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L’Hermite, vendredi 24 février 2012
Expérience de la catastrophe Les Inrockuptibles, mercredi 14 décembre 2011
Folle enfant par Emily Barnett
Dans la banlieue lyonnaise, une petite fille voit arriver la fin du monde. Entre sci-fi et chant poétique sublime, François Dominique signe un récit fascinant de singularité. Il dit avoir longtemps été importuné par cette voix d’enfant. François Dominique est l’un de ces auteurs qui gagnerait, comme on dit, à être connu. Pour son goût de l’économie, la recherche de la note juste :
Solène fut d’abord un texte au long cours, réajusté en un roman d’une centaine de pages d’une densité poétique à faire pâlir le réel, trembler les paysages.
Que cette évidence naisse d’un monde en ruine ajoute au beau. Le livre commence, et nous voilà plongés dans une planète en cours de liquidation soumise aux caprices d’un fléau. Lequel ? Seules d’étranges formules surnagent, extensions abstraites du désastre : des « ombres létales » et des « mots crevores », un ciel trop rouge, des urnes à perte de vue, des orties partout. Ce sont les visions d’une gamine, la Solène du titre, réfugiée dans une villa décrépie de la banlieue lyonnaise avec ses frères et ses parents.
Le décor prend vie dans ce babillage étrange, qui lui donne son relief saccagé, ses invités indésirables – des zombies entre lesquels il est recommandé de slalomer à l’heure du ravitaillement. À mesure que les êtres et les choses se disloquent dans un « effritement généralisé », c’est à l’œil de l’héroïne de reconstituer le monde, à sa façon. En lisant dans la pensée des gens, trop facile ; par un « journal de pensées volantes » et sa bataille amoureuse livrée aux mots : « Je voudrais tellement les ramasser, en faire quelques bouquets avant que le silence n’avale tout et ne s’avale lui-même. »
En jouant sur cette ambiguïté des mots et du mensonge, l’auteur raccroche admirablement son apocalypse à l’hypothèse d’un délire enfantin. Anti-
Alice au pays des merveilles, Solène dépeint un cauchemar collectif qui n’est peut-être que le sien. Le lecteur est ainsi prié de gober pas mal d’aberrations sublimes, parmi lesquelles des hordes de libellules fluo, des galets de cristal, des abeilles transparentes. L’un des fils à tirer de ce texte serait donc celui de l’enfance hybridée au fantastique, formule magique de la littérature qui dore ici la phrase comme un métal précieux.
Mais dans ses multiples reflets, ses rayons évocateurs, Solène abrite encore d’autres sens, ces métaphores qu’on sent habilement politiques. Divisé entre zones infestées et « bulles de protection », le territoire que François Dominique a voulu identifiable voit remonter d’autres hécatombes à sa surface, d’autres enfers et saisons mortes. Le roman réanime un passé autant qu’il formule un futur, s’anime d’un danger supplémentaire mais enchanté, susurré par une petite fille trop folle.
L’Express Styles, mercredi 7 décembre 2011
Le « post-nuke » à la française par Baptiste Liger
Les Anglo-Saxons n’ont pas le monopole de l’anticipation. On prendra pour exemple l’un de ses dérivés, le « post-nuke » – comprenez « postnucléaire » –, avec toutes ses histoires de survivants à l’hécatombe atomique. Par extension de sens, le terme touche désormais tous les récits postapocalyptiques et, dans la lignée de
La Route, de Cormac McCarthy, plusieurs écrivains français non étiquetés SF se sont récemment engouffrés dans cette brèche – on en retiendra deux en particulier.
Dans
Solène, François Dominique s’attache au destin d’une petite fille pouvant lire dans les pensées, qui vit avec sa famille dans une banlieue lyonnaise dévastée par les zombies… Loin du simple opus horrifique, l’auteur choisit la délicatesse, la poésie, et y insère une parabole subtile sur l’écriture.
[…]
Le Magazine littéraire, n°514, décembre 2011
Les mots de la fin par Alexis Brocas
Le roman de science-fiction, où sont conçues les inventions techniques du futur, est aussi parfois le lieu où se déploient les expérimentations littéraires du présent. Le genre ayant gardé de ses origines populaires la nécessité d’une intrigue, ces expérimentations soutiennent la narration c’est le cas dans
La Route de McCarthy ou dans
Chroniques martiennes de Bradbury. Dans
Solène, François Dominique procède inversement : c’est l’intrigue elle-même qui mène à l’expérience littéraire et la justifie. Non que l’intrigue soit un prétexte : à la façon des auteurs populaires, François Dominique l’a travaillée comme si elle était sa propre fin. Mais, à la façon des poètes, il a caché à l’intérieur tous les ingrédients de l’explosion langagière qui la conclut. Ceux-ci se mêlent aux éléments classiques du roman postapocalyptique.
Solène, la petite héroïne, vit dans un domaine protégé par une bulle magnétique à l’efficacité déclinante. Elle est télépathe : elle peut s’oublier dans les pensées d’une fourmi, s’introduire dans les rêves d’évasion de ses frères ou dans les préoccupations de ses parents, qui sont nombreuses, ce qui s’explique quand on élève ses enfants dans un monde sillonné par les hordes de mystérieux « Blafards » et où des « ombres létales » dissolvent la vie et la matière. Un monde qui porte en creux le monde d’avant, comme Solène porte, dans son front, cette puce qui enregistre ses pensées et grâce à laquelle elle s’adresse à nous, hypothétiques représentants d’une humanité ressuscitée. Le premier mouvement – qui décrit l’existence de Solène et les prémices de la chute du domaine – est magnifique, parce que François Dominique n’y magnifie rien. Aux roulements du pathos, il préfère les violons de l’ambiguïté : ses phrases épurées traduisent la désolation du monde, l’assoient dans l’esprit du lecteur comme un « futur possible » ; mais de nombreuses références le relient à d’autres espaces imaginaires. La mention de Dunwich renvoie à Lovecraft, les Blafards aux Blêmes d’une fameuse bande dessinée
(Les Chroniques de Mortelune), la famille cloîtrée rappelle celle des
Oiseaux, de Daphné du Maurier…
À la jonction du jeu intertextuel et du jeu spéculatif se tient Solène, trop éveillée pour ne pas voir la mort qui gagne le domaine – à l’image des marques des ombres envahissant le visage de ses frères. Solène, à la fois artifice littéraire incarné – sa télépathie autorise une focalisation interne tendant vers l’omniscience – et personnage poignant, dont le monologue intérieur finit par crever la page : « […] un jour ; bientôt, je vais me taire pour longtemps, alors je vous en prie, essayez de venir vers moi… Et moi de mon côté, je vais essayer de lancer quelques mots dans le grand espace noir et vide qui nous sépare. » Mais, au pouvoir salvateur des mots, correspond un pouvoir destructeur… qui se révélera dans la tempête lexicale des dernières pages, à laquelle tout le texte prépare. Cette « tempête de mots crevores » où se mêlent les voix des morts termine en poème ce qui s’ouvrait comme un roman.
Libération, jeudi 24 novembre 2011
par Claire Devarrieux
Ne la secouez pas, elle est pleine de mots. Elle lit dans les pensées d’autrui. Elle s’adresse au lecteur comme on jette des bouteilles virtuelles à la mer. Solène et sa famille (trois frères, un père médecin, une mère qui veille) vivent en autarcie dans une propriété baptisée Les Lisières. Ils vivent au bord du monde, dont c’est la fin, au-dessus des ruines de Lyon. Une « bulle magnétique » tient à distance les hordes de Blafards, et les féroces Ravagés. Solène joue avec Ludo. Sauront-ils résister à la meurtrière « tempête des mots crevores » ? Ce quatrième roman de François Dominique vient de recevoir la mention du Prix Wepler - Fondation La Poste.
Le choix des libraires.com, jeudi 10 novembre 2011
par Max Buvry
Le Figaro littéraire, jeudi 10 novembre 2011
Un Ponge de l’ère technologique par Yann Moix
Je me méfie toujours des romans qui, en exergue, citent Louis-René des Forêts. C’est généralement un mauvais présage. Mais, dès la première ligne de la première page,
Solène, de François Dominique, emporte la mise : « Il fait chaud, les cigales grincent. » Les cigales qui grincent, je sais que nous sommes dans la littérature. Il n’en faut guère plus, non pour commencer un récit, mais pour créer un univers. Je n’ai pas dit un climat : mais une cosmologie. Solène, qui devine les pensées des êtres qui l’entourent et sont coupés du monde (du monde qui finit, du monde qui s’achève) dans une villa de la banlieue de Lyon, raconte. Raconte quoi ? Je m’en fiche ; je suis absorbé par cette prose où les mots, tous élémentaires, semblent assemblés comme nulle part ailleurs, se jouxtant comme pour la première fois, tantôt dépareillés, tantôt revêtus de chair neuve, d’inédite neige.
J’aime les livres infilmables : quand la parole gouverne. « Il me peigne et me peigne avec un peigne d’os en faisant attention aux mèches rebelles, pour ne pas me faire souffrir. Le frottement du peigne fait craquer d’invisibles étincelles dans mes cheveux. » Voici une bulle de prose, plutôt qu’un roman. Je ne sais pas qui est François Dominique, ce double saint, inventeur des « mots crevores », des « mutants-de-mutants-de-mutants ». Sa place serait aux côtés de Reverdy, de Michaux. Un Ponge de l’ère technologique.
L’enfermement, sujet universel, concerne la littérature : entre chaque phrase et la suivante, universel palimpseste, elle ouvre toutes les fenêtres, et les brise au besoin. Un ciel infini attend. Peu importe le confinement, la prison, le huis clos, le cachot : comme les lettres hébraïques permettent à toutes les voyelles de slalomer entre les consonnes, comme la Bible hébraïque autorise, en frottant les mots aux mots ainsi que des silex, de faire étinceler tous les possibles, le cerveau d’une petite fille (appelons « roman » ce qui en jaillit) fabrique des milliers de combinaisons poétiques, dont certaines sont photographiées ici.
Je me méfie, disais-je, des romans qui, en exergue, citent Louis-René des Forêts. Mais, parvenu à la fin du livre, c’est Kafka qui est cité, et Walter Benjamin - trois fois ! Je n’en suis guère étonné :
Solène est un roman métaphysique. C’est rare, par ces temps de modernité farouche. Nous sommes loin de la dette grecque : « Les têtes penchées sur le grand pré mâchent et remâchent » ; « Au bord du sommeil, je me faufile dans les rêves de mes frères et de mes parents, puis tombe délicieusement dans le vide… » Décompression maximale, alunissage, flottaison, apesanteur, lévitation : la littérature, mieux parfois que Pink Floyd, détend tous les muscles ; c’est qu’elle a sa musique. Elle sait procurer sa danse lente.
Ce petit livre paranoïaque, dangereux, plein d’épines (« Dans le miroir, le visage et le corps de mon père sont découpés en morceaux »), m’a reposé, tranquillisé, apaisé. C’est à n’y rien comprendre : l’essentiel réside, repose, dans cette gratuité miraculeuse, menacée peut-être (ce qui n’est même pas sûr) qu’on appelle écrire.
Solène, je crois, est susceptible de rendre son lecteur heureux. « Est-ce que la disparition des étoiles change certains mots ? »
Olé !, n°505, du 2 au 16 novembre 2011
par Daniel Bégard
Si l’on a connu François Dominique en éditeur rigoureux, en essayiste se confrontant à la perversion du négationnisme, ou en auteur d’un récit
(Aséroé), interrogeant ce qui lie au plus profond l’écrivant et les mécanismes de l’écriture, on sera surpris de le voir nous revenir sous la voix d’apparence fragile de Solène, une adolescente jetée dans un monde fracassé, apocalyptique, qui ne tient encore que par la volonté dérisoire de parents feignant la normalité. Mais dès que Solène nous laisse voir son environnement : une banlieue lyonnaise une maison isolée, un parc, des parents, une fratrie et découvrir ce qui menace, terre ciel et mutants ligués, elle nous prend à témoin d’un terrible apprentissage où les mots, les siens, et ceux qui subsistent inutiles et tourbillonnants, sont une partie au moins de l’enjeu, et de ce qui se joue. Car Solène parle beaucoup, entend les autres, ses proches, et surprend ce qu’ils pensent, une totalité où elle nous entraîne, nous laissant à peine garder nos distances. Nous sommes là et c’est l’absolue réussite de François Dominique dans la grande tradition et l’efficacité du conte, celle des frères Grimm.
Mais le conte n’a de vertu que s’il peut se lire dans une actualité au moins latente qui facilite les identifications. Solène vit aussi avec les aléas des systèmes de sécurité défaillants, des météorologies insensées, des appareillages de communication hoquetant ou muets et les mots, toujours « qui s’effacent plus vite que de la poussière » ou produisent « d’affreux grésillements qui n’ont plus de sens et vous font éclater la tête ». Aussi Solène est assez exactement un conte pour
Kinder-und-Hausmärcher (pour les enfants et les parents) ce qui n’étonnera pas d’un auteur assez germaniste pour proposer en guise d’épilogue trois citations. L’une de Kafka et deux de Walter Benjamin dont une au moins résume une sorte de projet pédagogique « L’idéal de l’expérience vécue sous forme de choc est la catastrophe ». Un livre fort, fascinant, à lire et à offrir aux adolescents de vos entourages sans modération.
Grazia, vendredi 21 octobre 2011
L’apocalypse vue par une petite fille par Emily Barnett
« Désastre », « exode », « ruines »… Voilà de bien gros mots dans la bouche d’une petite fille. Solène, gamine bavarde et douée du pouvoir de lire dans les pensées des autres, a grandi dans un monde rongé par un mystérieux fléau. Avec ses parents et ses frères, elle survit dans une villa Belle Époque de la région lyonnaise, cernée par des zombies pros de la morsure qui tue. Roman d’épouvante, conte pour enfant malade, Solène est une splendide fable de l’apocalypse. La candeur de son héroïne, son imaginaire enfantin enchante chaque page : on chasse la « bulle magnétique » ; on snobe « la tempête de mots crevores ». Et si la fin du monde n’était ici que le délire d’une enfant trop sensible ? Peu importe : il s’agit avant tout d’une pure merveille.
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W-imaginaire, vendredi 21 octobre 2011
Le Bien public, dimanche 16 octobre 2011
L’air de rien par J. Remy
Le chant d’un monde qui s’écroule. Qu’une lèpre grise effrite, transforme. Une enfant chante, et joue. Brikebram bracam abraxas ! Ne criez pas trop fort, Solène veille. Un texte un peu mélancolique, où les mots chantent un monde éteint. Un texte qui commence comme un bon livre de science-fiction et termine en poème. Un texte qui coule doucement, et avec lui le monde s’écroule. François Dominique raconte.
Il raconte un monde enfui. Une famille protégée d’un dôme de lumière, qui empêche les âmes grises de la détruire. Il raconte une petite fille qui entend les pensées des autres, mais aussi le cri des murs qu’on abandonne. Il raconte. Et l’histoire devient conte. Les mots prennent le pouvoir en une sarabande effrénée. Une de ces listes que l’on a envie de sauter, comme une ornière sur le chemin, et sur laquelle il faut quand même s’attarder. « J’ai vu en rêve une horde de mots qui se perdaient dans l’air et revenaient en lambeaux » dit Solène. La chambre blanche est assaillie par les ombres. Faut-il y pénétrer et perdre toute innocence ? Faut-il jouer la pièce qu’est la vie comme un portrait chinois un peu compliqué ?
Le monde de François Dominique est toujours étrange, en bordure du réel et pourtant quotidien. Solène est une petite fille normale, avec un père médecin, une mère musicienne, deux grands frères et le petit Ludo. Elle est une sorcière, elle est une fée. Elle est la fin du monde.
Mediapart, vendredi 14 octobre 2011
Trois livres pour trois futurs sans avenir Ils sont trois à écrire sur un futur immédiat et très sombre. Loin de la science-fiction, plus proches de la rêverie éveillée, du pas de côté. Avec, pour deux d’entre eux, un désespoir générationnel, et le « vieux » comme prédateur… Anne Maro, Antoni Casas Ros et François Dominique : leurs hantises, leurs colères et des extraits de leur livre. Nombre de grandes dystopies, ces descriptions d’univers déshumanisés et totalitaires –
1984, Nous autres, pour n’en citer que deux –, furent engendrées par le communisme. Celles d’aujourd’hui le seraient plutôt par l’égoïsme forcené, la domination absolue de l’argent et les inégalités assumées, l’obsession du contrôle et la destruction de la planète, nourries de l’indignation et d’un étouffant sentiment d’impuissance. En filigrane, quel monde laissons-nous, quel monde va finir par nous lâcher ? Les tons, les récits, les univers sont différents, mais chacun des auteurs, Anne Maro, Antoni Casas Ros et François Dominique, réinvente à sa façon hantises et colères.
[...]
Solène En regard, le très beau livre de François Dominique (par ailleurs fondateur des éditions Ulysse Fin de siècle, poète, essayiste, traducteur) apparaît d’abord comme un havre de paix. Bien à tort, seules la langue, la puissance du mot dont il sera question, l’intimité d’une famille, la voix d’une enfant, Solène, entretiennent un instant l’illusion. Le désastre a eu lieu, il est en cours d’achèvement. Le monde est en état d’auto-dévoration, renvoyant bâtisses, végétaux et êtres vivants à la poussière originelle.
Tout près de Lyon, protégée pour peu de temps encore par une sorte de bulle magnétique, Solène, ses parents, ses frères, tentent de mener une vie presque ordinaire que la fillette dit, une sorte de journal d’Anne Frank post-catastrophe.
Car l’enfant elle-même, vibrante survivante, est de l’après : elle lit dans les pensées – « les mots grésillent dans ma tête » – à en angoisser son père. Dans cet espace restreint – maison ancienne, jardin, potager, étang, cernés par l’ombre sale, le gris vainqueur, enfermée dans une solitude collective, l’enfant contemple, observe, devine la menace grandissante derrière les rituels quotidiens et les provisions qui se raréfient. Aux inquiétantes couleurs que prend le ciel, aux intrusions de chats harets, aux interdictions nouvelles, aux nuées de lucioles, elle pressent la fin à venir, cette radiation silencieuse du monde.
Pas plus qu’Anne Maro, François Dominique ne s’embarrasse d’inutile explication, les mots de
Solène n’en prennent que plus de force, songe halluciné de survie, voix saisissante d’enfant et conte pour adultes, là encore sur une terre retournant au chaos, dans une volée de mots, un fracas de noms anéantis, et une ultime tendresse, tandis que se dissolvent les identités.
Qui ramène, mouvement tournant du texte autour des ombres sales, à l’exergue du livre, de Louis-René des Forêts : « Que jamais la voix de l’enfant en lui ne se taise, qu’elle tombe comme un don du ciel offrant aux mots desséchés l’éclat de son rire, le sel de ses larmes, sa toute-puissante sauvagerie »
(Ostinato). Blog
Un nécessaire malentendu, jeudi 13 octobre 2011
par Claude Chambard
Le Matricule des anges, n°127, octobre 2011
Ombres assassines par Jérôme Goude
Récit d’anticipation, Solène
du poète et romancier François Dominique exhume les paroles incrustées d’une enfant dont le monde se désagrège. Quelque part au-dessus des ruines de Lyon, dans un avenir indéterminé, une voix s’élève qui dévide le fil de pensées vagabondes. Entre émerveillements, rêves et frayeurs. Une petite fille singulière, dont le prénom, Solène, convoque phonétiquement l’astre solaire, les phalènes et Séléné (déesse grecque de la lune), interpelle une hypothétique lignée de survivants. Alors que de nombreuses cités – Rome, Prague, Berlin ou, mieux encore, Dunwich (ville du Massachusetts de Lovecraft) et Trantor (œcumenopole d’Isaac Asimov) – ont été dévastées, elle leur raconte comment elle et sa famille ont vivoté, entre les murs des Lisières, une villa située non loin de Poleymieux. Comment, dans l’intimité précaire d’un territoire protégé par une bulle magnétique, ils ont repoussé l’angoisse des progrès d’un fléau irréversible : l’invasion de chats faméliques, de bêtes carnivores, d’espèces mutantes et, pire, celle d’ombres létales dont la proximité engendre rougeurs et taches grisâtres sur les corps qui, in fine, s’effritent comme de vulgaires « poupées d’argile ».
Soliloque émaillé de motifs inhérents à la science-fiction,
Solène ne se cantonne pas au cadre d’un genre narratif circonscrit. Outre celles, maléfiques, du
Seigneur des anneaux de Tolkien, voire celle, assassine, de
M le Maudit de l’expressionniste Fritz Lang, les « ombres portées » de François Dominique peuvent aussi rappeler celles, plus obscures peut-être, infernales, qui hantent la scène refoulée de n’importe quel roman familial. A contrario de ses frères aînés, Nik et Rob, qui s’aventurent en catimini hors de la zone de protection, s’exposant à la rencontre des Ravagés, des Blafards ou des rats géants, Solène ne franchit pas les limites du jardin de la villa. Flanquée de son puîné, Ludo, ou plus souvent seule, impavide, elle est à l’affût du plus infime bien-être, de la moindre sensation : « Je vois sous les buissons des choses minuscules que seule une chouette verrait de loin la nuit ; j’entends le grignotement des insectes, le pépiement des oisillons ; je sens les feuilles, la mousse, la terre. Ces odeurs m’enivrent ; les couleurs deviennent plus vives, les verts tournent au bleu, les bruns au rouge sombre, le gris au jaune ; dés que je tourne la tête, les nuances changent ; mon regard glisse comme un pinceau sur le gravier, les arbres et le ciel. » Pourtant, quelque chose pousse cette gamine étrangement perméable aux pensées tourmentées de son entourage à fredonner le même refrain de six notes, à percer l’énigme d’une inaccessible « chambre blanche » et à vouloir prononcer l’imprononçable, un mot a priori terrible et sibyllin : « Lam… lim… lumi… » Malgré l’interdit parental, et la menace de plus en plus imminente d’une tempête de « langues délabrées » traînant derrière elle une nuée d’ombres insatiables…
À la façon des archéologues du futur que Solène appelle de ses vœux et qui auraient fait la trouvaille de la biopuce implantée jadis dans son front, les lecteurs de cette fable sombre et lumineuse de François Dominique seront amenés à déchiffrer le témoignage enregistré d’une expérience apocalyptique et intime. Parmi le chaos, une voix cristalline, qui rêvait de glaner des millions de mots pour « en faire quelques bouquets avant que le silence n’avale tout et ne s’avale lui-même », résiste. Une « voix fossile » qui, au-delà de son inexorable extinction et selon les termes extraits d’Une voix venue d’ailleurs de Maurice Blanchot, « nous interpelle et nous tire en avant » parce qu’elle est à elle-même aussi, surtout, « cette injonction qui est la forme de tout commencement » : à savoir, poésie de l’irrémédiable perte du « vert
paradis des amours enfantines ».
Service littéraire, octobre 2011
Façon Jean Giono par Bernard Morlino
Un grand poème en prose avec des phrases qui vrillent le cœur. Pas du tout facile à faire, François Dominique a écrit un livre en se mettant dans la peau d’une petite fille qui a le pouvoir de lire dans la pensée de ses proches. L’ensemble est fait de phrases courtes et sincères qui vrillent le cœur. Face à son père, Solène pense qu’il pense… : « Solène m’inquiète. Ses paroles ne sont pas, n’ont jamais été des paroles d’enfant. Parfois, je la trouve sournoise […] Je me sens comme surveillé par l’enfant que j’aime le plus ». Ambitieux, ce roman casse-gueule est maîtrisé de bout en bout. C’est un immense pan poétique que l’on prend en pleine figure.
Solène contient beaucoup de fraîcheur d’âme. Son auteur porte la barbe, mais il n’a pas tué l’enfance en lui. Ce livre est un grand poème en prose. Il parle de la nature avec une voix qu’on entend peu depuis Jean Giono. Un cinéaste pourrait tirer un chef-d’œuvre de ces pages. Le cinéma permet des effets que beaucoup de lecteurs ne savent pas voir lorsqu’ils tiennent un texte entre les mains. Hélas !
Le Monde, vendredi 9 septembre 2011
La beauté d’après le désastre par Monique Pétillon
Poète et romancier, fondateur, avec Jean-Michel Rabaté, des éditions Ulysse fin de siècle, François Dominique publie aujourd’hui
Solène, un récit sombre et cristallin. « Si vous m’entendez, c’est que je serai morte depuis longtemps. » Cette voix étrange qui nous interpelle est celle de Solène, une fillette qui a le pouvoir d’entrer dans les pensées d’autrui. On est dans une géographie précise, près de Lyon, mais dans un temps indéterminé, où les paysages ont été engloutis sous la cendre. Après le « désastre », une famille s’est réfugiée dans une villa. La mère est musicienne, le père médecin, les fils aînés, Rob et Nick, aimeraient fuir cet état de siège. Quant au petit dernier, Ludo, il est le protégé de Solène. Autour, dans une végétation profuse, rôdent les bêtes sauvages et surtout des « ombres létales ». Les corps qu’elles touchent se couvrent de taches grises, avant de s’effriter. Des jeux de patience, des contes à faire frémir, le mystère d’une chambre blanche… Tout concourt à faire de cette fable apocalyptique, une cantate inouïe, d’une effrayante beauté.
Le Blog de la librairie Ombres blanches, samedi 27 août 2011
par Christian Thorel
Télérama, 17 août 2011
par Christine Ferniot
Quelque chose s’est produit récemment : un désastre, un fléau. Pourtant, Solène, ses parents et ses frères veulent préserver la famille en dépit de tout. Réunis dans une maison de la banlieue lyonnaise entourée d’un vaste jardin, ils sont encore protégés par une bulle magnétique qui éloigne les bêtes féroces, les Ravagés et les Blafards. Certains voisins sont partis, beaucoup sont morts, le corps désagrégé, telles des poupées d’argile.
Solène, la narratrice, regarde ce monde en perdition, s’amuse avec son petit frère Ludo. Elle écoute les plus grands, prêts à tenter une sortie dans l’autre monde. Elle surveille son père et sa mère qui chuchotent, essayant de paraître sereins. Solène est capable de lire dans la pensée des autres, d’entendre leurs inquiétudes et leurs désirs. Parfois, sa tête devient trop lourde de secrets enfouis, alors elle joue aux devinettes ou aux portraits chinois. Une manière d’écarter la peur et de coller au présent le plus longtemps possible.
Mais le chaos est partout, et la fillette grandit trop vite, avec des craintes d’adulte : « Une pensée terrible me fait peur : et si l’oubli dévorait nos souvenirs et nos pensées, comme l’ombre sale dévore nos corps ? » murmure-t-elle. Peu à peu, le gris envahit tout, et les phrases deviennent borborygmes, murmures avant le silence.
Entre le roman et la fable,
Solène est d’abord un texte magnifique sur la force des mots. Quand la narratrice ne pourra plus dire, il n’y aura plus de transmission, à peine une trace pour les générations futures : « J’ai vu en rêve une horde de mots qui se perdaient dans l’air et revenaient en lambeaux… je voudrais tellement les ramasser, en faire quelques bouquets avant que le silence n’avale tout et ne s’avale lui-même », dit-elle.
Tout à la fois récit de science-fiction, fable sur les pouvoirs de l’enfance, roman noir, poème sur la solitude,
Solène est également un texte sur l’effacement des couleurs dans la vie quotidienne, telle une marche inévitable vers la mort. Des images en noir et blanc, mystérieuses, inquiétantes, suggestives, qui rappellent les clichés du photographe Bernard Plossu, que François Dominique a souvent accompagné dans des albums où poésie et images se répondent.
Inventif et crépusculaire,
Solène ouvre des pistes à l’infini, tantôt lumineuses comme un éclat de rire enfantin, tantôt sauvages comme cette maladie de l’ombre qui guette les derniers survivants juste avant la nuit.
Madame Figaro, vendredi 27 janvier 2012
Ça ferait un bon film ! par Alexis Brocas
On aime le roman. On adorerait le film… La bande-annonce. Un monde ravagé par un cataclysme. Un domaine protégé par une bulle magnétique à l’efficacité déclinante, où survit ce qui est peut-être la dernière famille. Celle-ci compte une petite fille, Solène, capable de lire dans les esprits. Pressentant la chute du domaine, Solène lance, par la pensée, un message à une hypothétique humanité ressuscitée.
Le réalisateur. Après avoir représenté le terne hiver post-apocalyptique de
La Route, John Hillcoat saurait sans doute trouver les teintes grisâtres et pourpres du monde de Solène. La fin du roman, explosion verbale et psychédélique, lui demandera néanmoins de se transformer un temps en Stanley Kubrick, période
2001. Le casting. Pour incarner Solène, la précoce Jodie Foster de naguère eut été parfaite. Hailee Steinfeld, la pré-ado de
True Grit, fera l’affaire. Dans le rôle de la mère, qui se perd en tâches ménagères pour ne pas voir la catastrophe arriver, Catherine Frot. Et dans celui du père impuissant à sauver ses enfants, Bruce Willis, qui se confrontera, pour la première fois de sa carrière, à un personnage crédible.