Brochure du Prix Russophonie, pour la meilleure traduction du russe vers le français, Paris 2012
L’œuvre, vue par le Jury par Françoise Genevray
« L’homme qui ne peut suivre le courant, celui qui veut préserver son individualité créatrice, n’a plus qu’à se faire tout petit. Il s’efface. » Inutile de chercher S. D. Krzyzanowski (1887-1950) dans les histoires de la littérature : son nom n’y figure pas, ou pas encore, même si deux décennies ont passé depuis qu’il sort de l’oubli. Plusieurs recueils de ses textes ont paru à Moscou à partir de 1989. Vadim Perelmuter ayant édité cinq volumes de ses œuvres (2001-2010), chacun peut enfin mesurer leur diversité : fiction, théâtre, articles et essais critiques. Né près de Kiev dans une famille polonaise, installé à Moscou en 1922, Krzyzanowski enseigne la théorie dramatique et fréquente des cercles où il lit ses écrits, mais la plupart resteront inédits. Ses maîtres dans le genre narratif sont Swift et Poe, avec une préférence pour les formes brèves. On lui doit aussi des scénarios de films et des livrets d’opéra. Les lecteurs français ont fait connaissance avec l’écrivain à l’occasion du
Marque-Page (1927), publié en 1991 chez Verdier, suivi d’autres recueils parus chez le même éditeur.
Souvenirs du futur (1929) vient compléter une riche série thématique et chronologique. Ce récit prolonge en effet
Le Marque-Page, dans une tonalité plus sombre n’excluant pas l’humour : son héros, l’inventeur du « coupe-temps », hérite du sort annoncé en 1927 au poète menacé d’être exclu, rejeté “dans un dehors absolu ». Et cet inventeur contrarié devient à son tour écrivain, mais condamné au silence – un alter ego de Krzyzanowski, somme toute.
Souvenirs du futur débute par l’histoire d’un garçonnet, Maximilien Sterer, qui s’amuse à dérégler une horloge. Perturber non plus seulement la mesure, mais le cours même du temps sera bientôt son occupation exclusive, une idée fixe. Comme la représentation linéaire de l’écoulement temporel n’est selon lui qu’une convention arbitraire, il se propose de manipuler la durée pour « forcer le présent, le passé et l’avenir à changer de place à volonté, comme des dominos », et fabrique à cet effet un « coupeur de temps », une machine qui permet de le segmenter et d’en déplacer les segments. Si les spéculations de Sterer sur la « pluriaxialité » du temps et sur le « temps intempestif » présent en chaque instant (voir p. 33 !) ont pu donner du mal à la traductrice – ce n’est d’ailleurs pas certain –, il n’y paraît pas du tout, car elle en tire une version limpide. Krzyzanowski pratique une concision imagée qui confère au récit une densité captivante. A.-M. Tatsis-Botton serre au plus près la sobriété stylistique de l’écrivain quand il peint du concret – ville, objets, sensations. Elle respecte la complexité de passages plus abstraits, mais sans tomber dans l’obscur. Sa réussite est à la hauteur d’une traductrice expérimentée.
Pendant que Sterer s’emploie à « renverser le pouvoir des dates », l’Histoire joue sa partie. La guerre éclate, mais l’ingénieur enrôlé pour le front n’a qu’un souci – sauver sa fertile cervelle et développer ses premières trouvailles. Ainsi agira-t-il encore après 1917, quand une ample série de désagréments complique la vie quotidienne. Tout n’est pas noir pour autant, Sterer trouve des protecteurs qui le soutiennent dans l’affaire de sa vie. Sa révolution à lui, celle du temps, devient sous sa plume le su jet d’un livre, Souvenirs du futur, auquel sera apposé le tampon « Refusé ». Pourquoi ? Parce qu’en se projetant dans le futur, il y a vu des choses qui déplaisent aux autorités : le rouge du drapeau soviétique vire au gris couleur de cendre, et d’autres choses encore qu’il n’ose pas même énoncer. L’auteur met ici son propre texte en abyme le manuscrit de Sterer est refusé, Krzyzanowski sait le sien impubliable.
Entre abstention et distraction, le héros rappelle le Bartleby de Melville, avec sa résolution inflexible, et le Plume de Michaux, ce paisible ingénu aux prises avec une humanité agressive. L’homme qui ne peut suivre le courant, celui qui veut préserver son individualité créatrice, n’a plus qu’à se faire tout petit. Il s’efface. Comme Sterer, qui finit recroquevillé dans un cagibi sous un escalier. Ou comme ce délicat marque-page glissé dans un tiroir où il attend l’arrivée d’un texte neuf, enfin digne de sa finesse parmi « les lourds camions littéraires de ces dernières années roulant à vide »
(Le Marque-Page). Absorbé dans sa philosophie et dans ses calculs, Sterer prête peu d’attention à l’actualité. Le héros n’est pas de son temps. Ou plutôt il n’adhère pas à celui-ci, mais c’est justement par là que Krzyzanowski illustre son époque, et même une phase précise de l’histoire soviétique. Le récit fut écrit l’année du « grand tournant » qui accélère la collectivisation forcée de l’agriculture et l’industrialisation du pays. Cette année-là, Zamiatine et Pilniak font l’objet d’une campagne hostile visant, à travers eux, l’Union des écrivains. Le pouvoir veut soumettre la littérature à ses directives. La peur s’étend, forçant au mensonge ou au silence quiconque n’est pas dans la ligne. Mais « le silence lui-même avait peur de se taire trop bruyamment », lit-on dans
Souvenirs du futur : peut-on dire plus clairement combien le climat devient lourd, menaçant ? Le livre relève moins de la science-fiction ou du fantastique que d’une parabole sur le sort qui attend les créateurs non alignés : disparaître. Dépérir ou périr – et nul ne sait où Krzyzanowski fut enterré.
Puis, tout de même, ressusciter. Parce qu’il y a des gens qui sauvent les papiers de Sterer et qui s’emploient à les archiver. Et parce que « les textes ont la propriété de se diffuser », ils finissent un jour ou l’autre par « tourner lentement de main en main, d’esprit en esprit ». L’avenir, heureusement pour l’auteur, n’a pas trahi sa confiance.
Libération, Cahier Livres, jeudi 4 novembre 2010
Voyage au futur intérieur par Philippe Lançon
Le héros de Krzyzanowski fuit la Russie de Staline par la science-fiction. On voudrait aller en arrière pour corriger la vie ou en avant pour en saisir le sens : le type qui voyage dans le temps est rarement un modeste. Ce n’est pas non plus un vrai voyageur. Son problème est de rentrer, à la bonne date, pour donner au monde les leçons qui s’imposent. Son voyage métaphysique est politique. En 1895, le voyageur du temps de H. G. Wells observe dans le futur les effets désastreux du capitalisme. En 1984, le héros de
Terminator rejoint le passé pour empêcher les machines d’installer leur dictature. En 1929, année où ce récit est écrit, Max Sterer, le héros excentrique et renfermé de
Souvenirs du futur veut faire la nique au temps. C’est l’année où Staline prend totalement le pouvoir. La science-fiction est une manière d’échapper à la réalité tout en la décrivant.
Alliages. L’auteur, Sigismund Krzyzanowski, 1887-1950, ne paraît pas avoir bénéficié de son talent. Il est mort pauvre, inconnu, non publié ou presque. Ses nouvelles, ses courts romans, ont les qualités propres aux meilleurs textes russes de ces années-là : vitesse d’exécution et d’imagination, modernisme sans psychologie, choc des métaux syntaxiques et philosophiques, goût de la technique et des descriptions cubistes, sens de l’humour et de l’anticipation concentré dans des alliages qui relèvent de la chimie – ou de la magie. Expliquant une formule mathématique, Sterer dit : « Et de nouveau une formule où l’on peut se perdre plus souvent qu’en plein bois. En littérature, on ne va que d’une orée à l’autre. » Krzyzanowski veut aller un peu plus loin que là où mène la littérature, c’est pourquoi il en fait. En chemin, il a échappé au temps par l’oubli. Quelques éditeurs de par le monde, dont Verdier, le font depuis vingt ans revenir parmi nous.
Pagaie. Dans son enfance, Max Sterer a joué avec une horloge. Surdoué scientifique issu d’une famille allemande russifiée, minoritaire de cœur et par généalogie, il veut bâtir la machine qui lui permettra, en voyageant dans le temps, de le dominer : « Une barque qui a perdu ses rames ne peut que descendre le courant, du passé au futur, et c’est tout. Jusqu’à ce qu’elle se brise sur le rocher ou se remplisse d’eau. Moi, ce que je donne aux gens, c’est une simple pagaie, une rame qui empêche les secondes de fuir. C’est tout. » La pagaie fait dans le livre l’objet de développements techniques et mathématiques auxquels on ne comprend rien, c’est sans importance. Max a plutôt mal choisi son époque pour la fabriquer. Il vit en Russie, puis en URSS, de l’avant-guerre aux années 1920. Le temps va plus vite que la musique. On peut même dire que sa vitesse détruit et assourdit à peu près tout ce qui passe. Max bâtit une première machine, grâce à l’argent d’une femme dont il éduque le fils. C’est l’occasion d’apprécier son angle de vision, lorsqu’il parle d’amour : « Si on laisse le plus pur et le plus sincère, ce qui a le plus profondément marqué la mémoire, la pellicule sur laquelle nous transférons les séquences des premiers rendez-vous raboutés l’un à l’autre nous montrera une femme qui, à la vitesse d’une bille de roulette sautant de case en case, vole d’étreinte en étreinte et vieillit sous nos yeux ; à un juriste, bien sûr, cela rappellerait l’article du code pénal qui traite du "viol en réunion". » L’amitié, il y a renoncé depuis la mort d’un compagnon d’étude. Le temps, c’est de la douleur ; les sentiments l’accentuent.
« Mou et décoloré ». La guerre, la captivité en Allemagne, la révolution russe interrompent ses travaux. Vers 1924, un groupe d’hommes, qui paraissent sortir d’une société secrète de Stevenson, financent le survivant. Certains veulent retourner avant 1917 pour retrouver ce qu’ils ont perdu. Il leur fausse compagnie, atterrit en 1957, revient en 1928. Un grand homme lui rend visite, c’est peut-être Staline, même s’il est de grande taille, puis Max disparaît. Avant sa dissolution, il écrit un livre, à l’aide d’un écrivain. Son futur, explique-t-il, était « mou et décoloré ». Le « drapeau rouge ne renonçait pas à la couleur, mais en elle, comme en toute chose, progressivement, seconde après seconde, se déposait une certaine grisaille, comme de la cendre, un voile d’irréalité qui décolorait tout ». Les recherches de Max Sterer ne seront pas plus éditées que les livres de Krzyzanowski, mais elles circulent, nous dit ce récit, sous forme de samizdat.
Site littéraire de Jean-Claude Bologne, 2010
par Jean-Claude Bologne