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  La Souterraine

  Christophe Pradeau

  Roman

  160 pages
12 €
ISBN : 2-86432-445-8

Résumé

   La Souterraine peut se lire comme l’accomplissement d’une promesse : « Nous avions juré de nous rappeler jusqu’à l’heure de notre mort – c’était la formule que j’avais répétée après elle – ce que ça fait d’être un enfant. »
   Sur le chemin qui les ramène chaque dimanche de Lubersac, le village de la grand-mère, vers cette ville qui est la leur et « dont le nom est secret », Laurence et son frère, le narrateur, ont inventé, pour conjurer l’ennui et la nausée qui les assaillent en voiture, un jeu qui consiste à s’emparer de chaque détail du paysage en lui attribuant une histoire.
   C’est ainsi que l’enfance se protège et s’oriente dans le brouillard des routes, de la peur, de la famille, de la géographie et de l’Histoire. Un soir d’hiver, sur l’écran de la vitre, ce brouillard que fend la voiture devient pour le frère et la sœur l’épaisseur même du langage. « S’engouffrer dans les mots », comme tout y invite dès lors, c’est explorer « l’intimité insituable des rêves » au risque de se perdre en retour dans ce qu’ils ont pour fonction de conjurer.


Extrait du texte

Le moment venait où les récits finissaient par s’épuiser. Le silence se faisait. Quelqu’un confessait sa fatigue. Nous montions nous coucher, en veillant à ne pas faire de bruit pour ne pas risquer de réveiller ceux qui dormaient déjà. À peine Maman avait-elle éteint la lumière et quitté la pièce que Laurence me rejoignait sous les draps et me redisait sa certitude que c’était des ptérodactyles. Elle était persuadée que le passé tout entier était encore là, au fond de l’étang de Cherchaux, depuis les monstres préhistoriques jusqu’à la petite chienne de Mamie, Quinette, morte un soir d’hiver, écrasée par un chauffard. C’était là que l’on allait quand on mourait. Il suffirait d’avoir le cran d’y descendre pour retrouver tous ceux qu’avait emportés depuis le commencement des temps la navette des nuits et des jours. Ils demeurent tous ensemble sur les rives d’une mer souterraine aux eaux lourdes, luminescentes, dont la houle irrite les ténèbres de lueurs, du brasillement, des saccades de ces noctiluques qui venaient danser autour des caravelles, inquiétant l’œil des Grands Découvreurs. Du jour où l’oncle Raymond avait entrepris de nous apprendre à regarder le ciel, le prestige de l’étang de Cherchaux avait passé toute mesure. Rien n’avait retenu l’attention de Laurence comme le Big Crunch incidemment évoqué un soir, alors que nous admirions la Voie lactée et qu’elle nous apparaissait emportée par le mouvement d’un grand départ. Que l’on dût considérer comme probable un reflux de l’univers nous avait coupé le souffle. De comparaison en métaphore, à force de questions et de réponses embarrassées, le Big Crunch était apparu à Laurence comme l’instant où il faudrait qu’enfin le monde se débonde. Il serait aspiré tout entier. Rien n’échapperait : montagnes, mers et forêts, soleils, lunes et constellations ; l’univers, ses milliards de milliards de mondes, viendrait en tournoyant s’engouffrer, en un immense effondrement de formes, dans l’étroit goulot de l’étang de Cherchaux.


Extraits de presse

   Libération, jeudi 22 décembre 2005
   Le songe d’une nuit d’hiver
   par Jean-Baptiste Harang

   Secrets d’enfance. Entre intimisme et féerie, un premier roman de Christophe Pradeau.

   Les raisons qui nous poussent vers des livres dont on ne sait rien ne sont pas toujours raisonnables : un nom d’auteur qui ressemble à un autre et que l’on confond avec un troisième qui ne ressemble à rien, un titre sibyllin ou aguicheur, la photo en bandoulière d’une jeune femme énigmatique qui prétend l’avoir écrit, la confiance aveugle qu’on fait à une maison d’édition, ou à la jeune femme attachante qui la représente, une jaquette brillante où l’on se voit dedans, une phrase subreptice aperçue au vol quand le livre s’échappe à l’ouverture du paquet. Je ne lis jamais les quatrièmes de couverture de peur qu’on y dévoile le nom de l’assassin. Sauf si, en vertu de la loi dite « de la tartine », le livre tombe du mauvais côté. Sur celle-ci, on pouvait lire : « Christophe Pradeau est né en 1971, La Souterraine est son premier roman. » À deux reprises, le titre était écrit ainsi : La Souterraine, avec un S majuscule. Si bien qu’il me parut évident qu’une intrigue de qualité nous attendait à La Souterraine, chef-lieu de canton de la Creuse, où j’ai passé une année noire et dont ce livre me vengerait. J’avais tort, d’autant plus que sur la couverture et à l’intérieur du livre cette « souterraine » n’avait pas prétention à la moindre majuscule, mais c’était trop tard, j’avais le livre en main, il devait être lu.
   C’est un livre d’écriture où seule la vie est souterraine, la vie imaginaire de Laurence, une petite fille qui deviendra grande, après avoir longtemps eu peur du brouillard, longtemps imaginé un monde ni pire ni meilleur, tout juste différent, un monde construit comme un rêve, un rêve répété, nourri de culture et d’obstination, un monde où tous les cauchemars ne sont pas des rêves, où les rêves présentent une alternative possible, tentante, à la réalité. C’est un garçon qui raconte, il ne dit pas son nom, il est le frère de Laurence. Ils sont petits dans une voiture conduite par le père, la mère est malade à la place du mort. Ils sont pris dans le brouillard, à n’y plus voir, tout ce qui n’entre pas par les yeux appartient à la vie souterraine. Le paysage se construit de mémoire, le dessinant en aveugle sur les vitres dans la buée des respirations, tandis que, de l’autre côté, le givre tente de bloquer les écoutilles. Les deux premiers tiers du livre sont engourdis de brouillard, écrits dans la lenteur apeurée du froid, d’une plume sérieuse, guidée de souvenirs, de fantaisie et d’application, phrases longues et balancées, trop justes, presque surécrites de peur de ne l’être pas assez, comme si l’auteur avait un modèle à suivre et la modestie de ne jamais s’en éloigner. Neuf heures de brouillard et de pistes brouillés jusqu’à la page 94 : « Étouffés d’ouate, blottis dans notre voiture comme dans un cocon, nous étions réduits à l’état de larves attendant nous ne savions quelle métamorphose ou que n’avance pour nous dévorer l’araignée qui avait jeté sa toile sur l’univers. »
   L’araignée ne viendra pas et tout se métamorphose dans la seconde partie du livre, « la Route de l’ambre », la somptueuse histoire de Sédulius, inventée, peaufinée par Laurence, en partance vers ce monde souterrain et merveilleux de lourdes abeilles, d’animaux fabuleux et, plus tard, de cabines téléphoniques sarcophages, alvéoles funèbres, dans ces dernières pages, le style travaillé du début trouve une harmonie naturelle avec ce qu’il invente. Et ce scrupule, ce petit caillou glissé dans la chaussure du lecteur dès la page 35, par le truchement d’une parenthèse subreptice, finit par justifier notre chagrin de s’éveiller du rêve d’un autre : (« C’était peu de temps après la mort de Laurence »).




   Midi libre, vendredi 23 décembre 2005
   Pradeau : magnifique retour en enfance
   par Jacky Vilacèque

   À l’aune du succès de librairie d’aujourd’hui, cet auteur, Christophe Pradeau – dont on ne sait rien – n’a rien à vendre. Pas d’enfance déplorable à confesser. Pas de traumatisme à psychanalyser. Pas de graveleuses turpitudes à déballer. Et, en plus, c’est un premier roman. Toutes circonstances difficilement admissibles.
   Et pourtant, on tient à saluer ce livre. À dire combien il est précieux que des auteurs sachent encore écrire comme cela et qu’un éditeur – l’Audois Verdier en l’occurrence – sache prendre le risque de le publier. Car quel délicieux petit roman ! Quelles merveilleuses phrases que celles-là ! Et comme elles forent dans les lointaines nappes de l’enfance avec une délicatesse proustienne et une étrangeté de Grand Maulnes.
   Ce n’est rien pourtant que cette histoire juste un vieil enfant qui se souvient. D’une sœur disparue et qui le fascinait, d’un pays qui avait les terreurs et les beautés de tous les paradis perdus, de jeux puérils et cruels au fond des brouillards et des forêts qui menacent. Vieil exercice de notre littérature, certes.
   Mais il y a longtemps que des phrases, souples, ondoyantes, magnifiques, n’hésitons pas, n’avaient éveillé autant d’échos. C’est qu’il ne s’agit pas de souvenirs d’enfance, on l’aura compris, mais d’une exploration au pays de toutes les enfances. Un livre qui émeut.



   Lire, décembre 2005
   Accélération
   par Baptiste Liger

   Les enfants savent occuper les trajets en voiture. Pas seulement en se chamaillant. Chaque dimanche, Laurence et son frère reviennent de chez leur grand-mère. Leur aïeule leur a raconté ses souvenirs tout l’après-midi. Et les gamins, des histoires plein la tête, se plaisent à revivre ces anecdotes, au retour. D’en imaginer d’autres, et de deviner la vie de personnes réelles ou de monstres imaginaires, en observant le décor qui défile. Les paysages bougent dans le brouillard nocturne, et deviennent des formes abstraites, des fantômes. Un soir, alors que sa sœur dort à côté de lui, le narrateur sent que quelque chose se passe, sans pour autant trouver les mots pour le dire. Serait-il en train de percevoir le mécanisme du temps ? C’est ce qu’il tente de raconter, des années plus tard. Ainsi décrite, La Souterraine pourrait laisser imaginer une énième chronique de mélancolie terroir. Tout le talent de Christophe Pradeau, jeune professeur de littérature à Paris-XIII, tient dans l’instauration d’un climat de douce angoisse. Construit en très courts chapitres, le roman superpose les époques et les sensations, comme autant de digressions, avec une incroyable évidence. Les mots « hors d’âge » se marient au vocabulaire le plus simple, sans pour autant sonner faux. Au fur et à mesure, l’auteur mène son récit des plaines corréziennes jusqu’à nos terres intérieures, autant terrifiées par la brume que par certaines promesses. Le véhicule continue son chemin, phares allumés ou pas. À ce titre, La Souterraine confirme la belle idée tenue par Kevin Costner dans Un monde parfait : une voiture, c’est une machine à voyager dans le temps. Devant nous, c’est le futur ; dans le rétro, le passé. Et le présent se tient au volant. Question d’accélération.




   Topo, octobre-novembre 2005

   À la rédaction, les bras nous en sont véritablement tombés. Premier roman rédigé par un jeune auteur né en 1971, La Souterraine est un récit diablement maîtrisé, dont le style étonnamment souple et dense autorise le lecteur à se plonger plusieurs fois dans la soie de la même phrase, afin de vérifier son plaisir. [...]


   La Croix, jeudi 13 octobre 2005
   Christophe Pradeau écrit une histoire vieille comme la Corrèze
   par Jean-Maurice de Montremy

   Souvenirs d’enfance, jeux et contes d’une grand-mère experte en anecdotes

   Dans la voiture, Laurence, la grande sœur, dort. Son frère, à côté d’elle, s’inquiète. Il fait nuit, très froid. Ils reviennent de Lubersac où leur grand-mère, comme d’habitude, a rendu le dimanche magique. Experte en anecdotes des années 1930 et 1940, forcément terribles, Mamie arrange aussi des contes, à sa façon, tirés du paysage ou d’une grande histoire vieille comme la Corrèze. Sa cuisine fait le reste.
   D’habitude, Laurence occupe ce trajet par « le jeu ». Les deux enfants nomment ainsi les récits qu’ils imaginent à chaque voyage en observant les mêmes arbres, les mêmes maisons, les mêmes repères. Ils le font de jour comme de nuit – mais plus encore de nuit, car l’arbitraire des phares tire de l’ombre des formes étranges, imprévisibles. La fille et le garçon domestiquent, par leurs contes, le mal des voitures et l’épreuve des nausées. C’est pourquoi le garçon – narrateur de ce roman – s’inquiète du sommeil de sa sœur. Il y a la nuit, le gel et l’interminable passage de la forêt avant l’autoroute, tandis que monte l’intense brouillard. La nuée tentaculaire sort des profondeurs du temps et des souterrains de l’imagination. Le garçon se raconte bientôt, à lui seul, un épisode du jeu, tout en revenant sur d’autres allers-retours chez Mamie. Car ce voyage d’hiver dans la brume marque la fin de l’époque du jeu ou des films que les deux enfants aiment se raconter. Ils savent qu’ils vieillissent, eux qui se sont juré un jour de se souvenir « jusqu’à l’heure de notre mort – c’était la formule que j’avais répétée après elle – ce que ça fait d’être un enfant ».
   Ce roman nocturne sous l’emprise du Grand Brouillard a tout du souvenir d’enfance. Corrèze d’hiver, Corrèze d’été ; parents et grands-parents entraperçus ; vacances qui sont déjà d’autrefois… Mais ce n’est qu’un aspect du récit, de sa poésie précise et dense.
   Comme nous y invite le sommaire, présenté sous forme de sablier, la lecture s’inverse au fur et à mesure qu’elle avance et que le sable se précipite vers l’entonnoir. Le temps souterrain devient surface, et inversement. Si bien que le souvenir d’enfance est aussi un grand conte – un Conte des contes, un dernier adieu aux personnages fantastiques, aux paysages animés, au jeu et au film que n’ont cessé de tisser Laurence et son frère, puisant leur matériau dans le monde des adultes comme dans celui des livres ou des écrans.
   On ne s’étonne donc pas que la bataille d’Actium voisine dans La Souterraine avec l’obscur Goumareix, un très inquiétant monstre des profondeurs, inventé par grand-mère, qui ressemble au fourmilion, cette larve toujours creusant son entonnoir dans le sable pour prendre au piège et dévorer des insectes. On ne s’étonne pas non plus que les blocs d’ambre puissent s’évaporer, libérant des insectes antédiluviens – et que la Corrèze rejoigne Hölderlin, Kleist ou Novalis. Le personnage de Laurence s’impose ainsi de façon bouleversante. La grande sœur, devenue jeune femme et jeune mère, entend toujours l’appel de la nuit des temps et de ses rêves intrépides.
   Outre sa qualité d’écriture et de construction, ce premier roman de Christophe Pradeau (né en 1971) témoigne d’un imaginaire parfaitement maîtrisé, sans emphases ni complaisances. On attend le deuxième, bien sûr, mais il faut tout de suite profiter de celui-ci.



   La Montagne, 5 octobre 2005
   par Robert Guinot

   Christophe Pradeau enseigne la littérature à Paris XIII. Âgé de 34 ans, il publie son premier roman, La Souterraine, dont les pages constituent des errances à travers notre région, de Lubersac à Donzenac en passant par une ville non nommée, où vit la famille du narrateur.
   Tout débute lors d’un hiver rigoureux qui n’est pas sans rappeler celui de 2004-2005. Le lecteur entre dans l’intimité d’une famille composée des parents, d’une fille prénommée Laurence et du garçon, le narrateur. Les deux enfants sont très liés, complices de tous les instants. Ils se trouvent fréquemment assis, dans le récit, à l’arrière de la voiture que conduit leur père. La famille se rend régulièrement chez la grand-mère, le dimanche, à Lubersac. La route semble bien longue, propice à stimuler l’imagination, à favoriser des jeux.
Laurence et son frère s’emploient à tromper le temps pour conjurer la nausée du mal de voiture. Ils s’emparent d’un détail du paysage, de jour comme de nuit, et à partir de là inventent une histoire.
   Christophe Pradeau remonte le temps. Le narrateur retrouve ses souvenirs.
   Il quitte le présent pour revenir aux années de son enfance, aux années de complicité avec sa sœur aujourd’hui décédée. Il restitue ses jeunes années en hommage à la disparue, comme pour tenir une promesse réciproque.
   Le récit s’enfonce dans les années, dans les peurs et les angoisses mais aussi les fantasmes. Les courts chapitres s’enchaînent, servis par une écriture classique et travaillée, douloureuse et oppressante. Des gens, des lieux, des événements se succèdent.
   « Laurence avait 6 ans lorsqu’elle reconnut sur elle le souffle de la bête qui se tient invisible dans la profondeur des choses, de la gueule qui nous observe, jouissant sans impatience du spectacle du monde, non s’en prendre plaisir, sans doute, à l’agitation désordonnée de la matière, sachant que toute l’éternité que son temps viendrait ».
   Le récit restitue le jeu ouvert des imaginations, le « programme souterrain », la bataille d’Actium…
   Angoisse et poésie se mêlent pour apprivoiser la nuit et pour rendre vie à un être disparu, aimé par-dessus tout.
La Souterraine laisse errer sa douleur dans le Limousin, dans une terre en prise avec l’irréel et l’étrange. Les enfants jouent à se faire peur et le récit revisite à sa manière l’histoire. Ainsi, « la route de l’ambre » relate les exploits d’un jeune aventurier fournissant les meilleurs belluaires de Rome. Les phrases entrent dans des labyrinthes de brouillard et des fantasmagories mystérieuses.



   La Quinzaine littéraire, 1er au 15 octobre 2005
   par Anne Thébaud

   Dans ce premier roman, Christophe Pradeau s’attache à rendre l’enfance, avec ses peurs et les histoires que l’on se raconte pour échapper à la nausée des voyages en voiture. Sur le trajet du retour, suite à la visite dominicale chez la grand-mère à Lubersac, le narrateur fait resurgir du passé la complicité avec sa sœur Florence. Au détour d’un détail du paysage ou d’un nom, c’est toute la famille qui revit, le voisinage, les fêtes du village, la cueillette des champignons, les récits des uns et des autres. Un sens très précis de la géographie et de l’histoire locales ancre la narration dans un temps collectif ou mythique ; les souvenirs de l’hiver de 1879 ou des Croisades alternent avec les histoires de trésor ou de Grande Ourse qu’on raconte aux enfants au coucher. Les dangers de la route prise par temps de brouillard ouvrent sur d’autres terreurs, celle de monstres et de bouche des Enfers.
   Le récit progresse par boucles et infimes digressions, l’angoisse du voyage en rappelle d’autres, éternelles interrogations du début et de la fin, des origines et de l’identité. Christophe Pradeau excelle à dire l’enfance et ses rites, à partir de ces petits riens infiniment justes de la perception qui suscitent un monde de rêveries, de légendes ou de questions métaphysiques. L’évocation d’un lieu aussi bien que la description d’un lustre ou du ruban attrape-mouches contribuent à rendre le monde présent. On peut cependant regretter que la seconde partie du livre soit plus linéaire, s’égare dans les aventures de Sédulius et de ses compagnons, mêlant l’Empire romain et les ptérodactyles de l’âge préhistorique. Ce récit en abyme rompt le fil vagabond du récit principal, s’enfonce dans un dédale imaginaire qui décroche du terreau régional qui formait un fondu où se mêlaient indistinctement souvenirs, légendes et lambeaux de savoir historique. Quoi qu’il en soit, la chute énigmatique du récit et la qualité d’écriture de Christophe Pradeau rendent le lecteur curieux de la suite car il y a là les signes d’une réelle sensibilité et d’un timbre de voix singulier.


   Le Matricule des anges, septembre 2005
   Obscure enfance
   par Lise Beninca

  Sur le trajet familier qui les ramène chaque dimanche de Lubersac, Laurence et son frère ont inventé un Jeu : ils scrutent chaque parcelle du parcours pour être à même de le reconnaître au détail près. Le soir du « Grand Brouillard la voiture se trouve enserrée dans une marée blanche qui fait vaciller leurs repères. Anxieux et fasciné, le jeune garçon observe sa sœur en train de « basculer de l’autre côté du monde », « vers la grande nuit des espaces intérieurs ». Des années plus tard, en souvenir de « ce que ça fait d’être un enfant », il cherche à retranscrire l’univers de Laurence, pour qui la réalité n’était encore qu’une esquisse, et qui comblait par l’imagination ses connaissances lacunaires. « Je me souviens du soir où elle me fit part pour la première fois de ses craintes : elle soupçonnait que tout au monde fût incertain. » Laurence pense le monde à partir de ce qu’elle en pressent : la présence sourde de la mort, le pourquoi de l’existence, et tout ce qui force à sortir de l’enfance. Dans ce premier roman d’une écriture foisonnante, les mots d’un autre âge ? celui des contes et légendes ? prolifèrent comme les ronces autour d’un château endormi. Au risque d’oppresser le lecteur, ils s’immiscent dans des gouffres sans fond, suivant les méandres de la fantasmagorie enfantine. Dans l’espace clos de la voiture, fragile coquille au milieu du chaos, se cristallisent toutes les peurs : la claustrophobie de la mère qui la mène au seuil de la folie, l’inconnu qui s’étend au dehors, soudain hostile comme la vie qui s’avance, dans l’évanouissement des certitudes et de l’insouciance, et qui donne envie de « crier pouce ».



   Parutions.com
   par Bruno Portesi



   Le Monde, vendredi 26 août 2005
   Citadelles d’enfance
   par Xavier Houssin

   Chair de poule des souvenirs. Le premier roman de Christophe Pradeau

   Cela commence avec une brume insignifiante. Une opacité transparente juste accrochée aux herbes. Un mouillé à peine laiteux encore troué de soleil ras. Mais qui se répand par plaques et qui enfle. Inexorablement. Une blancheur molle s’installe peu à peu, envahissant le sol. Elle prend ses aises et s’élève au tronc des arbres. S’enroule aux branches et prend la place du ciel. La masse humide progresse comme un incendie froid. Léchant le paysage. Le faisant disparaître. Un instant encore. Tout se trouve englouti.
   D’engloutissement, il en est beaucoup question dans ce premier roman de Christophe Pradeau. C’est le brouillard bien sûr qui fantôme les routes familières, mais aussi la boue des marais qui happe les imprudents égarés sur la tangue verte de trompeuses prairies. Le sable des déserts étouffant les cultures. Et ce noir de la nuit qui fait ressurgir des angoisses de préhistoire. Les fauves d’autrefois tapis dans les fourrés. Tigres aux dents de sabre et dragons carnassiers. L’oubli enfin, surtout, enterrant les années. Les émotions et les visages. Les sensations. Les troubles. Enfouissant le cour lentement sous une pluie de cendres. Un frère et une sœur se sont fait un soir un absolu serment. « Nous avions juré de nous souvenir jusqu’à l’heure de notre mort – c’était la formule que j’avais répétée après elle – de ce que cela faisait d’être un enfant. » Comment tenir parole ? En laissant affleurer les sentiments premiers comme une eau souterraine. Source jamais tarie tant qu’on reste fidèle. Et Christophe Pradeau de rouvrir lentement « un monde de moissons, de parties de pêche, un monde où l’on fait la sieste à l’ombre des vergers, un monde de lectures indolentes sur les chaises longues des arrière-jardins, d’orangeade et de persiennes closes, de chaleur bourdonnante avec ses recoins, ses filets de fraîcheur (...) ».
   Mais qu’on ne se trompe pas, il n’y a pas dans ce livre de nostalgie facile. On est loin du récit de souvenirs d’enfance. Pradeau parle d’humus. De très profond terreau. Il nous rapproche de tout ce qui nous met au monde. Qui fonde le regard. Qui fait trouver les mots. C’est l’endroit du décor. Ballottés sur la banquette arrière de la voiture qui les ramène de chez leur grand-mère, les deux enfants ont inventé un « Jeu ». Manière de lutter contre la nausée lente et l’ennui des voyages. Ils s’efforcent chacun de garder en mémoire le moindre détail du trajet. « Un village ha ut perché que l’on apercevait soudain au bénéfice d’une courbe plus accentuée que les autres ; un massif montagneux enténébré par une forêt de sapins où l’on devinait, plus ou moins visibles selon les saisons, deux tours en poivrière. » Rite et réminiscence. Descendre en rappel les contreforts du temps.
   La Souterraine, c’est sûr, est le roman d’un poète. Christophe Pradeau nous guide vers nos mers intérieures, nos rivages secrets. « Nous ne sommes, écrivait Lewis Carrol, que des enfants vieillis qui pleurnichent le soir avant d’aller dormir. » Pour apprivoiser le sommeil, pour conjurer la nuit, Laurence, la grande sœur, se raconte des histoires sans cesse recommencées. Interminables. Inachevées. Elles se trouvent dans ce livre. Phrases figées dans l’ambre. Réveillées de soleil. Tohu-bohu d’enfance. Des contes et légendes arrachés au brouillard, intacts. Qui avait oublié ?



Analyse de Jean-Pierre Richard

   Critique, mars 2008
   Un romancier de l’informité
   par Jean-Pierre Richard

   Quiconque s’est plongé dans la lecture du (premier) roman de Christophe Pradeau, La Souterraine, y a sans nul doute été saisi par la puissance d’une rêverie majeure, obsédante, vécue selon des modalités diverses, mais qui ne cesse de gouverner à la fois l’avancée du récit et l’élaboration du paysage. La Souterraine : c’est d’abord la reconnaissance perceptive, imaginante, mais conceptuelle tout aussi bien, d’un certain état fondamental du monde, que pourrait approcher, en première analyse du moins, le mot d’informité. Ce trouble foncier (originaire sans doute, terminal assurément), que dissimulent le plus souvent les décors aveugles de nos vies, certains moments (d’enfance, d’art, peut‑être de folie) permettent d’en surprendre soudain la force, l’urgence, et surtout, note ici essentielle, l’hostilité. C’est autour de ces moments clefs que s’éveille, dès les premières lignes de ce livre, l’imagination romanesque de son narrateur‑héros. Vouée à un rapport, fait à la fois d’horreur et de sidération, avec ce que le texte nomme nuit, ou souterrain, (synonymes sensoriels de l’idée d’informité), la rêverie n’en esquisse pas moins quelques figures possibles de dégagement, ou de réparation disons de « reprise » personnelle. Preuve de ce sauvetage : le roman que nous sommes en train de lire.

   Soit à reconnaître, d’abord, quelques-uns des aspects ou éléments actifs dans le grand décor d’informité qu’écrit La Souterraine. La première dysphorie qui afflige le corps y semble liée au constat d’une noyade des structures : au niveau des surfaces habituellement offertes et lisibles se produisent une dissolution des frontières, un effacement progressif des lignes, un estompage des reliefs, une égalisation des niveaux (haut/bas, proche/lointain, devant/derrière). Cela s’éprouve, par exemple, dès les premières lignes du roman, à partir de l’espace clos d’un objet en mouvement : la voiture qui ramène, le dimanche soir, la famille du narrateur, depuis Lubersac, lieu de séjour de la grand‑mère, jusqu’à la grand‑ville, en traversant, plongée dans la nuit, toute l’épaisseur de la forêt poitevine. Ce qui advient souvent alors, au cours de ce petit voyage, c’est l’assaut, vite ressenti comme maléfique, d’un brouillard sans visage, avec sa bestialité suggérée, son pouvoir d’attaquer et de dissiper les perspectives familières de la route. Car il y a en lui comme une force serpentine (« De vaporeuses couleuvres de soie blanche venaient s’échouer sans bruit contre le pare‑brise »), et un appel, aussi, à d’autres formes d’animalité hostile (le brouillard « mord », il « griffe le bitume », la route est « rongée » par lui « comme par un acide »). Le résultat d’un tel assaut d’altérité sauvage ? Un malaise, complexe, d’obturation, d’effondrement, de perdition surtout. Aveuglée, l’auto ne trouve pas sa route, s’en va dans des impasses, s’immobilise enfin dans la grande nuit de la forêt.

   À cette première expérience déplaisante s’adjoint souvent, pour l’aggraver, une autre modalité de cauchemar. Le brouillard s’attaquait à un autour, un alentour des personnages voyageurs, c’était, si l’on veut, un agent, néfaste, d’ambiance. On le découvre maintenant associé à un acteur, hostile, de frontalité : lié, celui‑ci, à une sorte de refus de l’en‑avant (de l’avancée, de la traversée, de l’ouverture). C’est le motif, dominant, de la forêt‑muraille (limousine, nordique), avec sa métonymie toute puissante : la ronce, le taillis impénétrable. Le sous‑bois nourrit « le fouettement des fougères, l’étreinte importune des ronces, la griffe nauséeuse du vertige ». La broussaille concentre et durcit en elle la méchanceté éparse du brouillard, mettant en œuvre pour cela deux schèmes nouveaux d’agressivité haineuse : la déchirure, et la complication. Car ses épines (métaphoriquement dents, griffes) incisent le corps qui tente de la franchir, et sa structure est celle de la ramification folle et cancéreuse, d’un hérissement aussi infini qu’incontrôlé (dans le cousinage souvent, d’autres architectures compliquées, comme le labyrinthe, ou la toile d’araignée). La forêt dresse en somme devant le héros narrateur la muraille d’un non aussi vertigineux qu’opaque. Le prouvent toutes les difficultés de sa traversée : sans trop de dommages encore du côté du Limousin, mais annihilantes, un peu plus loin dans le texte, pour les troupes romaines qui avancent au cœur de la grande ronce germanique. La réécriture de la Guerre des Gaules que tente allusivement Pradeau les montre peu à peu détruites tant par la résistance, toujours invisible, des habitants du lieu que par la haine indépassable, inhumaine, de l’altérité végétale elle‑même.

   D’autres générateurs d’angoisse pourront venir se greffer sur ceux de la brume ou de la ronce. On pourra rêver une force qui n’attaquera plus de face, ni par son alentour, la forme du corps menacé, mais qui, changeant d’orientation, voudrait l’attirer à elle, et comme l’aspirer, l’entraîner dans sa propre profondeur. C’est le motif, très puissant, de la boue, soutenue par un fort réseau phonique de labiales : boue, brume, brouillard, broussaille, boire… (On songe, peut‑être, à l’une de ces sonorités‑clefs que, dans sa belle Psychanalyse de l’informe, Sylvie Le Poulichet nomme signifiants de bascule et qui ouvrent littéralement, selon elle, au niveau de la vie inconsciente.) Quoi qu’il en soit, boue c’est brouillard de terre. Elle commande, par exemple, une peur d’enlisement : ainsi dans la scène de traversée d’un pré invisiblement inondé, dont Laurence, sœur du narrateur, n’est tirée que par la solidité corporelle, la fermeté d’un père qui échappe à l’attraction de la mollesse. Autre fonction, parente, de la boue : elle est aussi ce qui vous avale, vous digère, vous emporte dans l’ignominie profonde d’un monde de plis intestinaux. Mouvement réitéré de « succion », de « déglutition », d’« étreinte », tirage vers le bas de ce que Pradeau nomme les « Royaumes Souterrains ». Mais une analité si évidente peut se lire aussi, – il n’y a pas de contradiction dans les fantasmes –, comme le creusement et la séduction, mortelle, d’une sorte de mauvais sein originaire. Ainsi dans le mythe, mystérieux, du fourmilion : tapi au fond d’une sorte de gouffre spiralé, d’entonnoir de sable (sable : boue sèche), cette larve monstrueuse attend, pour les happer (mot‑clef), étreindre, puis détruire, que vienne glisser lentement en lui, vieillir, puis mourir le monde innocent de ses victimes.

   Un univers d’« interminables couloirs souterrains », qui vont « s’enfoncer toujours davantage vers le centre de la terre », voilà le cauchemar que retrouve, et varie, pour s’y fourvoyer, mais aussi peut‑être pour y deviner un autre fondement, y élaborer une autre espèce de recherche et de ressource, l’activité du rêve enfantin. Il faut ajouter à cette description la présence d’un autre élément perturbant encore le mouvement. À l’insolidité du soutien terrestre (l’un des rôles de la boue) se conjuguent souvent la dérive des axes géographiques, la défaite des coordonnées spatiales. Perdre pied, perdre la tête : écrits en italiques, comme chez Gracq, ou chez les surréalistes, ces deux égarements, alors, ne se séparent plus. Leur double perdition s’affiche ainsi en deux expériences essentielles : la première a lieu à l’occasion d’une fête campagnarde, où Laurence, emportée par la violence giratoire d’un appareil de Montagnes Russes, se laisse saisir, et comme désapproprier par le rapt du mouvement. La seconde agrandit à une dimension cosmique la dysphorie d’un tel événement : c’est l’intuition, soudaine, que le ciel lui‑même « se met à tourner, à tourner de plus en plus vite ». Échappant à l’immobilité apparente de la Grande Ourse, Laurence se sent « soudain catapultée dans la nuit, happée par le tournoiement hostile du ciel nocturne ». Celui‑ci, dès lors, n’est plus un plafond, ni « les astres des appliques un peu vieillottes » : bien plutôt les acteurs d’une sorte de lâchez‑tout universel, l’ouverture d’un débordement sans fin et sans limites.

   Ajoutons que la force, la cohérence, extrêmes, de telles épreuves d’imagination, ne se limitent pas au domaine sensoriel. Elles font aussi de la part du narrateur (sinon du héros qui les traverse) l’objet d’une sorte de retentissement réflexif. L’informe réclame une pensée, – et un penseur qui tente d’en formuler, au moins par métaphore, le sens éventuel. Or il semble bien qu’au travail de subversion qui attaque ici l’ordre d’une certaine présence au monde réponde (à moins que ce ne soit l’inverse) une dissolution des cadres du sujet lui-même, « égaré », celui‑ci, « dans un monde sur lequel n’avait de prise aucune des catégories inventées par l’homme pour démêler les embrouillaminis de l’espace et du temps ». Embrouillamini : mot sésame de la déliaison, de la décatégorisation. Plusieurs passages de La Souterraine évoquent ainsi des moments de flou existentiel : on y constate le manque de « loyauté » de la perception, on vit dans le soupçon que « tout au monde est incertain ». Tout, à commencer par soi‑même, par les opérations de son propre esprit. C’est, par exemple, le doute sur les souvenirs, dont on ne sait plus lesquels sont vrais, et lesquels inventés, ou reçus d’autrui. Ou bien c’est la révélation des absurdités de l’être‑en‑vie (avec l’intuition brutale de la mort à venir de la grand‑mère, ou l’idée, soudaine, de sa propre annulation). Au bout de ces ébranlements il pourrait se produire une sorte de « folie » : celle qu’approche imaginairement, mais sans s’y perdre, grâce à ses ressources d’inventivité vitale et narrative, Laurence, la sœur du héros narrateur ; celle aussi où tombe, pathologiquement cette fois, la mère de celui‑ci. La « folie » serait ainsi comme la reconnaissance et l’aveu d’une incertitude de l’être, un voyage au bout de l’informité (comme il peut y avoir, bien différent il est vrai, un voyage au bout de la nuit) : disons, si l’on veut, une expérience-limite où le souterrain égalise, dans le vide de son « trou noir », l’essence de ce qui est à celle de ce qui n’est pas.

   Face à telle situation, que faire ? Pour qui se retrouve ainsi saisi par la si forte instance souterraine, est‑il même possible de faire quelque chose ?
   Oui, certes, on le peut, et bien des pages de Christophe Pradeau le montrent avec évidence. Son roman n’est que partiellement tragique, divers épisodes s’y emploient à le prouver, à inventer des issues ou des solutions au cauchemar. On se prend même à penser parfois que le négatif n’y représente qu’un moment, le moyen d’une entreprise, plus large, de déblayage ou de nettoiement du monde : l’accès, peut‑être, à une autre fraîcheur. En tout cas il n’est pas difficile d’y lire diverses figures attachées à lutter contre l’informité, à la dépasser, peut‑être à la guérir (ou à la prévenir).

   Voyez par exemple, le dénouement inventé, corporellement, pour l’angoisse, on l’a vue fondamentale, d’engluement, ou de perte de soutien. Si le monde veut, obscurément, souterrainement, vous aspirer ou avaler, vous répondrez en rejetant hors de votre corps la matière même de ce dehors en fuite : ce sera le geste du vomissement, si fréquent dans ce livre, et en lequel se dénoue, de façon finalement assez euphorique, l’épreuve d’une vie lentement aliénée. Comme dans certaines descriptions freudiennes, on assiste ici à la fois à un renversement dans le contraire (l’avalé y devient du recraché) et à un retournement sur la personne propre (l’avalement subi par l’un y devient un recrachement agi vers l’autre). D’où les scènes, ainsi dans un épisode des Montagnes Russes, où le vomissement atteint à une dimension quasi cosmique, les fragments expulsés s’éparpillant, dans le ciel, jusqu’aux quatre coins de l’univers. Cette éruption corporelle marque la force, mais la limite aussi de ce mouvement libérateur essentiellement réactif, il ne propose pas de cadre, donc de remède, aux diverses invasions du « souterrain ».

   À côté d’une réponse aussi directe (« Tu me manges, je te crache ») pourra s’esquisser un autre geste de défense, plus oblique, le détournement. Celui‑ci consiste, comme le déplacement dans certains rêves, à remplacer un agent, ou une matière maléfique par un substitut apparemment équivalent, mais en réalité antithétique : le même peut‑être, mais stérilisé, neutralisé, en tout cas euphémisé, – devenu autre. Ainsi, dans une intention ouvertement curative, et avec le soutien de certains films burlesques américains (adroits, dit Pradeau, dans l’art des « apocalypses tournées en farce » : le tourner constitue bien la clef de cette opération), une substance comme la mousse pourra remplacer boue ou brouillard. Mousse : boue allégée, aérisée, innocente en somme, brume sans menace. On peut en imaginer alors, dans le cadre d’un décor tout familier, salle de bains par exemple, la prolifération comique, l’inoffensif gonflement. Et pourtant cette rêverie tourne mal, la séance de rasage se laisse envahir par l’inquiétude, la mousse devient une autre masse, l’effet d’inflation finit par prévaloir : « toutes les “immenses flottilles de bulles de savon qui tourbillonnent au-­dessus de la ville” s’élèvent, jusqu’à les étouffer, dans l’espace des rues, des maisons, des gratte‑ciels ». On y retombe dans « l’agonie d’un monde digéré par l’informe », d’une vie de part en part « effondrée ». Buster Keaton lui‑même n’a pas pu triompher de la nausée.

   Il est pourtant d’autres thérapies, plus efficaces : s’attachant, elles, non à la substance de l’informe, mais à sa structure, aux modes possibles de sa reliaison. Ainsi dans l’un des plus beaux chapitres de La Souterraine, celui qui s’intitule La Cavalcade. On y suit une fête de village, avec un défilé de géants brinquebalants (toujours marqués par les mêmes symptômes négatifs : « figures grumeleuses », « boursouflées », ils s’effondreraient sans le soutien d’un filet périphérique de laiton), avec surtout, le soir, l’organisation d’une grande ronde autour d’un feu où brûlent les squelettes des colosses, tous les participants à cette fête y dansent en se tenant les mains, masqués plus ou moins grossièrement, déguisés en animaux ou en êtres de légende.

   Pourquoi l’euphorie, extrême, générée par un tel rite ? Deux raisons l’éclairent, du moins me semble‑t‑il. D’abord la métamorphose, sublimante, du motif mauvais du tournoiement : car celui‑ci n’y est plus lié en un tourbillon d’éparpillement (comme dans le vertige des Montagnes Russes), ni à une angoisse d’aspiration spiralée (comme avec l’entonnoir du fourmilion), il y prend la forme close, recourbée sur elle-même, d’un cercle vivant qui permettrait sans drame, une intercommunication humaine. Et puis s’y trouve repris, et rédimé, un autre motif majeur de cauchemar encore : celui de l’animalité. On a reconnu la force de la vie bestiale, et prédatrice, dans l’espace menacé de La Souterraine. Mais dans le rite de la cavalcade avec ses acteurs humains plus ou moins déguisés en animaux, cette angoisse se trouve désarmée. Et cela d’autant mieux que ces animaux sortent désormais des livres, contes, légendes, fables, poèmes ou romans, récits familiaux : Tom et Jerry y voisinent avec Raminagrobis ou Grippeminaud ; dame belette « au long corsage » y croise Jeannot Lapin qui s’en va « dans le matin de la vie » ; Ysengrin jure, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendra plus ; une petite chèvre lutte « pied à pied, la nuit durant », avant de s’abandonner au matin ; une araignée discute avec une abeille de la chaleur et de la lumière : « tout ce qui fait la douceur de la vie ». Ronde encore, souriante, de mémoire et de culture ; le cercle de ce petit zoo littéraire reste ouvert, extraordinairement riche et vivant, mais net, jamais ici de contamination, ni de dissolution happante. Tous ces êtres de films, de contes, ou de fables ont été tentés, peut‑être, par la vie souterraine, mais ils « s’en reviennent, échappés de l’étreinte crochue des forêts ».

   Dans cette ronde en plein air, et en pleine nuit, on reconnaîtrait aisément l’invention d’une sorte de demeure. Mais des demeures véritables, non métaphoriques, il en existe plusieurs aussi dans ce roman. On songe ainsi à l’un des gîtes les plus spectaculaires, celui qui se creuse au cœur même d’une zone de dangers, le refuge aux cèpes dont seul le Pépé connaît l’accès, et qui lui sert d’abri contre toutes les déchirures de la broussaille (à un autre niveau, sans doute, de la guerre). Avec, en outre, la prime de plaisir d’un très actif tapis de champignons. D’autres espèces de demeures s’inventent encore, dans La Souterraine. Ainsi, plus vaste, mais parfaitement close, la vallée‑île où les héros romains de La Route de l’ambre (petit roman inclus dans le roman) accèdent finalement, pour s’y trouver comblés, mais à jamais captifs : voisinage d’animaux fantastiques (mais familiers), miel‑lait accordé à satiété, tout s’y conjuguerait pour le plaisir de vivre, n’était la liberté manquante, et l’amour, qui ne va pas sans elle. Maison-Eden, maison‑prison : image, peut‑être, d’un mauvais sein déguisé, perversement, en maternité comblante.

   Mais la demeure bonne, ou suffisamment bonne, comment la voit‑on s’organiser ? Elle naît d’abord, comme la ronde festive, d’un recourbement du monde autour de l’alacrité d’un moi (singulier ou pluriel). On songe surtout à la maison familiale de Lubersac, dont la suffisance et la sécurité, dirons‑nous le holding ?, se construisent autour de l’irradiation d’un pont-foyer. Telle est la fonction de la grand‑mère, sorte de reine villageoise des temps et des espaces, dont la parole se déploie en un jeu de petits éclats affectifs, de nuances subtiles (tout le contraire des grands vertiges « souterrains »). Sa puissance est en somme fondée sur un art de la minimité complice : « la petite étincelle de gaieté », « la pointe de vivacité », « le sourire dans le regard ». Ce qu’elle vise, à la limite, c’est peut‑être, loin des « déloyautés » de la durée, l’immobilisation, le contrôle, la mise en confiance d’une sorte de point vivant d’éternité. Ainsi lorsque, visitant le pépé mourant à l’hôpital, elle lui dit, contrairement à toute évidence : « Tu n’as pas changé d’un iota ». Iota : rien, ou presque rien, nullité inscrite dans la rapidité, la concision même de la lettre. Avec, peut‑être, en prime discrète, et ambiguë, le vide focal, créé, et dénié, par le jeu de la diérèse. Chez Mamie, cependant, l’agitation des riens (le contrôle narratif du rien) ne se sépare pas d’un geste, très ancien lui aussi, d’enveloppement oblatif : Christophe Pradeau évoque à son propos « le grand manteau déployé des Vierges de Miséricorde ».

   Comprenons cependant que la bonne demeure, malgré sa bienfaisance si multiple, n’est pas absolument dénuée d’incertitude, ni même de danger. Car elle réclame deux qualités génériques dont la coexistence peut faire parfois problème : la transparence, et la densité. La transparence, parce qu’il lui faut s’inscrire contre les opacités, souvent insupportables, du dehors ; la densité parce que la bonne demeure a besoin, toujours, d’une sorte de soutien interne, d’une épaisseur active, une « ouate », une tiédeur, quelque chose qui ressemble à une chair.

   Ces deux qualités réussissent à parfois se marier, ainsi dans les deux matières ici quasi miraculeuses, et longuement célébrées par Pradeau, que sont l’ambre, et le miel. L’ambre, cette résine archaïque (elle mériterait une étude séparée) coagule, ou sédimente en elle tout un passé durci de transparence ancienne, en y nourrissant encore la douceur vivante d’un rêve, ou d’un fantasme. Ainsi dans les deux vers célébrés d’un poème de Martial où sa matière engourdit et magnifie à la fois le corps d’une vipère morte : tombe plus émouvante, suggère le poète latin, que celle de la reine qu’elle vient peut-être de piquer, et de tuer :

   Ni tibi regali placeas, Cleopatra, sepulcro
   Vipera si tumulo nobiliore jacet
   « Ne te glorifie pas, Cléopâtre, de ton sépulcre royal : ci‑gît une
   vipère dans un plus remarquable tombeau ».


   Quant au miel, sorte d’ambre amollie, ou de lait épaissi, il renvoie, plus directement encore, dans le piège de la vallée nordique, à un rêve de nutrition sans fin. Mais ambre, miel, air même restent des réussites imaginairement instables : un excès d’épaisseur, et l’ambre étouffe l’insecte, ou la vipère, dont elle est, finalement, l’enveloppe mortuaire ; un excès de transparence, et c’est par exemple, la cabine téléphonique bloquée, tragiquement close, mais ouverte à tous les regards, où Laurence reconnaît en rêve le cercueil même de sa mère, abandonnée à la vieillesse et à la folie.

   Il existe pourtant, chez Christophe Pradeau, un autre type de demeure, plus comblante peut-être, parce que moins recluse, plus ouverte sur un avenir multiple (notre lecture), davantage liée à une liberté et à une invention : c’est l’espace narratif, dont ce roman lui-­même, La Souterraine, nous offre un excellent exemple, mais qui s’active et se démultiplie aussi à l’intérieur de celui‑ci, sous la forme de plusieurs petits récits inclus, de mini-romans dans le roman, où les deux enfants, sous la direction de Laurence, inventent, à la manière winnicottienne, de multiples possibilités de jeu. S’y fabrique à la fois un refuge, transitionnel, contre la pression de l’informité externe, et une manière assez paradoxale, d’exploiter celle‑ci, de lui donner une certaine issue de sens, et même de séduction.

   À quoi tient le pouvoir de ce romanesque au second degré ? Moins peut‑être à sa forme ou à son contenu (ou à la forme de ce contenu) qu’à sa seule possibilité d’existence : à la qualité qu’il a d’intervenir soudain dans les ténèbres, d’y faire se lever la lueur d’un autre jour. Celui peut‑être que célèbre, comme une guérison, le refrain aimé de Christine de Pisan :

   L’an mil quatre cent vingt et neuf
   Reprit à luire le soleil
   Il ramène le bon temps neuf.


   Ce temps neuf, est‑ce celui de l’an deux mille cinq aussi ? Si oui, on pourrait penser que son « soleil » est celui qui éclaire chaque ligne tracée par notre écrivain encore, ou toutes les images, scénarios, films inventés par sa sœur romancière. Sorte de Christine moderne ou, pour varier les analogies, de Schéhérazade peut‑être, dont les paroles auraient pour but, essentiel, de faire reculer la « nuit ».

   Ces petits récits, ils n’ont aucun pouvoir prophylactique cependant. Le plus souvent ils déroulent des aventures calamiteuses, dans un climat d’égarement et de mort. On y lit par exemple la légende noire de la famille B., depuis le bonheur amoureux initial, jusqu’à la déchéance progressive, et le désastre, sans doute crapuleux, d’un double crime terminal. Ou bien, dans un tout autre registre, on suit les épisodes de la bataille d’Actium, cruciale selon Pradeau (clef d’un partage du monde entre Orient et Occident), avec la fuite des voiles égyptiennes, le cadavre de Marc‑Antoine, le sort non dit (mais vipérin) réservé à Cléopâtre. Ou bien, très loin de tout cela, on épouse, dans un horizon de Western américain, la marche d’une caravane de colons trop optimistes, guettés et massacrés, jour après jour, par des troupes d’Indiens invisibles. La plus longue, la plus accomplie de ces petites élaborations romanesques reste La Route de l’ambre où se lit la progression et la mort d’un groupe d’explorateurs romains dans l’inconnu et l’ensauvagement d’une géographie barbare.

   À quoi tient, malgré tout leur poids de négativité, le charme de ces quelques esquisses, parmi d’autres ? Il y a d’abord, sans doute, le fait qu’elles s’inscrivent formellement en rupture avec l’anonyme pression nocturne (et souterraine) : mettant en scène des personnages individuels (qui appartiennent en outre à des traditions connues), elles développent des lignes narratives simples, sans équivoque ni vertige ; elles sont, surtout garanties, voix ou écriture, par le soutien d’un narrateur (ou d’une narratrice) désormais personnels, assez dégagés de la nausée pour pouvoir en parler sans contamination.

   Si ces activités romanesques ouvrent ainsi, comme l’écrit Pradeau, dans sa fidélité à une rêverie de l’incision, une « brèche », si elles créent « une disponibilité nouvelle au spectacle du monde », si elles y sont, en somme, « des voies ouvertes », comme « autant de portes défonçant la nuit », il faudra pourtant reconnaître en elles un certain héritage aussi de cette nuit, et comme un retournement, fécond, de quelques-unes des figures qui avaient le mieux caractérisé l’angoisse forestière. On se souvient ainsi de la dysphorie causée par l’embroussaillement paroxystique. Or voici la broussaille devenue, à travers l’activité de rêver, puis d’écrire ses rêves, comme la meilleure figure d’une sorte de ramification réassumée. Face aux ronces du monde, il y a l’écriture‑réseau, l’écriture‑résille, avec « son trésor de richesses accumulées par des millénaires d’histoire humaine, avec ses millions de cheminements possibles ». Le roman, dès lors ? Un cheminement parmi d’autres dans la grande broussaille mémorielle. Embroussaillement désormais vécu comme une possibilité d’arborescence. Le fantasme y commande, désintriquées, libérées de leur pulsion létale, les formes mêmes de son dépassement, ou de sa sublimation.

   Contre le délitement passionnel, mais avec lui, en lui tout aussi bien, le roman de Christophe Pradeau organise donc le travail d’une sorte de reliaison signifiante. Histoire, mythologie, légende, folklore, cinéma, littérature, autant de domaines où tenter de débrouiller la pulsion souterraine, pour y redessiner les contours d’un « bon objet ». Et cet effort s’exerce, voilà l’une des originalités de Pradeau, jusqu’au cœur même de la vie perceptive, une perception il est vrai assez singulière, à la fois sauvage et ludique. On ne saurait donc clore ce petit commentaire de La Souterraine sans évoquer les pages sur lesquelles s’ouvre le roman, et où Pradeau décrit la pratique d’un jeu singulier, enfantin, assez analogue à ce qu’on nomme généralement, dit‑il, jeu de patience.

   Comment va se définir un tel jeu ? Il s’agira pour les deux enfants, emportés, au milieu du brouillard, dans la voiture familiale, de reconstituer, et de « voir », à l’intérieur même du « bourdonnement grumeleux » de la nuit, toute l’étendue, la plus précise, la plus subtile, de l’espace qu’ils sont en train, aveuglément, de traverser. À quoi tient la réussite d’un tel jeu – image, peut‑être, du « jeu » littéraire lui‑même ? D’abord à l’extrême sensibilité au détail qu’il réclame, et ne cesse d’entretenir chez ses acteurs. Car il faut s’y fier à des traces, à des traces de traces, à des riens, « des signes subtils, des indices si infimes que le brouillard échouerait à les retenir dans sa toile ». Détail : objet partiel, qui échappe, par la netteté même de sa petitesse, aux vagues, ou « mailles », de l’informité globale, et qui se montre dès lors capable, assez paradoxalement, de fixer en lui l’invisible, voire d’ouvrir vers lui une sorte de chemin. Pradeau se révèle ici l’un des meilleurs héritiers de Proust, avec le même goût de la petitesse séminale, le même don de faire éclore un monde (en même temps que l’ampleur d’une phrase somptueuse), à partir du dépliement de quelques fleurs japonaises, du relief d’un pavé inégal, ou du goût d’une petite madeleine.

   Son point de départ, cependant, reste plus visuel, et, autre trait de différence avec Proust, plus agi que subi, plus lié à l’énergie et au travail d’une conscience regardante. Retournant une fois de plus à son profit un motif de dysphorie sensible (le déchirement subi, l’attaque vulnérante), Pradeau peut écrire que le regardeur du « jeu de patience » est comme « une écharde dans la nuit » ; ou bien, en une expression plus vigoureuse encore (d’une vigueur quasi obscure, du fait de sa condensation même), il définit l’attention comme un « pouvoir souverain » de « déchirer l’inaperçu ». Mais une perception aussi aiguë demeure une activité complexe, irréductible au simple geste, ou contre-geste, de l’entaille, de l’écharde. Dans le jeu de l’auto et du brouillard interviennent d’autres formes de contact, plus souples, plus liées. Pradeau décrit ainsi, en une expression très forte, les deux héros enfantins, collés aux vitres de la voiture, comme en train de téter le paysage. Métaphore reprise un peu plus loin. Voilà qui s’oppose à tant d’épisodes de nausée, ou de vomissement malheureux. L’attention : une tétée‑déchirement, une percée nourrissante ? Ces oxymores ont‑ils un sens, autre que fantasmatique ? Impossible de répondre, – avant de nouveaux livres de Christophe Pradeau. On peut penser pourtant qu’au prix d’une régression légère, il n’est pas interdit de rêveusement rouvrir l’accès, bon ou mauvais, à une sorte de chair originaire. Et que là réside sans doute aussi, non sans ambiguïté, l’une des vocations de la littérature.