 |
























|
 |
 |

| |
 | |
| |
La solitude sonore du toreo (La música callada del toreo) |


| |
Traduit de l’espagnol par Florence Delay |

| |
96 pages
7,80 €
ISBN : 978-2-86432-545-1 |
|
|
 |
|
Le premier et le dernier essai de l’écrivain espagnol José Bergamín ont été tauromachiques. Un demi-siècle sépare L’Art de birlibirloque (1930) et La Solitude sonore du toreo (1981). L’art de toréer figura dans sa jeunesse un modèle esthétique et éthique – comment écrire, comment agir –, puis, dans les dernières années, une question métaphysique – comment vivre, comment mourir. À la lumière d’un vers de Jean de la Croix, Bergamín évoque dans ce livre les plus belles expériences spirituelles qu’il vécut en regardant toréer les plus grands, ses amis. Essayiste, poète, homme de théâtre, José Bergamín est l’une des grandes figures intellectuelles de l’Espagne. |

L’émotion du toreo
Parce qu’elle est émotion et parce qu’elle est torera, l’émotion torera est magique. « Nous appellerons émotion – écrivait Sartre dans son admirable Esquisse d’une théorie des émotions précisément – une chute brusque de la conscience dans le magique. Ou si l’on préfère, il y a émotion quand le monde des ustensiles s’évanouit brusquement et que le monde magique apparaît à sa place. » Il ajoute qu’il ne faut pas voir dans l’émotion un désordre passager de l’organisme et de l’esprit qui viendrait troubler du dehors la vie psychique. « C’est au contraire le retour de la conscience à l’attitude magique, une des grandes attitudes qui lui sont essentielles, avec apparition du monde corrélatif, le monde magique. L’émotion n’est pas un accident, c’est un mode d’existence de la conscience, une des façons dont elle comprend son “être-dans-le-monde” […] qui est deux, l’un magique, l’autre déterminé. Il ne faut pas croire que le magique soit une qualité éphémère que nous posons sur le monde au gré de nos humeurs. Il y a une structure existentielle du monde qui est magique. Ainsi y a-t-il deux formes d’émotion, suivant que c’est nous qui constituons la magie du monde pour remplacer une activité déterministe qui ne peut se réaliser, ou que c’est le monde lui-même qui se révèle brusquement comme magique autour de nous. […] Il faut parler d’un monde de l’émotion comme on parle d’un monde du rêve ou des mondes de la folie. » Tout ce qui est art, jeu, fête, dans le toreo, appartient au monde magique de l’émotion. Le cercle magique des arènes l’inscrit dans l’ensemble de ses éléments. Les barrières de bois le dessinent sur le sable, la toiture le découpe dans le ciel. Et tout ce qui demeure à l’intérieur de ce rond, dans son espace déterminé, appartient au monde magique de l’émotion, horrible ou merveilleux, selon l’objet qui le motive. De telle sorte que le véritablement horrible ou merveilleux disparaît quand se rompt le cercle magique, soit, comme dirait Sartre : « Quand nous construisons sur ce monde magique des superstructures rationnelles, car ce sont elles alors qui sont éphémères et sans équilibre, elles qui laborieusement construites par la raison se défont et s’écroulent, laissant l’homme brusquement replongé dans la magie originelle. » Pour celui qui contemple le monde magique du toreo existent ces deux formes d’émotion signalées par Sartre : celle que nous construisons et celle qui nous est brusquement révélée. C’est ainsi qu’il arrive, dans le toreo comme dans la danse – surtout la danse sacrée et cette part de sacré qu’il y a dans le flamenco –, que l’émotion magique surpasse prodigieusement ou sublime leur réalité vivante. Exemple souvent cité par moi que celui de la danse, et Sartre aussi l’évoque, je crois me souvenir, dans sa Théorie des émotions : quand le symbolisme du sexe pour la danseuse, de la mort pour le torero, transcendant son instinctive motivation, transforme ou transfigure le désir ou la peur. Dans le spectacle magique de la course, la présence de la mort est exclusivement liée au taureau tandis que les lumières de la raison irrationnelle, s’allumant et s’éteignant sur son habit, masquent d’immortalité le torero. Dès qu’un torero nous exprime volontairement ou involontairement sa vaillance ou sa peur, l’émotion magique de son art s’évanouit. Car l’émotion du toreo relève exclusivement de l’art. Le spectateur qui s’émeut d’autre chose le détruit, en lui substituant une sorte de pornographie mortelle qui le transforme lui-même en masochiste suicidaire et en assassin sadique : tendances évidemment imaginaires, ignorées de lui, qui ne sent que plaisir et douleur frustrés, comme dans un inconscient fantasme d’onanisme.
|

La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 octobre 2008, n°978 José Bergamín, La Solitude sonore du torero
On peut ne pas s’intéresser aux débats autour de la corrida, trouver, devant la passion de ses adversaires, qu’il est nécessaire de choisir parmi ses indignations, et, devant la passion de ses adorateurs, qu’il est étrange de tant aimer les taureaux morts, et pourtant se prendre d’une vive affection pour ce bref essai tout en ellipses et fulgurances, où le torero, l’art de toréer, devient métaphore concrète de la transcendance. Sous le parrainage de Jean de la Croix et de Calderón, Bergamín lit le torero comme incarnation du style, où « l’émotion intime dépasse le jeu du combat », où rayonne la pure présence de ce qu’il nomme l’âme, qui permet de connaître la peur, et de se reconnaître mortel, et de mesurer la futilité des entreprises humaines, mais qui donne aussi l’élan pour dépasser ce petit bon sens, et chercher à donner forme à ce mouvement double qui est notre identité même. Dans ce qui devait être son dernier ouvrage, José Bergamín, catholique et républicain, engagé aux côtés des communistes (quand on lui demande : « jusqu’où irez-vous avec les communistes ? », il répond splendidement « jusqu’à la mort, mais pas un pas au-delà »), et qui fut l’une des grandes figures intellectuelles de l’Espagne, reprend la réflexion engagée, un demi-siècle plus tôt, dans son premier livre, L’Art de birlibirloque. Mais si, jeune homme, il voit dans l’art de toréer un modèle esthétique, au soir de sa vie, c’est le mystère de la grâce qu’il salue en lui, et c’est magnifique. Et peu importe qu’on ne partage pas sa foi, car ce mystère, c’est simplement – si l’on ose dire – celui de la métamorphose de notre vulnérabilité, de nos limites, en célébration de leur fugace dépassement, dans l’émotion, pensée sous commotion, née de la joie devant le style qui affirme son insoumission aux contraintes des éphémères tout en les nommant. Évidemment, cette lecture-là rejette la corrida bruyante, où s’exhibe le risque, comme « pornographie de la mort », et « barbare massacre rituel », pour rêver de corrida s’ouvrant sur un toril… vide. Le torero est poème, est musique, car, comme le dit Carlyle, « la plus profonde pensée chante », en silence, dans le silence de ceux qui l’entendent, et qui deviennent alors un peuple et non plus un public. Évidemment, cette lecture-là entreprend de définir l’imaginaire espagnol, représenté alors au plus nu, au plus vrai, par le théâtre du Siècle d’or, et Quevedo, et Cervantès, et la guitare flamenca, et le peuple espagnol devient secrètement symbole de l’homme, double, contradictoire, faible et grandiose. Bergamín est merveilleusement emporté, enthousiastement radical, et d’un lyrisme coupant exactement irrésistible. Florence Delay a choisi de le traduire en « congédiant le glossaire » taurin, c’est un bonheur : rien ainsi ne vient réduire les « résonances » de ce chant d’amour à ce qui en nous, sait qu’il n’est rien de plus beau que l’instant d’éternité, « inutile » et indispensable, né d’un sonnet ou d’une faena, porteur de la lumière d’ombre qui est notre vie même.
|

| « For intérieur », par Olivier Germain-Thomas, avec Florence Delay, France Culture, vendredi 7 mai
2010, de 21h à 22h |

|
 |