Littérature française
  Verdier
L'Image
Chaoïd
Deyrolle
Antigone
L’Éther Vague
Farrago
Fourbis

Littérature étrangère
  allemande
anglaise
espagnole
italienne
russe Slovo
russe Poustiaki
divers

Verdier poche

Philosophie

Hébreu

Islam

Sciences humaines
  Détours fertiles
La Passion

Art et architecture
  Collection « Art et architecture »
L’Imprimeur

Tauromachie

Cuisine

Revues

Retour Accueil

nouveautés

agenda


Lettre d'information

Informations générales

Sites conseillés

banquet du livre



 
  Sabbataï Tsevi
Le Messie mystique – 1626-1676

  Gershom Scholem

  Traduit de l’anglais par Marie-José Jolivet et Alexis Nouss
Première édition épuisée (parue dans la collection « Les Dix Paroles », 1983)

  1008 pages
26,50 €
ISBN : 978-2-86432-556-7

Résumé

La figure de Sabbataï Tsevi, le messie de Smyrne, hante l’histoire juive ainsi que l’histoire des mouvements apocalyptiques, d’autant qu’elle est restée très longtemps totalement inexplorée. Cette grande œuvre de Gershom Scholem entreprend une évocation détaillée du personnage, qui, dans toute l’Europe et en Orient, apparut comme le messie. C’est le fond même de la vague à la fois insurrectionnelle et religieuse qui est sondé à travers ses manifestations publiques comme à travers ses récits. Comment presque tout un peuple a cru à un moment à la fin du monde et s’y est activement préparé, comment le fol espoir de délivrance bouleversa les données historiques concrètes et l’ordre social ordinaire pour s’effondrer ensuite et jeter dans le désarroi le monde juif abusé, c’est la question à laquelle ce livre tente de répondre. Aborder l’histoire dans l’horizon de ce qu’imaginent les hommes et non sous l’angle étriqué de leurs conditions d’existence matérielle, tel est l’apport de Gershom Scholem à la démarche historique qui la renouvelle en profondeur.



Extraits de presse

     Le Nouvel Observateur, vendredi 20 janvier 1984,
     par François Furet,
      La lumière noire de Sabbataï Tsevi
     « Contre une tradition qui réduisit le judaïsme à un rationalisme de la loi, Gershom Scholem nous restitue les potentialités mystiques de la pensée juive ».

     Voici qu’arrive ce qu’on n’attendait plus : le grand livre de Gershom Scholem, son travail central, consacré au messie juif smyrniote du XVIIe siècle, Sabbataï Tsevi, vient de paraître en français. Joliment présenté, très honorablement traduit, avec des notes en bas de page, un index, toute la bibliographie, une belle iconographie, le livre fait honneur aux éditions Verdier, qui ont fait de la belle ouvrage avec ces neuf cents pages savantes. Faisons des prières pour que cette audace soit payante, pour qu’elle puisse être renouvelée, ou, qui sait, pour qu’elle fasse école. Le livre de Scholem est de 1957, la traduction en anglais est de 1973 ; mais enfin Verdier vint...
     Sabbataï Tsevi couronne, en quelque sorte, l’œuvre de Scholem parce qu’il rassemble, sur un cas, ce qui a été le sujet de sa vie : la kabbale. Ce nom a gardé jusqu’à aujourd’hui le mystère de ce qu’il désigne, puisqu’il renvoie à l’ensemble des élaborations ésotériques qui a constitué, dans l’Europe du Moyen Âge et de la Renaissance, le mysticisme juif : de cet ensemble extraordinairement complexe et subtil le centre est constitué par le Dieu caché, infiniment loin de toute chose créée, non révélé, non manifesté, presque entièrement inconnu ; le kabbaliste analyse en langage symbolique les différents stades d’émanation de la puissance divine, par lesquels celle-ci se manifeste à travers la création. On conçoit sans peine à quel point le choix d’un pareil sujet d’étude, chez un rejeton de la bourgeoisie juive allemande assimilée, juste après la Première Guerre mondiale, put paraître singulier, ou scandaleux : la grande histoire rationaliste du judaïsme, née avec le XIXe siècle, avait rejeté la kabbale aux oubliettes de l’obscurantisme médiéval, quand le jeune Scholem l’en fit sortir comme une des richesses du patrimoine juif. Faire l’histoire de cette redécouverte, aussi étrange que l’option sioniste précoce de son tuteur, et d’ailleurs inséparable d’elle, montrerait à quel point Scholem a eu très jeune l’intuition de sa vie. Le vieux savant que j’ai connu à Jérusalem, et qui parlait de ce passé avec une férocité tendre – féroce pour l’Allemagne, qui mourait sans le savoir, tendre pour lui, qui avait su imaginer un ailleurs –, était encore habité par sa provocation de jeunesse : c’est à travers ce qu’il y avait apparemment de plus archaïque dans le judaïsme qu’il avait trouvé une substance à sa pensée et un sens à son existence.
     Le lecteur qui souhaiterait se familiariser avec les problèmes posés par l’analyse de la kabbale proprement dite pourra se reporter à une série d’articles érudits qui viennent d’être publiés aux éditions du Cerf (Gershom Scholem, Le Nom et les Symboles de Dieu dans la mystique juive). L’histoire de Sabbataï Tsevi, elle, si elle trouve son originalité dans le mysticisme kabbaliste, le déborde de toute part, puisque son héros est aussi un messie et qu’il enflamme tout le monde juif de l’époque : l’histoire des idées religieuses y prend de ce fait un relief exceptionnel, comme si une traînée de lumière violente éclairait soudain ces ghettos du XVIIIe siècle auxquels la relégation du malheur donne l’apparence de l’immobilité.
     La kabbale est une vision du monde symbolique et mystique liée à une ascèse individuelle normalement compatible avec les conditions traditionnelles de l’exil. Ce que, au XVIIe siècle, le sabbatéisme ajoute à ce raffinement de la lecture rabbinique est tout simplement la dimension messianique, par définition latente dans le cœur des masses juives, notamment de l’expulsion d’Espagne, à la fin du XVe siècle. Né à Smyrne en 1626, Sabbataï Tsevi est l’enfant savant d’une famille aisée de commerçants ; il reçoit l’éducation talmudique traditionnelle mais imprégnée de la kabbale judéo-espagnole dont l’aire d’élaboration et de rayonnement est passée d’Espagne à Safed dans les collines de Galilée.
     Un messie maniaco-dépressif
     Disciple du sage de Safed Isaac Louria, le voici qui tourne bientôt au messie : en 1658, à Constantinople, il se dégage de l’autorité de la Loi qu’il avait étudiée dans sa jeunesse, se déclare soustrait au pouvoir du judaïsme rabbinique, parce que soumis à une loi supérieure. Et ce messie a trouvé son prophète : Nathan Achkénazi, que l’histoire retiendra sous le nom de Nathan de Gaza, plus jeune, mais aussi plus savant. Le messie est l’homme du charisme, prophète celui de la preuve. Le premier ne supporte la charge écrasante du rôle qu’à travers les hauts et les bas de l’illumination divine et du découragement humain : Scholem l’imagine comme un maniaco-dépressif. Le second donne à la messianité de son aîné l’appareil mystico-savant qui lui est indispensable, dans une civilisation religieuse tout entière fondée sur le couple instable de la tradition et de l’attente.
     Scholem est magnifique de prudence et d’autorité quand il décortique l’immense travail de remaniement des matériaux kabbalistes opéré par Nathan à l’appui de l’eschatologie sabbatéenne. Les exercices spirituels de déchiffrement symbolique, liés chez Isaac Louria à des pratiques de pénitence, y sont intégrés à une démonstration de la fin de l’exil : le temps messianique est arrivé avec Sabbataï Tsevi. Et tout naturellement, comme dans les hérésies chrétiennes, peut-être même à travers une contamination chrétienne, que Scholem n’exclut pas, sans la croire probable, le retour du règne de Dieu s’accompagne d’un accent mis sur la foi au détriment de la loi et des institutions traditionnelles. Sabbataï est excommunié par un tribunal rabbinique de Jérusalem dans le même temps où son compère de Gaza le déclare messie, appelé à régner sur Israël.
     Les éléments du drame religieux ainsi présentés, reste l’extraordinaire cristallisation : le sabbatéisme envahit tout le bassin oriental de la Méditerranée, galvanise les foules juives et divise leurs rabbins. À Smyrne, le nouveau messie ouvre à la hache la porte de la synagogue à la tête de cinq cents partisans, insulte les rabbins infidèles et inaugure les temps nouveaux par la transgression de la Loi. Il mêle les femmes au culte divin. À la fin du sermon, il entonne une vieille chanson d’amour castillane, très populaire chez les exilés espagnols de Turquie, où la jeune fille aimée devient une figure allégorique de la Torah, dont lui est donc l’époux mystique. À l’automne de 1665, les foules juives entrent dans des transes prophétiques du type de celles que connaîtront vingt-cinq ans après les protestants français des Cévennes, ou, dans les années 1730, les jansénistes parisiens : crises épileptoïdes, acharnement pénitentiel, prédictions millénaristes, présence de Dieu dans les tremblements des corps au rythme des versets bibliques. Après Smyrne, la Palestine, l’Asie Mineure, l’Égypte, la bonne nouvelle gagne l’Afrique du Nord et l’Europe, Livourne et Hambourg : bonne nouvelle qui n’a plus grand-chose à voir avec sa véritable origine et qui voyage sur les ailes de la légende selon laquelle l’armée des dix Tribus d’Israël, refaite par l’ère messianique, a non seulement dispersé les Turcs mais campe déjà devant le tombeau de Mahomet, à La Mecque. À l’autre bout du monde juif, en Hollande, en Allemagne ou en Avignon, beaucoup font leurs bagages pour la Terre sainte. À Francfort-sur-le Main, où quatre cents familles sont prêtes à se mettre en route dès les premiers mois de 1666, un témoin oculaire, chrétien, raconte : « Les juifs accueillirent avec avidité les rumeurs et les vains rapports qui arrivaient de Vienne, de Prague, d’Amsterdam et de Pologne. Ils crurent fermement à leur délivrance, dont ils parlaient aussi bien dans les maisons chrétiennes que dans les ghettos et les synagogues, où ils priaient à cet effet. » Aux chrétiens qui s’indignaient de leur insolence retrouvée les juifs ripostaient que « les temps n’allaient pas tarder à changer, qu’ils avaient suffisamment souffert, et que la roue tournerait bientôt ».
     Un autre Spinoza
     Comme le mouvement, l’espace d’une année a tout conquis, du Yémen à la Pologne, de Salonique à Amsterdam, brisant comme une marée le frêle rempart des rabbinats orthodoxes, la personnalité de son fondateur n’explique pas grand-chose, et Scholem suggère même : rien du tout. Car pour que l’histoire soit à cet égard tout à fait exemplaire, Sabbataï Tsevi se fait arrêter dès le début de 1666 par les Turcs inquiets du vent de fronde qui s’est levé sur les juifs. D’abord confortablement emprisonné, le messie continue à régner sur l’exaltation collective des siens. Mais en septembre il est mis en demeure par le sultan d’abjurer ou de mourir : il devient musulman, et mourra tel, dix ans plus tard.
     De son héros occasionnel, qui sort ainsi lui-même de sa propre histoire, Scholem n’a d’ailleurs jamais fait grand cas. Ce qui l’intéresse n’est pas d’écrire une biographie, mais de montrer, à travers ce qui s’appellerait en langage chrétien une hérésie, la complexité du patrimoine religieux juif. Son œuvre, et tout particulièrement ce livre, s’inscrit en faux contre une certaine tradition libérale et protestante (allemande aussi, bien sûr) d’écrire l’histoire du judaïsme, tradition qui était toute-puissante quand il a commencé à travailler, et qui réduisait à un rationalisme de la loi la tradition du judaïsme. Lui en a au contraire dévoilé l’immense potentialité mystico-messianique, notamment à l’aube de la modernité européenne. Le sabbatéisme constitue à ses yeux, comme l’a bien vu Maurice Kriegel, « la décharge de la tension messianique accumulée parmi les juifs dont l’univers religieux est la Kabbale de Louria ». C’est un ésotérisme mystique devenu religion populaire, une ascèse de l’esprit qui tourne en eschatologie collective. Par cette définition progressivement élaborée, Scholem récuse toute interprétation du sabbatéisme en termes de classe sociale : rien ne l’irritait plus que cette négation du religieux dans l’histoire humaine. Il propose plutôt, comme clé de son admirable travail, la rencontre d’une théologie et d’une conjoncture. La théologie, c’est la Kabbale de Louria. La conjoncture c’est le redoublement du malheur juif par la naissance de l’Europe des États, l’expulsion espagnole, les grands massacres polonais de l’année 1648.
     Par où le sabbatéisme pourrait être – c’est la dernière ironie de ce livre subtil – plus moderne que l’ont cru les rationalistes protestants, voltairiens ou positivistes. Scholem ne le dit jamais expressément, parce que sa manière d’écrire est toute en finesse. Mais il suggère que le sabbatéisme constitue une des entrées du judaïsme moderne. Ce que Spinoza fait, à la même époque, par le travail de la raison critique, Sabbataï Tsevi l’opère sur le mode de la prophétie messianique : c’est tout simplement la destruction du judaïsme rabbinique, la fin de la société ghettoïque. À travers l’infinie plasticité du fait religieux, depuis son ajustement aux attentes du scénario messianique jusqu’à ses ramifications tardives, qui conduisent à la philosophie des Lumières, Scholem montre que l’excentrique finit par apparaître comme central, et l’archaïque comme moderne. L’historien gagne ainsi le pari engagé dès l’adolescence, en rendant à l’histoire juive la complexité de ses cheminements, donc de son avenir. Entre les sionistes « politiques » et lui, il y a la passion partagée de cette restitution.

 

     Information juive, mars 1984,
     par Arnold Mandel,
      Le Sabbataï de Gershom Scholem

     Le millésime du déroulement des successifs épisodes du mouvement sabbataïste, la seconde moitié du XVIIe siècle, fut l’époque d’un très grand trouble spirituel et moral dans le monde juif, sans doute le plus grand dans l’histoire des juifs de la Diaspora.
     Si l’erreur, même bien intentionnée, suscitée et stimulée par la ferveur, doit provoquer un sentiment de culpabilité, alors il pourrait y avoir quelque chose comme le reflet ou le souvenir d’un avoir été coupable collectif même chez des juifs contemporains pour autant qu’il s’agit des juifs assumant le passé de leur peuple pour le meilleur et le pire. Car le rayonnement d’illusion du soleil noir de Smyrne fascina et éblouit alors, à des exceptions individuelles près, tous les ghettos et mellabs de la dispersion, d’Amsterdam et de Hambourg jusqu’au Yémen, en passant par l’Italie, les contrées balkaniques, la Turquie, l’Égypte et tout le Moyen-Orient, y compris la Terre Sainte. Et on convient généralement que le brutal éveil, les yeux dessillés de scrutateurs du Messie trompés débouchèrent sur une dépression, une âpre déréliction de perte ou de régression d’espoir dont ne se releva en partie que l’Israël de l’Europe de l’Est, à peu près un siècle plus tard avec la naissance du hassidisme.
     Les historiens juifs « modernes », c’est-à-dire imprégnés de l’esprit du XIXe siècle, se sont peu et mal occupés de ce sidérant avatar de l’Histoire juive. En l’occurrence prévaut la tendance à attribuer cet égarement à l’obscurantisme des mystiques dans un contexte inculpant la Kabbale selon une perspective critique dépréciative qui est, par excellence, celle d’un Heinrich Gaetz.
     Le Sabbataï Tsevi de Scholem est certainement avec les Grands Courants de la mystique juive et Les Débuts de la Kabbale l’une des œuvres capitales de ce grand savant, philosophe de l’histoire, autant qu’historien, exposant et commentateur explicite du courant mystique qui orienta – et désorienta – le discours et l’action sabbataïstes.
     Scholem est hautement conscient de l’impact dialectique qui, dans une importante mesure, nécessitait, à l’intérieur de la pensée mystique, une précipitation de la rédemption en raison du cas d’urgence – spirituel et non pas social – auquel on était exposé. C’est pourquoi cette histoire n’est pas qu’historique. Tout en faisant ressortir dans leur chronologie les divers épisodes de la périlleuse aventure en son évolution, ses complications, ses énigmes, tout en signifiant le facteur psychologique – et pathologique – de maints protagonistes de cette progression dramatique et notamment chez Sabbataï lui-même, Scholem relate et explique la pensée de Nathan de Gaza, le maître de Sabbataï, pensée surtendue, mais parfaitement cohérente à l’intérieur de son système issu du cabalisme lurianique de l’école de Safed. L’auteur présente aussi des érudits, des rabbis, des chroniqueurs et des mémorialistes partisans ou adversaires de Sabbataï, excommunicateurs et excommuniés, adversaires « espions » faisant semblant d’être des partisans et partisans – après la disgrâce – se prétendant repentis et contempteurs de celui qu’ils adoraient.
     Les personnes un peu averties, un peu frottées de savoir juif, connaissent sans doute les principales phases de ce très mémorable psychodrame, enduré, expérimenté, pas joué, même sans avoir lu Scholem : l’apostolat de Sabbataï et la multiplication de ses partisans et fidèles. Ses audacieuses innovations, comme l’abolition du jeûne du 9 Av., ses « actes étrangers », le péché, ostensiblement commis ayant été « sanctifié », sa capitulation honteuse devant le Sultan et son apostasie, la persévérance de la foi de ses adorateurs, même après sa conversion à l’islam, sa mort, à l’âge de 50 ans dans une obscure localité d’Albanie et le sabbataïsme continué, dans la clandestinité, à l’intérieur de maintes communautés juives. Enfin, le double héritage : la formation, en Turquie de la secte des Dunmeh, musulmans judaïsants et, plus tard, l’apparition, en Pologne, puis en Allemagne, d’un épigone, Jacob Frank, converti au christianisme et stimulé par une farouche volonté de puissance.
     Mais sous l’éclairage que confère Scholem à ces déroulements, par leur évocation et les développements, ces divréï hayamim, « choses des jours », comme on qualifie en hébreu le Livre des chroniques, acquièrent une singulière actualité avec une sorte de vivacité, voire de véhémence de ton qui ne conviennent, ni ne s’appliquent à une matière d’archives, mais expriment une passion et une participation présentes.
     C’est que le Zohar est toujours un livre ouvert et qui se lit encore, et de nouveau, dans le texte. Les problèmes que soulève la Kabbale, les sources, les reliefs, les profils qu’elle désigne sont toujours là.
     En conséquence, l’attente du Messie n’est pas devenue désuète par la substitution d’un minable « messianisme », qui n’est pas juif, de vague pétition de principe idéaliste. Le très savant et souvent ironique Gershom Scholem n’était pas seulement un professeur de mystique. Il dut donc, de quelque manière attendre le Messie, pas le messianisme. Certes, il se prononça contre la messianisation de courants pourtant salutaires, comme le sionisme, auquel il adhérait, même le sionisme religieux. Mais ce n’était pas par rationalisme et plat « bon sens », mais en raison de la conviction de l’expectative nécessaire aussi longtemps qu’il y a lieu.
     Rencontre avec Kafka qui a dit : « croire en le progrès, ce n’est pas croire qu’il est déjà arrivé. Ce ne serait pas là une foi. »
     Kafka était malgré tout un homme de son temps. C’est pourquoi il dit « progrès ». Mais à la place il faudrait maintenant mettre « Messie ».

 

     Libération, 13 janvier 1984,
     par Pierre Vidal-Naquet,
     Gershom Scholem : utopie, politique. 
     La traduction de deux œuvres majeures de Scholem, ami et grand historien de la mystique juive, mort en 1982, illustre le regain.

     Gershom Scholem appartient à ce petit groupe de juifs allemands qui, avec une conscience anticipatrice de ce que leur condition avait de précaire, choisirent de s’installer en Palestine – où ils devaient trouver une autre précarité – bien avant l’avènement de Hitler. L’un d’entre eux, un médiéviste arabisant mondialement célèbre, S. D. Goitein, me dit un jour : je suis parti en Palestine en 1923, notez bien qu’il ne s’agit pas d’une coquille pour 1933.
     Gershom Scholem fit partie du même convoi. Lui-même, sa famille et ses amis résument, par leur existence même, un drame historique : son frère fit un autre choix que le sien et fut un militant communiste. Un de ses meilleurs amis fut Walter Benjamin qui, réfugié en France, fut acculé au suicide en 1940. Scholem ne connaît pas l’errance de Benjamin et des membres de l’École de Francfort. Né Gerhard, il devint Gershom et fut un spécialiste de l’histoire de la mystique juive. Il enseigna à l’Université de Jérusalem dont il fut la gloire, jusqu’à sa retraite et sa mort toute récente. Son œuvre commence à être connue en France grâce aux efforts de quelques éditeurs : Payot qui publia Les Grands Courants de la mystique juive, Calmann-Lévy, qui, dans la collection « Diaspora » a publié, outre le volume sur Walter Benjamin, deux recueils d’essais : Le Messianisme juif et Fidélité et Utopie. Il y a quatre ans, il fut l’hôte de l’École des Hautes Études, pour la conférence annuelle en l’honneur de Marc Bloch, et sa leçon a été publiée en un petit volume (Du frankisme au jacobinisme : la vie de Moses Dobruska, Hautes-Études, Gallimard/Le Seuil, 1982).
     Mais son œuvre majeure, sa biographie de Sabbataï Tsevi, restait à traduire. Voilà qui vient d’être fait, alors que l’entreprise apparaissait presque désespérée, par une maison d’édition courageuse, et dans une traduction due à Alexis Nouss et Marie-José Jolivet qui m’a parue dans l’ensemble excellente : le fait est suffisamment rare pour être souligné.
     Je le dirai comme je le pense : le Sabbataï Tsevi de Gershom Scholem est un des deux ou trois plus beaux livres d’histoire que j’ai lus de ma vie et je ne vois pas ce qui me retient de dire : le plus beau. Pour l’écrire, il a fallu toutes les compétences : découvrir des manuscrits inconnus avec une divination de sourcier, lire naturellement une douzaine de langues, comprendre des textes extraordinairement ardus et les replacer dans une perspective historique, philosophique et critique. J’en passe...
     Mais de quoi s’agit-il ? Il s’agit d’un épisode dramatique de l’histoire juive au siècle de Descartes et de Spinoza, autour du personnage de Sabbataï Tsevi, né en 1626 à Smyrne, mort en 1676 à Ulcinj (en italien Dulcigno), à l’extrême sud de la Yougoslavie côtière, près de la frontière albanaise. En mai 1665, ce fils de commerçants, né un jour de shabbat, qui se trouvait, de plus, être l’anniversaire de la chute des deux Temples de Jérusalem, jour de deuil par excellence de l’année religieuse, se proclama et fut proclamé Messie. Son prophète, Nathan de Gaza, fut le Saint-Paul de ce nouveau Christ – la comparaison est constamment présente dans le récit de Scholem – qui annonça le rétablissement du Royaume. La fête de deuil du 9 Av., celle de l’anniversaire de Sabbataï, fut proclamée jour de joie. Sion avait expiré ses fautes. Les temps étaient venus.
     Le retentissement fut immense, en Europe et dans le monde entier. Un de ses correspondants écrivit à Spinoza pour lui demander ce qu’il en pensait : « Une rumeur court partout sur le retour des juifs dispersés depuis plus de mille ans dans leur terre d’origine. Seuls quelques-uns y croient ici, mais beaucoup l’espèrent... Pour moi je ne pourrai croire cette information avant qu’elle ne soit confirmée par des personnes sûres de Constantinople qui est l’endroit le plus concerné. Si ces nouvelles se révèlent véridiques, il est certain que va se produire un bouleversement affectant toutes choses dans le monde. » On ne possède pas la réponse de Spinoza, mais il écrivit en 1670 dans le Traité théologicopolitique : « Si l’occasion se présentait, puisque les affaires humaines sont éminemment changeantes, les juifs pourraient retrouver leur Royaume et Dieu en faire de nouveau ses élus. » Il faut savoir, pour comprendre cela, que l’on annonçait périodiquement dans les journaux européens les plus sérieux, à Londres par exemple, la réapparition des dix tribus perdues d’Israël, prélude à la reconstitution du Royaume.
     Pendant ce temps, les juifs du Yémen recevaient d’Égypte des lettres annonçant par exemple ceci : « Le ciel sera assombri par des nuages et la terre obscurcie par un épais brouillard qui entourera le mont Sion et le Messie, aux côtés duquel se tiendront Elie et Michaël. Le mont Sion sera couvert de nuages pendant trois mois ; quand, au terme de ces trois mois, ils se disperseront lentement, les maisons se seront écroulées et le Mur Occidental (c’est-à-dire ce que nous appelons le Mur des Lamentations) aura été élevé très haut... Un feu ardent entourera Sion et Hébron, empêchant les Gentils ou les incirconcis d’entrer. » La pensée cabaliste sur laquelle s’appuyaient ces spéculations était celle d’lsaac Louria au XVIe siècle, à Safed en Palestine. Le mysticisme et le messianisme tentaient de transformer en aube de la résurrection les grandes catastrophes vécues par les juifs : expulsion d’Espagne en 1492, massacres en Pologne et en Ukraine en 1648. La cabale avait pensé cosmiquement l’exil et la rédemption. Le messianisme brûle les étapes et proclame que les temps sont mûrs. Les juifs préparent partout la liquidation de leurs affaires pour entamer le grand départ. On annonçait que le Sultan allait lui-même remettre la couronne à Sabbataï Tsevi. Il n’en fut rien. Sabbataï n’était pas le Christ.
     En septembre 1666, le messie fut convoqué devant le sultan et sommé de choisir entre le turban c’est-à-dire la conversion à l’Islam, et la perte de sa tête. Il choisit le turban. Dans le monde juif, l’autorité rabbinique, qui avait été ébranlée – nombre de rabbins s’étaient ralliés au Messie, et même celui qui fut l’adversaire numéro un de Sabbataï, Jacob Sasportas de Hambourg, avait eu, c’est une des révélations du livre de Scholem ses moments d’hésitation – fut rétablie mais les choses ne devinrent jamais plus comme avant ; c’est par le biais de cette aventure que le judaïsme entra dans la modernité.
     Sabbataï converti demeura le messie aux yeux d’un petit groupe de croyants, les dünmeh, qui subsista jusqu’à nos jours, à Salonique et à Istanbul. Nathan de Gaza élabora toute une théologie, pour démontrer que la rédemption ne s’accomplirait que lorsque l’humiliation du messie aurait atteint son terme. Il mourut en 1680 à Skopje et sur sa tombe on grava cette inscription qui résume tout : « Ta faute est expiée, ô fille de Sion. » Au siècle suivant, un juif polonais, Jacob Frank, devait recommencer l’aventure...

 

     Tribune juive, du 27 janvier au 2 février 1984,
     par Henri Smolarski,
     Le messie de Smyrne
     Faux messie au XVIIe siècle, Sabbataï Tsevi a soulevé l’enthousiasme des populations juives. Gershom Scholem lui a consacré une vaste étude enfin traduite en français.

     [...] La haute et étrange figure de Sabbataï Tsevi messie de Smyrne, ses aventures, toute « cette vague insurrectionnelle et religieuse » qui a déferlé sur le monde juif le submergeant d’espérance, le convainquant de la venue de la fin des temps et s’achevant ou faisant mine de s’achever par la conversion publique du messie juif se coiffant du turban de l’Islam et recevant pension mensuelle du sultan, Gershom Scholem dans Sabbataï Tsevi, le messie mystique (Verdier) les évoque dans un prodigieux livre de 969 pages, une enquête plus passionnante que le plus passionnant des romans policiers.
     Cette enquête sur une vie, opéra fabuleux, Gershom Scholem, grand historien de la mystique juive, disparu depuis peu, la publia en hébreu en 1957, puis en anglais en 1971. Il était temps que le lecteur français fut lui aussi et pour son grand bonheur jeté vif dans le siècle de Louis XIV et de Sabbataï Tsevi.
     Il subsiste de l’aventure de « l’imposteur » une armée de documents, lettres rabbiniques au style fleuri, critiques furieuses d’adversaires, hagiographies de partisans, témoignages. La science et la patience de Gershom Scholem font ainsi émerger des ombres de l’histoire la figure d’un Sabbataï Tsevi, juif érudit, mystique, séduisant. Mais toutes les énigmes sont-elles résolues ? Sabbataï Tsevi est-il l’auteur d’un mouvement messianique qui ne cesse de hanter l’histoire juive ? Quelle est la raison première d’une révolution qui embrasa à la fois les mondes ashkénaze et sepharade ? « Sabbataï Tsevi, note Gershom Scholem, en dépit de la fascination indubitable qu’il exerçait sur autrui, manquait de grandeur, autant sur le plan du caractère que de l’expression. »
     Il manquait surtout d’équilibre et de santé. Pendant toute sa vie, le messie de Smyrne passa par des crises de dépression et de paranoïa qui l’obligeaient à se réfugier dans des périodes de silence et de solitude. « Ce ne fut pas lui qui créa le mouvement messianique – ajoute l’historien – mais la foi des masses qui en une décharge explosive d’énergies messianiques accumulées pendant de nombreuses générations le souleva jusque sur les hauteurs de la messianité... » (p. 775).
     Ces masses firent de Sabbataï Tsevi un messie à cause, dit-on, des cosaques de Bogdan Chmielnitzki qui en l’horrible année 1648 tuèrent près de cent mille juifs en Pologne, provoquant un désespoir dont seul un Messie pouvait consoler la diaspora. Sara, épouse de l’homme de Smyrne, avait vu ses parents massacrés dans la tourmente polonaise et Sabbataï Tsevi toute sa vie fut impressionné par une tragédie conforme à toutes celles qui devaient annoncer, selon la Tradition, la fin des temps et la venue du Messie.
     « Mais, se demande Gershom Scholem, si les massacres de 1648 en étaient d’une quelconque manière la cause, pourquoi le messie ne s’est-il pas dressé du sein du judaïsme polonais ? Le mouvement s’étendit partout où vivaient des juifs, du Yémen, de Perse et du Kurdistan, jusqu’en Pologne, en Hollande, Italie et au Maroc ». Il est douteux d’ailleurs que les tueries de Bogdan Chmielnitzki aient été très connues en Afrique du Nord.
     On impute alors le messianisme aux tensions sociales et aux affrontements de classes au sein des communautés juives. Le messianisme : une révolte des pauvres contre les riches, les rabbins, les ghettos de l’oppression. Encore inexact estime notre enquêteur. Parmi les plus enthousiastes du mouvement sabbataïste, il faut compter les juifs de Constantinople, Salonique, Livourne, Amsterdam et Hambourg dont la prospérité, la liberté et les privilèges provoquèrent plus d’une fois la colère et la surprise des contemporains chrétiens.
     En fait, « le mouvement ne connut aucune distinction de classes. Il accueillit les millionnaires d’Amsterdam qui, comme Abraham Pereira, offrirent toute une fortune au messie aussi bien que les mendiants les plus pauvres des coins perdus de la diaspora... » (p. 23).
     Le facteur général qui souleva les communautés fut « essentiellement de caractère religieux ». Ce fait religieux n’est rien d’autre que la cabale lourianique « qui s’est développée à Safed en Galilée durant le seizième siècle et qui domina la sensibilité religieuse juive du dix-septième siècle ».
     Toute la première partie du livre est ainsi consacrée à la description de l’utopie messianique qui du Michené Tora de Maïmonide aux maîtres de Safed ou de Pologne fait discuter sur le mode ésotérique de péché, sainteté, exil, rédemption, fin des temps avec une fièvre née à la fois des audaces de la Renaissance, des malheurs du peuple juif et de l’attente et de l’espérance millénaires d’un messie – qu’il vienne « de notre temps ».
     La logique du sabbataïsme n’a eu nulle peine, grâce aux interprétations mystiques, d’expliquer les raisons d’une conversion apparemment si honteuse du messie d’Israël et de Juda à l’Islam, Sabbataï Tsevi a habitué son public aux provocations les plus étranges et aux transgressions. « Béni soit l’Éternel qui autorise ce qui est interdit » a-t-il proclamé. La conversion ne serait qu’une transgression de plus. Nous croyons plutôt que le messie sommé de choisir entre être décapité et se convertir, a estimé que mieux valait être un musulman vivant qu’un juif mort. Cette conversion ne l’a d’ailleurs pas empêché de judaïser par la suite. Comme si de rien n’était.
     Pour Nathan de Gaza et ses autres disciples, l’apostasie n’était qu’un spectacle imposé par la venue du Messie. « Personne, dit-il, ne peut être appelé un Juste parfait à moins qu’il ne soit entré dans l’impureté et qu’il en soit sorti pur ». Semblable à Job, Sabbataï Tsevi devait passer par des épreuves. D’autres personnages bibliques, Abraham descendant en Égypte ou la reine Esther à la cour du roi Assuérus ont dû, eux aussi, masquer leur identité.
     Le sabbataïsme survécut au messie de Smyrne. Au début de ce siècle, la secte des Dunmeh en Turquie reconnaissait sa filiation avec Sabbataï Tsevi. Au XVIIIe siècle Jacob Frank se proclama en Pologne réincarnation du messie. Lui aussi, après une vie délirante, se convertit. Cette fois au catholicisme. Traumatisés par les folies de Sabbataï Tsevi, les rabbins firent longtemps la chasse aux sabbataïstes et à leurs idées, se méfiant de la tradition mystique et répétant que le messie ne s’incarnait pas en un homme violant les interdits mais plutôt en une époque de justice et de paix.
     Gershom Scholem sait présenter le sabbataïsme comme un mouvement de contestation d’un enseignement souvent ankylosé, sans imagination, sans espérance vivifiante. Une révolte très moderniste contre les ghettos, Une aspiration à une autre vie, moins froide, plus fraternelle. Une nécessité pour le juif en prières de converser avec Dieu avec son cœur. Le hassidisme du Baal Chem Tov saura s’en souvenir. C’est lui qui dira qu’en tout faux messie il y a une étincelle du vrai messie.
     Après tout, le sabbataïsme est un sionisme qui a échoué. Il faudra attendre 1948, trois siècles après les proclamations de Sabbataï Tsevi pour voir renaître un État juif que l’on décrit comme une première étape des temps du messie.
     La pierre tombale de Nathan de Gaza fut détruite pendant la dernière guerre. Elle portait l’inscription : « Ta faute est expiée, ô fille de Sion ». « Ces mots, en vérité, conclut Gershom Scholem, condensent le message des vies houleuses de Sabbataï Tsevi, le “messie du Dieu de Jacob” et de Nathan de Gaza son prophète. Ils ont eu l’ambition d’ouvrir le portail de la rédemption de toute la Maison d’Israël. Et cependant, ils n’ont pas réussi et ne pouvaient pas réussir à trouver la voie menant de la vision à la réalisation. Ils tracèrent dans le cœur de leur peuple un sillon profond et la semence de leur message germa au cours des nouvelles étapes que connut l’histoire du judaïsme, et cependant de façon autre, et dans des circonstances autres, que celles qu’ils avaient envisagées... » (p. 901).
     On n’a rien dit de l’immense travail de Gershom Scholem, de son érudition stupéfiante, de sa vigilance, si l’on n’a pas insisté sur son état d’humilité. Malgré l’abondance des documents et des témoignages, de nombreuses obscurités subsistent. Des moments importants de la vie de Sabbataï Tsevi restent opaques.
     L’historien interdit alors d’inventer et même de supposer. Un exemple entre des milliers. Un témoin de la croix précise que Sabbataï, au hasard de ses pérégrinations, séjourna trois ans à Smyrne qu’il quitta en 1662 : Cette affirmation ne suffit pas à l’historien. Il cite un autre témoin, Cuenque (p. 183) qui confirme que le messie vivait dans une chambre misérable tapi dans la poussière, son lit sens dessus-dessous. Mais comme Cuenque ajoute qu’il a vu deux anges venir soutenir et réconforter Sabbataï, Gershom Scholem se méfie. Il se réfère alors à un document de Nathan de Gaza, le prophète resta enfermé pendant de longs moments au cours desquels il souffrit de graves tourments. Ces tourments lui étaient infligés par des démons auxquels croyait le messie, en particulier dans ses moments de dépression. Mais alors combien d’années a duré son dernier séjour à Smyrne ? Comment Sabbataï a-t-il vraiment vécu son enfermement ?
     Le respect de l’historien pour le personnage est sans limites. Il ne cache rien de ses folies, et de ses faiblesses. Sans croire pour autant qu’il fut le vrai, jamais Gershom Scholem ne le traite de faux-messie ou d’escroc. Il décrit, psychanalyse, compare, explique avec modestie comment cet esprit fiévreux obsédé et rêveur a pu être l’auteur du plus grand bouleversement des communautés juives entre l’expulsion d’Espagne au XVe siècle et un XXe siècle illuminé par la tragédie et leurs espérances que nous connaissons.
     Enfin Marie-José Jolivet et Alexis Nouss ont traduit de l’anglais cet ouvrage qui restera un monument de l’historiographie juive. On imagine l’effort nécessité par un tel travail, ultime hommage au grand historien disparu.

 

     La Quinzaine littéraire, 1-15 avril 1984,
     par Jean-Michel Rey,
     Un des moments essentiels de l’histoire juive au XVIIe siècle

     Dans une lettre de 1937, Gershom Scholem écrivait ceci : « Ce n’est absolument pas par inadvertance que je suis devenu kabbaliste. Je savais ce que je faisais, je m’étais seulement imaginé une entreprise beaucoup plus simple qu’elle ne l’est en réalité. Lorsque je m’apprêtai à revêtir le costume du philologue et à délaisser les mathématiques ainsi que la théorie de la connaissance au profit d’une situation tellement plus équivoque, je ne savais certes rien de l’objet que je voulais étudier, mais je fourmillais d’idées. » Et plus loin, il parle notamment du « courage d’aller au fond de l’abîme qui pourrait bien, un jour, nous engloutir, le courage d’ériger le mur de l’histoire au travers du plan symbolique », ajoutant cette remarque : « l’histoire peut être une illusion, il est impossible de comprendre l’être dans sa dimension temporelle. »
     Vingt ans plus tard, Scholem donne suite à ces énoncés en publiant son grand livre Sabbataï Tsevi, le Messie mystique écrit en hébreu, texte qui sera traduit en anglais en 1973 et dont aujourd’hui les éditions Verdier nous donnent une version française réalisée par Marie-José Jolivet et Alexis Nouss.
     Il faut dire à cette occasion le courage de cette petite maison d’édition pour avoir entrepris une telle publication, souligner l’excellent travail des traducteurs qui nous permettent de lire un des plus beaux livres d’histoire de ce temps. Une telle publication constitue un événement dont les effets devraient être décisifs sur notre représentation courante – sur nos préjugés et sur notre inculture – du développement de la religion judaïque.
     Ce qui frappe d’abord dans ce livre, outre le formidable travail d’érudition et de rassemblement de matériaux, c’est son intelligence, je veux dire cette réflexion constante sur l’objet, cette inquiétude de penseur et cette passion que Scholem est capable de nous faire partager dans ces neuf cents pages.
     Ce qui nous est présenté, ce n’est pas tant une biographie de ce personnage déconcertant de l’histoire du judaïsme qu’est Sabbataï Tsevi – encore que le livre fourmille de détails de ce point de vue – mais c’est une démarche d’une autre ampleur : la reconstitution minutieuse d’un des moments les plus essentiels de l’histoire juive au XVIIe siècle, la saisie d’une très profonde secousse tellurique dont Sabbataï Tsevi est le nom propre et qui se désignera ensuite sous le nom de sabbataïsme. Au moment même où en Europe triomphe le grand rationalisme sous l’impulsion de Descartes et, pour une part au moins, de Spinoza, se produit en Palestine un événement qui a valeur de révélateur : Sabbataï Tsevi se proclame le Messie, est reconnu tel par bon nombre de communautés juives du bassin méditerranéen et d’Europe, est arrêté par les Turcs, est mis en demeure d’abjurer ou d’être tué, choisit de se convertir à l’Islam, tout cela en un peu plus d’un an.
     L’essentiel du livre de G. Scholem porte sur les antécédents de cet événement et sur ses conséquences. Car il s’agit véritablement d’un mouvement sans précèdent qui bouleverse une partie de l’Orient et une partie de l’Occident du seul fait qu’avec cet événement se trouve mis en lumière le caractère messianique d’un des courants de la mystique juive. On voit en toute netteté à la lecture de ce livre comment la reconstitution de cette déviation mystique – le moment de Sabbataï Tsevi et ce qu’il déclenche, ce qu’il entraîne, ce qu’il révèle – devient peu à peu pour Scholem une interrogation fondamentale sur la diversité du judaïsme : remarquable travail qui doit tout à la fois éviter les impasses d’une position d’orthodoxie et d’une interprétation rationaliste.
     En mettant constamment l’accent sur la coïncidence entre une version de la Kabbale – ce que l’on appelle le lourianisme du nom de son fondateur – et une conjoncture historique – qui est un temps de malheur et de persécution, un temps d’espoir et d’utopie –, Scholem nous invite à considérer Sabbataï Tsevi comme une sorte de porte-parole d’un mouvement qui le dépasse et dont les répercussions se feront sentir bien au-delà de son avènement. Pour bon nombre de communautés juives du XVIIe siècle, l’attente d’un Messie semble être comblée par l’arrivée soudaine de Sabbataï Tsevi sur la scène du monde. Simultanément se développe une eschatologie qui parvient à faire à ce moment-là le lien entre les aspects les plus ésotériques de la Kabbale et certains événements qui accompagnent cette arrivée. Dans un milieu déjà divisé le sabbataïsme introduit de nouvelles divisions qui n’ont pas à proprement parler un caractère idéologique : l’opposition conservateur-révolutionnaire s’avère dans ce contexte inopérante.
     Ce que montre admirablement le livre de Scholem – et en ce sens il pose aujourd’hui des questions cruciales tant sur le plan du judaïsme que sur celui de la mystique – c’est le fait que le courant mystique infléchi et déployé par Sabbataï Tsevi se double effectivement d’une transgression renouvelée de la loi, c’est aussi que ce courant constitue une doctrine qui s’enracine dans l’histoire réelle et qui vient en quelque sorte justifier l’apostasie, lui fournir en tout cas une certaine assise. Beauté des analyses de Scholem sur une telle rencontre : une version de la mystique devient la religion d’un peuple dispersé tout autant que l’espérance qui l’anime. Justesse de cette approche d’un phénomène religieux qui nous permet de repenser ce que l’on désigne trop facilement sous le nom de tradition.
     À travers ce monument de culture et d’érudition, Scholem s’attaque à mon sens à quelque chose qui reste pour la pensée occidentale une sorte d’énigme : le mouvement grâce auquel pour une communauté la légende tient lieu d’histoire, le tracé par lequel la légende fait à sa manière histoire, par lequel elle produit de l’histoire et devient le vecteur d’une mémoire collective. Car à souligner la disproportion qu’il y a entre la brièveté de l’épisode de Sabbataï Tsevi et les conséquences à long terme de cette impulsion, Scholem nous donne à penser ce que peut être un événement dans ce contexte : interrogation majeure pour notre temps qui ne peut faire l’économie de ce mode d’accès à ce que nous appelons le symbolique.
     « Ériger le mur de l’histoire au travers du plan symbolique » : cette tâche accomplie par Gershom Scholem durant toute sa vie, ce travail de pensée dont on peut lire maintenant un autre développement, un recueil d’articles publié aux éditions du Cerf sous le titre Le Nom et les Symboles de Dieu dans la mystique juive. On y trouvera notamment une autre manière d’envisager la question de la loi dans la mystique juive, une réflexion sur la théorie du langage dans la Kabbale, ainsi qu’un texte sur un aspect inattendu, la symbolique des couleurs dans la mystique juive.
     Lecture complémentaire à faire après celle du Sabbataï Tsevi, pour saisir à quel point ce symbolique et cette histoire nous deviennent parlants dans toute l’œuvre de Gershom Scholem, c’est-à-dire dans cet immense travail où l’on peut constamment sentir la présence, si discrète soit-elle, d’un sujet d’écriture pris dans la tourmente de cette histoire – Scholem juif allemand émigré, ami de toujours de Walter Benjamin avec qui le dialogue ne sera interrompu que par la mort de ce dernier – et sollicité constamment par la richesse de ce symbolique dans son versant « hérétique ». Gershom Scholem n’a pas effacé les traces de son histoire, c’est-à-dire des rencontres décisives qui la constituent. À nous de savoir lire, de commencer à lire cette œuvre du temps présent.

 

     L’Ane, mars-avril 1984,
     par Charles Mopsik,
     « Le messie mystique »

     « Il connaît des états douloureux. Nathan le convainc qu’ils sont signes de sa messianité. Dès lors, Sabbataï Tsevi entraînera les foules, et certains enthousiastes jusque dans l’apostasie. »
     Un grand roman historique ? Une étude des mouvements religieux ? Un traité sur le mauvais usage du messianisme ? Le portrait d’un malade atteint de psychose maniaco-dépressive ? La biographie d’un chef charismatique ? D’un homme fait dieu ? L’exploration des ressorts secrets du judaïsme ? L’analyse détaillée de pamphlets apocalyptiques ? La grande œuvre de Gershom Scholem est tout cela et plus encore : un livre écrit à partir de documents inédits, un travail direct sur les textes, de première main et de main de maître. Personne avant lui n’avait osé s’aventurer si loin dans les dédales de cet épisode noir de l’histoire juive, souvent refoulé, toujours méconnu.
     Ce n’est pas seulement une péripétie de l’histoire, un fait divers des temps passés que nous dépeint ce livre, mais peut-être met-il au jour la tentation silencieuse qui hante l’esprit de chaque juif, selon Moses Hess : être le Messie ; gare à celui qui succombe à ce singulier désir.
     Mais qui a entendu parler de Sabbataï Tsevi ? De ce personnage qui proclamait la fin des temps, l’accomplissement et le renversement de la Loi, l’instauration de son règne et la Rédemption ? Son nom resta pendant trois siècles une grande ombre, un mot qui brûle les lèvres. Que s’est-il passé entre 1626, 1’année de sa naissance, et 1666, l’année de l’apogée de son mouvement ? Comment des communautés pacifiques et persécutées se sont-elles muées si vite en des foules exaltées et enthousiastes, prêtes à abandonner des traditions scrupuleusement conservées durant des millénaires pour suivre un illuminé aux actes excentriques ? Comment un pantin pitoyable – Scholem insiste sur son tempérament faible et clownesque – convainquit de doctes rabbins de sa messianité ?
     Arrière-plan
     Les méthodes historiques et sociologiques échouent, nous dit Scholem, à rendre compte du mouvement. Un examen « marxiste » de la situation des communautés juives n’explique rien, ne comprend rien. Sabbataï Tsevi a été considéré par de grands historiens comme un ouvrage exemplaire et novateur qui, un des premiers, sinon le tout premier, a magistralement traité d’un phénomène historique sous l’angle des investissements utopiques et de la réalité interne de la société, de son « vécu » spirituel.
     Son auteur commence donc par brosser un tableau des conceptions juives traditionnelles sur le Messie et les temps de la fin. Force lui est de constater que malgré la méfiance et le rejet par le rabbinisme des tendances apocalyptiques, des écrits décrivant la fin des jours, des apocalypses juives, ont toujours circulé à côté du Talmud et du Midrach, certaines de leurs visions inspirant des livres issus des mares du judaïsme médiéval, comme le Gaon Saadia de Fayyoum au Xe siècle. Ce courant traverse donc la pensée et la mémoire juive, vivant et accepté comme un élément de consolation et d’espoir, présent discrètement, en dehors de quelques éruptions messianiques qui jonchent l’histoire juive, mais dont aucune n’a eu l’ampleur internationale et l’intensité du sabbataïsme.
     La Cabale, apparue au XIIe siècle, souvent incriminée dans l’aventure du mouvement de Sabbataï Tsevi, se désintéresse d’abord totalement de la question du messie, et même le Zohar, montre Scholem, n’a pas de doctrine propre et se contente de reprendre les idées du judaïsme talmudique en intégrant, il est vrai, les visions des vieilles apocalypses, fragments un peu marginaux du Midrach classique.
     Le saint lion
     L’attente du Messie est ainsi stimulée et bridée à la fois, elle doit rester attente et ne pas s’investir – et se perdre – dans une explosion activiste. Le Temple à venir, qui restaurera l’ancienne splendeur, le Temple détruit au Ier siècle, devra descendre tout construit du ciel, transporté comme une boule de feu. Cependant des écrits proches du Zohar et souvent confondus avec lui, les Tiqouné ha Zohar et le Ra’ya Mehemna, déposent un germe, un ferment qui bien plus tard – trois siècles après – ne manquera pas d’éclore et de devenir un élément important du climat religieux qui a fait que le sabbatianisme a été possible : ces textes disent que l’étude et la divulgation des secrets de la Torah annoncent la venue du Messie, mieux, y contribuent et que la propagation même de ces ouvrages du cabalisme contribue directement à la Rédemption. Et quand, après l’expulsion des juifs d’Espagne, en 1492, ces idées qui avaient circulé essaimèrent dans le Bassin méditerranéen et le nord de l’Europe, elles y prirent une actualité particulière, avivées par la terrible secousse de ce nouvel exil.
     Scholem, pour plonger le lecteur dans l’univers intellectuel du judaïsme qui précéda la révélation du « Messie » consacre plusieurs chapitres à exposer les conceptions : des cabalistes de Safed, ville qui devint, au XVIe siècle, le sanctuaire de la foi juive et de ses doctrines d’une profondeur encore inégalée. Il tente une description systématique de la « théorie » du Tsimtsoum, cette ouverture d’un point vide au sein même de l’Infini qui fit lieu au monde.
     Avec l’inventaire des principaux éléments de l’enseignement de Rabbi Isaac Louria, dit « le saint lion », la figure la plus marquante des écoles de Safed, Scholem aborde la question du Messie ; il montre que la doctrine même de Rabbi Isaac Louria n’a pas de prédilection particulière pour le messie, et ne présente rien de révolutionnaire sur ce plan. Il semble que ce soit la personnalité même de ce cabaliste visionnaire qui ait excité les imaginations, et suscité le sentiment qu’il était, sinon le Messie, du moins, son annonciateur ou sa figure anticipée.
     L’importance du lourianisme dans la flambée sabbataïste, dit Scholem, ne doit pas être malentendue : ce n’est pas par sa pensée ni ses enseignements qu’il joua un rôle, mais l’éclat qui émanait de sa personne fut utilisé, plus ou moins sciemment, pour répandre une émotion traduite par quelques-uns de ses pseudo-disciples, comme Israël Saroug, en termes apocalyptico-messianiques. Plus tard, Sabbataï Tsevi et son prophète Nathan rejetteront violemment les idées du lourianisme comme dépassées et erronées. C’est la marque distinctive des plus grandes pensées que de provoquer des malentendus. : À partir de Safed se répand l’impression que quelque chose va arriver bientôt : quelque chose à portée de main et réalisable par des actes de tiqoun (réparation), décrits dans des manuels qui circulaient partout.
     Débuts de Sabbataï
     Sabbataï naquit à Smyrne le neuf du mois d’Ab 1626, jour qui commémore par un jeûne la destruction du Temple de Jérusalem. Il franchit tous les échelons de l’étude traditionnelle et dans la yéchiva où il fait son apprentissage du Talmud, il est considéré comme un brillant élève. Quand il en sort à l’âge de quinze ans, il se détache des cercles de ses condisciples et mène une vie de solitude et d’ascétisme, sous la conduite d’un guide, un certain Rabbi Isaac. Il étudie la cabale à partir de dix-huit ans, l’âge ordinaire d’initiation, mais n’aborde que les textes de la cabale ancienne et néglige totalement les écrits lourianiques, au point que Scholem se demande s’il étudia jamais cette doctrine par la suite. Encore jeune homme, il fait déjà preuve d’une personnalité charismatique et dirige un groupe d’étudiants qu’il enseigne et conduit à des pratiques de mortification et de purification, tels ces bains pris dans la mer, même l’hiver, en compagnie.
     Scholem relate aussi les rêves de Sabbataï dont certains ont été racontés plus tard par Nathan de Gaza ; l’un d’eux retient l’attention : vers l’âge de six ans – mais Scholem pense que cet âge mentionné dans la relation de Nathan doit être avancé – Sabbataï rêve « qu’une flamme apparut et lui causa une brûlure sur le pénis ». Ce rêve, selon Scholem, serait à mettre en rapport avec la non-consommation systématique de ses mariages successifs. Cette particularité vaudra à Sabbataï l’admiration inquiète de ses futurs partisans.
     Suit un portrait de Sabbataï, de ses excentricités et de ses brusques sautes d’humeur. Pour Scholem, Sabbataï était un malade atteint de psychose maniaco-dépressive. Ce diagnostic est émis à partir des témoignages des proches et des écrits de ses adeptes qui voyaient, dans les phases dépressives, les moments où les forces du mal terrassaient le messie et dans les phases enthousiastes, les moments où le messie prenait le dessus sur elles. Scholem conteste donc le diagnostic de paranoïa dégénérescente et hallucinatoire soutenu par Baruch Kurzweil et étaye son hypothèse sur les travaux de psychiatres tels que J. Lange. Il reste que Sabbataï se débattait avec lui-même et avec les démons qui le poursuivaient et n’avait pas l’intention de lancer un mouvement messianique quelconque lorsqu’il partit en mission en Égypte afin de recueillir des fonds pour la communauté juive de Palestine.
     Ce fut durant son séjour au Caire qu’il épousa le 31  1664, sa femme Sarah, dans d’étranges circonstances cette jeune fille se prétendait être, avant d’avoir jamais entendu parler de Sabbataï, l’épouse prédestinée du Messie ; comme sa prétention parvint aux oreilles de Sabbataï, celui-ci comprit que son rêve pourrait bientôt se réaliser, et un mariage consacra leur union. Scholem souligne l’importance que certains chroniqueurs accordent à l’énigmatique Sarah, dépeinte à la fois comme une sainte et comme une prostituée ; Sabbataï devait reconnaître en elle une opératrice de l’acte de tiqoun consistant à s’introduire au sein de la qelipa, des forces impures, pour en exhumer les étincelles de sainteté, à chercher ainsi une « rédemption par le péché ».
     Le messie et son prophète qelipot.
     Le premier que Nathan convainquit de la messianité de Sabbataï, ce fut Sabbataï lui-même.
     L’interprétation de ses états d’âme transforma radicalement le jugement que Sabbataï portait sur son compte : il n’était pas malade, mais les signes qui l’accablaient n’étaient autres que les stigmates de la guerre qui se livrait en lui contre les puissances maléfiques. C’est à partir de cette « lecture » que le sabbatianisme est né ; cette analyse fut reprise et développée dans les Apocalypses que rédigea le prophète de Gaza, citées et explicitées longuement par Scholem. La cabale lourianique n’intervint que pour fournir la terminologie et les images dont usa Nathan pour asseoir son discours.
     Scholem produit des documents en grande partie inédits qui constituent un matériau de base irremplaçable pour comprendre en profondeur la mythologie du mouvement messianique et par-delà, les symboles directeurs en œuvre, secrètement ou explicitement, dans tous les mouvements de ce type. Il aborde plusieurs fois des points de convergence avec la figure du Christ et fait de Sabbataï le prototype du Messie juif ; après tout, sa personne et le phénomène qu’il a suscité sont les seuls de cette nature pour lesquels nous disposions de documents provenant de témoins impartiaux, de spectateurs du mouvement ou d’adversaires farouches ; à ce titre, le sabbatianisme a valeur exemplaire.
     Explosion et apostasie
     Parti de Palestine, le mouvement commença à s’étendre lors des manifestations massives d’enthousiasme qu’entraîna le passage de Sabbataï à Smyrne. Ce gros homme au visage rouge, aux manières majestueuses et à la voix forte et mélodieuse impressionna les foules autant que l’annonce de la fin des souffrances et de la révélation du messie depuis si longtemps attendu. Très vite la nouvelle formidable se propage à travers l’Europe et donne lieu à des accès de prophétisme, l’on assiste à des scènes publiques de discours automatique, toutes les couches de la société s’unissent dans une même vague de piétisme et de mysticisme. L’on marie les enfants en bas âge pour hâter la fin, de telle sorte que le réservoir des âmes anciennes s’épuise et que de nouvelles viennent apporter la Rédemption.
     Hommes, femmes, enfants, riches, pauvres, rabbins, incultes, tous, à quelques exceptions près, élaborent un tissu imaginaire autour des « miracles » du Messie et de ses prodiges. Et quand Sabbataï décide de faire du jeûne du Neuf Ab, qui rappelle le deuil de la destruction du Temple, un jour de joie, celui de l’anniversaire de la naissance du Messie, la majorité des juifs le suivent, se mettant délibérément en infraction avec une règle très stricte. Tout paraît bouleversé, seuls quelques incrédules persistent à ne voir en Sabbataï qu’un charlatan, ce qui provoque la colère, et parfois même des châtiments corporels de la part de ses fidèles. Quand un adepte demande à Sabbataï si l’on peut mettre à mort ceux qui refusent de croire à sa messianité, Sabbataï répond par l’affirmative. Un climat de ferveur générale règne qui coexiste avec une ambiance de terreur, la contrepartie.
     L’année où le mouvement connut son apogée, 1666, vit se multiplier les actes étranges de Sabbataï, et la passion des foules ne manqua pas d’inquiéter les autorités turques qui firent arrêter Sabbataï. Pour des raisons politiques, le sultan le garda en prison et une véritable cour royale s’installa à Gallipoli autour de sa geôle. Soudoyés, ses gardiens laissaient les visiteurs approcher Sabbataï et lui demander conseil. Cet épisode du mouvement sabbataïste n’est pas le moins extraordinaire.
     Cependant, lassé de l’agitation que suscitait Sabbataï, le sultan finit par lui proposer de se faire musulman ou de mourir en martyr. Contre toute attente, le Messie se hâta d’apostasier et de se coiffer du turban. Beaucoup de ses partisans ressentirent cet acte comme une trahison et reconnurent leur erreur ; cependant un groupe d’irréductibles continua à croire en lui et imagina une théorie pour le justifier : il entrait au sein même de la qelipa pour mieux la combattre. Ses derniers partisans le suivirent jusque dans l’apostasie en apostasiant à leur tour, pendant qu’un grand désespoir s’abattait sur les communautés juives.
     Scholem raconte les suites du mouvement messianique après l’apostasie, évoquant la constitution de la secte des Dunmeh, formée des disciples de Sabbataï et qui existe encore aujourd’hui – selon certaines sources, la mère d’Atatürk était une Dunmeh et leurs sectateurs prirent une grande part dans la formation de la Turquie moderne.
     Sabbataï mourut en 1676, suivi jusqu’à ses derniers instants par ses fidèles qui lui rendaient visite depuis tous les points de l’Europe et de l’Orient. Cette incroyable aventure aux répercussions multiples et durables, reste un épisode noir de l’histoire juive, où les forces obscures accumulées depuis des siècles semblent s’être alliées pour exploser ensemble dans un vertige d’apocalypse. Scholem a laissé un livre terrible et fascinant, indispensable pour se faire une idée précise et documentée de certains aspects redoutables des passions humaines.