Études, juillet-août 2006
Roland Barthes, dernier paysage par Véronique Petetin
[…] De
Proust et le monde sensible à ce
Roland Barthes, dernier paysage, Richard suit son chemin, et le lecteur en retrouve les signifiants somptueux et sensuels : le nappé, le moiré, le grain. Barthes, écrivain de la sensation : Richard ne le démontre pas, il l’expose, surtout le Barthes esthète, critique d’art et romancier de la
Vita Nova. Le texte est avant tout un tissage de mots, de notions, de poétiques : Richard y excelle et donne à sentir la saveur du vocabulaire barthésien – « Copeau ? Mes
scoops personnels et intérieurs », « les (très petites) nouvelles qui me sont sensationnelles… » – et celle de sa lecture : « le scoop ce serait bien alors la tête de série d’un paradigme où figureraient aussi l’incident, l’épiphanie, le
haïku (le
satori), quelque chose comme une drague permanente, ponctuelle, de la réalité. » Deux livres écrits « par-dessus l’épaule » de Barthes, et à la mémoire de l’ami.
Fabula, 23 avril 2006
Jean-Pierre Richard « embrasse » Barthes
par Sébastien Baudoin
La Quinzaine littéraire, du 16 au 28 février 2006
Barthes et les sens
par Tiphaine Samoyault
Jean-Pierre Richard ne se contente pas de lire la
littérature en y éprouvant le seul sens commun à tous les lecteurs, la
vision. Il la ressent avec les cinq sens et détache de ses «
microlectures » des qualités obsédantes de la matière dont on fait les
livres.
L’objet de cette quête sensuelle est ici le « dernier»
Barthes, celui des Cours et séminaires au Collège de France, dont la
publication fut un des événements éditoriaux de ces dernières années,
mais aussi de
La Chambre claire, dont la rédaction est
contemporaine à l’enseignement sur le neutre. C’est le Barthes dont
tout le monde s’accorde à dire qu’il a changé et même s’il convient de
relativiser cette coupure
a posteriori, il faut reconnaître en
effet que quelque chose dans son écriture s’est détendu, que quelque
chose point (au double sens que Barthes relève à propos du
punctum de la photographie, de pointer et de poindre), se renouvelle et s’ouvre « à un certain
memento
d’images ». En s’approchant du texte comme on caresse un corps,
Jean-Pierre Richard relève d’abord tout un nuancier de qualités qui
font retour sous la forme d’adjectifs substantivés dans toute l’œuvre
de Barthes mais dont le rapport ou les harmonies sont changeants. Ainsi
du mat, par exemple, principe de précaution, prémunissant de la
résonance et, en dernière analyse, de la signification qui se trouve à
ce moment-là supplanté par le scintillant, ou le moiré, aux vertus plus
variables, aux effets de surface pluriels, à la luminosité légère. À
l’attention au grain des choses s’est substituée aussi une valorisation
de la fraîcheur, à la fois recueillie et dégagée par l’herbe.
Ces diverses qualités, on les retrouve dans les formes que
valorise Barthes dans ses derniers textes et en quoi dominent le trait,
le tilt, l’instant, la légèreté. Les intercesseurs sont Cy Twombly pour
le trait, Réquichot pour l’ensemble des sensations culinaires, le
haïku, enfin, pour ce qu’il permet, « une montée d’oubli, et comme une
contagion de fraîcheur ». Analysé tout au long des cours et séminaires,
le haïku est la « forme d’art qui recueille en elle la plupart des
rêveries ici décrites, les portant à une sorte de pureté incandescente
». Il occupe à un moment tout l’espace de
La Préparation du roman,
ce pour quoi Barthes aurait toujours préféré la préparation à la
cuisson ou à la réalisation parce qu’on y est plus proche de la
matière, du présent, du goût et du dégoût. Il est aussi ce qui, comme
la photographie, « fait tilt ». « Dire que ça fait tilt, hors flipper
par métaphore, cela signifie que quelque chose, dans le monde, et dans
le commerce que nous menons avec lui, a été touché, ému, reconnu, ou
réalisé, et qu’à son propos nous pourrons nous exclamer, après R.B. :
“C’est ça !” » L’effet sur soi est direct, sans détour, sans cause
véritablement rationalisable : il est à la fois de l’ordre de la
rêverie, que toutes les postures du corps doivent préparer (une
certaine mollesse, un vacillement, la position assise), et de l’ordre
de la sensation.
La lecture voluptueuse de Jean-Pierre Richard explique
moins qu’elle ne prolonge l’immédiateté de ce qui émeut. Elle accueille
le sensible et elle le qualifie. Elle donne ainsi à l’adjectif le
pouvoir rare de nommer les choses.