. Le marchand devient légitimement banquier si son argent est déclaré utile à la communauté chrétienne.
Que sont devenus aujourd’hui la place, le rôle et l’éthique des banquiers ? Le banquier, voire le professionnel de l’économie financière, encadré par la banque (institution charismatique s’il en est) assume de l’ancien modèle franciscain un charisme qui le définit comme expert des jeux du marché et implicitement du bonheur social. Mais, à la différence du marchand-banquier des Franciscains, il n’est plus fidèle qu’à lui-même, c’est-à-dire à l’idée d’une croissance infinie et indéterminée de la richesse dont il est l’administrateur et/ou le propriétaire. La confiance que les gens ont en lui dépend désormais de la certitude – historiquement compréhensible mais qui n’est plus fondée sur une expérience réelle – que le banquier est le représentant laïc de la communauté économique et, donc, le garant d’une socialité quotidienne fondée sur les échanges grands ou petits, proches ou lointains, entre voisins ou entre inconnus.
En quoi tes Franciscains et leurs successeurs éclairent-ils ta crise générale du crédit et de ta confiance dont souffre aujourd’hui ta planète ? Cette crise de confiance dans le marché – provoquée par la dépréciation brutale des investissements des individus – procède de la croyance de la majorité des Occidentaux (et des non-Occidentaux qui ont pris le marché occidental pour modèle d’organisation politique) dans le charisme économique des initiés aux mystères du marché. La globalisation a transformé le marché de la ville et des États en une arène totalement libre, c’est-à-dire en un espace contrôlé par des « experts » incontrôlables. La foi/confiance dans la capacité d’évaluation des marchands « fidèles » est graduellement devenue une fois dans la capacité magique d’entrepreneurs et financiers inconnus et invisibles. D’où cette contradiction dramatique, à laquelle on aboutit, entre une idée de marché et de finance civique (garantie, croyait-on, par les fonctionnaires de la banque d’à côté ou par le ministre qu’on voyait sur la place de la ville, du village et à la télé) et une réalité, découverte peu à peu, de marchés financiers totalement incompréhensibles et trompeurs. Le familier/fiable s’est révélé étranger, autre, infidèle.
Les Franciscains ont fondé le « capitalisme » en séparant très clairement ceux qui étaient dignes de foi des autres. Quelle est aujourd’hui la version séculière de cette séparation à partir de laquelle on pourrait « refonder » le capitalisme ? La « refondation du capitalisme » sur des bases éthiques demeurera une utopie si par capitalisme on entend une recherche du profit individuel et collectif déterminée par un marché organisé autour d’une fiabilité totalement arbitraire et subjective, c’est-à-dire sanctionnée librement par les sujets économiques les plus forts et les plus violents. Dans cette perspective, classiquement libérale, qui n’a pas encore été vraiment rediscutée à la lumière de la crise actuelle, on peut exclure du cercle de la crédibilité, voire du droit de connaître le fonctionnement effectif des jeux économiques, donc de participer à la redistribution de la richesse, chaque individu ou groupe économique qui n’est pas « élu » à participer au marché par l’autorité de ceux qui le font en le possédant. Cette participation ou exclusion ne dépend pas aujourd’hui, comme chez les théologiens du Moyen Âge, d’une participation à un système de valeurs, à une culture, mais plutôt du fait d’être fort ou faible, d’appartenir à la société sans frontières des économiquement puissants ou, au contraire, à la majorité de ceux qui ignorent totalement ou partiellement les secrets des liturgies financières.
Si l’économie ne doit plus être sous la loi des plus forts et des mieux initiés, quel système de valeurs/droit/culture peut-il l’encadrer ? On ne va tout de même pas mettre un Franciscain derrière chaque banquier américain, saoudien, chinois ou européen… Ce ne serait pas une solution, en effet. L’hypothèse théologique franciscaine du marché était fondée sur l’idée d’une séparation claire et visible entre l’espace productif de la fidélité et l’espace stérile des « autres ». L’univers financier globalisé et autoréférentiel d’aujourd’hui établit que la force est la seule forme d’appartenance civique et d’identité, ou encore de fidelitas. Dans cet univers, il n’y a pas les « autres », les « infidèles », mais seulement des victimes. Pour en sortir, il faudrait reconnaître enfin le droit des gens à participer aux richesses du monde selon leurs besoins et nécessités. Un marché éthique n’est possible qu’à cette condition.
Si saint François d’Assise et saint Bernadin de Sienne avaient assisté au G20 à Londres, qu’auraient-ils dit ? On pourrait imaginer un petit dialogue de ce genre : — Français d’Assise : « Souvenez-vous qu’ici on discute du sort de la fraternité humaine dont nous faisons ou devrions tous faire partie. » — Bernardin de Sienne : « Faites d’abord la distinction entre économie productive, et donc éthique, et économie improductive, c’est-à-dire immorale. Ensuite, demandez-vous quel type de communauté vous voulez édifier. »
Le Figaro, jeudi 22 janvier 2009 La geste des Franciscains par Stéphane Boiron
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La pensée franciscaine à la base du capitalisme ?
Sans y rechercher de grandes révélations sur François, on relira différemment Les Actes de sa vie, en goûtant, derrière la traduction, le charme d’un latin resté souvent proche de l’oralité. On y découvrira des héros plus obscurs : ces frères de la Marche poussés à imiter leur modèle, clairement identifié au Christ. On entendra résonner la voix du Poverello, aux préoccupations « sociales » toujours actuelles quand, scellant son accord avec frère Loup, il lui déclarait : « Je sais que tout ce que tu fais de mal, tu le fais à cause d’une faim enragée. » Les Spirituels, qui avaient placé ces paroles dans la bouche du saint d’Assise, avaient fait le choix d’une pauvreté rigoureuse. Un essai très stimulant de Giacomo Todeschini montre qu’il appartint néanmoins à la pensée franciscaine, et notamment à son courant le plus radical, de poser les bases des réflexions économiques du capitalisme moderne. On doit, en particulier, à l’un de ces Spirituels, Pierre de Jean Olivi (mort en 1298), d’avoir défendu le rôle socialement positif de l’argent, révélé par « la capacité des marchands à le faire circuler sans l’immobiliser, à l’utiliser sans chercher à l’accumuler, à le vivre comme une unité de mesure et non comme un objet précieux ». Pouvait dès lors être assignée au marché, à l’échange, au commerce, une finalité, non seulement sociale ou civique, mais aussi évangélique : permettre aux « laïcs de contribuer selon leurs possibilités à l’édification d’une société chrétienne ». Opérant une distinction entre un usage mobile et une appropriation égoïste des biens économiques, les Franciscains purent ainsi discerner chez le marchand, « protagoniste laïc de la richesse transitoire, c’est-à-dire de l’investissement téméraire », « une haute vertu, voire un héroïsme civique » qui en faisaient « un interlocuteur privilégié des pauvres en Christ ». Cela explique, selon M. Todeschini, que ceux-ci n’aient pas craint d’apporter leur soutien à la société de marché, découvrant dans sa logique « la clé de voûte de la socialité chrétienne ». Sur le fondement de cette éthique économique centrée sur la valeur de la circulation continue de la richesse, ils parvinrent même, dans les dernières décennies du XVe siècle, à donner forme à l’institution du Mont-de-Piété. Mais ce bonheur civique réglé par les lois du marché avait un prix : la masse des exclus pour qui la pauvreté ne fut jamais un choix volontaire.
Le Journal du Dimanche, 21 décembre 2008 François d’Assise en inventeur du capitalisme par Jean-Maurice de Montremy
Le sujet Pauvreté, marginalité, richesse : tels sont les débats qui, dès la fin du XIIe siècle, agitent les cités italiennes et, bientôt, les grands centres urbains de la chrétienté. Au cour du Moyen Âge naissent en Occident la question sociale et les théories économiques. Giacomo Todeschini le rappelle dès le début de sa Richesse franciscaine, l’un des essais les plus originaux de cette fin 2008. Depuis le XIe siècle, l’Europe, massivement rurale, connaît un début d’exode vers les villes. Une nouvelle urbanisation se développe. Elle ne ressemble à rien de connu et suscite une réflexion intellectuelle et politique inédite dont témoigne l’apparition des premières universités et d’un personnage nouveau : le marchand voyageur. Celui-ci devient banquier avec l’invention de la lettre de change. L’Occident se trouve alors face à ce que nul n’avait « pensé » : la naissance d’une société de marché où se développe un autre « impensé », la finance. Voici une richesse créée non par un travail visible mais par le jeu de l’espace, du temps et des écritures. Ce dont s’angoissent les marchands eux-mêmes : tout cela est-il moral ? Ainsi François d’Assise rompt-il en 1206 avec sa famille marchande. Il choisit la pauvreté radicale sur le modèle de Jésus. Dès 1209 (on fête les huit cents ans l’an prochain) des compagnons s’organisent autour de lui. C’est l’ordre franciscain. Celui-ci repose sur la pauvreté volontaire, refusant les « bénéfices » qui assuraient la vie des monastères. François vit de la mendicité tout en prêchant dans les villes un peuple déraciné. On doit aux franciscains, soit dit en passant, la crèche de Noël. Mais on leur doit aussi bien davantage. Giacomo Todeschini suit la genèse d’une de leurs inventions révolutionnaires : celle de la théorie économique. Pour moraliser la richesse, il faut la comprendre. L’historien raconte comment les franciscains décrivirent la circulation de l’argent, la formation des prix, le contrat et les règles du marché.
L’intérêt Critiquant la thèse simpliste selon laquelle la révolution capitaliste aurait été le propre de l’Europe protestante face à une Europe catholique attardée, Giacomo Todeschini montre la vitalité du débat au XIIIe siècle. Les « intellectuels » que sont alors les universitaires franciscains se fondent sur leur expérience de la pauvreté choisie pour opposer l’accumulation « vaine », immobile, des propriétaires fonciers (châtelains, nobles) à la richesse « utile » du capital mobile des marchands. Ce capital, à condition qu’il soit redistribué, contribue à la croissance du « bonheur citadin ». Les conséquences artistiques, culturelles et matérielles de ce choix seront considérables.
Le Monde, vendredi 5 décembre 2008 Modernité de François d’Assise par Nicolas Offenstadt
[…] « l’économie franciscaine » : le lien entre la pauvreté et la circulation des richesses. Tout le propos du livre très profond de Giacomo Todeschini […] est de montrer comment, à partir des réflexions sur la pauvreté, la pensée franciscaine a contribué à façonner le langage et les pratiques économiques de l’époque, en particulier à propos du marché. Du théologien languedocien Pierre de Jean Olivi, au XIIIe siècle, à Bernardin de Sienne, au XVe, les adeptes de la pauvreté volontaire ont élaboré une éthique économique qui légitime le rôle des marchands dans la cité comme experts de l’échange et de la mesure des valeurs, et fait de la juste circulation des richesses, contre ceux qui voudraient les accumuler, une vertu chrétienne et civique. En conclusion, Todeschini souligne que les positions économiques des Réformés, qui ont suscité la fameuse thèse de Max Weber reliant certains aspects du protestantisme avec le développement du capitalisme moderne, s’ancraient largement dans la tradition chrétienne médiévale. Une démonstration brillante.
Le Magazine littéraire, n°481, décembre 2008 Pourquoi les traders s’en remettent à Dieu par Jean-Baptiste Marongiu
[Richesse franciscaine analyse] la manière dont la pensée chrétienne a influencé la théorie économique, notamment sur les notions de confiance et de crédit.
Crédit, confiance : ces deux mots connaissent une inflation galopante en ces temps de crise financière planétaire où le crédit semble décroître de manière vertigineuse jusqu’à ébranler la confiance dans le marché, voire dans le capitalisme lui-même. Ces termes renvoient à la croyance et à la foi, et disent sans ambages leur provenance religieuse et morale que l’usage économique a quelque peu effacée. Deux livres viennent refaire l’histoire de leur fortune. Avec Richesse franciscaine, l’Italien Giacomo Todeschini revisite le topos wébérien de l’origine chrétienne, théorique et pratique, de l’économie moderne, mais lui donne une tout autre profondeur historique. [...] François d’Assise n’a certes pas inventé la pauvreté, mais il en a fait la valeur suprême dans la chrétienté de la fin du XIIe siècle, qui commençait juste à s’enrichir. Marchand et fils de marchand, il a une pratique intime du commerce et de la richesse. S’il interdit l’argent à son ordre, ce n’est pas qu’il en méconnaît la productivité, mais parce que la pauvreté lui paraît encore plus productive en vue d’un usage du monde et non de son appropriation. Valeur d’usage, échange, marché, intérêt, crédit : en deux siècles, les franciscains vont forger une bonne partie des instruments conceptuels pour tenter de gouverner l’économie européenne en expansion. En matière de richesse comme de pauvreté, tout est question de compétence et de crédit, bref d’expertise et de calcul. Aussi les franciscains vont-ils devenir une extraordinaire agence de notation sur l’accumulation légitime des biens et leur partage solidaire. Car la cohésion sociale prime sur tout, en ces sociétés urbaines encore communautaires, dont les colonnes portantes sont, selon les franciscains, le pauvre volontaire, le riche par vocation et la dette généralisée. Cependant, la pauvreté jauge et juge le bien-fondé de la richesse. Les franciscains ont inventé les monts-de-piété, préfiguration précapitaliste de la banque moderne et véritable dispositif à multiplier les microcrédits dans une économie qui manque cruellement d’argent. [...] c’est d’ailleurs leur impossibilité à trancher entre la banque et l’assistance, entre le profit (fût-il honnête) et le don (même improductif), qui les a expulsés du marché, dans tous les sens du terme. La morale est-elle partie avec eux ? Rien n’est moins sûr. D’un côté, l’État a progressivement pris en charge le contrôle des pratiques de crédit. De l’autre, les cadres de référence ont basculé d’une éthique inscrite dans la religion à une autre née de la politique et de l’économique. Mais comment, aujourd’hui, produire de la confiance dans une société totalement insérée dans d’innombrables relations de crédit et alors que les systèmes de régulation semblent inadaptés ou dépassés ? Condamner le marché revient à prêcher la chasteté aux moineaux. L’ordre mendiant lui-même ne l’a pas fait. Finalement, [...] c’est le marché qui validera (ou pas) l’économie morale, sinon la morale tout court dans l’économie.
L’Histoire, n°336, novembre 2008 Richesse des Franciscains
Voici un livre surprenant : spécialiste reconnu de l’histoire intellectuelle du franciscanisme, Giacomo Todeschini dévoile, à travers les débats théologiques au sein d’un ordre religieux qui a choisi de vivre de mendicité, un pan méconnu de la préhistoire de la pensée économique. Le livre (qui bénéficie d’une traduction sûre et fluide) commence par une histoire de l’idée de pauvreté volontaire, dans le contexte général de l’essor économique de l’Occident du XIe au XIIIe siècle. En suscitant le développement d’une « nouvelle richesse » (celle qui résulte du travail de l’argent, et non du labeur de la terre), celui-ci met les théologiens aux prises avec une difficulté : comment concilier les pratiques marchandes avec les desseins de Dieu ? Les disciples de François d’Assise théorisent donc le renoncement évangélique aux biens terrestres, et, ce faisant, ils inventent une doctrine du marché. Celui-ci devient, selon Pierre de Jean Olivi, « le moyen dont disposent les laïcs de contribuer selon leurs possibilités à l’édification d’une société chrétienne ». Tel est le paradoxe décrit avec allégresse par Giacomo Todeschini : en renonçant aux biens matériels, les Franciscains ont entrepris une réflexion décisive sur la valeur de l’échange, et élaboré une conception élevée de la richesse, assimilée au bien-être collectif de la communauté civile. Dès lors que le marché et le profit œuvrent à cette richesse, ils deviennent légitimes, et justifiés par la foi. On le voit : ce livre entre en résonance avec des débats contemporains, et notamment ceux qui tentent de dévoiler la part de croyance qui gît dans cette nouvelle théologie qu’est l’économie de marché.
Livres hebdo, n° 747, vendredi 26 septembre 2008 François d’Assise en révolution par Jean-Maurice de Montremy
De son vivant, François d’Assise (1181 ou 1182‑1226) déconcerta jusqu’à ses proches. On sait l’acte fondateur de sa révolution : il rejette sa richesse et choisit la pauvreté. Se groupent autour de lui d’autres « mendiants » qui entendent renouer avec le précepte évangélique : vendre ses biens, les donner aux pauvres et s’en aller sur les chemins, à l’instar du Christ. […] Comme le montre l’historien, dans son essai au titre volontairement paradoxal : Richesse franciscaine ou comment la pauvreté volontaire a modelé la société de marché, « ce fut la religiosité des Mendiants, la plus rigoureuse qui, en tant que telle, élabora une large part du vocabulaire de l’économie occidentale. Contrairement à ce que l’on a longtemps cru au XIXe et au XXe siècle, il n’exista jamais d’imperméabilité entre le marché et le monde chrétien, pas plus que de séparation nette entre la morale et les affaires ». Les franciscains, pour définir un usage chrétien des biens terrestres, s’efforcèrent de comprendre le monde marchand qui naissait et se développait sous leurs yeux. Ils s’attachèrent notamment à cet autre phénomène inédit : la naissance de la banque et la production d’une richesse financière apparemment détachée du travail. Ainsi donc les Mendiants durent-ils traiter de la circulation de l’argent, de la formation des prix, des contrats, des règles du marché… Giacomo Todeschini analyse, en particulier, les travaux de Pierre de Jean Olivi, un Languedocien, qui eut sans doute, à Florence, Dante parmi ses auditeurs. Au‑delà de l’économie, toutefois, l’historien s’intéresse à la théologie autant qu’à la morale sociale telle qu’elle se diffuse et à la vie concrète – notamment celle du fils de marchand, François, de qui vint l’élan initial. Vivant et synthétique, Giacomo Todeschini montre comment se construit la distinction entre la pauvreté choisie (celle de François) et la pauvreté subie (celle des indigents) avec de multiples conséquences sur la manière de penser la richesse. Déjà s’opposent le capital que l’on fait « travailler » – contribuant à la prospérité de tous – et celui qui s’accumule « oisif » et improductif. Le marchand mobile se distingue du propriétaire foncier, immobile, et le bourgeois conquérant de l’aristocrate thésaurisateur. Giacomo Todeschini complète et renouvelle les analyses, toujours novatrices, de Max Weber. Sa Richesse franciscaine est l’un des livres les plus neufs en ce domaine depuis La bourse et la vie de Jacques Le Goff.
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