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  La Rivière de l’oubli
(El río del olvido)

  Julio Llamazares

  Voyage
Traduit de l’espagnol par Jean-Baptiste Grasset

  224 pages
18,30 €
ISBN : 2-86432-139-4

Résumé

     C’est aux sources du Curueño que nous emmène le voyageur – le retour au décor de l’enfance n’est-il pas le plus surprenant des dépaysements ? Il remonte à pied, en six jours, le cours que le torrent s’est taillé à grand-peine dans les montagnes sauvages de León.
     Ce récit plein d’un charme désinvolte surprendra les lecteurs de Julio Llamazares que celui-ci n’avait guère habitués à ce ton si allègre, à cette espièglerie d’un promeneur amoureux qui passe avec aisance de l’humour à l’émotion.
     Figures hautes en couleurs, paysages sublimes, rêveries et souvenirs, aléas du chemin et histoires du passé tissent l’épaisseur de ce parcours qui rejoint toutefois, sans en avoir l’air, les tensions profondes qui habitent l’œuvre.



Extrait de texte

      Les chiens d’Aviados.
     Quand le voyageur atteint Aviados, l’horloge de l’église a depuis longtemps sonné une heure. Les rues du hameau sont désertes, silencieuses, esseulées sous le clair de lune et, derrière les fenêtres, les habitants sont depuis longtemps endormis, à l’ombre des ruines du château.
     Malgré cette solitude, le voyageur entre dans Aviados avec discrétion. Non qu’il craigne d’être vu déambulant à pareille heure dans le village, ni qu’il croie (comme certains) que, par les nuits de lune comme celle-ci, l’ombre d’Al-Mansur erre solitaire à cheval en quête du trésor que, selon la légende, il aurait caché dans un fossé de ce château par lui-même détruit lors d’une de ses immenses chevauchées qui semaient la terreur à travers l’Espagne. La discrétion du voyageur vient simplement du fait qu’Aviados se trouve dans la montagne, loin de l’embranchement, et qu’il sait par expérience que dans ces villages-là, les chiens ne reçoivent généralement pas les voyageurs de la meilleure façon, surtout la nuit. Mais, en dépit de sa discrétion, les gardiens d’Aviados ne tardent guère à le repérer. Le voyageur n’a pas fait quatre pas dans le village que déjà tous les chiens aboient en chœur à chaque coin de rue, à chaque portail de maison.
     Pourtant, aucun d’eux ne s’approche en montrant les dents pour essayer de lui barrer le passage. Le voyageur voit leurs yeux briller dans l’ombre des maisons, les entend qui le suivent en grondant, mais il traverse tout le village sans qu’aucun ne manifeste l’envie ou le courage de l’approcher. En revanche, ils ne cessent pas un instant d’aboyer. Ils aboient dans les cours, devant les portes, aux barbelés des potagers, près du lavoir de la place. Ils aboient comme si c’était le fantôme même d’Al-Mansur qui à cette heure, errant sur son cheval, avançait dans Aviados. Et déjà quelqu’un, quelque part, répond à ces aboiements, de la lumière apparaît dans une des maisons de la place, aussi le voyageur écrase sa cigarette, retourne sur le chemin et, sur le quai de la voie ferrée où il a laissé musette et sac à dos avant de monter, il s’allonge dans un coin, sur le ciment glacé, pour s’endormir du paisible sommeil des justes et retrouver les fantômes de ses rêves, loin des aboiements et des ombres des chiens d’Aviados



Extraits de presse

      Au village perdu de Llamazares, tout en haut d’une vallée reculée des montagnes du León, vit un aveugle. Et le voyageur, qui le rencontre, se demande s’il n’est pas, comme cet homme, un être « seul et abandonné qui ne cesse de marcher et ne parvient jamais nulle part ».
     Telle pourrait être la leçon de ce livre, dont le sous-titre est « voyage », mais qu’il n’est pas interdit de lire comme le roman d’un retour aux sources. Retour concret, puisque le narrateur entreprend de remonter à pied le cours du Curueño, farouche petite rivière qui dévale d’une montagne qu’elle a creusée de gorges noires. Voyage métaphore, aussi, car cette rivière est celle de son enfance et, parvenu au village de Llamazares, justement, l’auteur ôte son masque et avoue que c’est là que se trouve son « origine la plus primitive ». Comme il nous en avait averti dans sa préface, c’est bien pour vérifier que l’homme « parcourt un chemin qui ne mène nulle part » que le narrateur décide de se lancer à l’assaut de la vallée de sa jeunesse.
     Le charme principal de ces pages est qu’elles vivifient la tradition des récits de voyages d’une époque où l’on allait lentement, ce qui permettait de tout voir, et de livrer d’intéressantes réflexions sur ce qu’on avait vu. Les précédents sont innombrables, et l’on peut penser, par exemple, au Voyage à l’Alcarria de Cela.

     Jean-Marie Saint-Lu, La Quinzaine littéraire, 16 mars 1992.

 

     Julio Llamazares signe un livre inclassable qui n’a pour but que de ressusciter ce qui reste le bien le plus précieux (peut-être le seul) de ces pauvres gens demeurés là parce qu’ils ne pouvaient pas faire autrement : la source du souvenir, l’enfance sans fin.

     Jacobo Machover, Libération, 16 avril 1992.

 

     Géographie autobiographique

     Julio Llamazares est l’écrivain âpre, sombre et lyrique d’une Espagne rurale qui est loin d’en avoir fini avec ses peurs, avec ses misères avec la croyance en une histoire immobile marquée de toute éternité par l’affrontement perdu des hommes avec la nature et avec leur propre cruauté. Ses deux romans déjà traduits, Lune des loups et La Pluie jaune, ont été remarqués pour leur beauté crépusculaire et l’émotion intense, presque douloureuse, qui les habitait.
     Récit d’un voyage à pied d’une vingtaine de kilomètres entre Barrio et les sources du Curueño, dans ce pays de León cher à l’auteur, La Rivière de l’oubli ne joue pas, d’emblée, sur les mêmes tons dramatiques. Llamazares, qui connaît chaque pierre de ce paysage de montagnes et de dépressions, chaque masure des minuscules bourgades qui s’y accrochent, chaque histoire de ses habitants, sauvages, solitaires, hautement colorés, raconte les lieux et les hommes avec l’allégresse d’un gamin qui veut faire partager les richesses de ses trouvailles. Ce n’est pas un guide mais plutôt une géographie autobiographique. Ces histoires, ces lieux, ces coutumes, ces arbres sont tout à la fois un ensemble réel et un ensemble magique, celui de l’enfance de l’écrivain, celui qui imprime à sa vision des choses un tragique et un sublime dont elle ne se défera jamais.

     Pierre Lepape, Le Monde, 17 avril 1992.