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  Le Seigneur est un ami

  Gabriele Wohmann

  Nouvelles
Choisies et traduites de l’allemand par Élisabeth Guillot
Épuisé

  192 pages
98 F
ISBN : 2-86432-257-9

Résumé

     Enfants, adultes, vieillards, les personnages que Gabrielle Wohmann dépeint avec une lucidité féroce agissent la plupart du temps comme des révélateurs sur le monde qui les entoure, parce qu’ils sont aux prises avec des espoirs et des craintes qu’une vie « normale » devrait les conduire à refouler : ainsi ces deux filles auxquelles un cantique luthérien a tourné la tête et qui, tout en chantant que le Seigneur est un ami, attendent l’Époux mystique qui ravira la plus jeune pour la nuit de ses noces. Ou cet acteur sans travail qui pousse un landau dans un parc, et n’osera jamais avouer à la jeune femme qu’il vient de rencontrer que l’enfant qu’il promène n’est qu’une poupée. Parfois, c’est leur banalité même qui les mène à leur perte, comme ce gros homme ennuyeux auquel ses amis ont voulu faire une farce innocente, et qui disparaît à jamais dans le labyrinthe d’un parc d’attractions.
     Au fil de ces treize nouvelles, choisies dans le souci d’illustrer les différents aspects d’une œuvre multiforme, on voit évoluer l’écriture très personnelle – parfois lyrique, souvent ironique – de la romancière qui s’attache à cerner le point aveugle autour duquel se nouent les destinées. Elle peut mener ses personnages, comme dans Logorrhée, jusqu’au point où la parole, à force de douleur, n’étreint plus que le vide ; elle peut aussi faire surgir en eux, comme dans Francfort-sur-mer ou dans Mon soixante-dixième anniversaire, la capacité de surmonter leur angoisse, et même d’envisager avec le sourire l’approche de l’inéluctable.



Extrait du texte

     Oh, Kathy en fiancée ! Comment était-il possible qu’elles se fussent prises si profondément au piège de ces illusions insensées ? Il n’y en avait pas un au village qui ne trouvât cette histoire de fiancé absurde, ridicule et même répugnante. Dès qu’on l’apprenait, elle provoquait horreur et rejet. Les récits des espions étaient presque accueillis avec dégoût ; avec le temps, la crainte s’empara de tout le village. Presque plus personne ne parlait avec Liesamunde le soir, lorsqu’elle faisait ses courses, tous avaient peur. En passant près de Liesamunde on l’entendait parler du signe sur le papier peint, du signe palpitant, la nuit, preuve qu’II était un ami ; à un moment ou à un autre, Il apparaîtrait : l’accomplissement, les noces, ainsi l’entendait-on parler. C’était fantomatique. À présent, on se serait bien volontiers débarrassé des deux femmes ; mais comment ? Et pourtant il y avait quelque chose d’attirant, d’émouvant, dans cette histoire. D’aucuns commencèrent, sans l’avouer aux autres, à voir les rapports et à tout saisir - par exemple l’intention secrète de ce fiancé. Les petites joues de Kathy veinées de bleu et de rose parurent charmantes, mignonnes comme celles d’une fillette - oh, on en avait bien assez honte - ah, vraiment, tout à fait jolies- n’était-ce pas répugnant, dégoûtant – mais non, pourquoi cet être chimérique, idée et espoir de Liesamunde, n’aurait-il pas pu désirer la douce, tendre, petite et jeune Kathy, pourquoi pas ? Oui, honte ou pas : petit à petit, tous durent croire au lointain fiancé, fût-ce contre leur gré, et ils furent obligés de Le comprendre, Lui et son dessein passionné, son aspiration à ce but vague qu’était l’union, vers lequel Kathy était poussée par la bouche jaillissante de Liesamunde. Quand viendrait-il enfin ? Quand paraîtrait-II, couronné d’orage et de pluie, et paré des reflets du soleil couchant, sur la colline de l’ouest derrière le village, le fiancé de la douce, de la très vieille et démente Kathy ? Quand, quand ? Ah, ils comprenaient : Il était leur ardent désir à eux tous.     
     Certains habitants du village dévalaient la colline même de nuit, jusqu’au vallon, ils se faufilaient vers la fenêtre obscure de la chambre à coucher et épiaient l’intérieur. C’est pourquoi l’on sait que, souvent, Liesamunde se tenait droite sur le lit, le regard fixe. Kathy était moelleusement étendue, ronflant doucement, blottie sous l’épais édredon, on ne reconnaissait que sa tête grise ébouriffée. Mais Liesamunde, elle, était assise et désignait de son index tendu la tache blanche, palpitante et allongée qui surgissait à travers les rideaux dans la nuit de la chambre - un reflet de la petite lanterne de la colline, la lumière la plus à l’ouest du village et de toute l’île -, elle pointait l’index et disait de sa voix exubérante et lascivement forte, qui était entendue au-dehors : Est-ce que tu es un ami, Seigneur ? Seigneur, es-tu un ami ? Farouche, elle montrait la tache qui ondulait faiblement sur le papier peint couleur nuit, silhouette d’oiseau sans ailes, au bec acéré, poitrine grivelée et immatérielle du corbeau nocturne : Saint-Esprit, ami, ami ! criait-elle. D’un ton docte de maître d’école, plus sourdement - c’était ainsi parfois qu’elle parlait avec Kathy - elle poursuivait : Je sais que c’est toi, je ne suis pas dupe. Tu es le Saint-Esprit et la colombe, sa messagère nocturne, sa petite colombe de lumière. Elle se redressa un peu sur le lit et cria d’une voix âpre : Seigneur, Seigneur, si tu es un ami, alors montre-le-moi, fais venir la colombe, grande et blanche, jusqu’à ce qu’elle couvre tout le mur, ô Seigneur, sois un ami !



Extraits de presse

     Une facette de la littérature allemande féminine, sans fard, en prise directe avec la réalité quotidienne, et porteuse d’un jugement sans indulgence non seulement sur des Allemands de son temps et de son entourage, mais aussi sur tous ceux qui leur ressemblent en d’autres pays.

     Bulletin critique du livre français, avril 1997.

 

    La solitude humaine, la cacophonie du monde et le désastre futur : Gabriele Wohmann, cette romancière allemande dont on publie ici un excellent choix de nouvelles, dresse de son époque un constat cynique et désabusé.

     Didier Jacob, Le Nouvel Observateur, 12 juin 1997.