Au village perdu de Llamazares, tout en haut d’une vallée reculée des montagnes du León, vit un aveugle. Et le voyageur, qui le rencontre, se demande s’il n’est pas, comme cet homme, un être « seul et abandonné qui ne cesse de marcher et ne parvient jamais nulle part ». Telle pourrait être la leçon de ce livre, dont le sous-titre est « voyage », mais qu’il n’est pas interdit de lire comme le roman d’un retour aux sources. Retour concret, puisque le narrateur entreprend de remonter à pied le cours du Curueño, farouche petite rivière qui dévale d’une montagne qu’elle a creusée de gorges noires. Voyage métaphore, aussi, car cette rivière est celle de son enfance et, parvenu au village de Llamazares, justement, l’auteur ôte son masque et avoue que c’est là que se trouve son « origine la plus primitive ». Comme il nous en avait averti dans sa préface, c’est bien pour vérifier que l’homme « parcourt un chemin qui ne mène nulle part » que le narrateur décide de se lancer à l’assaut de la vallée de sa jeunesse. Le charme principal de ces pages est qu’elles vivifient la tradition des récits de voyages d’une époque où l’on allait lentement, ce qui permettait de tout voir, et de livrer d’intéressantes réflexions sur ce qu’on avait vu. Les précédents sont innombrables, et l’on peut penser, par exemple, au Voyage à l’Alcarria de Cela.
Jean-Marie Saint-Lu, La Quinzaine littéraire, 16 mars 1992.
Julio Llamazares signe un livre inclassable qui n’a pour but que de ressusciter ce qui reste le bien le plus précieux (peut-être le seul) de ces pauvres gens demeurés là parce qu’ils ne pouvaient pas faire autrement : la source du souvenir, l’enfance sans fin.
Jacobo Machover, Libération, 16 avril 1992.
Géographie autobiographique
Julio Llamazares est l’écrivain âpre, sombre et lyrique d’une Espagne rurale qui est loin d’en avoir fini avec ses peurs, avec ses misères avec la croyance en une histoire immobile marquée de toute éternité par l’affrontement perdu des hommes avec la nature et avec leur propre cruauté. Ses deux romans déjà traduits, Lune des loups et La Pluie jaune, ont été remarqués pour leur beauté crépusculaire et l’émotion intense, presque douloureuse, qui les habitait. Récit d’un voyage à pied d’une vingtaine de kilomètres entre Barrio et les sources du Curueño, dans ce pays de León cher à l’auteur, La Rivière de l’oubli ne joue pas, d’emblée, sur les mêmes tons dramatiques. Llamazares, qui connaît chaque pierre de ce paysage de montagnes et de dépressions, chaque masure des minuscules bourgades qui s’y accrochent, chaque histoire de ses habitants, sauvages, solitaires, hautement colorés, raconte les lieux et les hommes avec l’allégresse d’un gamin qui veut faire partager les richesses de ses trouvailles. Ce n’est pas un guide mais plutôt une géographie autobiographique. Ces histoires, ces lieux, ces coutumes, ces arbres sont tout à la fois un ensemble réel et un ensemble magique, celui de l’enfance de l’écrivain, celui qui imprime à sa vision des choses un tragique et un sublime dont elle ne se défera jamais.
Pierre Lepape, Le Monde, 17 avril 1992. |