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  Le sens de la marche

  Alain Montcouquiol

  96 pages
9,80 €
ISBN : 978-2-86432-543-7

Résumé

En 1997 paraissait dans la collection «  Faenas  » un livre bouleversant, Recouvre-le de lumière,
dans lequel Alain Montcouquiol racontait la vie et la mort de son jeune frère, le torero français
Nimeño II.
Ce chant au frère, et à cette étrange passion des toros, connut un sort exceptionnel : plus de quinze mille exemplaires vendus, et une adaptation théâtrale que le comédien Philippe Caubère joua dans les arènes et sur les scènes de toute la France.
Dans ce second livre, Le Sens de la marche, Alain Montcouquiol revient sur l’aventure de sa vie, et sur ce monde si étrange de la tauromachie, cruel et magnifique, un des rares qui permette à un gosse des faubourgs de s’inventer une vie aux dimensions de la liberté rêvée.


Extrait de texte

   Aujourd’hui, je le sais, c’est bien la mort de mon père qui m’a entraîné dans les arènes. Sur les gradins d’abord, puis sur la piste. C’est la mort de mon père qui m’a irrésistiblement attiré vers ce lieu où l’on parlait à haute voix de ce qui m’obsédait, me tourmentait et dont personne n’avait vraiment voulu s’entretenir avec moi : la mort.
   De la disparition de mon père et des événements qui suivirent, je n’avais finalement retenu qu’une chose, celle sur laquelle on avait insisté : «  Je devais être courageux.  » J’avais compris «  silencieux  » et je n’avais formulé aucune des questions qui me troublaient. La mort. J’avais tenté de fouiller dans ma jeune mémoire pour rassembler le peu que je savais d’elle, les quelques morts dont j’avais été le témoin… Le canard au cou tranché, le lapin assommé puis énucléé et son sang qui gouttait dans le bol, le cochon égorgé, l’agonie bourdonnante des mouches sur la spirale de papier collant pendu à la lampe de la cuisine…
   Les souvenirs de toutes ces peurs, de toutes ces morts n’avaient rien éclairé pour moi, ils n’avaient fait que compliquer les choses, ils m’avaient brouillé l’esprit, puis entraîné dans un monde de doutes, de sombres sentiments dont je croyais fermement qu’il n’était pas convenable de parler. Jusqu’à ma découverte de la tauromachie, cet abattement ne m’avait pas quitté… Et puis, avec mes premières lectures, les premières corridas auxquelles j’avais assisté, j’avais éprouvé une très grande émotion en découvrant que là, dans ce monde-là, on parlait de la mort, celle du toro, celle du torero… On parlait du courage, de la peur, du destin. C’était incroyable ! Et, inespéré. J’avais enfin trouvé un lieu où les gens ne se taisaient pas, où les mots prenaient du sens, confiant je les avais suivis.



Revue de presse

Presse écrite

   Le Point, n°1898, jeudi 29 janvier 2009
   Mano a mano avec l’absent
   par Hervé Denyons

   Tauromachie. Alain Montcouquiol raconte son frère trop tôt disparu, le célèbre torero Nimeño II.

   Grand, svelte, tête haute et cheveux de jais tirés en arrière, à 6o ans passés Alain Montcouquiol demeure Nimeño le torero. On ne naît pas torero, on le devient. Et on le reste. Surtout lorsque l’on a été un des premiers Français de l’après-guerre à tenter l’aventure sur le sable des arènes. Parti des quartiers pauvres de Nîmes avec comme compère Simon Casas pour se faire un destin. Pour « se jouer la vie comme des morts de faim », puisqu’elle n’a à offrir que ce qu’on lui prendra. Dans les années de plomb de l’Espagne franquiste où les étrangers sont parias dans l’arène, le pari est osé, puisqu’il n’est de bon matador que d’Ibérie. De taureaux rares en maigres cachets, après des années de courses improbables, du nord au sud de l’Espagne, malgré un prix de la Fondation de la vocation, en dépit du courage et de l’obstination, Alain le torero ne sera pourtant jamais matador. Mais son alternative à lui fut plus belle. Et plus durable. Se consacrer à Christian, son jeune frère, devenu Nimeño II sous l’habit de lumière. Alain fera d’abord tout pour le détourner des taureaux, avant de l’accompagner durant quinze années dans toutes les arènes du monde, au long d’une carrière hors norme qui mènera le Nîmois au sommet. Avant l’accident survenu à Arles en 1989, qui laissera Nimeño II paralysé, privé de sa passion, et le conduira au suicide. De ce mano a mano unique entre deux frères, Alain avait construit un récit bouleversant, Recouvre-le de lumière, paru en 1997 aux éditions Verdier. Texte salué pour sa qualité littéraire et l’universalité du propos : la force des liens fraternels et l’impossible acceptation de la disparition de ceux que l’on aime. Le livre avait d’ailleurs été adapté en spectacle par Philippe Caubère et joué dans la France entière.

   À l’époque, dans la préface de son ouvrage, il écrivait cette phrase terrible pour dire la permanence de sa douleur : « Christian est mort ce matin, voici cinq ans. » Dans son nouveau livre, Le Sens de la marche, on pourrait presque lire entre les lignes : « Christian est mort ce matin, voici quinze ans », tant l’absence de ce frère disparu à 37 ans reste pesante. De Christian ne resterait-il que la statue qu’Alain peut apercevoir durant ses longues insomnies sur la place des Arènes, juste sous les fenêtres de son appartement nîmois ? La lecture du Sens de la marche prouve le contraire. Alain y ressuscite l’incroyable parcours des Montcouquiol devenus Nimeño I et II, du père, Léonce, mort lui aussi trop jeune, des amis, des figures du mundillo croisés en Europe ou en Amérique du Sud durant trente ans. Et de ses souvenirs, livrés dans un style sobre et direct, il fait naître un récit au goût d’éternité. Texte pétri d’humanisme et de nostalgie qui renverra une nouvelle fois le lecteur à ses propres interrogations : quel sens donner à la vie ? Aux souvenirs ? À la mort ? Et quelle place donner à ceux qui ne sont plus ?

   « Rassembler les mémoires ».
   Car Nimeño le torero est aussi Alain l’écrivain. Totalement autodidacte, il a fait ses humanités au travers des livres et des rencontres, de Séville à Mexico, en passant par Caracas, Barcelone et Madrid. Il a appris à dire la vie avec ses mots, dans de petits cahiers qu’il noircit au stylo chaque jour. Autant par passion que par nécessité. Celle de témoigner pour les disparus, de « rassembler les mémoires dispersées ». Puisque dire, c’est continuer de faire exister l’autre, les autres et soi-même. « J’ai longtemps cru que je ressassais, je ne voulais d’ailleurs pas publier, mais je sais maintenant que je veux transmettre », confie-t-il. Transmettre à ses neveux, à ceux qui ont perdu un être cher et qui, même totalement étrangers à la tauromachie, se reconnaissent dans son récit et lui écrivent. Ou qu’il rencontre lors des lectures musicales qu’il anime avec son compère guitariste Philippe Cornier. On ne naît pas écrivain. On le devient. Et Alain veut maintenant le rester, puisqu’il a prévu de publier prochainement une suite pour clore la trilogie de son mano a mano avec l’absent.



   Culturaficiòn.com, mercredi 7 janvier 2009
   par Benjamin Hertz



   Gard Magazine, n°60, décembre 2008/janvier 2009
   Pour l’amour d’un frère
   par Pascale Ferroul

   Un destin hors du commun, mêlant gloire et tragédie : le parcours d’Alain Montcouquiol (Nimeño I), peut-être parce qu’il l’a amené à se colleter avec la mort, est un hymne à la vie – choisie, réinventée – et à la liberté. S’il a œuvré, avec Simon Casas, à la reconnaissance d’une corrida française quasiment disparue depuis les années 1920, et s’il s’est occupé de la carrière de son frère Christian (Nimeño II) après avoir mis fin à la sienne, il reconnaît que rien ne le prédestinait à la tauromachie : une naissance à Ambert, une arrivée à Nîmes à neuf ans, marquée par le décès accidentel d’un père militaire et le silence traumatisant des adultes sur cette tragédie… Pourtant, l’enfant est vite happé par les traditions locales : « Les gosses ne parlaient que de ça, surtout les pauvres. En plus, tous les villages alentour possédaient leurs arènes, la Camargue était à deux pas… Alors, un jour, on a voulu imiter les types tout dorés qu’on voyait en piste. On s’est heurté à l’hostilité des aficionados français qui prétendaient qu’il fallait avoir du sang espagnol. Mais la pire des choses, à 15-16 ans, c’est de n’avoir aucun rêve. Nous, on était pourris de rêves… Les seuls à nous encourager, c’étaient les réfugiés espagnols, des héros qui en avaient bavé mais n’en parlaient pas : ils comprenaient qu’on pouvait engager sa vie sur d’autres voies que celles tracées pour nous. »
   En 1997, Alain Montcouquiol publie Recouvre-le de lumière, sur la vie de son jeune frère : « J’ai tout fait pour le dissuader de toréer. Quand j’ai compris qu’avec ou sans moi, il se lancerait, j’ai accepté. Il en avait le talent… » Mais, gravement blessé par un taureau, Christian finira par mettre fin à ses jours. « Les gens s’en sont étonnés, observant qu’il avait bien récupéré, au point de vivre une vie normale. Mais il avait justement voulu toréer pour ne pas avoir une vie normale. » Onze ans après sa première œuvre, Alain récidive avec Le Sens de la marche, une prudence qu’il justifie par sa peur d’exprimer les mêmes obsessions. Mais son ami Philippe Caubère, qui a signé et joué une adaptation théâtrale de son premier livre, l’a rassuré : « Un artiste ressasse toute sa vie. » Et ce n’est pas l’autre ami, le peintre Claude Viallat qui répète à l’infini les mêmes formes, qui le contredira…
   Alors que ces deux livres, sensibles et bouleversants, ont été unanimement salués, bien au-delà du cercle des aficionados, Alain Montcouquiol avoue : « Je n’ai jamais rêvé de devenir écrivain. Sans la mort de mon frère, je n’aurais rien publié. Ces livres sont la matérialisation du pire des scénarios. » Pas un hasard si l’enfant, privé des mots du deuil d’un père, a cherché à percer le mystère de la mort dans le milieu tauromachique, « où on en parlait très naturellement : mort du taureau ou du torero ». Peut-être même une sorte de fatalité, quand il découvre que la statue de son frère sera désormais située sous les fenêtres de l’appartement qu’il occupe depuis vingt-cinq ans, face aux arènes de Nîmes.
   Aujourd’hui, Alain Montcouquiol lit de la poésie. Il vient aussi d’écrire un scénario sur les frères Montgolfier. Tiens ? Une histoire de frères.

 

   Toros, n°1839, lundi 17 novembre 2008
   par Joël Bartolotti

   Alain Montcouquiol, en tauromachie Alain « Nimeño », ne nous avait pas tout dit dans Recouvre-le de lumière, l’œuvre émouvante, sensible, beaucoup lue et justement louée, consacrée à son frère Christian « Nimeño II », le matador.
   Le Sens de la marche, dont je viens d’achever la lecture, d’une seule traite comme on avale un verre d’eau fraîche un jour de canicule, me laisse sur un sentiment nostalgique et douloureux. Nous pénétrons, au fil des pages, dans l’univers et l’intimité des « Nimeños », et vivons leurs grands moments et leurs misères. Nous touchons les racines, les branches et même les fruits de leur arbre de vie. Le lecteur se sentira, rapidement et tout à la fois, orphelin, nîmois, maletilla, torero, voire psychanalyste, tant les confessions de l’auteur – un véritable cri de douleur et d’amour pour ce frère disparu – sont profondes et sincères comme le toreo eterno. À sa vie d’homme et de torero, cousue d’altibajos comme pour la plupart d’entre nous, entre ombre et lumière, Alain superpose ou mêle en permanence celle de Christian dont le souvenir l’obsède. La statue de bronze du matador qu’il contemple tous les jours, à quelques pas de son domicile, entretient ce sentiment : « Ce fourmillement de vie, autour du vieux géant de pierre [les Arènes de Nîmes], me touche et m’émeut chaque fois. Je ne suis encore ni gai ni triste, je suis vivant, seulement vivant, peu à peu pénétré par la conscience insupportable que Christian, lui, est mort pour toujours. »
   À travers quelques pages superbes d’un réalisme et d’une sensibilité poignants, d’un style sobre et simple, loin de toute emphase, comme la tauromachie du petit frère, Montcouquiol revisite le temps avec nous. Hier et aujourd’hui. Nîmes et Madrid. Le Mexique où Christian se produisit plus de cent fois. Arles et le Centre de soins (et de souffrance muette) de Cap Peyrefitte. L’ombre des autres martyrs du toreo, « Paquirri », Robles, « Manolete »… Les images passent. La bohème, le toreo dans sa grandeur et sa misère, l’insouciance, le rire, les larmes. Alain vit à travers Christian et Christian vit et survit pour nous à travers Alain et sous sa plume. Magnifique, émouvant et douloureux, plus encore pour ceux qui ont connu et aimé Christian.



   Sur le blog Des photos, des mots et des toros, mercredi 15 octobre 2008
   par Marc Delon   



   Sud Ouest, dimanche 12 octobre 2008
   Le silence des pierres
   par Yves Harté

   Il aura fallu onze ans de silence avant qu’Alain Montcouquiol publie un second texte après l’incroyable et bouleversant Recouvre-le de lumière. Le premier livre parlait bien sûr de la mort du frère. Onze ans sur lesquels se posa le long drap noir du silence. Et un deuxième livre miraculeux, autour de la même et cruelle question, lourde pierre qui n’en finit jamais de rouler. Pourquoi Christian est mort ? Alain Montcouquiol n’en finit pas de revisiter ce que fut cette jeunesse qu’il avait, par procuration, léguée à son frère cadet. Christian était torero. Lui avait quitté le centre de la piste pour rester de l’autre côté des planches.
   Il revient à l’éternelle interrogation, comme le cahot de ce train qui rythme les souvenirs d’un exil à l’envers qui l’amenait à 20 ans vers Barcelone. Ce qui aurait pu n’être que ressassement rémanent se change en un récit poignant, non plus simplement consacré à ce frère disparu mais sur la mort et le sens qu’elle revêt pour chacun de nous. Une mort dont on comprend combien elle a entouré la vie des deux frères. Le père disparu trop tôt pour dire ses secrets. L’enfance que l’on construit avec déjà la connaissance de l’absence. Tout ce qui compose l’existence de deux jeunes gens unis au-delà de leurs sentiments fraternels par une même passion qui est un jour renvoyée dans la nuit.
   Reviennent aussi, dans un émouvant contrepoint, les propres souvenirs d’Alain, son apprentissage picaresque dans cette Espagne des années soixante, désormais si lointaine, les débuts difficiles dans ce Madrid où il fait froid et où une bibliothèque publique permet de se réchauffer. Un double.
   Tout le livre est ainsi construit dans un perpétuel et lent mouvement de va-et-vient d’un temps passé à celui d’aujourd’hui, ressuscitant l’image du père, cet homme qui s’éteint et donne par avance l’apprentissage de la solitude. Les fantômes se pressent, ceux tragiquement comparables de deux amis toreros frappés eux aussi dans ces terribles décennies, Paquirri en pleine gloire et Julio Robles, ce dernier victime comme dans une farce grimaçante de la même blessure que Christian Montcouquiol, paralysé sur une chaise roulante avant que la mort ne l’emporte.
   Enfin, ultime facette à cette énigme qu’est l’existence, la présence d’une curieuse pierre sur laquelle un jeune enfant écrit un mot compréhensible seulement par lui-même. On en vient à se demander si, dans sa mystérieuse signification, il ne composait pas le premier tracé d’un destin que l’auteur a la force poignante d’assumer mais surtout de réécrire à nouveau. Comme si les mots pouvaient rattraper la vie.



   Sud Ouest Landes Mont-de-Marsan, mardi 30 septembre 2008
   par Benjamin Ferret

   Voilà qu’Alain Montcouquiol récidive. Avec Le Sens de la marche […], qui fait suite à Recouvre-le de lumière […], il réussit une nouvelle fois à écrire un livre taurin sans forcément parler de toros. Histoires d’hommes bien plus que de cornes, on prend place au fil des pages sur la branche de ses lunettes dont les verres ont dû voir s’abattre de nombreux orages de larmes pour parcourir avec lui le chemin sinueux de ses souvenirs. Au travers des lignes ciselées de l’écriture de celui qui fut « El Nimeño » dans les arènes, on découvre en fait toutes les interrogations qu’il peut avoir sur le fait qu’après lui, son petit frère soit à son tour devenu matador de toros. « Nimeño » disparu des arènes, Christian parti, Alain est resté seul. Obsédé par l’absence de son cadet, Alain évacue sa peine et vit en écrivant, pour ne pas devenir le frère d’une statue. Et au fil d’un voyage en train jusqu’à Barcelone, c’est la vie elle-même, tendre et cruelle à la fois, qui apparaît dans cette évocation où les absents, père et frère, sont omniprésents. À lire absolument ! […]



   La Marseillaise, jeudi 18 septembre 2008
   Le sang de la marge
   par Marie-José Latorre

   Le sens de la marche. Titre du dernier livre d’Alain Montcouquiol voyage dans le souvenir d’une tauromachie fraternelle menant irrépressiblement à l’intérieur de soi.

   Toute position marginale doit‑elle payer à la liberté son lot d’angoisse de sang et de mort ? Même si le romanesque se nourrit d’un impératif de vie, la littérature comme la tauromachie semble avoir plus ou moins partie liée avec la mort car elle écrit sur ou entre les lignes l’accomplissement de destins.
   En noir et blanc, Alain Montcouquiol à qui l’on doit déjà le très beau Recouvre-le de lumière, en livre les effets amorçant toujours avec ce frémissement et cette précision qui lui sont propres « Le sens de la marche », ne cessant pas, il l’énonce d’une certaine manière en citant Machado d’entrée, de « tourner autour du raccourci ». Prenant certains sentiers épistolaires que l’on sent devoir être écrits jusqu’à l’exténuation, il donne à lire ce « mur d’écriture, rempart, citadelle de papier ». Cette forme de journal de voyage, mis en abyme (par incises en italique) du parcours en petite et grande tauromachie des premières traversées en solitaire de la terre espagnole aimée, est accompagnée de cette tension d’un possible devenir torero, métier ou état, sur lesquels se cristallisent aujourd’hui encore de nombreuses interrogations. D’autres parcours scellent le sens de la marche. L’homme alors qu’il a déjà pris de la distance avec le toro sans oublier la puissance de son addiction, se trouve dans un étrange jeu de passe-passe au plus près de son frère Christian, devenu Matador. Le sens de la marche est donc indissolublement lié à tous ces passés-là, s’inscrivant en effet retour dans un travail de métamorphose, vers ce « point du monde », l’homme, où toute quête identitaire recherchée jusqu’au point extrême fait advenir avec un ordre intérieur une ombre tutélaire : celle du Minotaure, géant mythique de l’univers tauromachique.
   Pour construire ce livre rouge aux lettres dorées balisé par un voyage de soi vers soi arrivant à l’infinie interrogation du « Qui suis-je ? », il faut une discipline intérieure sans concession. Alain Montcouquiol s’y plie dans un monologue authentique qui réclame de douloureux retours sur images vers des silences, des déchirures, des morts en trop.
   D’abord le premier, Léonce, le père dont on n’a pas su dire le départ définitif, dont on a donc tu et tué le deuil. Une mort qui ne fera qu’encombrer l’enfance, faisant repousse, posant la rupture qui va définir un destin. Avant les flots d’encre sous la plume de l’adulte il y aura la vision brouillée de sang des jeux de l’enfance, les derniers frémissements impressionnants d’un poisson, la chute irrémédiable d’un oiseau et plus étrangement attendu la descente du caillou lancé pour frapper la tête. Cet insistant monologue traversé d’hésitations et de hantises, de signes porteurs, se soumet à d’étranges irruptions comme ce « Westor » aussi incongru que le w en quarantaine dans la langue espagnole, w qui trahit des origines géographiques plus nordiques (une naissance en Wesphalie, terre natale du frère perdu ?) Autant d’images associatives et dérivantes du désir de dire un contenu narratif réordonné dans sa chronologie, impatience à faire sens dans l’avancée d’une écriture qui disant beaucoup ne s’en resserre pas moins sur le manque, dont le manque même qui fournit l’énergie est l’essence. L’auteur ne regarde pas où il va mais il va où il regarde vers une statue dont la pierre s’anime quand on lui tourne autour. C’est cette forme de reprise de la conscience malheureuse qui sonne incroyablement fort pointant la forme claire d’un destin qui s’est trouvé dans l’écriture, dans un livre qui se ferme sur un juvénile au revoir joyeusement privé d’adieu car les carnets de la mémoire sont encore pleins de paroles, de magie et de rêve, entourant comme un ruedo, cette question poussant loin le cheminement de celui qui a voulu être torero : comment faire et être quand la force de la création est le corollaire d’un accompagnement obligé, restant une impuissance, face à la radicalité de la mort ?



   Le Monde, jeudi 18 septembre 2008
   Le tango dans la chapelle
   par Francis Marmande

   De jeudi à dimanche (Nîmes, du 18 au 21 septembre), la feria des Vendanges aligne corridas, lectures, danses. Dix ans après son premier récit, Recouvre-le de lumière, le Nîmois né à Ambert (Nimeño fut son nom d’arène), Alain Montcouquiol, revient en piste avec Le Sens de la marche.
   Même douleur, même obsession : la blessure du petit frère Christian (« Nimeño II ») donnée par un toro de Miura qui ne lui offrit même pas la mort mais la paralysie. D’où des mois de galère, de retour sans issue, de rééducation à Cerbère (Pyrénées-Orientales), les allers-retours d’Alain pour soutenir Christian, la fin qui n’en finit pas. Le 25 novembre 1991, Christian Montcouquiol se donne la mort dans sa maison de Caveirac (Gard). Il a 37 ans. Histoires de pauvres, d’illusions, de folie. D’où vient la folie de se faire torero ? De l’amour des toros. Du refus de la vie attelée, du refus du temps tel prescrit, de l’espace quand il n’est pas rond : « Lui, aurait vraiment pu devenir fou en se voyant condamné à une vie sans démesure. »
   Lui et moi. L’un et l’autre. Sur le chemin de fer de Cerbère, Alain refait le voyage qu’il a fait cent fois. Tout remonte avec la même cruauté. Même écriture sèche, au nerf, sans pathos. Si vous le rencontrez dans les rues de Nîmes, avec ses lunettes cerclées, sa mâchoire serrée, ses mains d’oiseau, vous entendrez tout de suite qu’il ne parle pas comme nous, mais de la maison d’à côté. Une vie sans démesure ? « Moi, je peux le supporter, car j’ai la vieille habitude de tromper la souffrance en me réfugiant dans les rêves. Lui n’avait pas ce privilège, ses rêves n’étaient pas destinés à le rester ni à le guérir ou le consoler, ils étaient les brouillons de ses nouvelles luttes. » Quant à la coupable blessure d’amour, dans le deuil, ce n’est pas qu’elle ne se referme jamais : elle s’aggrave avec le temps.
   Impossible de se remettre de cette histoire. Nous non plus. Parce que, enfin, cette épopée des toreros français, tous fils de pauvres, plus ou moins chinois, anarchistes, aventuriers, juifs, endiablés, elle nous concerne au premier chef. Nous ? Nous et pas nous, les rêveurs aux mains nues, les aventuriers de la free music, les lecteurs furieux de Sartre, Rimbaud, Bataille, Poe, Baudelaire, Genet, qu’Alain Montcouquiol avait découverts à l’Institut français de Madrid avec Bernard Dombs (changé depuis en Simon Casas). La bibliothèque y était mieux chauffée que la rue où ils traînent : « J’avais voulu devenir torero. Je m’y étais employé longtemps. Je n’y étais pas arrivé. La passion de mon jeune frère Christian pour la tauromachie avait coïncidé avec la conscience de mon échec. Souvent la question de sa vocation m’avait tourmenté. S’agissait-il d’un vrai choix ? Avait-il voulu m’imiter ? Mes interrogations indignaient Christian. C’étaient pourtant elles qui me tenaient éveillé les nuits où je restais auprès de son lit dans les chambres d’hôpital après que les toros l’avaient blessé. »
   Troué d’images dures, le récit de Montcouquiol (et si c’était l’autre ?) file sans heurt du réel le plus cru au cauchemar. Fondu enchaîné dans une histoire pleine de fondus déchaînés. Histoires de types incultes qui sans le savoir réinventent Shakespeare, histoires vraies d’un caillou blanc qui tue une hirondelle. L’arène est le seul rond où l’on parle à voix haute. De quoi ? De la mort. Chaque phrase s’entrouvre sur des scènes entraperçues. Voir cette parenthèse en passant : «… (le jour où Bernard et moi dansâmes le tango dans la chapelle)…» Tout le monde, oui, tout le monde au monde peut la comprendre sans rien savoir : « L’écriture m’a en quelque sorte soigné, comme saigné – dans le sens où jadis on soulageait les malades avec cette pratique. »



   Semana grande, n° 597, lundi 8 septembre 2008
   Écrire comme on se souvient
   par Marc Lavie

   Dans un livre d’une poignante intensité, d’une insupportable vérité, d’une admirable écriture, Alain Montcouquiol est sans doute l’un des premiers, en ayant la lucidité d’analyser son parcours personnel, à répondre clairement à cette question fondamentale mais toujours éludée : pourquoi devient‑on torero ?

   « Aujourd’hui, je le sais, c’est bien la mort de mon père qui m’a entraîné dans les arènes. Sur les gradins d’abord, puis sur la piste. C’est la mort de mon père qui m’a irrésistiblement attiré vers ce lieu où l’on parlait à haute voix de ce qui m’obsédait, me tourmentait et dont personne n’avait vraiment voulu s’entretenir avec moi : la mort. »
   C’est le principal sujet du livre, et le résumer à ce paragraphe demeure réducteur.
   Autodidactes ? Mais qu’est-ce qu’un écrivain ? Quelqu’un qui a écrit un grand livre. Qu’est-ce qu’un grand livre ? Un truc dont on ne sort pas dans le même état physique et moral qu’on y était entré. On ne s’improvise pas écrivain, n’en déplaise aux stakhanovistes du crayon avançant leur carrière au nombre de publications. II est même possible qu’on ne le fasse pas exprès. Des kilos de papier publiés en français depuis trente ans sur la tauromachie, ressortent deux grands auteurs : Alain Montcouquiol et Simon Casas. Deux autodidactes, marqués par l’existence, guérissant de l’enfance en couchant à la plume des phrases superbes, de celles qui touchent, qui clouent, qui restent. Parce qu’elles sont écrites avec la main du cœur et le poids du vécu. On écrit comme on a vécu. On écrit comme on se souvient. Lorsque nous vendrons notre bibliothèque et que nous aurons numérisé sur une clé USB les quelques données qui nous intéressent, ils seront de ces cinq ou six livres que nous emporterons sous notre bras.
   La lumière du livre d’Alain, c’est Christian. Ceux qui ont vécu cette époque et ont suivi la marche retrouveront à travers ce superbe texte tant d’images, tant de souvenirs partagés ou plus personnels, qu’on voit défiler les pages de notre vie sous la dernière phalange du pouce. Christian sous les chapeaux à Mexico. Christian arrivant sous la pluie à une tienta chez Buendía en plein hiver. Christian modèle d’obstination, de persévérance, de surpassement de soi. Christian, l’ami absent. Il y a vingt ans, Christian rentrait de toréer du Venezuela. À l’époque, il n’y avait pas Internet et c’était un poil ambitieux de vouloir maintenir les lecteurs le plus fidèlement informés pendant l’hiver de la temporada américaine, car les médias espagnols ne parlaient que des corridas où toréait un de leurs ressortissants. Alors, j’appelais régulièrement Alain, et les deux frères me ramenaient toutes les coupures de presse qu’ils pouvaient trouver durant leurs périples. Un soir, Alain me passa Christian qui voulait me dire un mot : « Alors qu’as-tu vu de beau au Venezuela ? » « J’ai vu un truc que je ne pensais jamais voir : un type encore plus fou que toi ! ». Je connus ainsi Nelson Arreaza. C’est vrai qu’à recompter dix fois les corridas d’Espartaco pour corriger l’escalafón d’Aplausos ou à répertorier les noms des toros de vuelta de Juan Campolargo, nous n’étions que quelques obsédés sur la planète. Il n’y avait pas internet. C’était tellement moins facile et tellement plus excitant.
   Les aficionados des jeunes générations, ceux qui n’ont jamais vu toréer Nimeño, trouveront dans le livre d’Alain un réconfort paradoxal. Il leur fera comprendre, mieux que n’importe quelle plaidoirie, sans badge, sans hymne, que leur passion n’a rien de futile, rien de honteux. Ils sauront ainsi combien elle n’est faite ni de désir de distraction, ni de curiosité, mais va fouiller au plus profond de leur être et ne peut se résumer à quelques arguments simplistes. Combien la vie peut être belle et dure à la fois. Combien nos découragements peuvent paraître dérisoires. « Combien l’on se sent heureux et fort lorsqu’on a le privilège d’avancer dans le réel en puisant son énergie dans ses rêves. » Ce livre répond mieux que toute autre démarche à ce besoin quotidien : il donne un sens à notre marche.



   Libération, jeudi 4 septembre 2008
   Le pur désir d’Alain Montcouquiol
   par Jacques Durand

   Le titre du dernier ouvrage d’Alain Montcouquiol est réversible. Le Sens de la marche pourrait devenir « La marche du sens ». Quel sens ? Celui, qu’il pense perdu, de sa propre existence balisée par des morts : son père Léonce, son frère Christian, torero suicidé, pendu à un coup de corne, une pie tuée d’un coup de fusil, un poisson au bout d’un hameçon, une vocation, la sienne, de torero, ensevelie sous celle de Nimeño II, le frérot.
   Sur sa propre expérience taurine, l’auteur revient avec plus de détails que dans son précédent ouvrage Recouvre-le de lumière. Comme si maintenant elle pouvait remonter à la surface de son deuil. L’Espagne sépia des années 60, sa vie de vagabond torero à Salamanque, sa première novillada avec picador à Saragosse, sa première course en habit de lumières à Jaén, sa présentation à Nîmes et d’autres aventures sont évoquées sans illusion, sans forfanterie, sans s’y étendre outre mesure et avec beaucoup d’interrogations. Comme ce jour où, porté en triomphe dans un village près de Valladolid, il a craint un moment que ses admirateurs ne le jettent à la rivière. Une nostalgie s’y fait jour : « Toréer n’était un substitut de rien. Je me souviens, c’était un pur désir, une sorte d’immortalité. » Une certitude surnage : Être torero, ce n’est pas exactement vouloir toréer. » Cela dit, le temps d’une passe de poitrine, de quelques passes de cape à Nîmes en 1969, de faenas ailleurs, il s’est « senti torero ». On conviendra que ce n’est pas donné à tout le monde.
   Le Sens de la marche porte un sous‑titre indéchiffrable : « westor ». On laissera au lecteur le soin d’en soupeser l’étrange poids et les troublantes accointances qu’il tisse avec l’existence de l’auteur. C’est un mot nocturne et énigmatique qu’il a gravé, automatiquement, sur une grosse pierre. Il sonne comme le « Rosebud » de Citizen Kane ou le « Never more » du poème « Le Corbeau » d’Edgar Poe. L’enfance des bonheurs enfuis, le jamais plus traversent en effet ce beau texte grave, confidentiel et pudique à la fois, qui serre le cœur et va d’une pierre à l’autre. De celle de westor à la pierre tombale de Christian dans un cimetière de Nîmes.
   Dans son livre, Alain Montcouquiol se tourne et retourne sur sa couche comme un dormeur en proie à un mauvais rêve et à l’obsédante présence de l’absence. Sauf qu’il ne dort pas, que ce n’est pas un rêve et qu’il ouvre bel et bien chaque jour ses fenêtres sur la statue, en bas, de son frère. Comme son auteur dans le train qui le mène à Barcelone ou dans une chambre d’hôtel à Mexico, ce texte d’insomniaque ouvre et ferme les yeux. Cependant, s’il ferme les yeux, c’est pour mieux scruter un passé qui porte mal son nom. Il ne passe pas. Il est arpenté, douloureusement dans le noir. Des fantômes en émergent : Julio Robles, Paquirri. La lucidité de l’auteur fouaille sa nuit et se penche une fois de plus sur cette inimaginable image : Christian mort, et qui ne dira plus « toréer c’est ce que je sais faire, c’est ce que j’aime le plus, c’est la chose avec laquelle je me débrouille le mieux et qui me rend heureux. » Et la chose qui combat chez lui une sotte de mal de vivre. Christian hante l’ouvrage. Christian, ses coups de blues, sa gaieté, son amour du Mexique, ses cinq coups de sonnette, « le claquement sec de ses mocassins sur les marches de l’escalier » de la maison d’Alain. Dont l’écriture précise, aiguisée, ressuscite, parmi d’autres, ce bruit de la vie, désormais et à jamais d’hier.
   Cependant, baptiser ce bruit souvenir serait oublier sa douloureuse permanence. Alain le fait remonter de sa cage d’escalier, l’entend à nouveau et entend aussi qu’il ne l’entendra plus. On éteint plus facilement les incendies dans la garrigue nîmoise que cette brûlure-là. L’auteur, qui compare l’écriture à une « lente saignée » qui pourrait soulager, explicite ses motivations. Il dit écrire pour fuir, pour penser autrement, pour donner l’impression qu’il travaille à quelque chose, pour ne pas prendre le risque de devenir juste le frère d’une statue, pour « donner des rendez-vous à Christian ». Très certainement. Mais il écrit aussi parce qu’il est un véritable écrivain.



   Midi Libre, dimanche 24 août 2008
   Alain Montcouquiol au nom du frère, et du père aussi
   par Vincent Coste

   Onze années. Il aura fallu attendre onze années pour retrouver Alain Montcouquiol en littérature. Alain Montcouquiol, frère de Christian, Nimeño II, la première grande vedette française de la tauromachie, fauché en plein envol par un Miura en 1989 et qui mettra fin à ses jours deux années plus tard.
    De cette histoire, la sienne, celle de son frère, de ce qu’ils ont partagé et qui a disparu à jamais, de ce manque après la disparition du cadet, de la vie sans lui, ou plutôt avec lui à l’esprit, toujours, de tout cela et de mille autres choses encore, Alain Montcouquiol tira un livre en 1996.
    Ce fut Recouvre‑le de lumière, une confession bouleversante, un texte admirable, et une sorte de petit miracle éditorial : plus de 15000 exemplaires vendus, et une sortie en collection de poche, soit deux raretés absolues dans le créneau du livre tauromachique. Sans oublier une adaptation théâtrale signée et jouée par Philippe Caubère. Nous ne croyons évidemment pas aux miracles. Si ce livre a touché un large public, au cœur, c’est qu’il a évidemment très généreusement débordé du strict cercle du lectorat aficionado. Cette histoire de fratrie était, reste, universelle. Depuis Recouvre‑le de lumière, Alain Montcouquiol a continué d’écrire. Tous les jours.
    Les lecteurs amoureux du premier opus, ceux qui l’ont lu, relu et offert maintes fois, guettaient un signe du retour en librairies de l’auteur de Recouvre‑le de lumière. Demain, avec la parution de Le sens de la marche, ils seront comblés.
    Dès son préambule, Alain Montcouquiol précise : « Qu’importe alors, si dans les textes qui s’imposent à moi je parle encore de lui ou si, parlant de lui, je parle encore de moi. Qu’importe si je me répète, si je redis jusqu’au ressassement qu’il me manque et que tout me rappelle son absence, je n’ai rien d’autre de plus urgent à dire. » Le souvenir de son frère habite donc encore ce récit. Où l’on replonge dans la vie intime d’un mundillo cruel et admirable, avec ses violences et ses fulgurances. Où l’on revit la passion de l’auteur pour cette tauromachie qu’il a lui aussi pratiquée avant de s’effacer. Où l’on comprend les rares moments de bonheur vécus devant le toro, et où l’on ressent leur intensité sans égale. Où l’on savoure les portraits brossés en quelques mots, avec l’acuité d’une langue simple et l’empathie d’un regard plein d’humanité.
    Et puis ce livre a sa clé, une pierre baptisée Westor, qui fait ici office de Rosebud, ce nom mystérieux dont tous les protagonistes du film Citizen Kane d’Orson Welles cherchent à découvrir la signification. Une pierre qui nous mè­ne jusqu’à Léonce Montcouquiol, le père, qui reste la grande affaire de cet ouvrage. Un père militaire brisé par la guerre d’Indochine, mort alors qu’Alain n’avait que dix ans, maladroitement aimant, essayant de donner à son fils ce que ce dernier ne souhaitait pas recevoir et qui, jamais, ne le laissa pénétrer ses jardins secrets. Dans les pages qui lui sont consacrées bat aussi le cœur du livre. Un cœur lourd de chagrins.