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128 pages
13,50 €
ISBN : 978-2-86432-602-1 |
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La littérature est une arme. Qui la sert prend parfois le risque majeur : celui de perdre la vie. Dans la nouvelle qui ouvre le recueil, « La couleur du noir », la fiction – sous la forme d’un manuscrit – met en jeu une page d’histoire peu connue, l’insurrection malgache de 1947, et dévoile du même coup l’ampleur d’une machinerie meurtrière. Le passé n’est jamais qu’un présent réactualisé. Une image – matérielle, ou conservée dans une mémoire individuelle –, un souvenir qu’on croyait oublié suffisent pour changer la façon dont on prend part au monde, dont on décide d’un acte, d’une posture face à un événement, ou de la manière dont on engage son destin. Voilà, à travers ces récits brefs, les situations que parcourt le regard de Daeninckx, rebondissant, de façon à la fois résolue et inquiète, entre la pose du révolutionnaire et celle du poète – pour reprendre les mots de Francis Ponge dont il se réclame. |

Cette année-là l’hiver avait envahi Pâques, et les dernières neiges s’étaient maintenues sur les pentes exposées au nord jusqu’à la mi-avril. De part et d’autre de la frontière, dans ce territoire en forme de poche qui va de Bernissart à Erquennes, les cuisinières n’avaient cessé de ronfler de jour comme de nuit, engloutissant les tas de charbon remisés sous les auvents, les sacs de boulets entreposés dans les caves. Il n’était pas rare, tant en France qu’en Belgique, qu’on en soit arrivé à racler la suie. Le soleil avait fait une timide apparition en mars, le jour du printemps, comme pour saluer les quelques dizaines de chômeurs, partis à pied de Maubeuge, qui rejoignaient Lille en longeant le pointillé tracé sur les cartes. Des Polonais du hameau de Solitude s’étaient joints à d’autres mineurs, à des ouvriers des usines des environs, des cheminots, pour les accueillir sur la place de Vieux-Condé. Une lourde pluie gorgée de glace avait fondu sur la maigre foule quand un délégué s’était hissé sur le plateau d’une charrette pour dire son refus des injustices. On s’était réfugiés transis, serrés, dans l’arrière-salle du café, enveloppés par la buée des haleines. Le gris du ciel s’était déchiré d’un coup, des semaines plus tard, le jour de la fête du Travail. Le soleil franc sur l’écarlate des drapeaux, sur le cuivre des fanfares, et c’était soudain comme si l’été n’était jamais parti. Floris Walquin avait débuté sa carrière de douanier le lendemain à l’aube. Il s’était vu affecté à la barrière de contrôle de Péruwelz, un bourg posé à cheval sur la frontière, par lequel, disait-on, passait la plus grosse partie de la contrebande de tabac, de café et de pain de tout le département du Nord. De la dentelle aussi et du safran. Il était originaire d’Aniche et avait fait son service militaire au Maroc qu’agitaient encore les soubresauts de la révolte des Rifains. Ce qu’il avait découvert d’horizons lui avait définitivement fait renoncer au métier que son père lui réservait, mille pieds sous terre, pioche en main, à l’assaut d’une veine de charbon. On lui avait appris les rudiments du métier trois mois durant, à Lille, les lois qui régissaient le cheminement des hommes comme des marchandises, les règlements qui définissaient les droits particuliers des gens habitant à moins de deux kilomètres de la séparation, une zone jusqu’alors inconnue de lui et baptisée « extrême frontière ». Le jour venu, il avait grimpé les douces pentes du mont de Péruwelz à vélo, une colline qui culminait à quelques dizaines de mètres, pour déboucher sur la place triangulaire du bourg. La partie française occupait deux des côtés, et on la reconnaissait à une sorte de mise en berne des façades. Le dernier tiers, acquis au royaume de Belgique, respirait la joie de vivre. On se pressait autour des boutiques, on emplissait les sacoches des vélos, on s’interpellait, on vidait des bocks, accrochant des nuages de mousse amère aux moustaches hirsutes. Trois boulangeries, deux épiceries, une quincaillerie, étaient assiégées en permanence par des clients qui, une fois leurs courses faites, disparaissaient dans les bois alentour, pour revenir en république par une quinzaine de chemins détournés protégés des regards par des futaies, des bosquets. Rares étaient ceux qui agissaient en citoyens et traversaient la place pour venir faire contrôler leurs achats au poste de douane établi dans un baraquement sans grâce. |

Liberté hebdo, 16 juillet 2010 Côté polars. Rue des regrets par Pierre Gauyat
Didier Daeninckx, que l’on ne présente plus dans ces colonnes, vient de faire paraître coup sur coup deux livres, un roman, Galadio, et un recueil de nouvelles Rue des Degrés.
[…] Rue des Degrés regroupe des nouvelles qui entrent en résonance avec le roman, notamment « La Couleur du noir » qui aborde un crime colonial français encore plus refoulé que les massacres de Sétif, la répression de la révolte de Madagascar qui fit près de 100 000 morts en 1947. Mais les génocidaires n’arrivent jamais à faire disparaître tous les témoins, ce qui les pousse à commettre d’autres crimes pour cacher les premiers. En vain. On relèvera dans ce texte un jeu plaisant sur les noms et les œuvres d’auteurs peu connus mais importants. Le crime, dont on sait combien il fleurit partout, sert de fil rouge à cinq autres nouvelles depuis la résurgence des crimes ethniques en Bosnie, un portrait robot sorti de l’inconscient, un fils qui retrouve son père, ou les virus informatiques qui ne sont pas mortels que pour les disques durs. D’autres nouvelles sont plus légères mais ne manquent pas de pertinence pour autant, comme l’histoire du bateau sur lequel Jack London écrivit une partie de son œuvre ou les amours non contrariées d’une jolie fraudeuse et d’un douanier au grand cœur du côté de Péruwelz, ou les origines véritables et mulhousiennes de la course de chars dans Ben-Hur. Voici des pages qui devraient vraiment remplir d’aise les lecteurs fidèles de Didier Daeninckx.
Notes bibliographiques, juin 2010 par A.C. et M.W.
L’auteur de ces huit nouvelles ancre ses personnages dans une réalité sociale et politique d’actualité ou ressuscite d’anciennes affaires toutes à connotation policière. Des rues glauques recèlent des secrets bien gardés, comme cette Rue des Degrés où gît la vraie preuve des attentats du Pentagone, le 11-Septembre. Ailleurs un homme découvre sur un manuscrit une page peu glorieuse de notre histoire coloniale… Et Jack London fait de bien énigmatiques escales océaniennes… L’intérêt de ces récits ne faiblit pas. Les péripéties s’enchaînent avec efficacité et cohérence et une chute toujours surprenante ponctue ces fragments de vie quotidienne écrits d’un trait rapide et dans un style sobre déjà souligné dans Cités perdues (N.B., juin 2005). Une pincée de pessimisme, de fantastique et d’humour noir ajoute à l’intérêt de ces récits.
Le Soir, jeudi 29 avril 2010 par Pierre Maury
Les personnages de Didier Daeninckx ont, comme l’écrivain, la mémoire longue. La plupart de ses nouvelles trouvent leur explication dans des événements oubliés de tous. Sauf de quelques uns, ce qui permet de prolonger les conséquences bien plus tard. La construction solide du récit conduit chaque texte vers une conclusion irréfutable, bien que souvent inattendue. Les mobiles habituels du crime – l’argent, l’amour – sont revêtus, du même coup, de significations inédites.
Page, avril-mai 2010 par Claire Lesobre, Librairie Entre les lignes, Creil
Ces brefs récits proposent des allers-retours entre le passé et le présent. Il est impossible de résumer la moindre de ces nouvelles sans dénaturer le suspens ou rendre compte du climat, de l’atmosphère de ses histoires, quand le passé, sombre, ressurgit d’un coup. Exemple : un fils habitant à l’autre bout du monde, ressuscite son père truand, passé mort depuis trois décennies ; une série d’assassinats se commet dans le Paris du 21e siècle, conséquence directe de l’insurrection malgache de 1947… Les mots ont une force de frappe ajustée. Concis, précis, il n’en faut pas beaucoup à Didier Daeninckx pour rendre vie à un souvenir, un épisode passé, un événement qu’on croyait oublié, et lui donner un retentissement. Le fait divers n’a jamais rien de banal… Avec ces nouvelles, Daeninckx continue de narrer une chronique douce-amère de notre société, trop oublieuse de certaines affaires peu glorieuses de notre histoire. Si cet attachement au passé est une caractéristique de l’auteur, la littérature le sert merveilleusement bien.
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« Hors-champs », par Laure Adler, France Culture, jeudi 21 octobre 2010 de 22h15 à 23h « Sous les étoiles exactement », par Serge Levaillant, France Inter, mardi 13 avril 2010, entre
1h02 et 5h
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