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  Sur la rive du Gange
Domra

  Josef Winkler

  Roman
Traduit de l’allemand par Éric Dortu

  256 pages
18 €
ISBN : 2-86432-424-5

Résumé

     Sur la rive du Gange, depuis des temps immémoriaux, se déroule chaque jour le rituel immuable de l’incinération des morts, ou celui, réservé aux êtres purs – enfants et saints – de l’immersion dans le fleuve. De ces cérémonies, les domras sont les officiants : leur caste veille sur le feu sacré qui sert à allumer tous les bûchers.
     Sur les Ghâts où ont lieu les crémations, il est interdit de filmer, de photographier et même de dessiner, quoique les animaux y circulent librement et que les cendres des morts, une fois les bûchers éteints, ne fassent l’objet d’aucun soin particulier.
     Il n’est pas interdit de prendre des notes ; pourtant, en décrivant minutieusement les spectacles terribles et grandioses qui s’offrent à lui, mêlés aux réalités les plus triviales de la vie quotidienne, le narrateur fasciné sait qu’il ruse avec l’interdit.
     Comme à Naples et à Rome dans Cimetière des oranges amères et Natura morta, ses précédents livres, Josef Winkler emporte en Inde le memento mori qui traverse toute son œuvre. Écrit à la lueur des bûchers funèbres, Sur la rive du Gange est un grand livre sur l’Inde, baigné de joie tragique, où le romancier relève le défi qu’il s’est lancé depuis qu’il écrit : celui de ne jamais fermer les yeux face aux réalités les plus terribles de la vie.



Extrait du texte

     Au cours de nos premiers jours à Varanasi, nous allâmes à pied à la Godaulia et mon attention fut particulièrement attirée, dans les ruelles étroites, par une chèvre tachetée de blanc et de brun foncé qui grignotait un gros bâton fendillé à demi carbonisé, recouvert d’une pellicule grise de cendre. Tandis que ma compagne retrouvait chez un confiseur les sucreries indiennes de son enfance – « c’est exactement la même odeur qu’autrefois ! » –, j’étais assis dans le pousse-pousse, la langue paralysée, complètement épuisé et abattu par les impressions nouvelles et les images insolites qui se présentaient à moi, et j’observais le mouvement des côtes du chauffeur au torse brun qui pédalait en direction de notre hôtel. C’est à ce moment-là que je me demandai si le misérable petit muet que j’étais – ma compagne, pendant ce temps, s’extasiait sur le goût de pistache d’une friandise – si l’être privé de langage que j’étais ne ferait pas mieux de se précipiter hors du pousse-pousse et de se jeter sous les roues du gros camion qui arrivait en sens inverse, et je murmurai alors plusieurs fois à voix basse, agrippé à l’armature en bambou du pousse-pousse, le regard rivé sur le mouvement des côtes de notre chauffeur au torse brun qui pédalait : « Jamais plus tu ne pourras écrire une phrase ! » Ce soir-là, j’assistai à un concert privé donné dans la salle à manger de l’hôtel, assis, derrière les autres spectateurs, sur les marches d’un escalier menant à la terrasse, et tandis que je fixais la chanteuse et le joueur de cithare, je me mis à pleurer, dissimulé derrière un pilier de la rampe, et mordis jusqu’au sang l’ongle de mon pouce droit, le dos de la main inondé de larmes et de morve.



Extraits de Presse

   Bulletin critique du livre en français, janvier 2005

   Sur la rive du Gange est l’avant-dernier ouvrage – Wenn es soweit ist, Quand l’heure viendra, publié en 1998, a déjà été traduit en 2000 chez Verdier –, de Joseph Winkler, écrivain autrichien né en 1953 en Carinthie dont l’œuvre, diffusée en France avec persévérance par les éditions Verdier, apparaît peu à peu comme une des plus singulières de notre temps. Après l’Italie, Naples (dans Cimetière des oranges amères) et Rome (dans Natura morta), l’Inde de Varanasi (Bénarès) nourrit la méditation funèbre d’un auteur appliqué à restituer la dimension tout à la fois triviale et tragique de la vie. S’ouvrant par une citation de Michaux, « Mon récit sera la branche noire qui fait un coude dans le ciel », Sur la rive du Gange emmène le lecteur sur les ghâts de Bénarès où sont incinérés les morts, à l’exception des enfants et des saints, directement immergés dans le fleuve sacré. Le narrateur décrit avec la plus extrême minutie le spectacle qui s’offre à lui, en une série de tableaux où le détail s’ajoute au détail, jusqu’à ce que le fragment s’achève ou que surgisse, par une association de la mémoire, un souvenir intense de l’enfance en Carinthie, ou un rêve. Par moments stupéfait d’horreur ou d’effroi, le lecteur se laisse hypnotiser par ce récit remarquablement traduit, qui l’entraîne très loin dans une évocation de l’envers de la vie, où les mots acquièrent une force quasi picturale.


   La Montagne Magazine, 26 décembre 2004
   Josef Winkler, maître provocateur
   par Daniel Martin

   Dans la grande tradition autrichienne, Josef Winkler a sa place, l’une des premières.

   La récente nobélisation d’Elfriede Jelinek incitera peut-être les lecteurs à se tourner plus souvent vers la littérature autrichienne qui a cette particularité de produire de grands auteurs sans en tirer de réels profits. Les succès de Thomas Bernhard ou Peter Handke n’ont en rien rejailli sur d’autres de leurs compatriotes, pourtant de grande qualité, tel Josef Winkler auteur d’une dizaine de textes et romans dont la moitié est disponible en France où il reste passablement méconnu des amateurs de belle littérature. La parution de Sur la rive du Gange sera peut-être l’occasion de changer d’état d’esprit pour enfin se plonger dans cette œuvre qui, si elle creuse la mémoire nationale autrichienne, voyage aussi, à l’image de son auteur. Josef Winkler est né en 1953, en Carinthie, une province devenue depuis la terre d’élection du militant d’extrême droite, Jorg Haïder. C’est ici qu’il a décidé de mener son combat en s’imposant tel qu’il est, homosexuel et athée, pourfendeur de fausses bonnes consciences et d’encombrantes traditions.
   Tout un matériau qu’il connaît assez bien pour avoir grandi dans une famille de paysans. Son village natal à la forme d’une croix. La population telle qu’il la décrit est composée de paysans bornés et silencieux, de plus soumis à la volonté de prêtres effrayants tout au service d’une église rétrograde, humiliante, que l’on dirait moyenâgeuse. Sous ce ciel très lourd, la vie se déroule de la naissance à la mort, au rythme des cérémonies religieuses et des prières obligées pour gagner un paradis peut-être incertain, mais loin de cet enfer. C’est sûrement dans Le Serf qu’il a le mieux dépeint cette ambiance. Récit de l’enfance d’un homme qui déteste trop son village, sa famille pour les quitter. Il peint ses parents, ses proches et leur per sonnel : l’immense brutalité qui habite chaque geste, chaque parole, au nom de Dieu.
   On le retrouve ce village dans Quand l’heure viendra, où il reprend une vieille tradition locale, celle qui consiste, pendant l’été, à badigeonner les bêtes d’un brouet puant pour en éloigner les insectes. Une potion composée de cadavres d’animaux décomposés. Ce qui le conduit à reprendre toutes les paroles perdues des ancêtres morts, toutes ces vies détruites au nom de principes obsolètes.
Lui se place toujours seul face à eux, les siens, ses concitoyens. Il leur impose sa prose et ses différences. Il les provoque et les invite à vivre. Autant dire qu’il n’est pas toujours apprécié – bien que paradoxalement très primé souvent rejeté voilà sûrement pourquoi il voyage autant.
   L’Italie est présente dans quelques-uns de ses ouvrages (Cimetière des Oranges amères, chez Verdier). Mais c’est en Inde qu’il a trouvé la matière de ce nouveau texte intitulé Sur la rive du Gange. Lequel tient tout autant du récit de voyage que du poème en prose. Sans l’éloigner de ses obsessions : les rituels et la mort, l’importance du religieux. Dans la foule immense qui se presse autour du fleuve se croisent des moines, des porteurs de cadavres, des voleurs, des trafiquants et quelques adolescents ambigus. Le tout formant un paysage où se côtoient les plus belles promesses et les odeurs les plus épouvantables dans un capharnaüm insensé pour l’oreille d’un occidental. Abus de couleurs, de sons, de désirs sur fond de bûchers mortuaires: un tableau qui ne peut que stimuler Winkler.



   La Quinzaine littéraire, 1er au 15 décembre 2004
   Memento mori
   par Anne Thébaud

   Ce roman s’inscrit parfaitement dans le prolongement des précédents récits de l’auteur qui explore, de façon systématique, la mémoire des morts. Dans Quand l’heure viendra, l’auteur s’attachait à la recension des morts de son village natal de Carinthie auxquels il rendait hommage en les tirant de l’oubli. Que cette fois le romancier se penche sur les rites funéraires qui se déroulent sur les bords du Gange n’a rien d’étonnant.

   Bûchers funèbres et immersion dans le fleuve des « êtres purs » – enfants et saints – ponctuent la vie quotidienne des Ghâts où ont lieu les célébrations. Une foule humaine et animale se côtoie autour des rites de crémation : buffles, vaches et chèvres viennent manger les soucis orange des guirlandes mortuaires ainsi que les ficelles de chanvre qui lient le corps du mort à l’échelle de bambou, les chiens rongent les os calcinés, les enfants dérobent les grains de riz soufflé cachés dans les plis des linceuls. Les domras président à la crémation, font plusieurs fois le tour du bûcher avec des bâtons d’encens à l’odeur de santal, frappent le corps pour qu’il se consume plus vite, lancent une cruche d’argile remplie d’eau par-dessus le corps. Des cohortes d’enfants recueillent les restes de brasier, les vautours guettent les cadavres qui flottent à la surface des eaux, des hommes viennent faire leurs ablutions dans les eaux sacrées, d’autres leur lessive. Le marché se tient à deux pas. Vie et mort forment un continuum, une boucle dont l’auteur expose les variantes.
   La prose de Josef Winkler explore moins l’exotisme que l’infinie réitération des rituels. Au bout de quelques pages, ces évocations semblent familières tant les descriptions se ressemblent dans leur précision et leur minutie. Des membres complets de phrases caractérisant les figurants se répètent inlassablement, faisant saillir les variantes. Une attention particulière est portée à l’âge, au sexe et à la corpulence des morts, des domras et des enfants. Outre la mention des odeurs de putréfaction, des nuages de cendres qui se déposent sur les vêtements et cheveux, c’est la vue qui est le plus sollicitée : lèvres boursouflées, orbites creuses, intestins qui crèvent libérant des humeurs, linges imbibés de sang, chair qui devient verte, tibias ou fémur qui se dressent à la verticale, etc. Des accessoires (bijoux, motif et matière des pagnes), la couleur des couronnes de fleurs, du pelage des animaux et de leurs mamelles ponctuent les évocations de taches de couleur distinctes comme c’était déjà le cas dans Natura morta.
   Quelques souvenirs d’enfance en Carinthie (la grand-mère Eugenia égoïste dans ses accès de gourmandise, l’arbre de Noël que l’on décore, les villageois haineux à l’égard de l’écrivain), plusieurs faits divers collectés dans les journaux locaux, un hommage au peintre Georg Rudesch récemment décédé, la présence d’autres occupants de l’hôtel viennent rompre momentanément le spectacle des crémations. Mais assurément, l’auteur joue jusqu’à la saturation des effets de répétition des scènes décrites et d’expressions volontairement reprises mot pour mot. Il est difficile de parler de cet ouvrage, exclusivement descriptif, en terme de récit tant tout élément d’intrigue ou d’évolution narrative sont écartés. Le temps est statique et circulaire, ponctué par des rituels dont seuls les figurants se renouvellent. S’il est incontestable que Josef Winkler montre là sa singularité, il ne fait aucun doute qu’il joue aussi avec les limites d’une perfection formelle qui fige l’élan vital inhérent aux premiers romans de l’auteur – disponibles en traduction française – d’une veine plus autobiographique, lyrique et onirique.


   Le magazine littéraire, Décembre 2004
   L’art de la fugue
   par Claude-Michel Cluny

   Josef Winkler se tient Sur la rive du Gange : il y orchestre l’incompréhensible banalité de la mort, les bûchers funèbres et l’offrande des corps. Une voix singulière, âpre et déconcertante.

   Le jour viendra, le jour est venu, insupportable, inoubliable et fondateur, dont la vision térébrante des deux morts pendus nus et embrassés se balance encore de l’autre côté du monde dans les fumées des bûchers du Gange. La mémoire du pire ne connaît ni l’espace ni le temps. Un carnet de notes sur les genoux, alors que les officiants repoussent dans le feu les membres des morts et la dorure légère des linceuls, que la chienne aux tétines tachetées de noir et de rose va et vient au bord du fleuve, dans les effluves affreux d’un veau mort, les guirlandes de fleurs et les relents de santal, l’auteur de Natura morta, de Cimetière des oranges amères (ces deux romans situés en Italie) et de Quand l’heure viendra, et qui se nomme Josef Winkler, qui est autrichien, et certainement un des écrivains les plus étonnants de la littérature germanique actuelle, Josef Winkler compose un volet nouveau à son polyptyque.
   Ces romans qui, par parenthèse, ne sont pas des romans, subjuguent par la présence des choses, la persistance des couleurs, la gestuelle des personnages… Un marché populaire à Rome rassemble tous les faits et gestes de Natura morta ; cette fois, les ghats, ces gradins du bord du Gange, à Bénarès (aujourd’hui Varanasi), théâtre du feu sacré et du commerce des cendres, où l’écrivain compile les rencontres incessantes de la vie et de la mort, comme s’il était devenu le peintre presque attitré des Parques. Sous l’égide d’une citation d’André Du Bouchet : « Mon récit sera la branche noire/qui fait un coude dans le ciel. »
   À cette branche noire comme l’encre le passé pend encore, toujours, et le livre est le livre d’un départ dans le silence, une fois chaussées dans le petit matin les godasses moisies d’un valet de ferme, le livre d’une fuite loin « de la ferme parentale », du village natal, maudit, où l’on hait « ce Winkler qui a tout détruit » par ses livres insupportables. Les images du passé traversent la fumée des bûchers funèbres, la pestilence des chiens crevés et la fragile beauté des guirlandes de soucis orangés ou jaunes ; elles se mêlent inopinément à l’insomnie, à la nudité des garçons occupés de leurs ablutions dans le fleuve sacré. Parfois, dans les cendres chaudes, où se voient des éclats d’os calcinés, quelque habitué des ghats fait cuire les pommes de terre de son dîner. Ou un fils arrose de beurre fondu le visage de son père en proie aux flammes purificatrices.
   L’écriture s’est donné les moyens, les rythmes, les accents d’un rituel. Que nous soyons au coeur d’un village de Carinthie, ou en Italie ou sur le bord du Gange, ce même rituel prend corps, éclate, se déploie, insolite, troublant, développant ses insistantes réitérations, agressif, réaliste et violent. Visions oniriques, notations de couleurs, persistance d’un visage ou d’un geste, s’entrelacent ou se superposent en une sorte de fresque animée, mais mieux encore, à la manière d’une musique récitative, obsédante et cependant striée de notations dissonantes, répétitive et entêtante.
   Mais les « partitions » de Josef Winkler ne sont pas minimalistes si son art des cadences et de la réitération peut faire penser, par exemple, aux compositions d’un Philip Glass, alors c’est à ses œuvres concertantes. Ou à la manière dont Schonberg ou Stravinsky ont repris à Bach les dynamiques secrets de l’art de la fugue, dont les reprises et les modulations se faufilent dans le récit, au gré d’altérations inattendues et de colorations imprévisibles. La peinture ne bouge plus, une fois fixés ses rythmes. La musique – et les récits de Winkler sont par nature l’orchestration de sensations, de vie saisie sur le fait, de mort à l’ouvrage –, commence et s’achève, elle sait revenir sur elle-même, changer de pas, de clé, d’instrumentation, à la fois musique de scène et récitatif.
   Pas facile, sauf à le citer un peu longuement, de faire entendre sa voix singulière, âpre, et déconcertante, qui saute de la distanciation notariale à l’expression de l’avidité sexuelle, de l’émotion à l’ironie froide. Tout est dans l’orchestration… Et dans ces cadences qui toujours nous ressaisissent, nous reconduisent à la tension initiale, au rituel d’une célébration, à la remise à vif de la blessure d’adolescence.
   Oeuvre répétitive, et qui cependant ne se répète pas. Elle se renouvelle, s’enrichit, surveille ses délires, affûte ses antennes, incroyablement exempte de scories morales ou moralisantes, curieuse de tout (ne pas distinguer svastika et croix gammée est-il volontaire ?). Natura morta avait quelque chose d’un reportage sans objet, sinon la vie sur un marché romain, dans la complicité non dite de Pétrone et de Fellini. Sur la rive du Gange réussit ce tour de force d’orchestrer l’incompréhensible banalité de la mort (à nos yeux tout du moins), la vie excrémentielle et l’offrande des corps, à partir d’un ego désemparé, arrêté dans sa fugue immobile entre d’âcres fumées funèbres.


   TGV Magazine, Novembre 2004
   Sur la rive du Gange
   par Philippe Di Folco

   On se souvient du Cimetière des oranges amères (1998) dans lequel l’Autrichien Josef Winkler offrait, entre Rome et Naples, le ravissement promis aux lecteurs en quête de pèlerinages nostalgiques et de vieux parapets, comme si les ombres fantomatiques de l’empire austro-hongrois n’en finissaient plus de s’épandre. Ce livre-ci ne manque pas non plus « d’esprits » : l’Inde, dont il est question, se dessine entre rivière sacrée et réformation de l’âme. De cérémonies en rituels, un Européen décide de faire le point sur sa vie : comment en être autrement dans un pays multimillénaire ? Ici, point de médiation possible : on ne filme pas les ghats, lieux de crémation, Bénarès reste une ville interdite au spectaculaire, même le dessin reste en suspens. Seule l’écriture, ultime compromis, demeure retenue à la fois par l’écrasement qu’une telle avalanche de symboles provoque, et débridée, par la conjonction du cosmos, de la passion et de la révélation qu’elle appréhende. Winkler propose un bonheur rare : celui d’entrer dans une double intimité, celle d’un esprit occidental cherchant « à perdre sa peau », sa part d’ombre, et celle, plus secrète encore, de pénétrer en un continent à jamais mystérieux, l’Inde du Gange, qu’aucune ruse, même intelligente, ne viendra jamais déflorer. Un voyage intérieur, plus encore ici, une promesse de l’aube pour nos mornes crépuscules d’hiver.



   Livres Hebdo, vendredi 1er octobre 2004
   Mort sur le Gange
   par Jean-Maurice de Montremy

   L’Autrichien Josef Winker s’installe au bord du Gange près des bûchers funéraires. Il observe la mort, les passants, la ville. Un puissant poème en prose d’une grande force visuelle.

   Après Naples, avec Cimetière des oranges amères (Verdier, 1998) puis les marchés de Rome, avec Natura morta (Verdier, 2003), Josef Winkler continue d’observer, son carnet de route à la main, la vie criarde, la mort et la pauvreté foisonnante. Le voici maintenant Sur la rive du Gange, là où sont les bûchers funéraires – là où l’on vient incinérer les morts, se purifier, marauder, vaquer à ses affaires tandis que le fleuve immense charrie cadavres et fleurs, survolé de vautours, de corbeaux ou d’oiseaux scintillants. Il y a des corps qui brasillent, des enfants qui jouent, des buffles qui paissent, du santal, de l’ordure, des linceuls synthétiques multicolores.
   Le récit ne se détache pas pour autant de l’enfance de Josef Winder, né en 1953 dans une famille paysanne de Carinthie. Là-bas aussi, la rivière, la terre, les animaux, les rites et la mort hantaient le jeune garçon, ainsi que cette violence sourde de l’Autriche profonde, à la fois butée, brutale et baroque. Ce fond autrichien transparaît par des souvenirs ou des rêves qui se mêlent fugitivement à la description rigoureuse, précise et obsessionnelle de l’observateur.
   Quelques brèves citations poétiques (André du Bouchet, Hans Henny Jahn, Emily Dickinson) ponctuent par endroits l’enchaînement des séquences. On n’est pas loin du poème en prose même si le ton est bien celui du journal ou du carnet de route. Inlassablement, le cri des porteurs de cadavres ponctue l’observation : « Ram Nam saiya hail » – ils sont toujours quatre, portant toujours la dépouille sur une échelle en bambou, comptant sept degrés. Inlassablement, ils remettent les corps aux domras, chargés d’entretenir les bûchers à partir de brandons pris au « feu éternel ». Lorsqu’il s’agit d’un enfant, on lie le corps sur une pierre plate et on le fait couler au fond du Gange. C’est, inlassablement, le contraste entre le rituel, les guirlandes, les couleurs et la routine des domras qui tisonnent les bûches et les corps calcinés. Ceux-ci sont décrits avec une exactitude méticuleuse, comme jadis dans certaines danses macabres ou certaines vanités.
   Pendant qu’officient les domras, les fidèles poursuivent leurs ablutions dans le fleuve sacré. Tout autour, les commerces, les larcins, les sourires, les colères tournoient comme si de rien n’était. Le regard de l’observateur s’attache avec un désir mêlé de répulsion au corps de certains adolescents qui jouent près du fleuve, et qui parfois le provoquent. Reviennent de nouveau le cri des porteurs de cadavres, le tisonnage des bras, des crânes ou des entrailles. Et les splendeurs du Gange, parfois putride, parfois sublime.
   Ce texte impressionnant paru en 1996 à Francfort fait l’objet d’une très belle traduction d’Éric Dortu qui en respecte la densité, l’ironie sombre et les touches de délicatesse, voire d’impressionnisme. Un seul regret, minime : qu’on n’ait pas traduit le poème final d’Emily Dickinson. Car il indique la perspective spirituelle de l’oeuvre – et l’anglais de Dickinson n’est pas facile d’accès...