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Le Singe vient réclamer son crâne |


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Roman
Traduit du russe par Dimitri Sesemann
Préface d’Hélène Châtelain |

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432 pages
12 €
ISBN : 978-2-86432-577-2 |
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« J’ai commencé à écrire ce roman à l’automne de l’année 1943, sur un lit d’hôpital, n’ayant en ma possession qu’un unique cahier d’écolier dont m’avait fait cadeau le médecin... » L’auteur de ces lignes, Iouri Dombrovski, écrivain, historien anthropologue, archéologue, poète, juif, tzigane, russe et polonais a trente-six ans. Il sort de quatre ans de camp sibérien. Ce roman, son premier texte achevé, déjoue toutes les attentes. Car en pleine guerre patriotique, au fond du Kazakhstan, il invente un pays ressemblant à une France possible que les nazis occupent, il invente une famille ordinaire où des humanistes résistent, d’autres trahissent, il invente des officiers nazis falsifiant des fossiles pour rester crédibles, il invente un monde redevenant primate. Il invente tout. Mais, en 1949, son roman sera qualifié de « cosmopolite fasciste », et son auteur renvoyé pour dix ans en Sibérie. À son retour, les revenants des camps sont des hommes en trop, qui n’auraient jamais dû réapparaître. Alors, en 58, il reprend son roman et se remet à inventer. Il invente un prologue, une Europe de guerre froide où l’anticommunisme est militant, il invente que d’anciens collaborateurs reviennent fonder des journaux de gauche. Et que d’anciens tortionnaires resurgissent, en ville, et se promènent dans les rues comme s’ils n’étaient jamais partis... Ce livre tient du météorite, du silex et de la Pierre de Rosette du futur. Enquête, roman policier, histoire que l’on s’invente en marchant, métaphore baroque, conte philosophique où l’énigme n’appartient à aucun sphinx car elle a éclaté en fragments qui ne s’assemblent plus les uns aux autres, ce livre s’obstine à déjouer toutes les attentes. Digressions en forme de sous-bois, où la réplique semble obéir à des lois hors texte, dont il manque toujours un élément ; récit qui avance de révélations en malentendus, où soudain, un détail infime – un oiseau qui frémit dans une cage, ou un écritoire posé sur la table – occupe tout l’espace. Écriture de l’épithète, où un regard n’est pas un regard, mais un regard perçant ou menaçant ou aveugle ou furtif. Et pourquoi est-il soudain aveugle, alors qu’il y a trois secondes il était furtif, et qu’il suffirait de cligner des yeux une seule fois pour le voir menaçant ? À quelle logique obéit ce mot qui devient frappé d’inexistence s’il n’est pas qualifié ? Écriture tumultueuse où le lecteur se débat avec ce qui n’est pas dit, trop dit ou dit à demi. Car il faut impérativement comprendre et vite dans quelle intelligence des choses a basculé ce qui paraissait éternellement familier et qui soudain devient méconnaissable. Comme dans un jeu dont le joueur qui vous fait face a sans prévenir inversé les règles. L’intelligence humaine peut devenir soudain son propre cancer. « Il y a eu avant nous bien d’autres mondes de la nuit. » Celui d’Alma-Ata, entre deux arrestations ou celui d’une petite ville qui pourrait être française, et qui se trouve soudainement occupée. En 1943, en URSS, inventer une Allemagne nazie et un pays fantôme aurait pu signifier écrire un roman dans la langue d’Ésope : parler de l’Allemagne pour en sourdine parler de l’URSS. Or jamais le zek Dombrovski ne joue à ce jeu. Quand il parle, ce n’est jamais en sourdine. Quand il parle d’une chose, il la nomme, la désigne, et lui lance au besoin un encrier à la tête. Le singe qui vient réclamer son crâne le fait sans ambiguïté à l’intérieur d’une pensée – le fascisme – où existent des races supérieures et des races inférieures, qui a pour sigle une croix gammée et qui extermine, au nom de ses principes, les subalternes, les inutiles. Dombrovski, dont l’écriture visionnaire figure parmi celles qui ont le plus profondément interrogé la pensée totalitaire, ne joue jamais au jeu de l’amalgame. Ceux qui le pratiquent, c’est ceux qui, lisant le livre en 1949, écrivent « ce roman est un roman fasciste » et qui, l’écrivant, condamnent l’auteur à dix ans de camp soviétique. Ceux qui installent la confusion, ce sont eux, en aucun cas l’auteur de ces dernières lignes de La Faculté de l’inutile : « Le soleil déclinait, le peintre pressait l’allure. Il portait béret couleur de feu, pantalon bleu à passepoil doré, cape verte à rubans, et un tambourin à broderies cendre et flamme pendait à sa hanche. Il ne se vêtait de la sorte ni pour autrui ni pour soi, mais pour Mercure, pour Mars, pour le Cosmos [...]. Et les sages Martiens, qui nous observent par instruments ultra-sensibles, se demandaient comment pareil miracle de lumière pouvait jaillir d’un incolore magma d’humanité. Seuls les plus doctes savaient que ce miracle s’appelle le rêve, phénomène lumineux qui atteint son maximum d’intensité lorsque la terre dans son mouvement planétaire entre dans la zone d’ombre du Cancer et du Scorpion, et que la réalité devient intolérable parmi ces émanations maléfiques. » Parabole de cette écriture flamboyante que Iouri Ossipovitch Dombrovski arracha à la nuit – lui que dans le camp on appelait Don Quichotte, parce qu’il avait des bras immenses en ailes de moulin. Roman policier, politique fiction, conte philosophique, métaphore superbement baroque, ce roman ne ressemble à aucun autre. Il ressemble à son auteur qui deviendra l’écrivain le plus visionnaire, peut-être , du monde totalitaire.
Hélène Châtelain |

À cet instant, j’ai senti avec ma nuque que l’on me regardait. Je me suis retourné. De dos, près de la porte, un monsieur barbu en veste de cuir jaune, étudiait les horaires de la ligne aérienne Helsingfors-Genève-Alexandrie et prenait des notes sur un calepin. C’est alors que la demoiselle de la poste réapparut, un peu rouge, essoufflée, et légèrement confuse, elle s’excusa et me tendit mon imprimé. J’allais me retirer, lorsqu’une nouvelle fois j’ai senti sur moi le même regard, avec une netteté et une acuité insolites. Je me suis brusquement retourné. Le vieil homme relisait son enveloppe qu’il tenait à bout de bras, remuant les lèvres en silence. Le barbu en veste jaune referma son calepin, le mit dans sa poche et pivota en direction de la sortie. Je l’ai regardé de côté et me suis demandé qui ça pouvait bien être, mais aucun souvenir ne me revenant, j’ai glissé l’imprimé dans ma serviette et me suis dirigé vers la porte. À peine avais-je fait deux pas que le barbu m’a tourné le dos. Dans des cas pareils il est hasardeux d’expliquer pourquoi et comment telle idée vous vient à l’esprit, toujours est-il que j’ai eu soudain la certitude que l’homme guettait le moindre de mes mouvements, qu’il me connaissait et que, pour cette raison précisément, il ne tenait pas à entrer en contact avec moi. Je le répète, ce n’était pas une réflexion fugitive, mais une ferme conviction, sans que je sache d’où et pourquoi elle m’était venue. Autre chose : après la guerre, les arrestations et le reste, il n’est pas rare que des personnes dont la conscience n’est pas claire ni le nom sans tache, préfèrent éviter leurs anciennes connaissances. Le plus raisonnable, en pareil cas, est de ne pas paraître remarquer l’individu et de passer son chemin. C’est ce que j’ai toujours fait. Cette fois-ci, pourtant, j’ai marché droit sur le barbu et me suis arrêté à côté de lui. Aussitôt, avec beaucoup de calme et le plus naturellement du monde, il a levé sa main gantée de noir et s’est frotté le nez, me dissimulant entièrement son visage. Ainsi nous tenions-nous côte à côte, silencieux et étudiant l’horaire. Cela dura une demi-minute, peut-être davantage, puis le barbu, sans même s’inquiéter de l’identité de son voisin, fit demi-tour et marcha vers la sortie. Mais la demoiselle du guichet qui semblait le connaître, le héla : « Monsieur Josselin, il y a du courrier pour vous ! » J’ai failli empoigner le coude du barbu. Josselin était le nom d’un des plus vieux amis de mon père. Je ne l’ai pas connu, il est mort quelque part à l’Ouest pendant l’occupation, mais il ne se passait guère de jour sans que son nom fût prononcé chez nous. « Qu’aurait dit Josselin s’il avait vu ça... » « Dommage que Josselin n’ait pas vu ceci ou cela... » Le barbu hésita, fit mine de rebrousser chemin, mais finit par répondre : « Très bien, je repasserai tout à l’heure ! » et sortit précipitamment. Je me suis jeté à sa poursuite et c’est alors que je l’ai vu dans toute sa stature. Non, bien sûr, ce n’était pas le Josselin dont j’avais si souvent vu le portrait, mais dans une lumière fulgurante j’ai reconnu un être infiniment proche et familier, quoique depuis longtemps oublié. Ainsi advient-il parfois, dans une ville étrangère, que cette maison qu’on n’a jamais vue auparavant, que cette rue parfaitement inconnue, que cet homme, que ces arbres, que ce pont – bref, que tout cela, on l’ait déjà vu en rêve ou dans sa petite enfance, à moins que ce ne fût auparavant encore, avant même de naître. C’est ce qui m’arriva. |

Libération, 26 novembre 1992, par Marion Scali, « La grimace du vieux singe »,
Le Singe vient réclamer son crâne : en 1948, Iouri Dombrosvki, qui a consacré toute son œuvre à décortiquer le despotisme, publie son premier roman. Le Singe vient réclamer son crâne. Énigme embusquée derrière une constatation détachée : ce singe qui « revient » est un primate archaïque, barbare. Il a résisté à toutes les tentatives de « civilisation », démocratie grecque, Jésus, les Lumières... Sous la plume de Iouri Dombrovski, il revient dans un pays imaginaire, lors de la Deuxième Guerre mondiale, porte un uniforme vert-de-gris et prend pour victime un anthropologue qui, précisément, étudie les crânes des hommes préhistoriques, réussissant à prouver que, depuis la nuit des temps, tous les hommes, d’où qu’ils viennent, sont égaux. On connaissait déjà deux romans de Iouri Dombrovski, publiés en France en 1967 et 1979, Le Conservateur des antiquités et La Faculté de l’inutile. Le Singe leur est antérieur, et permettra aux inconditionnels de profiter encore un peu de ce verbe unique. Pour les autres, c’est l’occasion de découvrir, dans l’ordre, les trois tomes d’une œuvre tout entière attachée à décortiquer un même phénomène, le despotisme, concept nettement plus large que le seul stalinisme, dont l’auteur fut la victime. La première fois que Iouri Dombrovski tombe aux mains du NKVD, il est encore étudiant en littérature et en théâtre à Moscou. Il a 23 ans. Assigné à résidence au Kazakhstan, il s’installe pour de bon à Alma-Ata. Quatre autres arrestations suivront, dont une de dix ans, en 1948, pour avoir publié un livre « fasciste » et « cosmopolite », Le Singe vient réclamer son crâne : au total, un quart de siècle dans les camps et les geôles de Staline. Plus tard, il sera réhabilité, par cinq fois. À Alma-Ata, Dombrovski enseigne l’art dramatique, travaille au Musée national, lit beaucoup et écrit. D’abord, en 1943, Le Singe vient réclamer son crâne. Puis Le Conservateur des antiquités, qui paraît en URSS, dans la revue Novy Mir, en 1964, trois ans après Ivan Denissovitch (Soljenitsyne). Vient ensuite La Faculté de l’inutile, qui arrive sous forme manuscrite à Paris et est publiée en 1978 par YMCA Press. Dombrovski a juste le temps de fêter sa sortie avant de mourir, le 27 mai 1978. Il fut, rapporte son traducteur Dimitri Sesemann, « de ces gens qui bénéficient du respect général, une sorte de Diogène dont on citait les mots souvent féroces ». Sa mort passe inaperçue dans son propre pays. Et les historiens de la littérature ne brillent guère : Dombrovski est expédié en quelques lignes dans la plupart des ouvrages sur la littérature soviétique. Trop humaniste. Pas assez « militant ». Presque unique en son genre dans le monde littéraire soviétique : il ne s’en tient pas à la culture russe, même si sa « psychologie en labyrinthe », comme l’écrit Jean Cathala, traducteur du Conservateur, doit beaucoup à Dostoïevski. Mais aussi à Sénèque, à Suétone, à Saint Augustin – et même à Jack London... Dans Le Singe comme dans ses deux romans ultérieurs, la relation qu’il instaure avec son lecteur est une manière de lui signifier d’entrée de jeu que l’écrivain n’a pas de temps à perdre : « Je veux raconter cette histoire à tous mes compatriotes, à tous les habitants de la terre, si seulement ils acceptent de m’écouter », écrit le « je » du livre, chroniqueur judiciaire, qui se retrouve nez à nez avec un de ceux qui, quinze ans plus tôt, ont trahi son père, l’anthropologue Maisonnier, spécialiste des primates. On revit à travers lui la lente agonie du savant, sous forme d’enquête policière et de conte philosophique. « Mon père se comparait volontiers aux héros de l’Antiquité. Ainsi, quand les troupes allemandes sont entrées dans notre ville, il a dit à ma mère : “Je reste ici pour sauver mes épures comme Archimède.” Après quoi, il s’est retiré dans son cabinet de travail en claquant la porte et ma mère a passé la journée à ranger ses porcelaines, les yeux rougis de larmes. Car elle n’ignorait pas comment les choses s’étaient terminées pour Archimède ». Le savant finira par mettre fin à ses jours, abandonné de tous, dans un cabinet de travail-capharnaüm, réduit à l’état de clochard. Incapable de fuir, refusant de revenir sur ses découvertes et de céder à l’occupant en se portant caution de la grande œuvre hitlérienne, la célébration de la race aryenne supérieure, il n’a d’autre issue digne de lui que le suicide. Tandis que le poison envahit son corps, il tourne le bouton de la radio. Défilent diverses émissions conseils aux ménagères, discours nazi et chanson cochonne. On a rarement transmis ainsi le sentiment de la solitude absolue. Autre scène, avec une prison pour décor : Hanka, l’un des assistants du professeur, vient d’accepter de collaborer avec les nazis et est envoyé comme mouton dans la cellule d’un grand résistant. S’ensuit un dialogue entre le héros plein de compassion et de « mépris libérateur », qui joue aux échecs avec des pions en mie de pain, et Hanka qui souffre de migraine et reste tiraillé entre la trahison qu’il a effectuée et le désir de rester « du bon côté ». « Parlez-moi donc d’humanité. Qu’ai-je à ma disposition pour affronter le singe ? Lui a son gourdin, et moi ? Mon diplôme universitaire ? » Tout ce qui fera l’importance de La Faculté et du Conservateur est déjà présent dans Le Singe. Dialogues et personnages qui ne sont jamais tout à fait ce qu’on attend qu’ils soient. Ce que Jean Cathala décrit dans la postface de La Faculté de l’inutile comme « une technique du donner à penser où un récit toujours réaliste et une réflexion généralement suggérée se développent en contrepoint ». Et déjà sont présents ces procédés par lesquels « l’art du non-dit s’est transformé en moyen d’expression pour rendre l’opacité tangible, pour obliger le lecteur à tâtonner, comme les personnages, dans la nuit de l’enfer ».
La Quinzaine littéraire, 1-15 décembre 1992, par Pierre Pachet, « L’énigme du désir de liberté »
Ce premier roman de Dombrovski est paru dans son pays en 1958, à 1’époque du dégel khrouchtchèvien. Il sera l’occasion, on l’espère, de redécouvrir ici ses deux chefs-d’œuvre, composés dans les années soixante, et dont l’écrivain aura à peine connu la publication en Occident : Le Conservateur des antiquités (chez Plon en 1979, par Jean Cathala), et La Faculté de l’inutile (chez Albin Michel en 1983, par D. Sesemann et J. Cathala, aujourd’hui en Poche/Biblio). Ces trois romans décrivent un monde en proie à une entreprise de domestication de la société et de la pensée, et le terrain où ils étudient sa progression et son règne, comme la résistance qui lui est opposée, est celui de la recherche, de la science : l’archéologie historique et préhistorique, comme le titre l’indique, dans Le Conservateur des antiquités ; le droit, dans La Faculté de l’inutile (inutile puisque le droit, en URSS, lors des années de terreur qui ont commencé en 1937, n’était que façade) ; et l’anthropologie physique, dans Le Singe... Dombrovski est un écrivain puissant, ses intrigues ont la vivacité d’intrigues policières, ses dialogues sont dramatiques. Il mérite un public large, car cet écrivain indéniablement très raffiné, très cultivé, sait toucher son lecteur de façon immédiate, par un sens du détail descriptif, de l’image, par la rapidité de la narration, y compris dans des scènes de bagarre, ou dans des évocations biographiques larges et pleinement romanesques. Mais il faut d’abord quelques mots d’explication, qui éviteront aux lecteurs des premières pages du roman d’être déroutés. Le Singe vient réclamer son crâne, nous apprend Hélène Châtelain dans une instructive préface, a été commencé en 1943 par Dombrovski sur un lit d’hôpital d’Alma-Alta, la capitale du Kazakhstan. À la suite de sa troisième arrestation, en 1939, l’écrivain avait fait quatre ans de camp à la Kolyma, dans l’enfer de l’Extrême-Orient soviétique. Le roman a été, dirait-on, conçu pour pouvoir paraître en URSS à l’époque où faisait rage la guerre contre l’Allemagne nazie ; il semble un instrument de lutte contre le racisme et la terreur hitlérienne. Il raconte en effet les événements tragiques qui secouent la famille d’un savant anthropologue, dans un pays qui ressemble à la France, au moment où les nazis l’envahissent. Ce sont eux les « singes », qui s’intéressent de très près aux crânes de primates que contiennent les vitrines du savant. Ils persécutent le professeur, mais ils voudraient surtout, par l’intermédiaire de son propre beau-frère, parvenir à le rallier à leurs propres thèses, pour s’assurer une caution intellectuelle prestigieuse. Son Institut de recherches sur les origines de l’humanité est ainsi l’enjeu d’une lutte aux multiples rebondissements : existe-t-il une race supérieure indo-européenne, dont la science légitimerait la domination, ou bien l’humanité en est-elle une ? On falsifie des crânes, on arrête et on torture un élève du Professeur, on fabrique une pétition dirigée contre lui, on se dispute un manuscrit, la Gestapo tente d’opposer ses méthodes de brutalité pure aux entreprises plus raffinées d’un idéologue nazi ; cependant, le Professeur et ses disciples se divisent, se séparent, chacun cherche à savoir en qui il peut avoir confiance, et le monde de la famille lui-même (car ces événements se déroulent surtout dans la villa du Professeur) est menacé de division par les entreprises des racistes. À la fin de la guerre, en 1945 (cette fois-ci, nous parlons de la vie de Dombrovski, et plus de son roman), non seulement Le Singe... n’est pas publié, mais l’écrivain, en 1949, en particulier à cause de ce roman considéré comme « fasciste » et « cosmopolite », est condamné à dix ans de camp. La mort de Staline, en 1953, écourte sa peine. Et il parvient à faire publier son texte en 1958, après l’avoir encadré par un Prologue et un Épilogue qui placent au premier plan le personnage du fils du Professeur après la fin de la guerre, dans un pays libéré, il doit lutter contre d’anciens nazis et d’anciens collaborateurs revenus à la surface. Le roman est « progressiste », son prologue regorge d’allusions au procès contre les Rosenberg, il semble prendre parti contre l’Occident compromis avec le nazisme ; il reste cependant insaisissable, inquiétant. Et si, au lieu de parler du nazisme, il parlait de l’increvable stalinisme ? De l’ambition du marxisme d’État de mettre la main sur les sciences, d’en orienter le cours, de discréditer l’entreprise ancienne consistant à lutter pour la vérité, quelles qu’en soient les conséquences ? S’il parlait de la liberté de penser ? Entreprise ancienne, en effet, que celle de penser librement. Les lecteurs des autres romans de Dombrovski savent que ses héros, dans leur lutte contre le mensonge totalitaire, reçoivent un secours puissant de leur connaissance de l’antiquité, de leurs lectures des auteurs classiques ou des Évangiles : venus du fond d’un passé qui semblait livresque et inoffensif, ils livrent des épisodes ou des pensées riches d’exemples, de raisonnements, une éloquence ou un encouragement à la méditation, à la résistance. Ici, un auteur est au premier plan : c’est Sénèque, aussi bien dans son œuvre morale que dans ses tragédies. Le professeur ne cesse de le citer, de se référer à lui. Et c’est Sénèque qui, pour finir, lui donne l’exemple du suicide, rempart de la liberté, que rend possible cette considération lucide : « Nous avons peur de la mort, parce que nous la croyons tout entière dans le futur, mais regarde bien : ce qui est derrière nous est aussi son domaine. » Comme il donne l’exemple du silence (un exemple si difficile à suivre quand on est un intellectuel) : « Qu’il me soit permis de me taire (Tacere liceat). Est-il une liberté plus grande ? » À vrai dire, une telle référence à l’absolue liberté de penser (il est aussi beaucoup question des textes de l’utopiste Campanella, et des persécutions qu’il avait subies) suffisait à rendre les romans de Dombrovski suspects dans son propre pays. Cette atmosphère de liberté – là est le talent propre de l’écrivain russe – ne touche pas que le domaine des idées ; elle est sensible à travers une clarté dans les descriptions, une sensualité très directe, un sens du détail qui n’est jamais rapporté, pittoresque, mais vient, on ne sait comment, renforcer un climat. Aussi inattendu, ou surprenant que soit le détail, il a toujours une légitimité profonde. Ainsi la « lady rouge », squelette dont les os sont teints en rouge (détail apparemment gratuit, ou malicieux, qui avait indigné ses censeurs soviétiques, en 1949). Ou le gestapiste qui porte « un costume d’un ton mauve clair plutôt frivole, que mettaient en valeur une chemise empesée de couleur crème et une cravate flamboyante ». À un autre moment, pour décrire un homme qui a été interrogé et torturé par la Gestapo, le regard du romancier se fait visionnaire pour rejoindre le réel : « Il se passa la main dans les cheveux et la retira, dégouttante de sang » et : « Ce fut comme si un vent soufflait sur son visage et en effaçait tout ce qui fait la différence entre un homme vivant et un mort ». La liberté d’esprit, chez Dombrovski, est créatrice de beauté littéraire parce qu’elle semble finalement orientée vers un autre élément qui, lui, n’est pas humain. Un élément naturel, éternel, résistant. Un très beau passage l’évoque, décrivant le chant du merle (un étrange personnage du roman, Kurt, chef de la résistance anti-nazie camouflé en jardinier inculte, est passionné par les oiseaux). Cette description m’a rappelé celle que donne Musil (« Le Merle », dans les Œuvres pré-posthumes). Dans les deux textes, le chant de l’oiseau revêt la même valeur spirituelle, inspiratrice, inhumaine. Dombrovski écrit : « Le chant était lumineux et comme transparent... le tissu musical s’étalait sans discontinuer, luisant et scintillant, mais il n’y avait là ni richesse ni diversité, rien qu’une insolite pureté. Ce chant était plus inspiré que celui d’une voix humaine... À elle seule, la présence de la pensée eût obscurci la beauté de ce chant, créé par la nature avant même que l’homme eût fait son apparition ». Passage profond, délicat, où un grand romancier, pour qui le roman est un laboratoire de liberté, regarde avec respect l’énigme même du désir de liberté, de ce qui le suscite et le maintient. |

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