L’Événement du jeudi, 10 décembre 1992 par Alain Clavel
Quand on lui remit son prix Nobel, Camilo José Cela se déclara enchanté, mais il s’empressa d’ajouter que l’illustre timbale aurait dû échoir à son compatriote Miguel Delibes... Presque inconnu en France, l’auteur des Rats vit en solitaire au fond de sa Castille natale et semble préférer le chant des oiseaux aux babils des humains. Ses livres ont la rudesse dépouillée des terres battues par les vents, et ses personnages sont le plus souvent des attardés, des simples d’esprit reclus dans un mutisme impénétrable. Les Saints Innocents ont pour cadre une Castille moyenâgeuse où règne le seigneur Ivan, un caudillo local qui impose sa loi d’airain à une paysannerie servile. Chacun s’incline devant ses lubies, sauf l’étrange Azarias. Pourquoi ? Parce qu’il est idiot, et qu’il n’a pas appris à se soumettre. Sachant à peine compter jusqu’à dix, ce débile aux yeux d’ange n’a pourtant pas son pareil pour parler aux perdrix, aux palombes et aux aigles... Sculpté dans les paysages immuables d’une Espagne tellurique, le roman de Delibes est une fable sur l’innocence perdue : son héros tourne le dos aux hommes parce que notre terre est un enfer et qu’il est, lui, un messager du paradis. Ne le laissons pas s’envoler.
Télérama, 4 novembre 1992 par Mireille Gazier
Lorsque le romancier espagnol Camilo José Cela se rendit à Stockholm pour y recevoir le Prix Nobel de littérature en 1989, il fit remarquer au jury, dans son discours de remerciements, qu’il était très honoré de cette distinction, mais qu’elle aurait pu couronner l’œuvre d’un autre Espagnol remarquable : Miguel Delibes. Cette mention courtoise, et tout compte fait peu coûteuse, avait cependant le mérite d’attirer l’attention sur l’un des plus grands écrivains contemporains, que son extrême discrétion et sa retraite dans le fin fond de sa Castille bien aimée maintiennent dans l’ombre. En Espagne, bien entendu, on sait que Delibes est un immense auteur, mais alors que les Montalban, Marsé, Cela, Goytisolo et autres romanciers ont enfin trouvé un lectorat en France, Delibes demeure un inconnu malgré les trois livres traduits à ce jour. Pour se convaincre de l’injustice d’une telle ignorance, il suffit d’ouvrir son roman Les Saints Innocents dont les éditions Verdier viennent de nous donner une merveilleuse traduction française. Dans un coin de cette Castille au temps arrêté, aux mœurs immuables, dans une de ces propriétés immenses sur laquelle règne un hobereau chasseur et capricieux, se joue le drame éternel de l’indifférence et de la pauvreté. Le « señorito Ivan » impose sa loi archaïque et ses privilèges de classe à toute une population paysanne qu’il maintient dans une sorte d’esclavage. Sur cette terre dont il a hérité, les hommes et les bêtes, les champs et les bois lui appartiennent au même titre, et il en jouit avec un égale désinvolture et une égale cruauté. Seuls les simples d’esprits lui échappent, puisqu’ils habitent un autre monde que le sien, qu’ils développent une autre logique. Ainsi l’Azarias à l’ineffable sourire d’idiot. L’Azarias n’aime que les oiseaux, corneilles et busards qu’il apprivoise, et sa nièce, gamine monstrueuse au corps et à l’esprit ralentis, fille de Paco le petit, véritable chien de chasse du « señorito Ivan ». Bienheureux Azarias au-dessous des humains ordinaires et pour cela même au-dessus des lois et des normes qui régissent cet univers sans liberté. C’est par sa main innocente que justice sera faite. « Bienheureux les simples en esprit », lit-on dans les Évangiles. Et c’est dans l’espace de paix et d’espoir de cette parole christique librement réinterprétée que se déroule, implacable, ce roman aux accents de poésie et de mythe. Depuis ses premiers livres, et notamment Les Rats (traduit en 1990), Miguel Delibes ne cesse de revisiter l’univers immobile de son pays castillan, qu’il regarde avec les yeux d’un Homère face à la Grèce des épopées et des tourmentes. Peu à peu, délaissant la structure romanesque classique, il s’est inventé une écriture aux frontières de la modernité et de l’Antiquité : entre récit éclaté, monologue intérieur, oratorio et chant épique. Tout se passe comme si, peu à peu, le monde événementiel s’était éloigné de lui, de même que lui s’est éloigné du monde, se débarrassant au fil des livres de son regard de journaliste (Delibes a dirigé pendant de longtemps un journal espagnol important : El Norte de Castilla), de chroniqueur d’un temps et d’une époque pour ne plus aller que vers l’essentiel : une terre éternelle, une nature végétale et animale porteuse d’espoir, des hommes perdus sous un ciel vide. Et puis, entre l’arbre et l’homme, entre l’oiseau et l’ange, s’obstinent à vivre des êtres inachevés qui participent de l’infini mystère de la création, qui n’ont pas encore tout oublié des mythes fondateurs et de l’innocence originelle. Des justiciers comme on n’en trouve plus que dans les vieux westerns et dans la Bible.
Libération, jeudi 22 octobre 1992 par Jean-Baptiste Harang
Miguel Delibes est né un dimanche, jour de sainte Edwige, le 17 octobre 1920. Le surlendemain, El Norte de Castilla, « journal indépendant de Valladolid, fondé en 1854 », sort de deux semaines de grève des typographes. On peut lire à la une que les troupes espagnoles ont obtenu un « triunfo brillante » en occupant Chechaouene au Maroc et, page 2, que la femme de l’avocat et directeur de l’école de commerce, don Alfonso Delibes, a donné le jour à un garçon. L’enfant a grandi, il vient de fêter soixante et douze ans, et chaque mardi il se rend au journal El Norte de Castilla qu’il dirige avec d’autres depuis quarante ans. Il y entra en 1940, comme caricaturiste. Miguel Delibes est né un dimanche, au numéro 12 de l’allée des Récolletos qui fut pendant quelques années l’avenue du Général-Franco, parenthèse refermée comme un effort pour oublier. Aujourd’hui il habite à deux rues de là, mais on peut lui écrire à l’adresse suivante : « Miguel Delibes, Espagne », car tout le monde sait en Espagne que Miguel Delibes vit et écrit à Valladolid, et, à Valladolid, personne n’ignore qu’il habite au huitième étage de cet immeuble cossu. Delibes est l’écrivain castillan le plus populaire du pays, ses cinquante livres, dont dix-sept romans, passent allégrement chacun les cent mille exemplaires, il est traduit en trente langues, adapté au cinéma et au théâtre, il récolta tous les prix littéraires que l’Espagne distribue, et son dernier roman, Dame en rouge sur fond gris (inédit en français), en est à sa onzième édition. Voici trois ans, lorsque Camilo José Cela, l’autre grande figure de cette génération d’écrivains espagnols, reçut le prix Nobel, il déclara, avec la générosité facile de ceux qui viennent d’être servis, que seul Delibes en Espagne aurait mérité cette récompense. Contrairement à ce qu’on entend en espagnol où le deuxième « e » se prononce comme s’il portait un accent, Delibes est un nom français, celui de Frédéric, le grand-père né à Toulouse, neveu de Léo Delibes, le compositeur de Coppélia. Frédéric était ingénieur aux chemins de fer, il vint en Espagne construire le ferrocarril entre Alar del Rey et Santander, perça un fameux tunnel (que son petit-fils installera en 1950 dans son roman le plus célèbre, Le Chemin), et épousa une jeune fille basque, fondant ainsi la branche hispanique de la famille Delibes : « Du moment où il a franchi la frontière, mon grand-père n’a jamais plus prononcé un mot de français, ni jamais remis un pied dans son pays d’origine, mon grand-père était névrotique, je crois. Mon père aussi, d’ailleurs. Et moi, bien sûr, j’ai suivi. » Delibes sourit, cette supposée névrose a peut-être nui au grand-père Frédéric dans ses responsabilités d’ingénieur puis de commerçant, peut-être joué des tours à Alfonso, le père, lorsqu’il dirigeait ses affaires ou l’école de commerce de Valladolid, mais l’écrivain ne s’en plaint pas, il se plaît à se déclarer « bourru, ennemi des protocoles, des conflits et des foules », il ajoute volontiers, avec une exquise politesse, qu’il déteste parler aux journalistes... à moins que ceux-là se passionnent comme lui pour la chasse et la pêche, la truite et la perdrix. Certes les apparences sont contre lui, Delibes est né en ville, il vit en ville, il dirige un journal et fut longtemps titulaire de la chaire de droit commercial de l’université de Valladolid, Miguel Delibes n’est pas un citadin mais un hombre del campo, un homme de la campagne : « Si je n’avais pas eu sept enfants à élever, je ne me serais jamais installé en ville, je passe aujourd’hui trois jours par semaine et trois ou quatre mois pleins par an à Sedano, le village que j’ai adopté, qui m’a adopté, entre Burgos et Santander. » Le livre que publient aujourd’hui les éditions Verdier, Les Saints Innocents (traduit avec grâce par Rudy Chaulet), referme ce qui fut réuni en Espagne sous le titre de La Triologia del campo, une trilogie qui démontre une sacrée suite dans les idées sur plus de trente ans, puisque le premier roman, probablement le plus célèbre de Delibes, Le Chemin, date de 1950 (il fut publié en français par Gallimard en 1959 et, depuis, mis au pilon), le second, Les Rats, est de 1962 (Verdier 1990, pour la version française), et, donc, ces Saints Innocents, publiés initialement en 1981 (et non pas en 1989, comme Verdier l’écrit par erreur). Azarias est le plus innocent du livre, il sait parler aux oiseaux, ne leur dire que deux mots, « busarde jolie » (milana bonita), il sait compter jusqu’à onze dans l’ordre, un peu plus loin dans le désordre, « il se pisse sur les mains pour ne pas avoir de crevasses », il sait comme personne diriger les palombes vers les fusils des invités de son maître, le señorito Ivan, il sait obéir, il sourit, figé dans un âge immuable où il ne se voit pas vieillir, il sait jusqu’où un homme peut se soumettre, et quelle que soit son « innocence » ou sa « sainteté », son sursaut de dignité sera le dénouement tragique et pur du livre. Azarias n’est qu’un des saints innocents de cette trilogie de la campagne, Delibes y décrit un monde qu’aujourd’hui il sait perdu, des figures en osmose avec la nature, où le savoir n’est pas celui des puissants, ne s’acquiert pas par l’argent mais par l’intelligence presque physique de son milieu. Ainsi dans Les Rats, Nini, le jeune garçon de onze ans, est le dépositaire encyclopédique de tout ce que la communauté du village aura besoin de connaître face aux incertitudes de la vie et de la nature, il est pourtant un analphabète convaincu. Là aussi, la logique de l’innocence engendre la tragédie. Il y a du Giono dans ce romancier-là. « J’aime la marginalité, dit Delibes, notre normalité forme un monde avec ses règles, mais tous ces marginaux forment un monde à eux avec sa logique interne, lorsque ces deux mondes se rencontrent, il y a des accidents. Mes personnages ne correspondent plus guère à la réalité de la campagne d’aujourd’hui. Le village n’est plus une unité rurale. Disons que mes livres sont le testament de ces gens-là. Cela n’a plus de sens d’attendre (en castillan, « attendre » se dit « espérer »), d’attendre une récolte pendant tout un roman. Le progrès, c’est mettre la machine en face de la nature, est-ce un progrès ? Des espèces animales disparaissent, c’est trop cher payé. J’écris sur les anciens, mes contemporains me semblent avoir moins de personnalité, être plus uniformes. Les perdrix et les truites sont devenues des produits industriels, il va falloir raccrocher les fusils. » Et, pour se débarrasser aimablement du journaliste, Miguel Delibes résume sa théorie littéraire en comptant sur ses doigts : « Mon œuvre repose sur quatre piliers, 1-l’enfance, 2- la nature, 3- le prochain, les autres, et 4, attendez que je me souvienne, il y en a bien un quatrième, ah oui, 4- la mort, bien sûr, la mort. Vous savez, tout cela est très simple, le nouveau roman, je connais, mais ce n’est pas mon affaire, c’est une expérience, pour moi, un roman repose sur trois piliers, l- un homme, 2- un paysage, 3- une passion, cette fois le compte y est. » Mais rien n’est si simple. Depuis 1945, chaque jour que Dieu fait, Miguel Delibes se met à sa table de 10 à 13 heures (à Sedano mieux qu’à Valladolid), et écrit, à la main et dans l’ordre, sans peur de raturer, son livre en cours : « Depuis que j’ai découvert qu’on étudiait mes livres à l’Université, je m’applique pour compliquer un peu la tâche des étudiants. J’ai connu peu de difficultés, mes trois premiers romans ont été censurés sous Franco, mais la censure était beaucoup plus souple pour mes livres que pour mes articles, elle n’était pas directement politique. Je me souviens qu’on m’avait fait enlever un passage où un train se renversait, laissant perdre sa cargaison d’oranges, cela leur paraissait insupportable, à une époque où l’on avait faim. Après la mort de ma femme [en 1974, Ndlr], j’ai connu trois années de quasi-stérilité, j’écrivais autre chose, des livres sur la chasse, des livres de voyage que j’aurais écrits en plus grand nombre si je n’avais pas cette peur panique de l’avion. » Sous la photo souvenir de son épouse Angeles, Miguel Delibes est trop modeste, l’importance de son œuvre ne repose pas uniquement sur la force de ses évocations d’un monde disparu, mais sur la qualité intrinsèque de son travail littéraire, travail sur l’écriture (quand le traducteur ne le trahit pas), et l’invention sans cesse renouvelée de formes romanesques. Cinq Heures avec Mario, disponible en français aux Éditions de La Découverte (1988), montre un exemple de cette originalité formelle : le livre, rédigé en 1966, s’ouvre sur le fac-similé d’un faire-part de décès, puis décrit une femme qui veille le corps de son mari défunt. Elle attrape une bible sur la table de nuit, son mari y avait souligné quelques versets. Commence alors le déroulé des chapitres : chacun commence par un des versets choisis par le défunt, suivi des réflexions qu’il inspire à sa veuve. Ainsi se reconstitue un portrait, décalé, en creux, d’un personnage à travers le discours de celle qui, de toute évidence, ne l’avait pas compris. Cinq Heures avec Mario fut adapté avec un grand succès au théâtre ; de même, l’adaptation cinématographique des Saints Innocents par Mario Camus, avec Francisco Rabal dans le rôle d’Azarias, fit le tour des télévisions du monde. Miguel Delibes se souvient que, lorsqu’on appela Rabal sur scène pour recevoir un prix d’interprétation, il s’empara du micro, le caressa comme on caresse une bussarde jolie et, avec la voix d’Azarias, murmura : « Milana bonita, milana bonita. »
Le Monde, vendredi 16 octobre 1992 propos recueillis par Ramon Chao
Au cœur de la Castille vit un chasseur que la gloire littéraire a rejoint par une sorte de fatalité. Né en 1920 à Valladolid, descendant de Français – son grand-père, venu en Espagne participer à la construction d’une ligne de chemin de fer, était le cousin du compositeur Léo Delibes –, le petit Miguel a grandi entre cet aïeul libéral et un autre, traditionaliste. Un père progressiste et une mère catholique ne firent qu’accentuer cette dichotomie, courante au sein de la classe moyenne espagnole, que Delibes porte en lui et qui se reflète dans son œuvre. Doué dès l’enfance pour le dessin, il entre très jeune comme caricaturiste au journal de Valladolid El Norte de Castilla, dont il allait devenir le directeur. Entretemps, des études de droit et de commerce lui avaient permis d’occuper la chaire de l’école de commerce de la province. C’est en 1947 qu’il se révèle comme écrivain en obtenant le prix Nadal avec sa première œuvre, La sombra del ciprés es alargada. Dès lors, rares sont les années où Delibes n’ait rien publié : romans, récits de voyages ou de chasse, au total une quarantaine de titres. Dans toutes ses œuvres se déploie son style : il est difficile de trouver plus de clarté et de transparence dans le maniement d’une langue, et si l’on peut dire que Lezama Lima écrit le plus somptueux espagnol de la Carabe et Torrente Ballester le plus savoureux castillan de Calice, c’est à Miguel Delibes que l’on doit le plus authentique parler de Castille. Retiré le plus souvent à Valladolid, quand ce n’est pas à la campagne, sans confort ni téléphone, toujours à l’écart des cénacles littéraires madrilènes et indifférent aux médias, Delibes a atteint une célébrité comparable à celle du Prix Nobel Camilo José Cela. Il a accumulé honneurs et prix littéraires : membre depuis 1973 de l’Académie espagnole, il a obtenu entre autres le Prix national de littérature 1955 et le Prix Prince des Asturies en 1982. « Vous êtes toujours le garçon maigre aux yeux tristes, assoiffé de tendresse, de vos premiers romans ? — Avec trente ans ou quarante ans de plus. Non ? Mais, c’est sûr que certaines particularités m’ont rendu la vie amère dès l’enfance. Quand j’avais huit ans, mon père en avait plus de cinquante, ce qui, à l’époque, était quasiment la vieillesse, une amie se noyait dans la Pisuerga, un autre perdait son père : savoir qu’un jour les miens mourraient, que moi je mourrais, m’arrachait des larmes sans raison, éveillait une angoisse que dans Cinq Heures avec Mario Carmen définit comme une sensation de vide dans le plexus solaire. Je suis névrosé, il n’y a aucun doute, et l’ai toujours été. Ce n’est pas une affirmation gratuite. Mon grand-père paternel, le Delibes français, l’était, et mon père aussi. — Ensuite, quand vous avez commencé votre dystonie, ou votre dépression, appelez ça comme vous voudrez, vous preniez des pilules et vous pleuriez pour la moindre bêtise, rappelez-vous. — Oui. Je prends des médicaments et des choses comme ça. Mais cela me remonte le moral pendant une semaine et je retombe vite. Je vois la vie en gris et c’est une vision qui ne se dissipe que par moments : le lever du soleil un jour de chasse, par exemple. Mais l’angoisse revient et mes peurs, malheureusement, réapparaissent. Ces présages se sont concrétisés avec la mort de ma femme. Angeles était beaucoup plus jeune que moi enthousiaste, pleine de vie. Il n’y avait aucune raison pour que ce soit elle qui me quitte. Maintenant que j’y pense, toutes les histoires que j’ai imaginées ont fini par être miennes. Quand j’ai écrit La sombra del ciprés..., je ne pouvais pas imaginer que ce serait là ma propre biographie. — Vous avez obtenu avec ce roman le prix le plus important d’Espagne à l’époque. Pourtant, vous n’en êtes pas content. — Je l’avais écrit avec le cœur, sans métier. Je n’avais jamais rien écrit de sérieux. Seulement des nécrologies dans le journal et quelques critiques de cinéma. De plus, j’avais lu si peu que j’ai honte de le confesser, au bout de quarante ans. J’ai voulu raconter mon désarroi après la mort de mon père. Un critique a dit qu’il était invraisemblable qu’un enfant de dix ans ait de telles pensées. Mais je les ai eues, à cet âge-là et même avant. Je me suis dit que ce monsieur n’avait aucune idée de ces choses. Et c’est son ignorance qui m’a poussé à continuer d’écrire. — D’autres critiques, pourtant, ont relevé plusieurs influences dans vos premières œuvres. — C’est très drôle. Enfant j’avais lu Ivanhoé, Zane Grey, Saigari et, poussé par l’enthousiasme de mon père, une ancienne version de Don Quichotte, à laquelle je n’ai rien compris. Néanmoins, les critiques m’ont beaucoup aidé. Parce que, quand ils parlaient de l’influence de Proust, je me mettais à lire La Recherche... S’ils notaient des traces de Galdos dans la technique et la minutie, j’ingurgitais les Épisodes nationaux. Quand ils ont dit que Cinq Heures avec Mario évoquait certaines situations de Tandis que j’agonise, j’ai compris que je devais lire Faulkner pour voir de quoi il s’agissait. C’est ainsi que je me suis formé en littérature. — Le prix Nadal vous a soudainement rendu célèbre. Votre deuxième roman a été un succès, comme le premier. Et vous n’étiez toujours pas satisfait. — C’est qu’il y a dans les deux comme un travestissement. Je pensais alors que « faire de la littérature » passait par l’emploi d’adjectifs recherchés et de phrases grandiloquentes. Puis je me suis rendu compte que si j’écrivais comme je parlais, sans « fabriquer » du style, tout s’agençait de manière plus fluide, plus fraîche, plus convaincante. C’est ainsi que j’ai écrit El Camino qui aborde un thème similaire à celui de La Sombra... – une amitié enfantine interrompue par la mort – et où je commence a être moi-même. — C’est une erreur dans la vie de se laisser guider seulement par l’intellect, écriviez-vous déjà dans La Sombra... En fait, vous êtes entré dans le domaine de la tradition, du réalisme. — J’écris un roman « à l’ancienne ». Dans le roman d’aujourd’hui, on donne une importance excessive au mot. Non que je pense qu’il soit sans importance, au contraire : pour moi, le mot précis et l’adjectif exact sont fondamentaux. Mais dans un roman, il doit y avoir au moins un homme, un paysage et une passion, articulés dans une durée. La forme pure, le verbiage, la structure seule ne m’intéressent pas. Ce qui m’intéresse, c’est le roman en tant qu’auscultation du cœur humain. Ceux qui disent que ce genre est mort vont trop vite. Tant que le public continuera à le demander, il restera vivant. Et cette histoire de la destruction du langage, c’est une sottise. Le langage détruit cesserait d’être le moyen d’une communication. Et si le langage ne sert pas à cela, il ne sert à rien. — Pendant de longues années, vous avez travaillé à El Norte de Castilla. On se demande comment les gens pouvaient lire ce journal ! Il « tombait des mains », par excès d’insistance sur les calamités de toutes sortes... milliers d’enfants sans écoles, prisons insalubres, pauvres mourant de faim dans des conditions inhumaines. Mais enfin, que prétendiez-vous faire ? — Quand, dans les années soixante, le ministre de l’information, M. Fraga Iribarne, a sorti sa fameuse loi sur la presse, j’étais le directeur de ce quotidien. J’ai voulu profiter de la nouvelle loi pour dénoncer la situation de la Castille rurale. Nous avons entrepris une campagne contre l’état de misère absolue dans lequel nous maintenait le gouvernement. On m’appelait sans arrêt du ministère, parce que, disaient-ils, je dépassais les bornes et mettais en péril l’expérience. Je leur ai dit que la liberté ne s’expérimentait pas, mais que, si on le faisait, pour que l’expérience fût scientifique, il fallait le faire totalement. Pour finir, Fraga Iribarne a réussi à me faire démissionner. — Votre goût pour le journalisme était démesuré, absorbant et bien que sans objectif précis, vous vous prépariez à de plus hautes destinées. — Je crois que quand on vous a inoculé le poison du journalisme, c’est pour toujours. Hemingway a dit qu’il fallait s’en retirer à temps parce que c’est une profession stérilisante pour un écrivain. Je crois que le journalisme est en quelque sorte le prologue de la littérature. En ce qui me concerne, il m’a aidé beaucoup par l’exercice de synthèse qu’il m’a imposé. — Il ne vous paraît pas curieux que le chef de file de la « castellanité » soit descendant de Français ? — Mon grand-père venait de Toulouse, mais son cousin, Léo Delibes, est né dans la Beauce, un paysage semblable à celui de la Castille, dans sa partie la plus riche : amples horizons, champs de blé, tradition mystique... En fait c’est mon père qui m’a appris à aimer la Castille. Et si j’ai écrit quelque chose d’emblématique sur cette région, c’est pour y être resté, parce que les gens ont l’habitude de s’en aller d’ici dès qu’ils écrivent leur premier livre. — Vous avez refusé d’être le directeur du journal madrilène El Pais lors de sa création. — En effet, le PDG m’avait même promis une chasse privée près de la capitale pour que je puisse continuer à chasser. Mais, en fin de compte, si nous sommes nés dans un endroit, c’est bien pour quelque chose, non ? Et il n’est pas question de biaiser avec les desseins du Seigneur. — Ortega y Gasset écrit : « La Castille a fait l’Espagne et l’a défaite. » — C’est une fausse mythologie de la Castille. On nous a accusés, les Castillans, d’être hégémoniques, impérialistes, d’opprimer les autres peuples d’Espagne, quand ce n’est pas ceux d’Amérique. Ce jugement n’a rien à voir avec la réalité historique. Depuis la défaite des Comuneros au seizième siècle, la Castille a été la première victime de l’État espagnol. Je ne dis pas qu’aujourd’hui ce soit la région la plus pauvre, car l’Andalousie et la Galice le sont également, mais désertifiée comme la Castille, il n’y en a aucune. — Maintenant, comme la Galice, la Catalogne et le Pays basque, la Castille est autonome. — Ce n’est pas une question d’autonomie. Nous sommes restés sans hommes. Ils ont émigré à la périphérie de l’Espagne ou en Allemagne. Nous nous retrouvons sans moyens économiques parce que l’argent d’ici s’en est allé à des industries rentables. De plus, la Castille n’a pas de sentiment nationaliste. Nous, les Castillans, nous nous sentons espagnols. C’est vrai que, maintenant, quelques-uns prétendent créer cette conscience autonomiste. Cela n’a pas de sens. Pour qu’il existe un sentiment nationaliste, il faut que la région ait été foulée aux pieds, une fois pour toutes par le pouvoir central, comme l’a été la Catalogne en 1936. La Castille n’a pas été anéantie brutalement, elle s’est asséchée progressivement, lentement. Définitivement. — Mais la langue parlée dans votre œuvre, l’est-elle encore en Castille ? — J’écris comme j’entends les paysans parler, les vieux dans les villages. Je n’invente rien et ne recherche rien, je ne fais qu’utiliser les mots des gens d’ici. Le problème, c’est que ces mots vont se perdre, parce que la langue se rétrécit et les nouvelles générations rurales ne connaissent pas les termes qu’employaient encore leurs aînés. — La technique des Saints Innocents ne paraît pas très en accord avec le thème que vous développez. Quelle prétention, cette manière de mettre dans vos livres des phrases en italiques et avec des majuscules ailleurs qu’aux noms propres ! Ça n’a pas de sens... — Les six récits qui composent ce roman sont conçus en forme de poème. Le point et autres signes conventionnels de ponctuation rompraient l’atmosphère que je voulais donner. De plus, je ne vois pas pourquoi il faudrait respecter la tradition du point à la ligne et des tirets dans les dialogues. — Vous savez très bien écrire, tout le monde le dit, mais toujours des choses auxquelles personne ne comprend rien, et quand on comprend, c’est pire... — Les personnages des Saints Innocents existent. Au moins, ils existaient à l’époque du concile Vatican II, dans laquelle le roman s’inscrit. J’ai connu Azarias, qui donne tout le récit et même sa géographie. C’est un débile, mais malheureusement nous rencontrons ce genre d’hommes dans tous les villages de Castille. — Dans Les Saints Innocents, comme dans la plupart de vos œuvres, un certain fatalisme régit le destin des personnages. Les déshérités, les miséreux se réfugient dans le mutisme, dans la solitude. Peut-être Azarias, avec son langage défectueux, est-il le symbole de l’incommunicabilité. — C’est possible. J’ai voulu refléter la vie des habitants de cette terre ingrate, entre Salamanque et Gibraltar, soumis aux caprices des grands propriétaires insensibles et frivoles. — Se charger de toute la douleur du monde peut être un acte de vanité. À bien y regarder, toute cette humilité n’est que de l’orgueil. — La question est sérieuse. Est-ce par vanité, par amour propre ou simplement par fidélité à soi-même ? Je n’ai pas de réponse. — Pouvez-vous dire sur quoi vous écrivez maintenant ? Pardonnez ma franchise : vos personnages seront toujours des pauvres ou des imbéciles ? — Je ne crois pas qu’il existe de fatalisme ni de déterminisme dans mes livres. Il y a peut-être une routine, parce que au fond je suis routinier. Mais il est peu probable que j’écrive encore des romans. Le roman a une structure complexe et je commence à être préoccupé du fait qu’il me faut garder suffisamment de tête pour me rendre compte que je suis en train de perdre la tête. Je suis plongé dans un flux de mélancolie. Les soixante-dix ans, surtout à voir le nombre écrit, me font frissonner. Et alors, d’une manière instinctive, je me suis mis à rassembler les souvenirs qui me sont les plus chers. Comme si je voulais sauver une série de choses avant de fermer boutique. – « Mon nom est fait pour retentir, pas pour paraître » : encore une de vos formules. Pour Robinet, le protagoniste d’El loco, seul celui qui a atteint la célébrité peut être sûr d’avoir un peu de repos dans la tombe. — Cela va m’être difficile. Quand je me regarde de l’extérieur, je vois que je ne suis pas un écrivain génial. Je suis un chasseur qui écrit. Ce qui n’empêche pas que certains me considèrent comme un maître. Peut-être que j’utilise bien le castillan, comme dit Carmen. Mais entre bien manier une langue et accomplir une œuvre géniale, il y a un fossé. — Pouvez-vous décrire cette Carmen ? — Une femme de la classe moyenne espagnole, conservatrice, qui n’a pas accepté le renouvellement apporté par Vatican II. Elle n’est pas coupable des critiques qu’elle fait. Ce sont des idées qu’on lui a inculquées et elles lui paraissent bonnes. — Mario, c’est vous ? — Il a peut-être les défauts que j’essaie d’éviter pour moi-même. — Selon vous, que restera-t-il de votre œuvre ? — Dans de nombreuses années ? Des cendres ou un mot rescapé. |