La Provence, dimanche 30 janvier 2005
Comme une chanson triste
par Edmonde Charles-Roux
Un livre puissant, né d’une photo rarement publiée,
représentant une femme âgée d’environ 65 ans. Elle porte une robe, un
manteau et un chapeau sans âge ni couleur. Elle est assise sur une
chaise, les mains croisées, docile, passive, « sans bouger ni rien dire
». Cette femme attend la visite d’un grand homme, son frère Paul. La
femme assise s’appelle Camille Claudel. Elle a été une sculptrice de
génie mais qui s’en souvient encore ? Elle est photographiée en 1936
dans le cadre de l’hôpital psychiatrique à Montdevergues, près
d’Avignon où elle est enfermée depuis 23 ans.
À partir de cette photo, l’auteur, Michèle Desbordes, trace sous le titre La robe bleue
un récit en forme de confidence où Camille apparaît comme indissociable
de son frère. Elle imagine Camille se faisant faire une nouvelle robe,
bleue, celle-là, et lumineuse et aussi éblouissante que les robes
claires de sa jeunesse heureuse. Elle se prépare à la dernière visite
de Paul, le frère aimé, « dans ses costumes élégants et coupés dans de
si belles étoffes, ses costumes de consul, ses costumes d’ambassadeur
», diplomate des bouts du monde, poète reconnu, grand lecteur
d’évangiles et grand chrétien.
La trame du livre pourrait se résumer à une poignante
chronologie. Camille Claudel est née en 1864, morte en 1943. Pour
mémoire : son frère est de quelques années plus jeune qu’elle
(1868-1955). La date clé de la vie de Camille est mars 1913, le jour où
la mère de Camille, qui n’aime pas sa fille, demande son internement.
Une mesure à laquelle aucun membre de sa famille ne s’oppose. Paul
Claudel est de passage en France. Il connaît le jour et la date où sa
sœur sera emmenée entre deux infirmiers mais ni lui ni aucun membre de
sa famille ne veulent assister à son départ. D’abord internée à
Ville-Evrard, Camille en sera évacuée pour cause de Grande Guerre en
1914 et transférée à Montdevergues. Elle n’en sortira plus.
Lorsqu’elle mourut, personne n’assista à sa mise en terre.
Du reste, sa mère n’était jamais venue la voir. En 1962, lorsque le
fils de Paul chercha à faire transporter les restes mortels de Camille
dans le tombeau des Claudel, l’administration de l’hôpital
psychiatrique fit savoir à la famille qu’il lui était impossible de
retrouver la sépulture de Camille dans le cimetière.
La robe bleue est l’évocation de la photo qui n’a
jamais été faite parce que lors de la dernière visite de ce frère en
packard noire et rutilante, Camille portait encore et toujours la même
robe, celle que lui avait adressée sa mère, la dernière année de la
guerre. Ce fut le seul cadeau de cette mère dont Camille se plaignait à
chacune des visites de Paul et à laquelle elle adressait des lettres,
mois après mois, lui demandant « Qu’on la sortît de là, parlant souvent
de cette cruauté qu’elle avait, elle, leur mère, de ne pas lui donner
asile à Villeneuve où elle promettait, si elle revenait, de ne pas
déranger ni causer de soucis. »
La réalité des problèmes psychiatriques de Camille ne fait
nul doute mais l’abandon dont elle fut victime est sans excuse. On se
l’explique mal venant d’une famille et d’un frère qui affirmaient si
haut et si fort leur foi chrétienne.
Le Monde, vendredi 30 janvier 2004 L’épaisseur du temps arrêté par Patrick Kéchichian
Michèle Desbordes raconte l’histoire immobile de l’enfermement de Camille Claudel durant trente années
Comment donner à éprouver le temps ?
Comment le comprendre, dans son urgence et sa précipitation ou son
étirement infini, dans sa mesure ou sa démesure ? Aucun romancier,
évidemment, ne peut échapper à ces questions. Mais il peut les
dissimuler sous mille autres interrogations secondaires et accessoires.
Rares cependant sont les œuvres remarquables qui, de quelque façon, ne
s’articulent pas sur la grande énigme temporelle. Michèle Desbordes, dans ses précédents romans – L’Habituée (Verdier, 1996), La Demande (Verdier, 1998) et Le Commandement (Gallimard, 2001) –, avait pris la durée et l’histoire comme partenaires privilégiés de son art. Avec La Robe bleue,
elle approfondit sa méditation. D’une manière encore plus dépouillée,
elle aborde la question de la compréhension du temps, non pour la
résoudre – quelle outrecuidance ce
serait ! – mais pour l’inverser : il s’agissait
moins de comprendre que d’être compris. Camille
Claudel passa, à partir de 1913, les trente dernières années de sa vie
dans un hôpital psychiatrique, d’abord à VilleEvrard près de Paris,
puis, en 1914, à la suite de la déclaration de guerre, à l’asile de
Mondevergues, à Montfavet, en Vaucluse. C’est là qu’elle meurt le 19
octobre 1943, victime parmi tant d’autres, d’une presque famine,
quelques semaines avant de fêter ses 80 ans. On
a beaucoup écrit, souvent inconsidérément, sans réflexion ou
information, sur l’histoire de la famille Claudel, sur la cruelle
décision d’enfermement de Camille, sur les rapports de l’artiste et de
la femme avec son maître en sculpture et amant Auguste Rodin, sur la
relation qui l’attachait à son frère cadet, Paul Claudel, sur le rôle
de ce dernier... Mais, comme pour la folie et la réclusion de Hölderlin
un siècle plus tôt, c’est l’image démesurée et comme évidée du temps
associée à celle de l’aliénation, qui frappe d’abord l’imagination et
incite à la réflexion. Une fois que l’on a renoncé aux procès mal
instruits et aux jugements intéressés. Ce n’est ni la maladie de
Camille ni l’étude de son milieu familial qui ont intéressé Michèle
Desbordes. Il n’y a, dans son roman, ni anecdote ni jugement. Une
femme est assise au soleil, elle attend. Elle jadis si active et
passionnée, n’a plus rien d’autre à faire. « Il la trouvait là,
quand il arrivait, assise sur cette chaise devant le pavillon, immobile
et les mains croisées dans le pli des jupes, ces robes grises ou
brunes... » « Il », c’est Paul Claudel, le diplomate
toujours parti, à Washington, au japon ou en Chine, absent de longs
mois, des années entières. Bien sûr, il y a d’autres protagonistes du
drame immobile de Camille, le père, Louis-Prosper, qui a protégé sa
fille, la mère, Louise-Athénaïse, et sa sœur cadette Louise, qui n’ont
pas à son égard la même indulgence... Bien sûr, il y a aussi Rodin, le
sculpteur, l’amant qui s’est dérobé. Du côté de Paul, l’immense
écrivain, il y a Rose Vecht, Ysé dans Partage de midi, par qui il a frôlé la folie. « Je
me la figure assise là à attendre sans rien dire, et depuis si
longtemps, comme si elle n’avait jamais connu ni révolte ni violence,
d’année en année plus docile... » Michèle Desbordes prend
l’attitude et le langage de la narratrice, de l’historienne. Un langage
qui n’est pas conçu pour garder une distance, pour se protéger de
l’histoire, mais pour faire intrusion en elle, pour deviner, par le
moyen de la littérature, ce qu’on ignore. Par la forte et très discrète
présence de ce « je », elle reconstitue le tissu troué, en
lambeaux, de l’existence de Camille. Non pas toute l’existence, avec ses raisons et ses déraisons, mais uniquement ces heures, ces jours, ces années d’attente... « Quand
il arrivait, c’est là qu’il la trouvait, à demi endormie à force
d’attendre, dans ses habits trop larges... » Paul Claudel fit de
fréquentes visites à sa sœur – mais beaucoup de ces trente
années furent occupées de la seule et vaine attente –, jusqu’à la
dernière en 1943, quelques jours avant sa mort. Le 23 octobre, dans son
journal, il se souvient : « “Mon petit Paul.” Elle
m’embrasse, mais elle a hâte de revenir à ce sommeil plein de
douceur. » Dans la brève seconde partie
du livre, qui lui donne son titre, Michèle Desbordes imagine
l’avant-dernière visite du poète à Montfavet, en août 1936. Mais non,
« pas plus qu’elle [Camille], on ne cherche ou on n’imagine, on
sait… » « Le temps ces jours-là n’existe pas, ne peut exister
de cette façon qu’il avait jusqu’alors d’exister. » Une robe bleue
remplace l’éternel vêtement gris. C’est comme une illumination ultime,
une définitive consolation... « Il l’emmène aux
Saintes-Maries », « par la Camargue et les grands
étangs ». Sans bruit inutile, loin de
l’ordinaire bavardage interprétatif ou moral, le récit de Michèle
Desbordes donne admirablement à entendre la vibration du temps
immobile, à suivre la courbe d’une existence réduite à trois fois rien,
mais en même temps intégralement vivante et habitée de désir.
La Marseillaise, 8 février 2004 Chez les Claudel, Camille, la part maudite par Claudine Galéa
Michèle Desbordes se penche, avec La Robe bleue, sur la fin de la vie de Camille Claudel, sœur de Paul, sculptrice de génie, enfermée trente ans dans un asile.
Paul, mon petit Paul étaient les mots que
Camille Claudel aimait à répéter à son jeune frère, devenu le poète et
l’écrivain que l’on sait. Devenu aussi le consul, l’ambassadeur, le
voyageur, et le tourmenté de Dieu que l’on sait. Devenu, enfin, le
grand absent dans l’affaire Camille Claudel, qu’on commence à connaître
depuis les livres de Reine-Marie Paris et Anne Delbée, et qui constitue
aujourd’hui la trame du livre de Michèle Desbordes, La Robe bleue. Dans
l’asile de Montdevergues, près d’Avignon, Camille passa trente ans à
attendre. Sa libération, et les visites de son frère. L’ex-égérie de Rodin, l’immense sculptrice des Causeuses ou de La Valse,
œuvres qu’on peut admirer au musée Rodin, – il l’aura
« possédée », même dans la reconnaissance du génie –, a
cessé de modeler la glaise et de travailler le marbre, enfermée par sa
mère, dès lors que son père – son unique
protecteur – fût mort. Enfermée par sa mère, avec
l’assentiment muet de son frère, Paul. Michèle
Desbordes reprend ce savoir et le fait tourner sans fin, comme une
ronde obsessionnelle. La première partie reprend, en les enroulant dans
des phrases au souffle long, les épisodes principaux de la vie de
Camille. La seconde invente une dernière promenade avec Paul au bord de
la mer en 1936, sept ans avant sa mort, pour laquelle elle aurait
revêtu une robe bleue qui donne son titre au livre. On
ne peut que rêver autour de la vie, et de la folie de Camille Claudel.
On ne peut qu’imaginer ce que furent trente ans d’asile entre la
première et la seconde guerre mondiale, le silence et la souffrance, la
fin de la création chez une artiste magnifique. C’est
ce que fait l’écrivain, usant de son style ample, riche, à la
respiration régulière, à la syntaxe choisie, qui fit le succès de La Demande, notamment. On
ne sera pas surpris par la beauté des pages, mais on peut se demander
si trop d’élégance et de magnificence n’enlèvent pas à l’âpreté et à la
violence de ce « génie féminin », que rien ne saurait
apprivoiser.
L’Humanité, jeudi 12 février 2004 Portrait d’un désert par Jean-Claude Lebrun
En quelques livres, Michèle Desbordes s’est
imposée comme un auteur de toute première force. L’on se souvient de
l’admirable portrait en clair-obscur qu’elle avait dressé dans La Demande,
en 1998. À l’époque de la Renaissance, à l’intérieur d’une demeure des
bords de Loire, la servante discrète du plus grand artiste de l’époque
se laissait lentement investir par une foule de sensations et de
sentiments, qui la hissaient à une insoupçonnée hauteur humaine. C’est
une autre figure de femme qui se tient aujourd’hui au centre de La Robe bleue.
Non plus en gloire, mais dans une manière de terrible désert
d’elle-même. Une artiste vouée au mutisme, à la prostration, à la
répression de ses élans, trente ans durant, dans une institution pour
aliénés, à quelques kilomètres d’Avignon. Elle y était arrivée en août
1914, déplacée de Ville-Évrard pour cause de guerre. Elle y mourait,
dans la plus extrême solitude, en septembre 1943. Petite femme de
soixante-dix-neuf ans qui avait dû payer au prix fort une folle
créativité, une passion contrariée et une aspiration à la liberté
insupportables à sa famille et à son temps. Car, chez les Claudel, l’on
ne badinait pas avec la règle et la convention. C’est précisément à une
prodigieuse traversée du désert de Camille Claudel que nous convie
aujourd’hui Michèle Desbordes. La romancière
s’appuie pour cela sur les éléments connus de la biographie, également
sur des pièces des archives du frère aîné, Paul Claudel, le grand
absent, aimé plus que de raison. Et elle vient s’installer au côté de
Camille. Elle entre avec elle dans la petite chambre où elle écrit ses
innombrables lettres au frère, s’assied près d’elle sur la terrasse,
l’accompagne dans le parc où elle déambule sans but. Et elle vit avec
elle dans l’attente, souvent vaine, de la visite annuelle de Paul, qui
mène dans le monde sa carrière de diplomate. Elle dessine ainsi les
contours du désert dans lequel Camille commença d’entrer, lorsqu’un
matin pluvieux de mars 1913, elle entendit sur le pavé du quai Bourbon
résonner les fers des chevaux attelés au fourgon de Ville-Évrard. Son
père, qui la protégeait, venait de mourir. Sa mère, sa sœur et le petit
frère adoré ne perdirent pas une seconde pour la faire interner :
un « enlèvement », une « arrestation ». Car, cette
irrégulière, cette exagérée, depuis son piteux lâchage par Rodin, après
quinze années de tempétueuse osmose, qui vivait recluse dans son
atelier, derrière ses jalousies, fracassait la nuit à coups de marteau
ce qu’elle avait modelé le jour. L’exaltation créatrice et amoureuse
des belles années, à partir de 1884 ou 1885, s’était transmuée en une
mélancolie autodestructrice, inquiétante et mal supportable. La vieille
femme d’apparence apaisée, que l’on voit assise sur sa chaise dans le
parc de l’asile, fut bien un jour cette furie dévorée par les feux un
instant alliés de l’art et de l’amour. Michèle
Desbordes compose ici un portrait bouleversant, mais sans pathos, de
Camille Claudel. Suivant un véritable mouvement d’empathie pour la
petite femme qui avait osé, dans son art et dans sa
vie – mais pour elle, cela faisait tout un –,
s’aventurer jusqu’aux plus extrêmes limites de soi. Le texte frappe en
même temps par sa limpidité d’écriture et par ce qu’il suggère de
trouble là derrière. Par son allure volontairement ralentie, par ses
retours et ses reprises, il trace le chaos d’un paysage mental, explore
le lent dessèchement d’une âme d’abord indignée et révoltée, puis
seulement en attente de réponse à ses appels. Mais le frère, qui sera
longtemps le seul artiste reconnu de la famille, au demeurant
parfaitement bourgeois et mondain à la ville, ne viendra qu’une dizaine
de fois jusqu’à elle, pour de furtives échappées de sa proche résidence
de vacances. À partir de 1936, il ne fera plus jamais le déplacement.
Laissant définitivement seule, pour ses sept dernières
années – hasard et ironie du nombre sacré de la Bible chez ce
grand croyant – celle qui s’était voulue exclusivement
artiste et n’avait pas trempé un seul instant dans les concessions à
l’ordre du monde. En 1936, ils avaient passé ensemble une journée au
bord de la mer, une photo l’atteste. Camille, qui d’ordinaire revêtait
une manière de coule informe, y apparaît au côté de Paul, dans une robe
coupée à l’ancienne, que la romancière imagine bleue. Leur longue
cérémonie des adieux s’achève dans cet éclat ultime. Telle l’impossible
noce de la sœur et du frère. De la créatrice intransigeante et de
l’artiste compromis avec le monde. L’on voit bien tout ce qui vient
converger autour de la petite silhouette en train de progressivement
s’effacer, dans ce roman d’une considérable beauté formelle et humaine,
d’une impressionnante ampleur thématique, qui pose la question de l’art
et de la vie de leur fondamentale inharmonie, ainsi que Rimbaud peu de
temps auparavant l’avait exprimé. À sa façon, Michèle Desbordes vient
de frapper un grand coup dans l’actuel débat autour du roman.
La Croix, jeudi 19 février 2004 Camille, au temps suspendu par Francine de Martinoir
Dans l’histoire familiale des écrivains, il
existe parfois des pièces condamnées, où longtemps des femmes ont été
enfermées, laissées dans l’ombre, comme si elles pouvaient porter tort
à leur illustre parent : Adèle, la fille de Victor Hugo, Camille,
la sœur de Paul Claudel, ont toutes deux été menées aux limites
d’elles-mêmes par un désespoir d’amour, mais, à la différence d’Adèle,
Camille fut aussi une artiste, une sculptrice, l’égale de celui qu’elle
aima, Auguste Rodin. Elle fut pourtant oubliée de son vivant, au point
que dictionnaires et encyclopédies indiquèrent longtemps qu’elle était
morte en 1920, alors qu’elle allait vivre encore une vingtaine d’années
dans ce que l’on appelait alors une « maison de fous ».
Michèle Desbordes a choisi, loin de tout pittoresque et de tout
sentimentalisme faciles, de la suivre, dans ce temps dilué, morne,
immobile, qu’elle connut à l’hospice de Montdevergues, non loin
d’Avignon, de 1914 à sa mort en 1943 (elle avait alors 79 ans). Ce
récit est mené comme un long monologue intérieur à la troisième
personne et au plus près de Camille, les trente années se confondant
dans ce temps de l’attente – car Camille ne cessa jamais
d’attendre « petit Paul », son frère qui, de temps à autre,
venait la voir. De quoi souffrit exactement Camille? Michèle Desbordes
ne se permet pas de diagnostic, ni de jugement sur l’attitude de cette
famille, éprise, on le sait, de respectabilité. L’écriture restitue le
va-et-vient des souvenirs, les images obsédantes, la présence du passé
en une âme que la société tint durant des décennies à l’écart. La
beauté de la phrase porte une sorte de courant de conscience, où
voisinent la haine qui l’avait rendue étrangère à elle-même, la
nostalgie de l’enfance dans la maison de Villeneuve, celle des années
passées avec Auguste Rodin, le désir d’être aimée, toujours aussi vif,
la beauté des ciels bleus qu’elle associe aux visites de son frère, la
résignation qui l’accompagnerait « jusqu’à ce qu’elle ne soit plus
rien que ce petit visage fané sans lèvres et sans dents » ;
et la solitude, qui ressemble un peu à celle de son frère, et que le
récit à la troisième personne permet de suggérer. Dans la singularité
d’une vie et de ses repères historiques, Michèle Desbordes est parvenue
à cerner le noyau obscur de toute existence.
La Quinzaine littéraire n° 872, du 1er au 15 mars 2004 Silence et souffrance Par Gabrielle Napoli
Nous savons déjà tout, ou presque, de
l’histoire de Camille Claudel, de sa solitude et de sa folie, de son
enfermement pendant des décennies. Pourtant, le dernier ouvrage de
Michèle Desbordes donne un éclairage nouveau à la vie de l’artiste. La Robe bleue,
biographie romancée de la sculptrice, plonge le lecteur dans
l’intériorité la plus profonde de Camille Claudel. Pas d’événement, pas
d’anecdote mais une écriture du silence et de la souffrance qui ont
constitué l’essentiel de sa vie.
Ce qui frappe immédiatement le lecteur de La Robe bleue
est sans aucun doute le déséquilibre dans la structure même de
l’ouvrage. Ce dernier est composé de deux chapitres, dont le deuxième,
également intitulé « La Robe bleue » ne tient que sur
quelques pages. Déjà, nous savons que nous allons plonger dans un
univers de la démesure, univers de la vie intérieure et intime de
Camille Claudel. Pas d’intrigue à proprement parler, pas de péripétie
ni même d’anecdote, finalement rien que nous ne sachions déjà de cette
jeune femme talentueuse follement amoureuse du maître, « Monsieur Rodin ».
Il ne se passe rien. Pourtant, rarement l’intériorité d’un personnage
célèbre n’a été rendue avec autant de prégnance, de densité. Et ce pour
plusieurs raisons. La forme du monologue narrativisé domine le récit et
permet un jeu subtil dans la narration : parfois les propos
rapportés semblent tout à fait proches du narrateur, narrateur
mystérieux et inconnu qui est, tour à tour regard : « Je la
vois moi » et fantasme « Je me la figure », d’autres
fois, ce sont l’intériorité et la fluidité parfois heurtée du monologue
qui dominent. Camille attend. Elle attend le
maître, son enfermement, le frère, le maître encore peut-être aussi.
Michèle Desbordes rend au motif de l’attente tout son poids, toute sa
pesanteur. Le temps retrouve de son épaisseur, de sa densité que le
lecteur des temps modernes a parfois oubliées. L’utilisation quasiment
systématique de l’imparfait, temps par excellence du temps qui
s’écoule, lentement, la ponctuation qui donne à la phrase toute sa
fluidité, miment cette lenteur, temps rythmé par l’écriture de ce même
temps sur des petits carnets, inlassablement : « feuilletant
un de ces carnets qu’elle avait toujours avec elle, […] ces listes, ces
annotations sur les années, les mois qui passaient ». L’attente
certes mais pas l’oubli... Ce temps de l’attente est empli de
souvenirs, tout se mêle... Qui attend-elle ? Le frère ou
l’amant ? Il y a dans La Robe bleue une confusion, et des
sentiments, et des souvenirs : « plus tard elle chercherait à
savoir, à reconnaître, dans cette confuse et chatoyante suite de jours
le moment où tout commençait de ce qui venait, du premier émoi et du
premier trouble, et tous les silences et les hésitations, les regards
dérobés, oui ce qui venait et ce qu’ils attendaient ». Jamais
Camille ne cesse de se souvenir en attendant. Seule dans son atelier ou
seule à l’asile, elle se souvient. Parfois de manière obsessionnelle.
Comme le souvenir des chevaux de la voiture venue la chercher pour
l’emmener à l’asile : « Elle entendait encore et encore, et
revoyait ce matin-là de mars. » La pensée de l’enlèvement, du
ravissement de Camille se fait obsédante et le motif du cheval parcourt
l’œuvre du début à la fin : « et alors ce n’était pas le
sommeil mais les chevaux qui revenaient et qu’elle entendait toujours
[…] ainsi que les crissements des roues sur les pavés des quais. » La
folie de Camille Claudel, qui, aux yeux de sa famille, a nécessité son
enfermement, est parfaitement rendue par Michèle Desbordes qui parvient
à recréer le rythme de l’obsession, de la pensée qui s’enferre, qui
tourne sur elle-même jusqu’au tourbillon fatal : « Elle
tombait et se perdait. » Le monologue narrativisé entraîne le
lecteur dans cette valse de l’angoisse. L’enfermement de Camille, de
son propre gré dans son atelier, puis contre sa volonté à l’asile, est
d’abord un enfermement de la jeune femme dans ses pensées. Qu’importe
d’être enfermée ici ou ailleurs, du moment qu’elle ne peut vivre un
amour qui relève de la tragédie. Comme Prouhèze dans Le Soulier de Satin, Camille est enfermée, subit l’absence et l’attente. L’amour
de Camille pour Rodin relève de la tragédie, est synonyme de folie et
de mort et ce dès la première rencontre entre les deux amants :
« la grande houle dans le corps qui jouissait sans se livrer,
ailleurs pour toujours, aimant et plein de haine. » Avant
l’enfermement à l’asile, Camille est véritablement déshumanisée.
Pensons simplement à ce passage où, tapie dans les fourrés, elle
observe, en haut de la colline, la demeure de « Monsieur Rodin ».
Qu’en est-il de cet amour fou qui va jusqu’à l’abdication devant
l’homme « qui décidait de ces choses » ? Paul, le
complice de l’enfance, l’ami, au tout début de cet amour dans lequel
Camille « s’enivre de céleste » écrivait que « c’était
se perdre que d’aimer de la sorte ». Amour tragique donc parce que
l’on ne peut ni lutter contre ni l’assouvir, « Ils ne pouvaient ni
être ensemble ni se séparer ». Une véritable fatalité pèse sur
l’existence de Camille qui tel un héros tragique, boite. Cela ne peut
manquer de nous rappeler l’héroïne du Soulier de Satin qui
dépose aux pieds de la Vierge son soulier afin de ne s’élancer vers le
mal qu’avec « un pied boiteux ». L’amour est inséparable de
la mort, l’amour est la mort, pour Camille comme pour Paul :
« cette femme qu’il avait aimée, il avait connu la mort qu’il lui
fallait, l’amour, il n’en parlerait jamais autrement. » Amour
tragique, souffrances, enfermement et folie mais ce tableau on ne peut
plus sombre de l’existence de Camille Claudel est transcendé par l’art
et c’est ce que Michèle Desbordes n’oublie pas de montrer dans La Robe bleue.
Le motif de la sculpture parcourt l’amour et le récit :
« Elle était l’Aurore, elle était la Danaïde, elle était
Francesca » Camille est, comme chacun sait, une des principales
sources d’inspiration de Rodin. De plus, la sculpture permet à Camille
d’exprimer son amour fou et tragique pour son maître. Dans cette valse
éperdue, l’homme et la femme arrêtés immobiles dans leur danse d’amour, dans le temps qui ne bougeait plus. L’écriture de La Robe bleue
permet de rendre l’immobilité du temps dans toute sa densité à travers
le flux de conscience de Camille de la même manière que la sculpture,
dans l’immobilité de la pierre, rend à la perfection le mouvement, la
vie de la chair et de l’âme. De la pierre brute comme du silence, de la
page blanche naissent la forme, la vie et le tournoiement inlassable de
l’existence et de la mort.
La Libre Belgique, vendredi 12 mars 2004 La femme qui attendait par Monique Verdussen
Un poignant portrait de Camille Claudel vue depuis ses années d’enfermement
D’abord, une douleur. Une douleur et une
lassitude. La lassitude du temps qui passe et n’en finit pas de passer,
pesant, interminable. Et puis, à la douleur et à la lassitude, s’ajoute
la rage. On ressent une rage à ce livre. Celle qu’engendre la violence
éprouvée par un être qui crie à l’aide et que personne n’entend, ni ne
veut ou ne peut aider. Ici, une femme.
Belle. Intelligente. Impétueuse. Passionnée. Talentueuse. Elle
s’appelait Camille Claudel et ce qui demeure de son œuvre témoigne de
l’artiste exceptionnelle qu’elle fut à une époque – pas si
ancienne, elle est morte en 1943 – où sculpter comme elle
s’entêta à le vouloir semblait une affaire d’homme, très peu adaptée au
statut de fille de bonne famille. Son père, pourtant, la protégea.
Auguste Rodin la reconnut, lui permit de s’épanouir et l’aima avec une
passion qui la laissa désemparée quand elle y renonça. Paul
Claudel, le frère si proche des jeux d’enfance, consentit à son
enfermement quand elle devint « étrange » mais ne l’abandonna
jamais tout à fait lorsque, après la mort du père, elle fut condamnée à
l’asile par une mère et une sœur dont elle ne fut jamais comprise. Elle
y demeura trente ans. À l’asile de Montdevergues, près d’Avignon. Loin
de la maison. Loin de la famille. Trente longues années à voir défiler
le temps. Trente années d’une vie de femme à attendre. Sans autre but
qu’attendre. Sans autre personne à attendre que lui, ce « petit
Paul » devenu célèbre qui, parfois, entre deux voyages, deux
missions, deux postes, venait encore la voir. En
s’approchant de la vieille femme que fut Camille Claudel durant ses
années d’enfermement, Michèle Desbordes – dont on avait déjà
beaucoup aimé La Demande évoquant Léonard de Vinci nous en fait
toucher au plus profond la solitude et le désespoir. Elle nous fait
surtout éprouver, comme celle-ci a dû l’éprouver, le poids et la
grisaille des jours qui se succèdent sans autre promesse que de
recommencer le lendemain, sans autre perspective que d’en noter dans un
carnet les gestes et les routines ou d’en retenir quelques souvenirs
d’un passé qui s’en vient, ici et là, éclairer une monotonie répétitive. Ce qui fait l’originalité de La Robe bleue
écrit dans un style envoûtant absolument
magnifique – littéraire mais très
persuasif – c’est, précisément, la répétition. Encore que
l’on soit ici en Provence, dans des odeurs de thym, des ciels d’été et
des froids d’hiver, on songe à Péguy et à ses lentes avancées à travers
la plaine de Beauce. Camille attend, vieille désormais, usée, résignée
à ne plus faire que cela : attendre. L’attendre. Et quand il
vient, le frère qu’elle inspira pour sa Violaine réprouvée, elle
retrouve avec lui des souvenirs d’autrefois. Vieilles photos. Ferveurs
d’enfance. Lumières et ombres. Les amours radieuses avec Rodin et la
rupture si douloureuse qu’elle exigea parce qu’elle le voulait tout à
elle quand il se refusait à abandonner l’autre, cette Rose Beuret qui,
jusque-là, l’avait accompagné et aimé. Les replis et extravagances qui
s’ensuivirent. S’y mêlent les récits de ses
voyages à lui et ce chagrin et cette peur qui l’étreignent à nouveau
comme ce matin où elle fut emmenée par des hommes en blouse blanche. Et
sa rage quand elle n’eut plus d’autre choix que se rendre et attendre,
elle qui fut si éclatante, dans des robes aux bruns-gris imprécis. Hors
ce dernier jour partagé où, Paul l’emmenant voir la mer, elle s’était
fait confectionner la robe bleue, légère, qui donne son titre au livre. Si
le style répétitif mais extrêmement mélodieux de Michèle Desbordes
semble lancinant, c’est évidemment à dessein, nous faisant d’autant
ressentir, physiquement ressentir, l’oppression du temps de réclusion
d’une femme sensible et inspirée, abandonnée à son sort. On la voit. On
la regarde. On la rejoint. Et on l’aime d’un élan irrésistible, autant
que l’on aime le portrait si intense et poignant que trace d’elle
Michèle Desbordes.
Libération, jeudi 1er avril 2004 Folle Claudel par Jean-Baptiste Harang
Une femme assise sur une chaise dans le
parc de l’asile attend son frère Paul. Elle est la honte de la famille
Claudel. Michèle Desbordes lui offre La Robe bleue.
C’est une histoire d’amour, comme toutes les
histoires qu’on aime. L’histoire d’une femme qui attend un homme.
L’histoire d’une femme qui, pendant trente ans, attend un homme, elle
est retenue dans une maison de santé spéciale, on dit une maison de
fous, un asile, elle tire une chaise sur le seuil du pavillon où on la
loge à Montdevergues et elle attend. Parfois, il vient, cet homme. Une
douzaine de fois en trente ans, il est venu. Autant dire que, pendant
des milliers et des milliers de jours, il n’est pas venu. Elle note
tout sur ses carnets. La femme s’appelle Camille, l’homme Paul, c’est
son petit frère. Page 118 on apprend leur nom de famille, au
moment de dire que Paul avait parlé de Camille à Kafka, ce qui ne
compte guère dans l’histoire, sauf pour dire le nom, mais c’est trop
tard, on a compris depuis longtemps, on a lu dès la page 16
qu’enfants ils montaient dans un grenier pétrir de la glaise, vu
qu’elle avait vocation de sculpture, page 34 on a su qu’il avait
écrit Le Soulier de satin, et, cinq pages plus tard, au milieu
d’une phrase d’une page entière, comme la plupart des phrases du
livre, qu’on n’a donc pas la place de citer, on bute par deux fois sur
le nom de Rodin, versé là tout à trac comme maître et amant. Camille
Claudel, Paul Claudel, Auguste Rodin. C’est une histoire vraie, c’est
un roman. L’histoire vraie, c’est que
Camille Claudel fut un sculpteur de génie, qu’elle fut l’élève, le
modèle, la petite main et la maîtresse de Rodin, qu’il la jalousa
autant qu’il l’admira et l’aida d’argent et de conseils, qu’il l’aima
au point de ne pas quitter pour elle sa Rose Beuret qu’il fréquente
depuis vingt ans, Rose Beuret qui lui donna un fils faible, et qu’il
abandonnera pourtant, plus tard, pour une autre. Auguste Rodin avait
vingt-quatre ans de plus que Camille. L’histoire vraie, c’est que de
cet amour ou de cette haine, qu’importe, entre l’élève et le maître,
Camille ne se remit pas. L’histoire vraie fit de Paul Claudel le petit
frère de Camille, petit frère aimé et aimant, l’écrivain que l’on sait
qui disait des deux autres que c’était se perdre qu’aimer ainsi.
Camille travaille comme une folle, Camille vit comme une folle, elle
met sa vie dans ses sculptures, s’y ruine d’argent et de santé.
Jusqu’en 1906 (elle est née le 8 décembre 1864), Camille se débat pour
son œuvre, cette année-là, en septembre, elle honore une ultime
commande de l’État et signe sa dernière sculpture Niobide blessée,
qu’elle a extraite d’un groupe plus ancien. Puis elle s’abîme de
solitude, de déchéance matérielle et physique, et elle détruit à grands
coups de marteau tout ce que ses mains pourraient modeler. Paul est en
Chine, Paul, le père la vertu (leur grand-mère était née Vertus, leur
mère Cerveaux), est amoureux d’un amour impossible, il s’en punira en
épousant une autre. Le père Claudel, Louis-Prosper, avait de
l’admiration pour ses enfants, de l’indulgence pour sa fille Camille,
la mère, Louise-Athénaïse, n’en avait pas. Louis-Prosper meurt le 2
mars 1913, c’est lui qui subvenait aux besoins de sa fille. Huit jours
plus tard, Camille est internée à la maison de santé spéciale de
Ville-Evrard, elle n’a même pas été invitée aux obsèques de son père.
Paul Claudel et Auguste Rodin font paraître un numéro spécial de l’Art
décoratif en juillet pour lui venir en aide. Le 9 septembre 1914, pour
cause de guerre mondiale, Camille Claudel est transférée à l’hôpital
psychiatrique de Montdevergues, près d’Avignon, pour y mourir en
septembre 1943, sans que sa mère, jamais, ne lui rendît visite. C’est
un roman, une histoire d’amour, comme toutes les histoires qu’on aime.
L’histoire d’une femme qui attend un homme. L’histoire d’une femme,
Camille, qui, pendant trente ans, est internée dans un hôpital
psychiatrique, elle attend son petit frère, Paul. Une histoire
inventée. Paul est écrivain, diplomate, chrétien de conversion éblouie.
Il court le monde, la Chine, l’Amérique, l’Allemagne, il ne peut pas
venir souvent, il reste des années sans venir. Il vient parfois. Elle,
toujours, l’attend. La Robe bleue est le quatrième roman de
Michèle Desbordes. Le mot roman ne figure pas sur la couverture, mais à
l’intérieur, sur la page dite de « faux titre ». Au dos
du livre, le nom de Claudel arrive plus vite que dans le texte, mais ce
n’est pas grave, les livres de Michèle Desbordes sont faits pour être
relus, rien ne peut en gâcher la surprise. Attendre trente ans est un
sujet pour elle, elle écrit le silence et le temps, on entend sa
respiration. Tous ses livres ont pris naissance dans une image, on la
trouve ici page 148, à cinq pages de la fin : « De ce
jour-là probablement il y aurait cette photographie où ils avancent
l’un près de l’autre. Où dans le vent de la mer on les voit tous deux
marcher en silence, dans cette belle, longue, robe d’été et lui dans le
costume de lin clair avec la canne et le chapeau qu’il tient à la main,
on voit la chemise blanche dont il a retiré le col et défait les
premiers boutons, les petites lunettes rondes et cerclées de sombre, de
l’écaille sans doute. Ils sont là sur cette photographie, où l’on ne
voit pas que la robe est bleue, pas plus qu’on ne voit qu’est bleue la
mer ou ce regard profond qu’elle a encore, avec lequel, fière et
craintive, elle regarde l’objectif. La lumière dans le ciel est plus
sourde, doucement elle s’éteint, elle nimbe les visages d’une paix,
d’une douceur rares, l’après-midi sans doute touche à sa fin. » Ce
jour-là est le 5 août 1936, Camille a 71 ans, Paul en aura 68 dès le
lendemain, on sait par le journal de Paul Claudel que ce jour-là il
rendit visite à sa sœur, on sait qu’il s’y rendit depuis son château de
Brangues dans sa Packard noire, que son gendre était au volant. C’est
tout ce qu’on sait, et, bien sûr, il n’y eut pas de photo, c’est une
image inventée, c’est un roman, Michèle Desbordes le dit :
« Il ne dit rien d’autre, mais il ne peut que l’emmener, je vois,
moi, qu’il l’emmène. » Car La Robe bleue est un roman
intime, écrit à la première personne, ce « je » de la
page 137 nous renvoie au début du texte, page 18 et suivantes
immédiates, aux autres « je » rares mais regroupés qui
forcent le secret du livre, comme une clé de sol ou de fa en début de
portée donnent le ton de la sonate, sans qu’on ait besoin de le répéter
à chaque ligne : « Je la vois, moi, assise sur cette chaise
comme toutes celles qui attendent et ne savent rien d’autre, et ce
devait être encore qu’il arrivât. Qu’encore une fois elle le vît monter
le sentier, le petit raidillon qui prenait au tournant de l’allée et
débouchait non loin de là, entre les deux étroits cyprès où bientôt il
apparaissait. Je me la figure assise à attendre et passer le temps,
immobile sur l’une des chaises du pavillon qu’elle aurait tirée dehors…
(cette phrase occupe plus d’une page) »… et la dernière du
chapitre tout aussi longue commence ainsi, ou plutôt recommence :
« Je me la figure là à attendre sans rien dire, et depuis si
longtemps, comme si elle n’avait jamais connu ni révolte ni
violence », et, après le saut du chapitre : « Et déjà il
me semble qu’elle parlait de la fin des choses. »
« Elle », c’est Camille, « il », Paul, et ce
« je » n’est pas un simple narrateur, il ne s’en mêlera que
trop peu, et d’autant plus précieux à chaque fois qu’il s’en mêle, trop
modestement pour se croire omniscient, comme on dit dans les manuels.
Ce « je » ne sait rien, il voit, il se figure, il est, ce
« je », Michèle Desbordes elle-même. Et si la photo du 5 août
1936 est inventée, pour les besoins de les voir tous deux au bord de
l’eau en costume blanc et robe bleue, pour faire d’un destin tragique,
d’une injustice existentielle, sinon une fin heureuse, non, bien sûr,
mais attendrie, apaisée, rédimée, l’autre photo, celle que sans le dire
on vient de citer, où elle est « immobile sur l’une des chaises du
pavillon qu’elle aurait tirée dehors », celle que l’on peut voir
illustrer le début de cet article est l’image qui fit naître le livre,
qui l’engrosse, celle que Michèle Desbordes afficha d’une punaise dans
le panneau de liège de son bureau le temps de l’écriture. C’est la
dernière image qu’on a de Camille Claudel, celle que l’éditeur a eu la
bonne idée de ne pas montrer puisque tous les mots la disent, et même
explicitement à la page 139 lorsque Camille va enfin revêtir la
robe bleue du titre (la robe de lin bleu à rayures de la page 83
ne compte pas) : « Elle se tient là près de lui, dans le
manteau, la robe qu’on entrevoit, sous doute la robe de laine, de
flanelle rayée, qu’elle réserve aux jours de visites, et dans laquelle,
avec le chapeau de paille et les mains dans le creux de l’étoffe, elle
pose quelques années plus tôt pour la photographie qu’on sait, quand,
de passage sur la Riviera, Jessie Lipscomb fait le détour pour la
voir » (Jessie Lipscomb fut en 1884, la camarade de Camille dans
l’atelier de Rodin, elles avaient vingt ans, Jessie logeait chez les
Claudel et servait à Camille de chaperon dans ses amours interdites
avec le maître. Jessie était déjà fiancée à William Elborne qui fit
probablement « la photographie qu’on sait » en 1931). Sur
le liège, au premier étage de la maison que Michèle Desbordes aime et
habite près de Beaugency, au surplomb de la Loire qui ne se montre
qu’aux grandes crues, une autre image veille sur l’écrivain depuis bien
avant qu’elle se décide à écrire La Robe bleue, une photographie de La Valse,
où un couple de danseurs enfouis et émergeant à la fois l’un de
l’autre, à peine effleurés et enlacés pourtant, semble s’élever de la
légèreté de leur drapé de bronze, Camille Claudel n’eut jamais l’argent
pour acheter le bloc qui eût permis qu’on les sculptât dans le marbre. Michèle
Desbordes est née là, en bord de Loire, à Orléans, ou un peu plus loin,
à Saint-Cyr-en-Val, selon l’acuité qu’on a à relire ses notes. Elle dit
dans un dictionnaire pour lequel elle a accepté de rédiger sa
biographie pour la seule raison, dit-elle, qu’on le lui demanda le jour
même où elle venait de décider qu’on jetterait ses cendres (si par
malheur il advenait qu’elle meure) dans la Loire, elle dit qu’elle
était dans le ventre de sa mère lorsque celle-ci fut contrainte à
l’exode, elle ne dit pas son âge. Elle nous dit qu’elle a des souvenirs
de la guerre, qu’elle entend encore le bombardement des Aubrais en
1944, les sirènes, elle s’en veut un peu, s’en excuse, que ce soit de
bons souvenirs, elle dit que son père avait creusé un abri sous la
terre, et que s’y réfugier aux alertes était le signe de l’unité de sa
famille taiseuse, que seul le danger de mort laissait échapper des
signes d’amour. Elle dit qu’elle a toujours été folle des livres,
qu’elle passait son temps à la bibliothèque municipale, qu’elle voyait
chaque jour passer le directeur, un certain Georges Bataille, qu’il
portait tout le poids du monde sur ses épaules. Elle ne sut que plus
tard l’écrivain qu’il fut, et bien plus tard encore postula pour lui
succéder au sortir de l’École nationale supérieure des bibliothèques. Elle
rêvait d’écrire. Elle n’écrivait guère, croyait qu’elle n’écrivait pas.
Elle épousa un écrivain professionnel, crut que cela la dégageait de
l’être, Jacques Desbordes, ils avaient les mêmes âges et cette
différence d’un quart de siècle qui sépara Camille Claudel d’Auguste
Rodin, mais n’y pensa pas. Elle le quitta sans divorcer, et garde son
nom de veuve pour publier aujourd’hui. On rassembla ses poèmes en 1986,
Sombres, dans la nuit où elles se taisent (Arcanes 17), signés
Michèle Marie Denor, ni tout à fait son prénom, ni tout à fait son nom
de naissance. Le jour même où le recueil parut en librairie, Michèle
Desbordes partait pour la Guadeloupe, et pour un autre homme. Elle y
resta huit ans, en revint chargée d’un chat sauvage que les bords de
Loire ont vaguement civilisé, d’un amour inordinaire (un mot inventé
pour La Robe bleue) pour la mer, qu’on peut partager à la lecture des fragments du Lit de la mer
(Gallimard, 2002), et d’un regard ébloui par le bleu que l’on retrouve
dans chacun de ses livres. A son retour en 1994, elle demanda qu’on la
nomme au bord de la mer, elle obtint la direction de la bibliothèque
universitaire d’Orléans, l’eau douce et sauvage de la Loire et le goût
de la solitude. « Quand je parle du
silence, je sais de quoi je parle, nous dit-elle, j’ai tété le silence.
J’ai pénétré dans le romanesque lorsque j’ai compris qu’on pouvait
raconter une absence d’histoire. Je parle de l’inaccompli, de ceux qui
n’ont pas d’histoire, qui sont le plus souvent sans parole. Dans chacun
de mes livres, il y a un rachat, quelque chose qui transforme
l’inaction en destin, une rédemption, une épiphanie. Camille attend son
frère : il arrive. C’est la coexistence de la marche et de
l’immobile. Il y a de la marche dans tous mes livres. Ce sont des vies
inaccomplies, Camille est belle, cultivée, intelligente, aimée,
aimante, et elle bascule. Je suis opposée à l’idée de dire trop de
choses, j’ai commencé à écrire tard, peut-être qu’avant j’aurais écrit
autre chose, mais mes petites histoires personnelles, je les ai dites
sur le divan, je n’ai plus à les exposer dans les livres. Je peux
parler des autres, sans penser à dire ce que sont mes personnages, la
distance que je mets entre eux et moi ne les diminue pas, au contraire,
elle les grandit, elle en fait des archétypes, des archaïques. Cette
distance fait la part du temps, celle de la mort. Camille, recluse
pendant trente ans, fait partie de mon univers, le silence et
l’immobile. » On se souvient de L’Habituée (Verdier, 1986), de La Demande (Verdier, 1988), et du Commandement
(Gallimard, 2001) comme d’une trilogie inscrite dans ce qui vient
d’être dit, de sobres et sombres destins que le temps passe en revue,
que le temps revoit et distingue, des modesties tenaces rédimées en
fierté humaines. Et cette Robe bleue en deux parties inégales, la première, la plus longue, La nuit elle entendait les chevaux,
ces chevaux qui tiraient la voiture des hommes en blanc qui vinrent la
chercher, Camille, au petit matin du 10 mars 1913, dans son repaire du
quai Bourbon, dans l’île Saint-Louis, parce que sa sœur, sa mère qui ne
l’aimaient pas et son frère adoré retenu en Allemagne avaient décidé de
l’envoyer chez les fous et qu’elle n’en sortit que morte trente ans
plus tard, ces chevaux, Camille, elle n’a jamais cessé de les entendre.
Les sabots sur les pavés, ces roues cerclées, comme on se souvient
d’anciens bombardements. Ces pages, donc, et les autres qui suivent, ont été écrites sous la reproduction de La Valse,
elles n’en reprennent pas le bonheur, elles en restituent le pas, ces
spirales dessinées sur le sol par les danseurs qui, à chaque tour,
viennent croiser la trace de la volte qui précède, ces mots retrouvés
qu’on doit reprendre du début pour les pousser plus loin, qu’on ne peut
citer ici sans en rompre le fil, une écriture du ressassement, de la
litanie, lancinante valse lente comme le bronze des statues, phrases
longues comme le temps, alenties comme l’attente. De La Valse,
l’écriture scandée, respirée, retrouve la légèreté, cette légèreté
étrange de la gravité des choses, car, de même que Camille savait
trouver, dans un bloc de pierre, de glaise ou d’onyx, l’exacte limite
entre le gras et le maigre, entre le duvet et la peau, entre l’âme et
le corps, Michèle Desbordes écrit en évidant, en évitant, ne publie que
ce qui reste lorsqu’elle a tout enlevé, gratté jusqu’à l’os, poli
l’onyx jusqu’à plus d’ongle. Seule la seconde partie, les quinze dernières pages, porte le titre de La Robe bleue.
Elles sont de la même encre, du même sang, mais elles sont le temps
supposé de la rédemption, du rachat, cette robe inventée mais possible
est ce quelque chose qui transforme trente années d’inaction en destin,
qui fait faire à l’immobile quelques pas sur la plage, qui noie de bleu
tout ce temps perdu en noir et blanc, cette robe « ce serait une
autre, et qu’il ne lui aurait jamais vue, bleue comme ses yeux, bleue
comme la mer où ils sont ce jour-là, une robe longue et bleue, et si
longue si bleue, si légère dans le vent, qu’elle lui paraît d’un autre
temps, une robe comme autrefois lui semble-t-il, et d’un coton, d’une
toile qui dit le radieux du jour d’été, le bonheur, la joie qui
l’accompagnent, une étoffe qui se lève dans le vent, légère bat les
chevilles, et parfois d’un grand mouvement vole autour d’elle ».
Elle oublie qu’elle boite, elle se laisse aller, c’est une valse.
Magazine littéraire, mai 2004 par Valérie Marin La Meslée
Michèle Desbordes signe un livre infiniment sensible sur le destin arrêté de Camille Claudel.
Dans un silence lourd de vains espoirs, une
femme, assise sur une chaise, devant son pavillon, attend. C’est
Camille Claudel, sculpteur, sœur de l’écrivain et maîtresse de Rodin
que Michèle Desbordes nous fait rencontrer dans la dernière et si
longue partie de sa vie, à l’asile de Montdevergues où sa famille l’a
fait enfermer. Où seule une visite de son frère Paul, le diplomate
toujours au loin, dessine un semblant d’horizon. Le temps absolu de
Camille est le sujet de ce livre. Son auteur renoue ici avec l’empathie
des attentes indicibles et l’immobilité imperceptiblement changeante
qui a fait le succès de La Demande. Le mouvement, doucement
amorcé – malgré la tension émotive, l’effet de répétition
pèse parfois sur la prose – s’amplifie, pour nous entraîner
d’une période à l’autre de la vie tragique de cette héroïne, si marquée
par sa passion pour Rodin. On a rarement si bien donné corps à la
fusion de deux figures légendaires et de celles-ci à leur art que dans
ces phrases pleines de désir d’amour et de mort. Ce désir, Paul Claudel
l’a connu, victime autrefois d’une de ces passions qui vous perdent et
l’intimité qui relie le frère et la sœur est l’autre grande réussite de
cette évocation. En renouant dans la
construction avec les liens successivement brisés du parcours de son
personnage, l’auteur le retisse de l’intérieur à partir de cet
isolement de trente ans. « C’est ainsi que je la vois »,
affirme-t-elle et ainsi qu’elle imagine une sorte de « demande
faite à Paul » par Camille, qui lui confie enfin son désir de
revoir la mer. Sur fond de bleu, couleur de la robe qu’elle revêt ce
jour-là où Paul l’y emmène, bleu pur des moments heureux, bleu dur de
toutes les souffrances, s’ouvre la seconde et dernière partie du livre
dont on comprend alors le titre. On est entré dans cette Robe bleue
embarrassé des images (celle d’Isabelle Adjani en interprète
inoubliable), informations, polémiques et rumeurs si présentes autour
du personnage et il n’a pas été facile de s’en départir. Mais au final,
Michèle Desbordes est parvenue à éclairer, au singulier de son
écriture, les zones les plus ombreuses d’un destin arrêté en signant ce
livre infiniment sensible sur l’« inordinaire solitude » de
Camille Claudel.
Madame Figaro, Mai 2004 La Robe bleue par Clémence Boulouque
Elle attend un visiteur, dans un parc.
L’homme s’appelle Paul. Elle a pour nom Camille. Camille Claudel,
pendant trente années, a été internée à Montdevergues, près d’Avignon.
Depuis ce jour où sont venus la chercher des hommes vêtus de blouses
blanches, la conduisant à Ville-Évrard, avant de la transférer, en
1914, loin de Paris en guerre. Brise et vagues de souvenir viennent
caresser la femme et l’artiste, vieillissante et comme anesthésiée,
apaisée après avoir été jusqu’aux extrémités de soi. Son frère, comme
ultime lien avec le monde extérieur, parfois, l’emmène pour des
promenades au bord de la Durance, l’arrachant à sa torpeur :
« Il restait à contempler le visage amaigri et fatigué, les
lourdes paupières bistrées refermées sur des yeux dont, comme d’autres,
il avait célébré la beauté, elle, Camille, dans sa vieille robe, son
vieux manteau et ses chaussons de feutre vert qu’elle ne quittait
plus. » Dans la somnolence de l’attente se fondent présent et
passé, l’enfance, la rencontre de Debussy chez Mallarmé, l’amour et la
séparation, et la passion pour Rodin, le maître qui devient amant et
obsession, l’esprit qui, doucement et violemment, chavire. L’histoire
est connue, elle n’en est pas moins, ici, délicatement murmurée. Comme
dans La Demande (prix Jean-Giono et France-Télévision 1999), Michèle Desbordes modèle l’intime, la conscience, les vacillements et leur grâce.
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