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  Rocío

  Francis Marmande

  192 pages
15 €
ISBN: 2-86432-393-01

Résumé

    Au  quinzième siècle, un berger andalou découvre, au sud du Sud, dans les marais du Guadalquivir, une statue de vierge au charme indécis.
    Depuis, chaque mercredi qui précède la Pentecôte, des milliers d’hommes et de femmes en costume andalou et robe de gitane, partent de Séville et de chaque ville ou village alentour pour huit jours de marche et de fête, au milieu des chevaux, des bœufs, des calèches, des chars et des camions. Mélange bruyant et poussiéreux de religiosité minutieuse et de paganisme éclatant. Tout le long du chemin : chants et danses. C’est le Rocío, un des pèlerinages les plus fous de la planète.
    « Huit jours par an, le Rocío change les Andalous en bohémiens – ils ont le reste de l’année pour les haïr –, le sable en or, le conformisme en délire, le rire en vertige, la parole en chanson, les chansons en chant profond, le chant profond en cante jondo, la respiration en désir. »
    Francis Marmande a suivi, au milieu des marcheurs de Triana, l’ancien quartier gitan de Séville, les chemins vers cette vierge de la rosée qui attend ses amants déchaînés dans un église blanche posée sur les sables du delta. C’est le roman précis de cette extravagante, drôle et fascinante aventure qu’il nous donne à lire : une expérience unique, une méditation sur le sort des peuples, les mystères de l’Andalousie profonde.



Extrait du texte

     Almonte a beau trouver le succès de Triana déplacé, ce succès est là, imposant, indiscutable. Parfaitement déplacé, c’est vrai, mais sans plus. Comme tout le reste au Rocío.
     Le Rocío est l’histoire de ses déplacements.
     Instant d’émotion crue. J’embrasse tout sans comprendre. On célèbre quoi, au juste ? Peut-être simplement la pure joie d’exister, ou de savoir parler aux bêtes et aux images. Quelque chose également par où le sexe, les sens, les pores, la peau toute, sont sollicités. Mais quoi ? Une joie d’insecte, une joie de cigale. Entre deux recettes pour les préparer culinairement, et une leçon pour les faire taire, Jean-Henri Fabre dans ses Souvenirs entomologiques, s’interroge sur l’incitation qui pousse les cigales plébéiennes à chanter. Les effusions retentissantes de l’amour ? Allons donc : « Consultez l’immense majorité, que le rapprochement des sexes laisse silencieux. » Non : dans le violon de la Sauterelle comme dans les cymbales du Cacan, au terme d’une vie d’observation, il ne voit que ce désir de « témoigner la joie de vivre, l’universelle joie que chaque espèce animale célèbre à sa manière ». À quoi il ajoute, c’est là une intuition précieuse, de celles qui remuent à elles seules l’esprit et l’envie de savoir: « Si l’on m’affirmait que les Cigales mettent en branle leur bruyant appareil sans nul souci du son produit, pour le seul plaisir de se sentir vivre, de même que nous nous frottons les mains en un moment de satisfaction, je n’en serais pas autrement scandalisé. Qu’il y ait en outre, dans leur concert, un but secondaire où le sexe muet est intéressé, c’est fort possible, fort naturel, sans être encore démontré. »
     Le sexe muet.
     En outre.
     On comprend mieux qu’il se soit trouvé un inspecteur pour interdire ses cours devant les jeunes filles de l’École normale d’Avignon.



Extraits de presse

     Livres Hebdo, 20 juin 2003
     Une rave flamenca
     par Christine Ferrand

      On connaissait Francis Marmande pour ses chroniques sur les corridas dans Le Monde. Avec Rocío, il livre un récit flamboyant et désenchanté d’un pèlerinage andalou.

     Professeur de littérature de Paris-VII, spécialiste de Georges Bataille et de Michel Leiris, mais aussi chroniqueur de jazz et de tauromachie au Monde , Francis Marmande propose un étrange récit, Rocío pour la collection « Faenas » de Verdier. Pour une fois, il n’est question ici à proprement parler ni de tauromachie, ni de jazz. Et pourtant l’Andalousie est au centre de ce texte étrange et composite, tour à tour élégiaque et dérisoire. Il raconte ici un étrange pèlerinage auquel il participa en 1997. À moins qu’il ne l’ait rêvé, tant ce récit, composé comme un cante flamenco avec tour à tour explosion de souffrance et de joie pour se terminer sur le désenchantement, relève de l’onirique. Quatre jours avant la Pentecôte, chaque année depuis le quatorzième siècle, mais avec une ferveur nouvelle depuis la mort de Franco, une immense foule se rassemble à Séville pour aller rendre hommage à la vierge d’un petit village andalou, Rocío. Un million de pèlerins organisés tant bien que mal en confréries cheminent ainsi pendant huit jours, quatre allers et quatre retours, dans la chaleur accablante, la poussière, les odeurs d’essence et de friture. En tête, un autel sur un char fleuri, suivi d’une vingtaine d’autres chars décorés, tirés par des bœufs ou des taureaux, eux-mêmes suivis de tout le reste du cortège : « à pied, à cheval, en voiture ancienne, en 4x4 (pour livrer les glaçons) ; avec semi-remorques et poids lourds équipés de douches pour les repas et les costumes, la plus belle collection d’impeccables carrioles issues des temps anciens et astiquées pour la fête, sous un air de western, de cinémascope et d’opéra ». Catastrophe écologique pour la région, cette bacchanale échevelée et alcoolisée prend des allures d’épopée mythique sous la plume du Français miraculeusement admis dans la très respectée Hermandad de Triana, le quartier gitan de Séville, dont les vingt-sept chars sont tirés par les très célèbres taureaux de l’élevage de Miura. Au cours du lent ébrouement du cortège, le Rocío devient un miroir déformant, grimaçant ou flatteur, de l’âme humaine, ici en représentation d’elle-même. Deux temps forts dans cette épopée : le premier est le passage cauchemardesque de la rivière Quema, « Styx noirâtre », où l’on piétine sous « le feu des foudres de l’enfer » ; « Exorbités, les globes brûlent. Cornée en fusion. Sueurs, arrosages sucrés gazeux, humeurs, poussières, douches, de bière cuite, sables, huiles, aiselles et replis. Le corps entier part en friture […] Partout une immense clameur, les voix portent loin, mêlées aux moteurs et aux chants ». Lui répond, a contrario, le lendemain, la douceur de la Raya, « vaste boulevard sablonneux, tunnel doré des ors que surplombe le ciel entre deux pinèdes » où le cortège s’étire et se rassemble comme un « bandonéon des sables ». Le Rocío prend alors le temps de se regarder, de s’apprécier, de se congratuler pour l’image qu’il se donne à lui-même : « Les pèlerins incrédules se retournent sur leur propre passage. On ne se lasse pas de contempler. Quoi ? Nous. Eux. Ceux qui sont derrière. Nous en train d’arriver sur nous. »

     Quatre jours pour atteindre le village et apercevoir la vierge convoitée, et pour se dissocier, se retrouver : « Le sang païen revient. Nous est carrément un autre. […] Le cœur n’y est plus. Charme rompu comme une traduction de copla. » Gueule de bois de retour de fête. Désenchantement au sens propre. D’autant que depuis 1998, après la rupture d’une digue à Almonte et une grave pollution de la région, l’itinéraire du Rocío est modifié, pour la première fois depuis six siècles.



   Le Canard enchaîné, mercredi 30 juillet 2003
   Label andalou
   par Dominique Durand

   Après la semaine sainte et la feria de Séville, vient le pèlerinage de la Vierge du Rocío, au sud du Sud, qui trimballe dans la poussière un million de personnes et plus encore de bouteilles. Francis Marmande, dans Rocío en fait le reportage poétique et halluciné.

   C’est évidemment un berger andalou qui, au XIVe siècle, découvrit une statue de la Vierge à l’enfant, dans les marais du Guadalquivir: depuis, chaque mercredi précédant la Pentecôte, et pendant une semaine pas si sainte que ça, un million de pèlerins groupés dans des dizaines de confréries prennent la route, en carriole, à cheval, en char à bœufs, en 4 x 4, en semi-remorque, ou à pied, comme Francis Marmande, pour aller, en principe, saluer la Vierge dans la petite église du Rocío (village qui n’existe que trois jours par an), tout en aimant, écoutant les chanteurs anonymes du « cante jondo », buvant tous les alcools que le bon Dieu a permis aux hommes de distiller...
   Un million de pèlerins en folie jetés sous le cagnard, une bacchanale, écrit Marmande: « un délire médiéval, païen, post-moderne; la fête des amours sauvages et de la fécondité, une “rave” flamenca », avec des milliers d’animaux. Lui accompagne la Vierge du quartier sévillan de Triana, foyer de toreros et de Gitans, aujourd’hui branché. En tête des invités cooptés, animateurs de télé ou manucures de luxe: deux bœufs du célèbre élevage de Miura tirent le char de leur sainte, le « Sanpecado », guidés par les meilleurs bouviers du monde, qui parlent à l’oreille de leurs bêtes, les feront rentrer, au millimètre près, dans la petite église de Villamanrique, s’y agenouiller, en sortir et redescendre le chemin escarpé à reculons !
   Les belles portent des robes à volants, plus larges et plus champêtres que celles de la Feria (après tout, le pèlerinage du Rocío n’était-il pas conçu, à l’origine, comme une sorte d’expiation des folies de la semaine sainte?) ; les hidalgos andalous sont chapeautés en Andalous hidalgos : cinq cents cavaliers rien que pour Triana (il y avait quatre-vingt-quinze confréries en 1998! ...). C’est aussi la fête des Gitans, méprisés sur leur terre, ces « immigrés de l’intérieur de la péninsule Ibérique.
   Huit jours par an, les Andalous se déguisent en Gitans – « ils ont le reste de l’année pour les haïr ».
   Et, surtout, on trinque, tout fait vin de messe. « Fino, vin de Jerez, manzanilla de Sanlcar, bière de chaleur sans amertume (...), whisky-glace, whisky-coca qu’on appelle cubata, gin glacé, gin tonic, vins et parfois vinasse, sodas, alcools blancs, anis. Quelle que soit l’heure. Dès le réveil. Au début, ça surprend. » S’ensuit un éloge du fino digne de Jean-Claude Pirotte, vin des dieux, « doré, sec, amer et pointu, au parfum de fleurs, d’alcool et de civilisation au bout de ses raffinements », qui, avec ses 20°, se boit glacé : « devant l’élégance de ce vin, personne n’ose rouler sous la table », et encore moins sous la sainte table, singulièrement absente dans ce carnaval où Buñuel, Fellini, Howard Hawks, Dubout auraient trouvé leur compte. Et la nef des fous va. On se lave les pieds à la bière chaude; on dort une paire d’heures par nuit, écoutant quelque « cante jondo » dont l’auteur repartira aussitôt vers son village, délaissant les camions empêtrés dans les fossés poussiéreux, les couples qui s’esbignent doucement, les femmes qui pleurent encore plus doucement, et des paysages sublimes traversés avec la vue brouillée. Par le fino ou les pastis du matin, plus que par la ferveur. Et dire que Rocío fait penser à la rosée !...
   Marmande, qui confesse avoir écrit ses impressions de plus en plus hallucinées sur un carnet de bordure, y pense encore, y pensera toujours. Et chaque année, autour de la Pentecôte, en fermant les yeux, un ancien pèlerin, où qu’il soit par le monde, sait ce qui se passe au moment même dans tel village, dans la Marisma, la traversée du rio Quema, pourri par une usine suédoise, où en sont les rocieros. Comme dit à un moment une mystérieuse Mara : « L’Andalousie est une exagération. » Olé!

 

     Le Nouvel Observateur, 28 août 2003
     Andalousie
     par Jacques Drillon

     Alors que Farrago réédite sa House Partie, Francis Marmande publie ce livre étonnant sur une manifestation étonnante : le pèlerinage du Rocío, au sud de l’Andalousie. Ni récit, ni essai, ni roman : un reportage, plutôt, dû à un journaliste d’exception. Rocío méritait cela : haut lieu de paganisme et de la religion, de la sauvagerie et de la civilisation, de la fête et du délire, huit jours arrachés à la monotonie et la tiédeur. La langue française de Marmande, noble et brûlante, lyrique et cambrée, vous plonge dans cette frénésie et vous y maintient.

 

     Semana Grande, 15 septembre 2003
     Au Rocío, avec Marmande
     par Marc Lavie

     Voilà un merveilleux livre. Un grand auteur s’attaque à un monument sacré, jusqu’alors à peine effleuré par la littérature. De cette audace naît un bijou.

     Car si les fêtes de Séville ont inspiré de nombreux auteurs français, bien peu s’étaient attaqué au rassemblement le plus emblématique de toutes les Andalousies : le pèlerinage du Rocío.
     Que nous dit la trame ? « Au quinzième siècle, un berger andalou découvre au sud du Sud, dans le marais du Guadalquivir, une statue de vierge au charme indécis. Depuis, chaque mercredi qui précède la Pentecôte, des milliers d’hommes et de femmes en costume andalou et robe de gitane, partent de Séville et de chaque ville ou village alentour pour plusieurs jours de marche et de fête, au milieu des chevaux, des bœufs, des calèches ; des chars et des camions. »
     Il y a la fête mais il y a la foi. Il y a la promesse, il y a nos faiblesses. À chacun son Rocío. Francis Marmande épanouit tous ses talents dans cette marche. Il a choisi son écusson, celui de Triana, « libre et indépendante ». Et il nous propose de le suivre. Mais il réussit, au fil des pages, une extraordinaire prouesse : en vivant son Rocío, il nous fait découvrir presque tous les autres. Des soixante-seize confréries, regroupant chacune des centaines d’organisations, avec leur Simpecado, « carrosse d’or, d’argent et de fleurs », qui ouvre la marche.
     « Tous les jeudis d’avant la Pentecôte, les soixante-seize Simpecados du Rocío, tirés par leurs cent cinquante-deux bœufs, traversent la place de l’église Sainte-Madeleine, s’arrêtent, soufflent, gravissent le plan incliné du genre roide qui accède au porche surélevé, chansons et tambourins, castagnettes et roulements, présentation terminée, on recule, bousculades, cris, agitation pompeuse, pompette et vociférante, comme pour garer sept autobus sur une péniche… »
     Des livres que Francis Marmande a écrits sur l’Espagne, il s’agit sans doute du plus accompli et du plus personnel, fidèle à sa sensibilité tourbillonnante, à son humour feutré, à son humeur dévastatrice. Car le Rocío est, comme Francis, aussi apparemment léger qu’intérieurement profond.
     Entre Séville et Triana, avant ou après le río Quema, dans les secrets du Coto de Doñana, des bergers d’Almonte, des lumières de la Rocina. Avec les amis à cheval et les glaçons en 4 x 4. Et toutes ces robes qui volent.
     « Je traîne. Je me fonds dans les ombres. Je bois le Rocío à petites gorgées. Je me sépare. Je vois sans but. J’éprouve cette usure de la communauté perpétuelle, les villages, les expéditions, les collectivités. Pas d’illumination : je ne cesse d’atterrir au contraire toujours plus profond dans le sable, moins moi-même que jamais, emporté critique dans le fleuve de ceux qui rejoignent la Vierge impossible, alors qu’ils ne sont que désir, corps entier de désir, de fatigue, la Mère définitivement coupée, perdus, enfants enfin abandonnés à leurs pulsions, livrés à eux-mêmes, la mer au bout du chemin. Le Rocío n’est pas exactement au bord de la mer. On s’arrête quelques lieues avant. Cela aussi, c’est plus sage. »
     Écrire comme on se souvient ? Écrire comme on vit. Cinq jours par an. Perdu et livré à soi-même. Au Rocío. Avec Marmande.

 

     Sud-Ouest, dimanche 28 septembre 2003
     Les chemins de la Rosée
     par Yves Harté

     Francis Marmande ne propose pas seulement un livre sur un pèlerinage. C’est aussi un départ mystico-andalou vers le désert.

     Quelques jours après la feria de Séville, où défilent les toros de Domecq et les touristes japonais,
quelques semaines après la Semana santa aux Vierges douloureuses et aux Christs agonisants, un autre mouvement, endogène celui-ci, cantonal presque, soulève la basse Andalousie. Le Rocío. Faut-il parler seulement d’un pèlerinage ? Pourtant, à l’origine, c’est bien de cela qu’il s’agit. Au XVe siècle, un berger andalou aurait trouvé dans les marais qui bordent le Guadalquivir une minuscule statue d’une Vierge. Vierge à la rosée. Al Rocío. Devant elle, les toros sauvages s’agenouillaient, les herbes et les arbres s’inclinaient. L’emportait-on dans une église que, miraculeusement, elle revenait entre les racines mouillées des arbres où le berger l’avait découverte. Alors, dans ce désert d’ajoncs et de chênes verts, les fidèles bâtirent une chapelle : Chaque mercredi de Pentecôte, tous les villages partent l’adorer.
     Onze mois durant. Le Rocío, ce pèlerinage, est une affaire sérieuse. Pendant onze mois, elle occupe des prêtres, des familles, des adolescents, des filles, des mères, des travestis et des prostituées, le pharmacien de Sanlucar de Barrameda, le pompiste de Moguer, le barman de Cadix, des chanteuses de variétés, trois toreros locaux dont un très connu, et, naturellement, l’ensemble des confréries andalouses. Puis, quand le départ est donné, rien ne peut arrêter la caravane. Encore faut-il en être.
     Francis Marmande a une double chance. Il a été invité un jour des années 80, alors que ses universités l’avaient envoyé à Séville par la sixième des confréries, l’une des plus illustres, les plus orgueilleuses, les plus anciennes. Celle de Triana. On ne sait s’il comprit immédiatement ce à quoi il était convié. Mais là n’est pas l’important. La véritable et durable chance de Francis Marmande est d’avoir laissé mûrir ce souvenir au point, aujourd’hui, d’en faire un livre. Ce n’est pas rien de prendre un lecteur au collet et de le persuader de vous suivre dans cet entrelacs de castes andalouses, dans ces confréries présomptueuses dont la hiérarchie soigneusement répertoriée n’est codifiée que par l’usage ancestral. Ce n’est pas rien non plus de pouvoir résister au Niagara d’alcool qui accompagne chaque journée. Qu’on se déplace à pied « modestement vêtu d’un jean et coiffé d’un panama », qu’on aille en 4 X 4 climatisé ou en char à bœufs selon la mode véritable, il serait insensé de refuser à boire. Après deux jours, les chants, la marche, la chaleur, l’alcool vous changent en initiés. Encore faut-il en sortir.
     Ce livre est magique, car il agit comme une boite à sortilèges. Dès lors que vous l’ouvrez, vous êtes corps et âme dans le Rocío, avec ses « cantaors » (chanteurs, en andalou) aux nerfs de charbon, à côté des toros de Miuras dressés pour s’agenouiller devant la première croix, vous prenez les pas de Francis Marmande et des pénitents sévillans, dépenaillés, haletants, assoiffés, sales, bientôt mystiques. On connaissait jusqu’à présent l’écrivain fou de Curro Romero et fan de Miles Davis. On ignorait qu’il était également capable d’écrire dans un style jazzobayonnais cette métaphysique du pèlerinage, mélange unique en Europe de prières païennes et de chants religieux. À peine referme-t-on le livre qu’on perçoit aussi bien que si l’on y était la subtile et délicate différence andalouse qui convie pauvres et seigneurs à la même rédemption imaginée par une Église catholique, apostolique et andalouse. Mais, surtout, nous reste, comme après les nuits de fêtes, le souterrain écho de cette musique intérieure qu’il a rapportée des rives du Guadalquivir.

 

     Libération, jeudi 23 octobre 2003
     Guadalquivirginales
     Par Jean-Baptiste Harang

     Un million d’Espagnols se rendent chaque année en pèlerinage au « Rocío ». Un récit de Francis Marmande.

     Il y a un accent sur le i de Rocío, le dépaysement commence dès le titre, c’est un accent tonique, comme le livre. Il s’ouvre sur un avertissement au lecteur (un lecteur averti redouble d’attention), puis offre une carte, et dès la page treize propose la moitié d’un épilogue, l’autre moitié devra se mériter, ce livre est un hymne au désordre. Prenez garde, donc : « Voici un roman qui répète à l’envi un nom, celui de Rocío. Le Rocío est un village au Sud du Sud de l’Andalousie. Son nom se confond avec la fête folle dont un pèlerinage est l’occasion. Ce nom du Rocío dit la rosée. C’est aussi un prénom féminin. Le Rocío, le village de ce nom n’existe que trois jours par an, à Pentecôte quand un million de pèlerins en folie rendent visite à sa vierge : la vierge du Rocío. Il importe pour entendre sa romance de prononcer son nom en traînant sur l’accent tonique qui détache le i de “rossi-yo” et fait culminer la deuxième syllabe : ro-CI-yo (...) le “yo” final se perdant dans un murmure de gorge, on perd l’image sonore de ce village qui en un sens n’existe pas. El Rocío. Or cette image revient comme un chant, un cri ou un gémissement d’amour à toutes les pages. » Ces lignes, les premières, avertissent, comme si on avait l’intention de lire le livre à haute voix. Elles pourraient constituer la quatrième de couverture, presque tout y est : le pèlerinage, la vierge, la foule, et cette langue étrangère qu’on parle moins qu’on ne la chante. Et puis tant pis, sa modestie dut-elle en souffrir (les vrais modestes n’en souffrent pas), avouons qu’on en a lu quelques pages à haute voix, emporté par la foule, païenne et superstitieuse, bigote et alcoolique (les deux principaux pèlerins se disent athées, l’un « comme un réverbère », l’autre « comme un pot de yaourt »), qui une semaine durant marche vers ce « pubis de l’Europe », d’où l’on sort chaque année une statue de vierge « qu’on avait fini par perdre après l’avoir cachée ».
     Les trois premiers mots nous apprennent que ce livre est un roman, nous l’oublions bien vite. Une romance plutôt, un récit, un reportage fait par l’auteur voici quinze ans dans la folie des autres, folie contagieuse. Il dit l’organisation de la procession par des dizaines de confréries, logistiques et traditions pointilleuses, toutes tendues vers un chaos certain, évité de justesse depuis près de deux siècles, mélange des genres et des gens. Il dit l’indicible, à savoir qu’on n’en peut rien savoir si on ne s’y frotte pas. Il le dit si bien, et c’est la faiblesse de l’entreprise, qu’il parvient à nous tenir à l’écart de l’événement, comme il courait lui-même le risque d’y rester, Français parmi les Espagnols, émaillant son discours de castillan sonore, affirmant ses axiomes de séduction de l’autre : « L’Andalousie est une exagération », ou « il y a dans le bohémien espagnol quelque chose d’indéniable ». Notre auteur pèlerin réussit son intégration aux dépens de ses lecteurs qui restent dans la marge du livre à regarder éberlués passer le défilé. Ne leur reste que le régal d’une écriture, ses trouvailles et ses excès, et cette gourmandise en bouche qui les console de la foule centrifuge : « Rocío », le pied d’appui sur le i, de là on plonge dans la folie et la fête.

 

     La Croix, jeudi 30 octobre 2003
     La ferveur andalouse du Rocío
     par Jean-Maurice de Montremy

     Le récit de Francis Marmande explore la culture andalouse, dans le sillage des pèlerins qui rendent hommage à la Vierge du Rocío

     Depuis le XVe siècle, les foules d’Andalousie pèlerinent vers le Rocío, dans les marais du Guadalquivir. Par rapport à Séville, c’est le « sud du Sud », pour reprendre l’expression de Francis Marmande. Alors que la civilisation arabo-andalouse s’effondrait sous la pression des rois catholiques, la Vierge apparut là-bas, dit-on, à un berger, une Vierge de rosée (rocío). Elle se tenait à l’écart, parmi les ronces, à l’abri des infidèles depuis les anciens temps.
     Chaque année, le mercredi précédant la Pentecôte commence donc une marche de huit jours. On vient des villes et des campagnes célébrer la Vierge du Rocío, quartier par quartier, village par village, confrérie par confrérie.
     En 1986, un Andalou confie à Francis Marmande – grand amateur d’arts taurins – que la fameuse feria de Séville n’est rien à côté du Rocío. Bien qu’il s’affirme « athée comme un réverbère », l’écrivain se met en route à son tour vers l’église blanche. Il chemine avec une confrérie de Triana, le quartier gitan. Ainsi naquit ce récit où reportage, chronique et poème se confondent au rythme de la longue marche sous le soleil et des nuits fiévreuses dans les campements.
     On se pare, on boit, on chante. Les milliers de rocieros suivent des chars décorés, chapelles roulantes traînées par des bœufs. À quoi s’ajoute une invraisemblable caravane où se juxtaposent tous les moyens de transport : ânes, mules, chevaux, voitures, camping-cars, tout-terrain, camionnettes, camions, autocars.
     Disputes et cantiques, morts et guérisons, ordures et pépites. C’est rutilant, clinquant, hétéroclite, à la fois corrida, prière, fête foraine, grand-messe, feu d’artifice. La foi, l’incroyance, la superstition, le scepticisme, l’ironie, la ferveur n’ont plus de sens. Quel qu’il soit, le rociero se confond entièrement, huit jours durant, au Rocío.
     La force, le disparate et la beauté du texte de Francis Marmande tiennent à ce paradoxe. Il fait voir et sentir le Rocío sans jamais adopter le point de vue distant d’un spectateur, mais ne se perd pas pour autant dans l’intensité des sensations. Son récit visuel, musical, olfactif explore aussi la mémoire, la culture et la politique andalouses. Le Rocío est bien « l’un des pèlerinages les plus fous de la planète ».
     Depuis 1998, les autorités tentent, une fois de plus, d’y mettre bon ordre. Les pires menaces pour le Rocío restent pourtant le bétonnage, le bitumage et la pollution de l’Andalousie. Encore que les rocieros soient capables d’intégrer les scories de la modernité, comme ils l’ont fait de tout le reste.

 

     Télérama, 5 novembre 2003
     La trompette et la fête
     par Michèle Gazier

     La langue est un matériau étrange. Qu’ils soient prononcés ou écrits, les mots peuvent tout dire des autres arts avec plus ou moins de rigueur et de facilité : les couleurs, les saveurs, les odeurs, les formes, le mouvement, les sons. Ainsi deux auteurs, épris l’un de musique et l’autre de fêtes taurines – Alain Gerber et Francis Marmande –, écrivent-ils, chacun dans son registre, le roman d’un musicien de jazz, Chet Baker, ou celui du Rocío, cette fête ancienne et troublante qui se célèbre chaque année, depuis des siècles, en Andalousie.
     Des romans plus ou moins classiques, Alain Gerber en a écrit une vingtaine. Il y racontait toutes sortes d’histoires dans cette écriture imaginative et généreuse qui l’a fait connaître à un large public. En marge de cette activité littéraire, les amateurs de jazz le savent, Gerber est une des grandes voix de la musique bleue. Dans Louie, roman biographique d’Armstrong, il a su faire de son écriture une mélodie. Avec Chet, il franchit un nouveau pas. Chet est un livre à voix multiples, celle du célèbre trompettiste lui-même, celles de ses parents, de ses amis, de ses femmes, et des gens du milieu qui l’ont approché. Tous recomposent le puzzle d’une vie, celle du musicien, mais avec son rythme et la couleur si particulière de son jeu. Car toutes ces voix autour de Baker résonnent comme autant d’improvisations, de solos répondant à la trompette présente et absente du jazzman blanc qui cherchait la perfection jusqu’à la folie, jusqu’à la mort blanche de la drogue. Comme Charlie Parker, il voulait « voir de l’autre côté de l’horizon », jouer en racontant « ce qu’il y a sur l’autre rive ». Gerber nous intègre dans cette quête de mots et de sons entre nuit obscure et lumière, désespoir et salut.
     Francis Marmande, qui enseigne la littérature comparée à l’université, est féru de tauromachie. Le monde de la fête, dans ce qu’elle a d’antique et de populaire, est son univers de prédilection. Sa langue est chaleureuse, volubile, riche parfois jusqu’à l’excès. Mais lorsqu’il raconte ce pèlerinage particulier qu’est le Rocío, cet excès est au diapason des réjouissances. Marmande écrit la fête dans toute sa folie, laissant son écriture s’envoler avec les jupons des femmes, les nuages de poussière, le flamenco.
     Le Rocío est né au XVe siècle, non loin du Guadalquivir. Un berger aurait découvert là une statue de la Vierge. Du miracle de cette apparition est né un pèlerinage qui commence le mercredi précédant la Pentecôte et jette sur la route, au départ de Séville, toute une population organisée en congrégations laïques. Durant huit jours, hommes et femmes cheminent jusqu’au lieu de l’apparition en dansant, chantant, buvant jusqu’au vertige. Le cante joncio, chant profond andalou, s’élève alors avec une force sans cesse renouvelée. Comme si, traversant les siècles et les guerres, une voix venue de très loin, du fond d’une Andalousie arabe, pleurait encore un âge d’or de jardins, de fontaines et de jasmins en fleur.
     Invité dans le groupe de Triana, un des plus prestigieux et des plus fermés, Francis Marmande, ethnologue pris dans la folie du Rocío, nous livre ici un tourbillon jubilatoire de mots et d’images les instantanés d’une feria qui ignore le temps.

 

     Le Monde, vendredi 7 novembre 2003
     Les derniers hommes libres d’Europe
     par Jack-Alain Léger

     Francis Marmande accompagne les pèlerins du Rocío qui, chaque année à Pentecôte, enflamment l’Andalousie. Neuf jours de folie, d’abandon festif et d’ivresse vivante

     Écoutez ! « La Marisma peuplée de héros, de toros, de hérons... » Et ceci : « je chipe une chaise, des chips, un chipiron. Je vole une ombre. » Ou encore tenez ! un dernier pour la route, qui sera longue jusqu’au Rocío : « l’air vibre. Il fait bon. Danses lentes, rondes, ni lestes ni ensorcelées. » Vous entendez ? Ce tempo de fandango, ou de séguédille ? Ce toque à rendre fou, la capiteuse cadence, palmas et palillos, le zapateado ponctuant chaque mot. L’impression de lire du français, pourtant ? Une impression, si señor ! C’est en fait un livre écrit en andalou, mais dont sans savoir un seul mot de castillan vous pouvez vous délecter. Vous me suivez ? Un autre fino ? C’est, dis-je, le premier livre écrit en langue flamenque par un Français. Par un Français – tiens, qui d’autre ? Marmande. Un virtuose, le plus swing d’entre nous... Oyez ! Assonances, rimes intérieures, allitérations à gogo : tout le fourbi du style qui vous met en joie – la mecanica enforica, disait Rossini qui en savait un bout sur la question. Et puis des fusées pascaliennes, et du primesaut, et du faux négligé à la marquise de Sévigné... Un écrivain, enfin ! Je ne vous fais pas le dessin.
     L’Andalousie, dit-il, est une exagération. Et le pèlerinage du Rocío qui, chaque année à Pentecôte, jette dans le brasier de la Marisma un petit million de fous allant honorer la vierge miraculeuse, « petite divinité morose au mioche barbouillé », une exagération de l’Andalousie. Par des routes impossibles, ils vont à pied, à cheval, en calèche, en char à banc décoré, en roulotte, en 4x4, en 16 tonnes. Croyants et païens à la fois, ivres « dès le réveil : fino, manzanille, whisky, gin, vodka, vins et parfois vinasse, anis ». Jamais ivres morts : ivres vivants. Ils chantent à plus soif, alors ils boivent encore, et se gavent de douceurs, et festoient, et dansent devant des feux de joie. Ils sont dans un rêve éveillé. « Le rêve est l’excès du réel. » Sales mais très élégants. La fatigue excessive les déleste de leurs corps fourbus, leur délivre l’âme. Ils sont dans la douleur et dans la joie.
     Hallucinant ! dirait-on à juste titre si le mot n’était, à propos de tout et n’importe quoi, n’importe quoi surtout, devenu la scie des captifs volontaires du « Loft » ou des fans, sous ecstasy, de Frédéric Beigbeder. Surréaliste ! si le moindre maire divers droite creusois, si le plus obscur député socialiste transcourant alternatif ne nous assénaient à tout va du « surréaliste ! ». Mais nous sommes ici dans le monde réel et non notre monde « réellement renversé » tel que décrit par Guy Debord. Dans le monde réel, dans ce qu’il en reste, la joie « consiste en une approbation de l’existence tenue pour irrémédiablement tragique : auquel cas la joie est paradoxale mais n’est pas illusoire » (Clément Rosset).
     Marmande nous invite a l’accompagner dans ce pèlerinage qu’il accomplit, lui, en 1987. Les Rocieros sont vus avec l’œil d’Henri Michaux observant les mœurs étranges des Hacs ou des Orhus qui croient, comme eux, que « l’homme n’est pas un rêve mais un effort vers l’être ». Ils nous sont aussi proches que ces Bororos de Lévi-Strauss « qui se prennent pour des Araras ». Pour qui se prennent les Rocieros, ces pèlerins baptisés de mystique rosée (rocío), de bière, de sueur, d’essence, d’huile de friture ? Mais, avec raison, pour les derniers hommes libres d’Europe ! Les seuls à échapper, serait-ce seulement neuf jours, à la maladie de l’Occidental productif et dépressif. Rocío est un livre vibrant de duende. ¡ Hombre !