Oh, Kathy en fiancée ! Comment était-il possible qu’elles se fussent prises si profondément au piège de ces illusions insensées ? Il n’y en avait pas un au village qui ne trouvât cette histoire de fiancé absurde, ridicule et même répugnante. Dès qu’on l’apprenait, elle provoquait horreur et rejet. Les récits des espions étaient presque accueillis avec dégoût ; avec le temps, la crainte s’empara de tout le village. Presque plus personne ne parlait avec Liesamunde le soir, lorsqu’elle faisait ses courses, tous avaient peur. En passant près de Liesamunde on l’entendait parler du signe sur le papier peint, du signe palpitant, la nuit, preuve qu’II était un ami ; à un moment ou à un autre, Il apparaîtrait : l’accomplissement, les noces, ainsi l’entendait-on parler. C’était fantomatique. À présent, on se serait bien volontiers débarrassé des deux femmes ; mais comment ? Et pourtant il y avait quelque chose d’attirant, d’émouvant, dans cette histoire. D’aucuns commencèrent, sans l’avouer aux autres, à voir les rapports et à tout saisir - par exemple l’intention secrète de ce fiancé. Les petites joues de Kathy veinées de bleu et de rose parurent charmantes, mignonnes comme celles d’une fillette - oh, on en avait bien assez honte - ah, vraiment, tout à fait jolies- n’était-ce pas répugnant, dégoûtant – mais non, pourquoi cet être chimérique, idée et espoir de Liesamunde, n’aurait-il pas pu désirer la douce, tendre, petite et jeune Kathy, pourquoi pas ? Oui, honte ou pas : petit à petit, tous durent croire au lointain fiancé, fût-ce contre leur gré, et ils furent obligés de Le comprendre, Lui et son dessein passionné, son aspiration à ce but vague qu’était l’union, vers lequel Kathy était poussée par la bouche jaillissante de Liesamunde. Quand viendrait-il enfin ? Quand paraîtrait-II, couronné d’orage et de pluie, et paré des reflets du soleil couchant, sur la colline de l’ouest derrière le village, le fiancé de la douce, de la très vieille et démente Kathy ? Quand, quand ? Ah, ils comprenaient : Il était leur ardent désir à eux tous. Certains habitants du village dévalaient la colline même de nuit, jusqu’au vallon, ils se faufilaient vers la fenêtre obscure de la chambre à coucher et épiaient l’intérieur. C’est pourquoi l’on sait que, souvent, Liesamunde se tenait droite sur le lit, le regard fixe. Kathy était moelleusement étendue, ronflant doucement, blottie sous l’épais édredon, on ne reconnaissait que sa tête grise ébouriffée. Mais Liesamunde, elle, était assise et désignait de son index tendu la tache blanche, palpitante et allongée qui surgissait à travers les rideaux dans la nuit de la chambre - un reflet de la petite lanterne de la colline, la lumière la plus à l’ouest du village et de toute l’île -, elle pointait l’index et disait de sa voix exubérante et lascivement forte, qui était entendue au-dehors : Est-ce que tu es un ami, Seigneur ? Seigneur, es-tu un ami ? Farouche, elle montrait la tache qui ondulait faiblement sur le papier peint couleur nuit, silhouette d’oiseau sans ailes, au bec acéré, poitrine grivelée et immatérielle du corbeau nocturne : Saint-Esprit, ami, ami ! criait-elle. D’un ton docte de maître d’école, plus sourdement - c’était ainsi parfois qu’elle parlait avec Kathy - elle poursuivait : Je sais que c’est toi, je ne suis pas dupe. Tu es le Saint-Esprit et la colombe, sa messagère nocturne, sa petite colombe de lumière. Elle se redressa un peu sur le lit et cria d’une voix âpre : Seigneur, Seigneur, si tu es un ami, alors montre-le-moi, fais venir la colombe, grande et blanche, jusqu’à ce qu’elle couvre tout le mur, ô Seigneur, sois un ami ! |