Poezibao, vendredi 23 novembre 2007
La « prière unique » d’Eugenio De Signoribus par Ronald Klapka
Terres de femmes, 14 février 2008
par Angèle Paoli
La Quinzaine littéraire, 16-31 janvier 2008, n° 961
Le passage du témoin par Marie-José Tramuta
La fin de l’année 2007 nous a fait un don d’un cadeau inestimable, un recueil de poésie en édition bilingue, La Ronde des convers,
excellement traduit et présenté par Martin Rueff et préfacé par Yves Bonnefoy. Eugenio De Signoribus est né en 1947 à Cupra Marittima dans les Marches où il réside d’ordinaire, face à la mer Adriatique, région dont Martin Rueff, dans sa préface, rappelle les liens puissants qu’elle entretient avec la poésie, Leopardi en tête.
On a pu citer entre autres les noms de Franco Fortini, peu connu, hélas, des lecteurs français et d’Eugenio Montale pour évoquer une éventuelle parenté poétique. Du premier il reprendrait le sceau de l’engagement ou plus exactement, concernant De Signoribus ; la poésie civile, du second il suivrait, selon nous, ce fil subtil (« il filo sottile ») dont il est question dans la poésie que nous citons au terme de cet article, et qui court tout au long de l’œuvre du poète ligure, prix Nobel 1975. Comme celui de Montale, le fil de De Signoribus est un « fil de vérité » qui « mène, commente Martin Rueff, vers la vérité d’un interlocuteur et qui accompagne les tribulations des Provenants ». C’est un fil aussi que l’on retrouve dans la sixième section « Arias du désir » dans le poème « Dans la racine acerbe » : « dans la racine acerbe/longtemps j’ai vécu/dans la fièvre factrice… //ainsi je n’ai jamais su/‑ plus que de l’imaginer ‑/ comment tu brilles vraiment//jeunesse// maintenant je redemande l’asile/dans l’âpre tremblement de terre/qui écarte un jour mourant//maintenant je te demande le fil/non encore défibré/qui naît de ton vrai//le toi » Celui aussi de « Le troisième œil » : celui lié à l’œil de verre de sa grand‑mère qu’elle déposait chaque soir dans la transparence d’un gobelet près de son lit : « Des persiennes filtrait un fil de lune poussiéreuse que l’œil attirait tout à lui… ».
La Ronde des convers évoque à la fois la ronde de la sentinelle, du guetteur, comme le souligne le poème « Récit de l’avant‑poste » ou celui intitulé « D’où » de la troisième section « Tableaux de pénitence » : « Ombre diurne, inflexible… /invisible à peine la chambre nocturne… /ignorés les ameublements provisoires/écartés les coups de bec dans l’esprit/les yeux se portent vers les cloisons coulissantes… /dans le possible//» mais aussi celle plus ludique, et tout aussi marquée par la fatalité du jeu.
Le recueil tourne autour de sept sections enchâssées par un « Prémisse/Promesse » et un « Congé ». Sept sections ou « sept stations dans la vie d’une ronde » (pour reprendre le titre de la cinquième section) qui s’échelonnent de 1999 à 2004 entre mémoire et conscience, douleur et chant, celui dans lequel résonne le « Miserere » qui est peut‑être la clé de la composition, emprise sur le réel où politique, poétique et religion (présente naturellement dans le titre) sont indissociables. Dans le numéro de
Po&sie, Eugenio De Signoribus écrivait : « La poésie a pour moi encore un sens, parce que l’
impegno civile lui est inhérent, fût‑ce seulement l’engagement à défendre sa propre langue, à en conserver la vitalité à l’alimenter avec des mots nouveaux contre l’invasion de l’homogénéisation… j’ajoute que la réalité du monde nous submerge quotidiennement, et que faire semblant de rien est impossible… c’est une question de conscience… si la poésie, en plus d’un journal intime ou d’une trace mémorielle, est aussi le sentiment de son époque, elle doit être alors apte à en anticiper les plis, à l’interroger en profondeur, à en fixer la durée bien au‑delà du fait divers… ».
Convers, comme le rappelle avec justesse Martin Rueff, « outre sa dimension religieuse évidente, renvoie en italien comme en français, à l’art des vers qui est aussi l’art de tourner la langue vers elle‑même ».
Fatum linguae pour ouvrir la langue à elle‑même, pour faire de la maison poésie l’abri des « senza casa », des « sans‑toits », les Provenants dont le poème cité introduit la ronde. Être convers, être convertis, c’est proférer le oui contre le non, « le cri composé et converti/vers le oui ».
Pourtant il s’agit d’une quête parsemée d’embûches où les pèlerins encordés sont passibles de l’erreur et de l’errance, tel le « Chœur premier » dans la dernière section « Chorales pour les terres saintes » : « passent leurs visages innumérables/fibres sur fibres encordés/plutôt que déliés et laissés/au miroir nu de soi//voici la lumière du feu/voici les saints criminels/vanteries de l’hyperfoi/et maux de la raison// ». Et le congé s’ouvre au lecteur à qui il est demandé de s’engager dans la ronde et de reprendre le fil comme l’athlète qui saisit le témoin dans la course.
Livres Hebdo, vendredi 9 novembre 2007
Une voix hors champ par Jean-Maurice de Montremy
Verdier publie la première traduction française du poète Eugenio De Signoribus. Une poétique politique d’autant plus forte qu’elle vient du silence. On appelle convers –
conversus en latin chrétien – celui qui s’est retiré du monde pour mener une vie plus religieuse. On appelle aussi frère convers, en langage d’église, celui qui se voue au travail manuel ou aux charges de service : un moine plus humble que ceux dont les jours sont consacrés uniquement à la prière et à la méditation. Le convers reste, en effet, au contact du monde et du bruit. Il n’est pas au centre du chœur, mais à sa périphérie.
Eugenio De Signoribus n’a donc pas choisi au hasard ce titre –
Ronda dei conversi, Ronde des convers – pour composer son cycle de poèmes entre 1999 et 2004. Né en 1947 dans un village des Marches, sur la Côte adriatique, il y réside toujours. Il vit « hors champ », expression qui lui est chère. Comme l’explique Martin Rueff dans sa version de
Ronde des convers, première traduction française de Signoribus, ce retrait permet au poète de s’engager d’autant mieux dans les angoisses du monde. Les errants, les inconnus sans maison, sans identité, ne cessent de frapper à la porte du convers, qui leur ressemble… comme un frère.
Sur la rive de l’Adriatique échouent de longue date les exilés, chassés par la guerre ou la pauvreté. Depuis son premier recueil, paru en 1986, le « senzacasa » – le « sans maison » –, est l’une des figures centrales d’Eugenio De Signoribus. Image de l’homme ou de la femme bien réels que l’histoire et la société ballottent vers les marges. Image de la condition humaine, également.
Ronde des convers se présente comme un septénaire, un cycle fondé sur le chiffre sept, sept parties regroupant plusieurs pièces, très ordonnées. On peut y voir la ronde des enfants, mais aussi celle des humains, tournant et chantant autour d’un centre absent. On y retrouve les cercles que Dante parcourt dans
La Divine Comédie.
Ces sept volets sont précédés d’un portique : « Prémisse Promesse ». Le poète y dit sa solitude, l’écart entre le monde alentour et les images audiovisuelles qui en font un spectacle. Vient alors le septénaire, puis un « Congé » de trois quatrains par lequel le poète salue le lecteur. Il reprend ensuite son pèlerinage vers le silence après s’être joint à la ronde. Entre-temps, on aura parcouru avec lui les sept « séquences » où s’expriment les désarrois, les désirs et les attentes de ceux qui sont réduits à n’être montrés qu’en foules ou visages anonymes.
Rien n’est laissé au hasard chez Signoribus. Il compose sa
Ronde avec la rigueur d’une partition, variant les niveaux de langage : archaïsmes, régionalismes, néologismes mais aussi « quasi-prose » d’une pureté classique. Ce qui lui permet de s’exprimer, précise Martin Rueff, sur trois « portées » : la portée politique, la portée religieuse et la portée poétique.
Ronde est présentée en version bilingue. La version française résout avec élégance et intensité les problèmes les plus complexes. Martin Rueff propose, de surcroît, à la fin du livre, d’indispensables notes qui, poème par poème, permettent d’apprécier toutes les nuances.