Livres Hebdo, 20 juin 2003 Une rave flamenca par Christine Ferrand
On connaissait Francis Marmande pour ses chroniques sur les corridas dans Le Monde. Avec Rocío, il livre un récit flamboyant et désenchanté d’un pèlerinage andalou.
Professeur de littérature de
Paris-VII, spécialiste de Georges Bataille et de Michel Leiris, mais
aussi chroniqueur de jazz et de tauromachie au Monde , Francis Marmande propose un étrange récit, Rocío pour
la collection « Faenas » de Verdier. Pour une fois, il n’est
question ici à proprement parler ni de tauromachie, ni de jazz. Et
pourtant l’Andalousie est au centre de ce texte étrange et composite,
tour à tour élégiaque et dérisoire. Il raconte ici un étrange
pèlerinage auquel il participa en 1997. À moins qu’il ne l’ait rêvé,
tant ce récit, composé comme un cante flamenco avec tour à tour
explosion de souffrance et de joie pour se terminer sur le
désenchantement, relève de l’onirique. Quatre jours avant la Pentecôte,
chaque année depuis le quatorzième siècle, mais avec une ferveur
nouvelle depuis la mort de Franco, une immense foule se rassemble à
Séville pour aller rendre hommage à la vierge d’un petit village
andalou, Rocío. Un million de pèlerins organisés tant bien que mal en
confréries cheminent ainsi pendant huit jours, quatre allers et quatre
retours, dans la chaleur accablante, la poussière, les odeurs d’essence
et de friture. En tête, un autel sur un char fleuri, suivi d’une
vingtaine d’autres chars décorés, tirés par des bœufs ou des taureaux,
eux-mêmes suivis de tout le reste du cortège : « à pied, à
cheval, en voiture ancienne, en 4x4 (pour livrer les glaçons) ;
avec semi-remorques et poids lourds équipés de douches pour les repas
et les costumes, la plus belle collection d’impeccables carrioles
issues des temps anciens et astiquées pour la fête, sous un air de
western, de cinémascope et d’opéra ». Catastrophe écologique pour
la région, cette bacchanale échevelée et alcoolisée prend des allures
d’épopée mythique sous la plume du Français miraculeusement admis dans
la très respectée Hermandad de Triana, le quartier gitan de
Séville, dont les vingt-sept chars sont tirés par les très célèbres
taureaux de l’élevage de Miura. Au cours du lent ébrouement du cortège,
le Rocío devient un miroir déformant, grimaçant ou flatteur, de l’âme
humaine, ici en représentation d’elle-même. Deux temps forts dans cette
épopée : le premier est le passage cauchemardesque de la rivière
Quema, « Styx noirâtre », où l’on piétine sous « le feu
des foudres de l’enfer » ; « Exorbités, les globes
brûlent. Cornée en fusion. Sueurs, arrosages sucrés gazeux, humeurs,
poussières, douches, de bière cuite, sables, huiles, aiselles et
replis. Le corps entier part en friture […] Partout une immense
clameur, les voix portent loin, mêlées aux moteurs et aux
chants ». Lui répond, a contrario, le lendemain, la douceur de la
Raya, « vaste boulevard sablonneux, tunnel doré des ors que
surplombe le ciel entre deux pinèdes » où le cortège s’étire et se
rassemble comme un « bandonéon des sables ». Le Rocío prend
alors le temps de se regarder, de s’apprécier, de se congratuler pour
l’image qu’il se donne à lui-même : « Les pèlerins incrédules
se retournent sur leur propre passage. On ne se lasse pas de
contempler. Quoi ? Nous. Eux. Ceux qui sont derrière. Nous en
train d’arriver sur nous. »
Quatre jours pour atteindre le village
et apercevoir la vierge convoitée, et pour se dissocier, se
retrouver : « Le sang païen revient. Nous est carrément un
autre. […] Le cœur n’y est plus. Charme rompu comme une traduction de copla. »
Gueule de bois de retour de fête. Désenchantement au sens propre.
D’autant que depuis 1998, après la rupture d’une digue à Almonte et une
grave pollution de la région, l’itinéraire du Rocío est modifié, pour
la première fois depuis six siècles.
Le Canard enchaîné, mercredi 30 juillet 2003
Label andalou
par Dominique Durand
Après la semaine sainte et la feria de Séville, vient
le pèlerinage de la Vierge du Rocío, au sud du Sud, qui trimballe dans
la poussière un million de personnes et plus encore de bouteilles.
Francis Marmande, dans Rocío en fait le reportage poétique et halluciné.
C’est évidemment un berger andalou qui, au XIVe
siècle, découvrit une statue de la Vierge à l’enfant, dans les marais
du Guadalquivir: depuis, chaque mercredi précédant la Pentecôte, et
pendant une semaine pas si sainte que ça, un million de pèlerins
groupés dans des dizaines de confréries prennent la route, en carriole,
à cheval, en char à bœufs, en 4 x 4, en semi-remorque, ou à pied, comme
Francis Marmande, pour aller, en principe, saluer la Vierge dans la
petite église du Rocío (village qui n’existe que trois jours par an),
tout en aimant, écoutant les chanteurs anonymes du « cante jondo »,
buvant tous les alcools que le bon Dieu a permis aux hommes de
distiller...
Un million de pèlerins en folie jetés sous le cagnard, une
bacchanale, écrit Marmande: « un délire médiéval, païen, post-moderne;
la fête des amours sauvages et de la fécondité, une “rave” flamenca »,
avec des milliers d’animaux. Lui accompagne la Vierge du quartier
sévillan de Triana, foyer de toreros et de Gitans, aujourd’hui branché.
En tête des invités cooptés, animateurs de télé ou manucures de luxe:
deux bœufs du célèbre élevage de Miura tirent le char de leur sainte,
le « Sanpecado », guidés par les meilleurs bouviers du monde, qui
parlent à l’oreille de leurs bêtes, les feront rentrer, au millimètre
près, dans la petite église de Villamanrique, s’y agenouiller, en
sortir et redescendre le chemin escarpé à reculons !
Les belles portent des robes à volants, plus larges et
plus champêtres que celles de la Feria (après tout, le pèlerinage du
Rocío n’était-il pas conçu, à l’origine, comme une sorte d’expiation
des folies de la semaine sainte?) ; les hidalgos andalous sont
chapeautés en Andalous hidalgos : cinq cents cavaliers rien que pour
Triana (il y avait quatre-vingt-quinze confréries en 1998! ...). C’est
aussi la fête des Gitans, méprisés sur leur terre, ces « immigrés de
l’intérieur de la péninsule Ibérique.
Huit jours par an, les Andalous se déguisent en Gitans – « ils ont le reste de l’année pour les haïr ».
Et, surtout, on trinque, tout fait vin de messe. « Fino, vin de Jerez, manzanilla de Sanlcar, bière de chaleur sans amertume (...), whisky-glace, whisky-coca qu’on appelle cubata,
gin glacé, gin tonic, vins et parfois vinasse, sodas, alcools blancs,
anis. Quelle que soit l’heure. Dès le réveil. Au début, ça surprend. »
S’ensuit un éloge du fino digne de Jean-Claude Pirotte, vin des
dieux, « doré, sec, amer et pointu, au parfum de fleurs, d’alcool et de
civilisation au bout de ses raffinements », qui, avec ses 20°, se boit
glacé : « devant l’élégance de ce vin, personne n’ose rouler sous la
table », et encore moins sous la sainte table, singulièrement absente
dans ce carnaval où Buñuel, Fellini, Howard Hawks, Dubout auraient
trouvé leur compte. Et la nef des fous va. On se lave les pieds à la
bière chaude; on dort une paire d’heures par nuit, écoutant quelque «
cante jondo » dont l’auteur repartira aussitôt vers son village,
délaissant les camions empêtrés dans les fossés poussiéreux, les
couples qui s’esbignent doucement, les femmes qui pleurent encore plus
doucement, et des paysages sublimes traversés avec la vue brouillée.
Par le fino ou les pastis du matin, plus que par la ferveur. Et dire
que Rocío fait penser à la rosée !...
Marmande, qui confesse avoir écrit ses impressions de plus
en plus hallucinées sur un carnet de bordure, y pense encore, y pensera
toujours. Et chaque année, autour de la Pentecôte, en fermant les yeux,
un ancien pèlerin, où qu’il soit par le monde, sait ce qui se passe au
moment même dans tel village, dans la Marisma, la traversée du rio
Quema, pourri par une usine suédoise, où en sont les rocieros. Comme dit à un moment une mystérieuse Mara : « L’Andalousie est une exagération. » Olé!
Le Nouvel Observateur, 28 août 2003 Andalousie par Jacques Drillon
Alors que Farrago réédite sa House Partie,
Francis Marmande publie ce livre étonnant sur une manifestation
étonnante : le pèlerinage du Rocío, au sud de l’Andalousie.
Ni récit, ni essai, ni roman : un reportage, plutôt, dû à un
journaliste d’exception. Rocío méritait cela : haut lieu de
paganisme et de la religion, de la sauvagerie et de la civilisation, de
la fête et du délire, huit jours arrachés à la monotonie et la tiédeur.
La langue française de Marmande, noble et brûlante, lyrique et cambrée,
vous plonge dans cette frénésie et vous y maintient.
Semana Grande, 15 septembre 2003 Au Rocío, avec Marmande par Marc Lavie
Voilà un merveilleux livre. Un
grand auteur s’attaque à un monument sacré, jusqu’alors à peine
effleuré par la littérature. De cette audace naît un bijou.
Car si les fêtes de Séville ont
inspiré de nombreux auteurs français, bien peu s’étaient attaqué au
rassemblement le plus emblématique de toutes les Andalousies : le
pèlerinage du Rocío. Que nous dit la
trame ? « Au quinzième siècle, un berger andalou découvre au
sud du Sud, dans le marais du Guadalquivir, une statue de vierge au
charme indécis. Depuis, chaque mercredi qui précède la Pentecôte, des
milliers d’hommes et de femmes en costume andalou et robe de gitane,
partent de Séville et de chaque ville ou village alentour pour
plusieurs jours de marche et de fête, au milieu des chevaux, des bœufs,
des calèches ; des chars et des camions. » Il
y a la fête mais il y a la foi. Il y a la promesse, il y a nos
faiblesses. À chacun son Rocío. Francis Marmande épanouit tous ses
talents dans cette marche. Il a choisi son écusson, celui de Triana,
« libre et indépendante ». Et il nous propose de le suivre.
Mais il réussit, au fil des pages, une extraordinaire prouesse :
en vivant son Rocío, il nous fait découvrir presque tous les autres.
Des soixante-seize confréries, regroupant chacune des centaines
d’organisations, avec leur Simpecado, « carrosse d’or, d’argent et
de fleurs », qui ouvre la marche. « Tous
les jeudis d’avant la Pentecôte, les soixante-seize Simpecados du
Rocío, tirés par leurs cent cinquante-deux bœufs, traversent la place
de l’église Sainte-Madeleine, s’arrêtent, soufflent, gravissent le plan
incliné du genre roide qui accède au porche surélevé, chansons et
tambourins, castagnettes et roulements, présentation terminée, on
recule, bousculades, cris, agitation pompeuse, pompette et vociférante,
comme pour garer sept autobus sur une péniche… » Des
livres que Francis Marmande a écrits sur l’Espagne, il s’agit sans
doute du plus accompli et du plus personnel, fidèle à sa sensibilité
tourbillonnante, à son humour feutré, à son humeur dévastatrice. Car le
Rocío est, comme Francis, aussi apparemment léger qu’intérieurement
profond. Entre Séville et Triana,
avant ou après le río Quema, dans les secrets du Coto de Doñana, des
bergers d’Almonte, des lumières de la Rocina. Avec les amis à cheval et
les glaçons en 4 x 4. Et toutes ces robes qui volent. « Je
traîne. Je me fonds dans les ombres. Je bois le Rocío à petites
gorgées. Je me sépare. Je vois sans but. J’éprouve cette usure de la
communauté perpétuelle, les villages, les expéditions, les
collectivités. Pas d’illumination : je ne cesse d’atterrir au
contraire toujours plus profond dans le sable, moins moi-même que
jamais, emporté critique dans le fleuve de ceux qui rejoignent la
Vierge impossible, alors qu’ils ne sont que désir, corps entier de
désir, de fatigue, la Mère définitivement coupée, perdus, enfants enfin
abandonnés à leurs pulsions, livrés à eux-mêmes, la mer au bout du
chemin. Le Rocío n’est pas exactement au bord de la mer. On s’arrête
quelques lieues avant. Cela aussi, c’est plus sage. » Écrire
comme on se souvient ? Écrire comme on vit. Cinq jours par an.
Perdu et livré à soi-même. Au Rocío. Avec Marmande.
Sud-Ouest, dimanche 28 septembre 2003 Les chemins de la Rosée par Yves Harté
Francis Marmande ne propose pas seulement un livre sur un pèlerinage. C’est aussi un départ mystico-andalou vers le désert.
Quelques jours après la feria de
Séville, où défilent les toros de Domecq et les touristes japonais, quelques
semaines après la Semana santa aux Vierges douloureuses et aux Christs
agonisants, un autre mouvement, endogène celui-ci, cantonal presque,
soulève la basse Andalousie. Le Rocío. Faut-il parler seulement d’un
pèlerinage ? Pourtant, à l’origine, c’est bien de cela qu’il
s’agit. Au XVe siècle, un berger
andalou aurait trouvé dans les marais qui bordent le Guadalquivir une
minuscule statue d’une Vierge. Vierge à la rosée. Al Rocío. Devant
elle, les toros sauvages s’agenouillaient, les herbes et les arbres
s’inclinaient. L’emportait-on dans une église que, miraculeusement,
elle revenait entre les racines mouillées des arbres où le berger
l’avait découverte. Alors, dans ce désert d’ajoncs et de chênes verts,
les fidèles bâtirent une chapelle : Chaque mercredi de Pentecôte,
tous les villages partent l’adorer. Onze
mois durant. Le Rocío, ce pèlerinage, est une affaire sérieuse. Pendant
onze mois, elle occupe des prêtres, des familles, des adolescents, des
filles, des mères, des travestis et des prostituées, le pharmacien de
Sanlucar de Barrameda, le pompiste de Moguer, le barman de Cadix, des
chanteuses de variétés, trois toreros locaux dont un très connu, et,
naturellement, l’ensemble des confréries andalouses. Puis, quand le
départ est donné, rien ne peut arrêter la caravane. Encore faut-il en
être. Francis Marmande a une double
chance. Il a été invité un jour des années 80, alors que ses
universités l’avaient envoyé à Séville par la sixième des confréries,
l’une des plus illustres, les plus orgueilleuses, les plus anciennes.
Celle de Triana. On ne sait s’il comprit immédiatement ce à quoi il
était convié. Mais là n’est pas l’important. La véritable et durable
chance de Francis Marmande est d’avoir laissé mûrir ce souvenir au
point, aujourd’hui, d’en faire un livre. Ce n’est pas rien de prendre
un lecteur au collet et de le persuader de vous suivre dans cet
entrelacs de castes andalouses, dans ces confréries présomptueuses dont
la hiérarchie soigneusement répertoriée n’est codifiée que par l’usage
ancestral. Ce n’est pas rien non plus de pouvoir résister au Niagara
d’alcool qui accompagne chaque journée. Qu’on se déplace à pied
« modestement vêtu d’un jean et coiffé d’un panama », qu’on
aille en 4 X 4 climatisé ou en char à bœufs selon la mode véritable, il
serait insensé de refuser à boire. Après deux jours, les chants, la
marche, la chaleur, l’alcool vous changent en initiés. Encore faut-il
en sortir. Ce livre est magique, car
il agit comme une boite à sortilèges. Dès lors que vous l’ouvrez, vous
êtes corps et âme dans le Rocío, avec ses « cantaors »
(chanteurs, en andalou) aux nerfs de charbon, à côté des toros de
Miuras dressés pour s’agenouiller devant la première croix, vous prenez
les pas de Francis Marmande et des pénitents sévillans, dépenaillés,
haletants, assoiffés, sales, bientôt mystiques. On connaissait jusqu’à
présent l’écrivain fou de Curro Romero et fan de Miles Davis. On
ignorait qu’il était également capable d’écrire dans un style
jazzobayonnais cette métaphysique du pèlerinage, mélange unique en
Europe de prières païennes et de chants religieux. À peine referme-t-on
le livre qu’on perçoit aussi bien que si l’on y était la subtile et
délicate différence andalouse qui convie pauvres et seigneurs à la même
rédemption imaginée par une Église catholique, apostolique et
andalouse. Mais, surtout, nous reste, comme après les nuits de fêtes,
le souterrain écho de cette musique intérieure qu’il a rapportée des
rives du Guadalquivir.
Libération, jeudi 23 octobre 2003 Guadalquivirginales Par Jean-Baptiste Harang
Un million d’Espagnols se rendent chaque année en pèlerinage au « Rocío ». Un récit de Francis Marmande.
Il y a un accent sur le i de Rocío, le
dépaysement commence dès le titre, c’est un accent tonique, comme le
livre. Il s’ouvre sur un avertissement au lecteur (un lecteur averti
redouble d’attention), puis offre une carte, et dès la page treize
propose la moitié d’un épilogue, l’autre moitié devra se mériter, ce
livre est un hymne au désordre. Prenez garde, donc : « Voici
un roman qui répète à l’envi un nom, celui de Rocío. Le Rocío est un
village au Sud du Sud de l’Andalousie. Son nom se confond avec la fête
folle dont un pèlerinage est l’occasion. Ce nom du Rocío dit la rosée.
C’est aussi un prénom féminin. Le Rocío, le village de ce nom n’existe
que trois jours par an, à Pentecôte quand un million de pèlerins en
folie rendent visite à sa vierge : la vierge du Rocío. Il importe
pour entendre sa romance de prononcer son nom en traînant sur l’accent
tonique qui détache le i de “rossi-yo” et fait culminer la deuxième
syllabe : ro-CI-yo (...) le “yo” final se perdant dans un murmure
de gorge, on perd l’image sonore de ce village qui en un sens n’existe
pas. El Rocío. Or cette image revient comme un chant, un cri ou un
gémissement d’amour à toutes les pages. » Ces lignes, les
premières, avertissent, comme si on avait l’intention de lire le livre
à haute voix. Elles pourraient constituer la quatrième de couverture,
presque tout y est : le pèlerinage, la vierge, la foule, et cette
langue étrangère qu’on parle moins qu’on ne la chante. Et puis tant
pis, sa modestie dut-elle en souffrir (les vrais modestes n’en
souffrent pas), avouons qu’on en a lu quelques pages à haute voix,
emporté par la foule, païenne et superstitieuse, bigote et alcoolique
(les deux principaux pèlerins se disent athées, l’un « comme un
réverbère », l’autre « comme un pot de yaourt »), qui
une semaine durant marche vers ce « pubis de l’Europe », d’où
l’on sort chaque année une statue de vierge « qu’on avait fini par
perdre après l’avoir cachée ». Les
trois premiers mots nous apprennent que ce livre est un roman, nous
l’oublions bien vite. Une romance plutôt, un récit, un reportage fait
par l’auteur voici quinze ans dans la folie des autres, folie
contagieuse. Il dit l’organisation de la procession par des dizaines de
confréries, logistiques et traditions pointilleuses, toutes tendues
vers un chaos certain, évité de justesse depuis près de deux siècles,
mélange des genres et des gens. Il dit l’indicible, à savoir qu’on n’en
peut rien savoir si on ne s’y frotte pas. Il le dit si bien, et c’est
la faiblesse de l’entreprise, qu’il parvient à nous tenir à l’écart de
l’événement, comme il courait lui-même le risque d’y rester, Français
parmi les Espagnols, émaillant son discours de castillan sonore,
affirmant ses axiomes de séduction de l’autre :
« L’Andalousie est une exagération », ou « il y a dans
le bohémien espagnol quelque chose d’indéniable ». Notre auteur
pèlerin réussit son intégration aux dépens de ses lecteurs qui restent
dans la marge du livre à regarder éberlués passer le défilé. Ne leur
reste que le régal d’une écriture, ses trouvailles et ses excès, et
cette gourmandise en bouche qui les console de la foule
centrifuge : « Rocío », le pied d’appui sur le i, de là
on plonge dans la folie et la fête.
La Croix, jeudi 30 octobre 2003 La ferveur andalouse du Rocío par Jean-Maurice de Montremy
Le récit de Francis Marmande explore la culture andalouse, dans le sillage des pèlerins qui rendent hommage à la Vierge du Rocío
Depuis le XVe
siècle, les foules d’Andalousie pèlerinent vers le Rocío, dans les
marais du Guadalquivir. Par rapport à Séville, c’est le « sud du
Sud », pour reprendre l’expression de Francis Marmande. Alors que
la civilisation arabo-andalouse s’effondrait sous la pression des rois
catholiques, la Vierge apparut là-bas, dit-on, à un berger, une Vierge
de rosée (rocío). Elle se tenait à l’écart, parmi les ronces, à l’abri
des infidèles depuis les anciens temps. Chaque
année, le mercredi précédant la Pentecôte commence donc une marche de
huit jours. On vient des villes et des campagnes célébrer la Vierge du
Rocío, quartier par quartier, village par village, confrérie par
confrérie. En 1986, un Andalou confie
à Francis Marmande – grand amateur d’arts
taurins – que la fameuse feria de Séville n’est rien à côté
du Rocío. Bien qu’il s’affirme « athée comme un réverbère »,
l’écrivain se met en route à son tour vers l’église blanche. Il chemine
avec une confrérie de Triana, le quartier gitan. Ainsi naquit ce récit
où reportage, chronique et poème se confondent au rythme de la longue
marche sous le soleil et des nuits fiévreuses dans les campements. On
se pare, on boit, on chante. Les milliers de rocieros suivent des chars
décorés, chapelles roulantes traînées par des bœufs. À quoi s’ajoute
une invraisemblable caravane où se juxtaposent tous les moyens de
transport : ânes, mules, chevaux, voitures, camping-cars,
tout-terrain, camionnettes, camions, autocars. Disputes
et cantiques, morts et guérisons, ordures et pépites. C’est rutilant,
clinquant, hétéroclite, à la fois corrida, prière, fête foraine,
grand-messe, feu d’artifice. La foi, l’incroyance, la superstition, le
scepticisme, l’ironie, la ferveur n’ont plus de sens. Quel qu’il soit,
le rociero se confond entièrement, huit jours durant, au Rocío. La
force, le disparate et la beauté du texte de Francis Marmande tiennent
à ce paradoxe. Il fait voir et sentir le Rocío sans jamais adopter le
point de vue distant d’un spectateur, mais ne se perd pas pour autant
dans l’intensité des sensations. Son récit visuel, musical, olfactif
explore aussi la mémoire, la culture et la politique andalouses. Le
Rocío est bien « l’un des pèlerinages les plus fous de la
planète ». Depuis 1998, les
autorités tentent, une fois de plus, d’y mettre bon ordre. Les pires
menaces pour le Rocío restent pourtant le bétonnage, le bitumage et la
pollution de l’Andalousie. Encore que les rocieros soient capables
d’intégrer les scories de la modernité, comme ils l’ont fait de tout le
reste.
Télérama, 5 novembre 2003 La trompette et la fête par Michèle Gazier
La langue est un matériau étrange.
Qu’ils soient prononcés ou écrits, les mots peuvent tout dire des
autres arts avec plus ou moins de rigueur et de facilité : les
couleurs, les saveurs, les odeurs, les formes, le mouvement, les sons.
Ainsi deux auteurs, épris l’un de musique et l’autre de fêtes
taurines – Alain Gerber et Francis Marmande –, écrivent-ils,
chacun dans son registre, le roman d’un musicien de jazz, Chet Baker,
ou celui du Rocío, cette fête ancienne et troublante qui se célèbre
chaque année, depuis des siècles, en Andalousie. Des
romans plus ou moins classiques, Alain Gerber en a écrit une vingtaine.
Il y racontait toutes sortes d’histoires dans cette écriture
imaginative et généreuse qui l’a fait connaître à un large public. En
marge de cette activité littéraire, les amateurs de jazz le savent,
Gerber est une des grandes voix de la musique bleue. Dans Louie, roman biographique d’Armstrong, il a su faire de son écriture une mélodie. Avec Chet, il franchit un nouveau pas. Chet
est un livre à voix multiples, celle du célèbre trompettiste lui-même,
celles de ses parents, de ses amis, de ses femmes, et des gens du
milieu qui l’ont approché. Tous recomposent le puzzle d’une vie, celle
du musicien, mais avec son rythme et la couleur si particulière de son
jeu. Car toutes ces voix autour de Baker résonnent comme autant
d’improvisations, de solos répondant à la trompette présente et absente
du jazzman blanc qui cherchait la perfection jusqu’à la folie, jusqu’à
la mort blanche de la drogue. Comme Charlie Parker, il voulait
« voir de l’autre côté de l’horizon », jouer en racontant
« ce qu’il y a sur l’autre rive ». Gerber nous intègre dans
cette quête de mots et de sons entre nuit obscure et lumière, désespoir
et salut. Francis Marmande, qui
enseigne la littérature comparée à l’université, est féru de
tauromachie. Le monde de la fête, dans ce qu’elle a d’antique et de
populaire, est son univers de prédilection. Sa langue est chaleureuse,
volubile, riche parfois jusqu’à l’excès. Mais lorsqu’il raconte ce
pèlerinage particulier qu’est le Rocío, cet excès est au diapason des
réjouissances. Marmande écrit la fête dans toute sa folie, laissant son
écriture s’envoler avec les jupons des femmes, les nuages de poussière,
le flamenco. Le Rocío est né au XVe
siècle, non loin du Guadalquivir. Un berger aurait découvert là une
statue de la Vierge. Du miracle de cette apparition est né un
pèlerinage qui commence le mercredi précédant la Pentecôte et jette sur
la route, au départ de Séville, toute une population organisée en
congrégations laïques. Durant huit jours, hommes et femmes cheminent
jusqu’au lieu de l’apparition en dansant, chantant, buvant jusqu’au
vertige. Le cante joncio, chant profond andalou, s’élève alors avec une
force sans cesse renouvelée. Comme si, traversant les siècles et les
guerres, une voix venue de très loin, du fond d’une Andalousie arabe,
pleurait encore un âge d’or de jardins, de fontaines et de jasmins en
fleur. Invité dans le groupe de
Triana, un des plus prestigieux et des plus fermés, Francis Marmande,
ethnologue pris dans la folie du Rocío, nous livre ici un tourbillon
jubilatoire de mots et d’images les instantanés d’une feria qui ignore
le temps.
Le Monde, vendredi 7 novembre 2003 Les derniers hommes libres d’Europe par Jack-Alain Léger
Francis Marmande accompagne les
pèlerins du Rocío qui, chaque année à Pentecôte, enflamment
l’Andalousie. Neuf jours de folie, d’abandon festif et d’ivresse vivante
Écoutez ! « La Marisma
peuplée de héros, de toros, de hérons... » Et ceci :
« je chipe une chaise, des chips, un chipiron. Je vole une
ombre. » Ou encore tenez ! un dernier pour la route, qui sera
longue jusqu’au Rocío : « l’air vibre. Il fait bon. Danses
lentes, rondes, ni lestes ni ensorcelées. » Vous entendez ?
Ce tempo de fandango, ou de séguédille ? Ce toque à rendre fou, la capiteuse cadence, palmas et palillos, le zapateado
ponctuant chaque mot. L’impression de lire du français, pourtant ?
Une impression, si señor ! C’est en fait un livre écrit en
andalou, mais dont sans savoir un seul mot de castillan vous pouvez
vous délecter. Vous me suivez ? Un autre fino ?
C’est, dis-je, le premier livre écrit en langue flamenque par un
Français. Par un Français – tiens, qui d’autre ?
Marmande. Un virtuose, le plus swing d’entre nous... Oyez !
Assonances, rimes intérieures, allitérations à gogo : tout le
fourbi du style qui vous met en joie – la mecanica enforica,
disait Rossini qui en savait un bout sur la question. Et puis des
fusées pascaliennes, et du primesaut, et du faux négligé à la marquise
de Sévigné... Un écrivain, enfin ! Je ne vous fais pas le dessin. L’Andalousie,
dit-il, est une exagération. Et le pèlerinage du Rocío qui, chaque
année à Pentecôte, jette dans le brasier de la Marisma un petit million
de fous allant honorer la vierge miraculeuse, « petite divinité
morose au mioche barbouillé », une exagération de l’Andalousie.
Par des routes impossibles, ils vont à pied, à cheval, en calèche, en
char à banc décoré, en roulotte, en 4x4, en 16 tonnes. Croyants et
païens à la fois, ivres « dès le réveil : fino, manzanille,
whisky, gin, vodka, vins et parfois vinasse, anis ». Jamais ivres
morts : ivres vivants. Ils chantent à plus soif, alors ils boivent
encore, et se gavent de douceurs, et festoient, et dansent devant des
feux de joie. Ils sont dans un rêve éveillé. « Le rêve est l’excès
du réel. » Sales mais très élégants. La fatigue excessive les
déleste de leurs corps fourbus, leur délivre l’âme. Ils sont dans la
douleur et dans la joie. Hallucinant !
dirait-on à juste titre si le mot n’était, à propos de tout et
n’importe quoi, n’importe quoi surtout, devenu la scie des captifs
volontaires du « Loft » ou des fans, sous ecstasy, de
Frédéric Beigbeder. Surréaliste ! si le moindre maire divers
droite creusois, si le plus obscur député socialiste transcourant
alternatif ne nous assénaient à tout va du
« surréaliste ! ». Mais nous sommes ici dans le monde
réel et non notre monde « réellement renversé » tel que
décrit par Guy Debord. Dans le monde réel, dans ce qu’il en reste, la
joie « consiste en une approbation de l’existence tenue pour
irrémédiablement tragique : auquel cas la joie est paradoxale mais
n’est pas illusoire » (Clément Rosset). Marmande
nous invite a l’accompagner dans ce pèlerinage qu’il accomplit, lui, en
1987. Les Rocieros sont vus avec l’œil d’Henri Michaux observant les
mœurs étranges des Hacs ou des Orhus qui croient, comme eux, que
« l’homme n’est pas un rêve mais un effort vers l’être ». Ils
nous sont aussi proches que ces Bororos de Lévi-Strauss « qui se
prennent pour des Araras ». Pour qui se prennent les Rocieros, ces
pèlerins baptisés de mystique rosée (rocío), de bière, de
sueur, d’essence, d’huile de friture ? Mais, avec raison, pour les
derniers hommes libres d’Europe ! Les seuls à échapper, serait-ce
seulement neuf jours, à la maladie de l’Occidental productif et
dépressif. Rocío est un livre vibrant de duende. ¡ Hombre ! |