Littérature française
  Verdier
L'Image
Chaoïd
Deyrolle
Antigone
L’Éther Vague
Farrago
Fourbis

Littérature étrangère
  allemande
anglaise
espagnole
italienne
russe Slovo
russe Poustiaki
divers

Verdier poche

Philosophie

Hébreu

Islam

Sciences humaines
  Détours fertiles
La Passion

Art et architecture
  Collection « Art et architecture »
L’Imprimeur

Tauromachie

Cuisine

Revues

Retour Accueil

nouveautés

agenda


Lettre d'information

Informations générales

Sites conseillés

banquet du livre



 
  Aggadoth du Talmud de Babylone
’Ein Yaakov (La Source de Jacob)

 

  Traduit et annoté par Arlette Elkaïm-Sartre
Introduction de Marc-Alain Ouaknin

  1456 pages
48,50 €
ISBN : 2-86432-022-3

Résumé

Les principales aggadoth du Talmud de Babylone, rassemblées par Rabbi Jacob Ibn Habib au XVIe siècle sous le titre ’Ein Yaakov (La Source de Jacob), constituent le trésor de la tradition juive qui, transmise oralement depuis l’Antiquité biblique, fut ensuite transcrite à partir du IVe siècle de notre ère : récits légendaires, interprétations de textes bibliques, épisodes grandioses ou tragiques de l’histoire d’Israël, recommandations d’ordre religieux, moral ou même pratique, leçons sur le juste et l’injuste, sur le pur et l’impur. Des générations de disciples de sages, se commentant les uns les autres à travers les siècles, ne laissent rien oublier de ce qui fut l’existence quotidienne juive, ni de ce qui fonde la vision juive du monde et de sa finalité.
Dans cet ouvrage, l’intégralité des six ordres du Talmud de Babylone est représentée ; il contient la majeure partie des aggadoth choisies par Rabbi Jacob Ibn Habib, sous la forme d’une cinquantaine de traités disposés selon l’agencement traditionnel. Un index permet le repérage des personnages bibliques, thèmes et notions le plus fréquemment rencontrés.



Extraits de presse

     L’Arche, juillet 1983,
     par Jean-Luc Allouche,
     Là où mes secrets sont, là sont mes fils...

     Le Saint-Béni-Soit-Il avait prévu « que les nations traduiraient la Thora et la liraient en grec et alors diraient : “Nous sommes Israël et jusqu’à maintenant le fléau de la balance n’a pas encore penché en faveur de l’un ou de l’autre.” Le Saint-Béni-Soit-Il dit aux nations : “Je ne sais pas ; mais là où mes secrets sont, là sont mes fils.” À quoi faisait-Il allusion ? À la Michna, qui a été donnée oralement. »
     Ce midrash, dans sa merveilleuse ironie et stratégie de contournement, indique bien les limites et les tentations que toute traduction voit s’opposer par la veine majoritaire de la tradition juive. Celle-ci a toujours été réticente, voire rebelle, à voir saisi dans les signes d’une graphie étrangère ce que les circonstances historiques tragiques avaient déjà figé dans l’écriture « assyrienne » de l’hébreu et de l’araméen : la Thora véhiculée par le souffle de la bouche. Comme un pis-aller presque consenti au trésor de la mémoire, elle-même menacée, alors que la chaîne des générations et de la transmission de maître à disciple maintenait vivante une Parole dont la source émergeait du Sinaï et irriguait sans fin la Thora vivante.
     Cette fixation sur texte d’un flux de dialogue n’est peut-être pas étrangère à une certaine sacralisation, voire pétrification, de ce qui fut toujours échange, controverses, polémique, débat, réflexion, et dont nous subissons le prix aujourd’hui. Peut-être, mais ceci est une autre histoire...
     Les Sages durent vivre presque dans le supplice la traduction de la Thora en grec qui leur fut contemporaine, « jour douloureux comme celui pendant lequel fut façonné le Veau d’Or ». La possession de cette langue, comme de toute langue étrangère, n’était pas loin de passer à leurs yeux comme l’outil du dénonciateur, de l’indic, comme la limite du passage à l’ennemi, bien avant le fameux et ressassé traduttore, traditore... Sauf pour les femmes, dont ils consentent à l’en « parer ». Est-ce parce que la loyauté féminine est à leur sens plus sûre ? On veut le croire...
     En tout état de cause, les rabbins du Talmud, s’ils se sont résignés en quelque sorte à une traduction, en grec – la langue de la traduction par excellence pour eux, langue « esthétique » à leurs yeux s’il en fut – de la Thora « écrite », ont réservé au Talmud la liberté de pensée (et de ton, souvent) qui étaient leurs, ce Talmud, dont ils ont fait une utopie, au sens propre, un non-lieu de l’esprit et de la foi. Jusqu’à ce que naissent les livres et leurs frontières de papier. Frontières néanmoins transgressées et comme violées par le commentaire nécessaire et le commentaire du commentaire.
     On peut estimer même que, d’une certaine manière, le passage de l’enseignement par l’apprentissage de l’œil n’aura jamais la fidélité de l’authenticité que recèle la pédagogie de l’oreille. Que jamais la lecture n’aura la vibrante richesse de l’étude par l’écoute.
     Arlette Elkaïm-Sartre, en se lançant dans cette « entreprise folle », selon ses propres mots, de traduction du Eïn Yaakov de Yaakov Ibn Habib, avait sans doute à l’esprit toutes ces contingences. Elle s’en est d’ailleurs expliquée ici même : on pourrait y voir une de ces voies de retour qu’empruntent désormais nombre d’intellectuels revenus et recrus des aventures du siècle, au risque de confisquer de leurs péremptoires enthousiasmes et découvertes la parole plurielle d’une communauté moins fringante que ses fils prodigues ! Ce serait, en l’occurrence et pour ne juger que cette seule œuvre, mesquin et obtus.
     D’emblée, il faut l’affirmer : cette traduction de plus d’un millier de pages n’a ni l’amphigouri euphémique des traductions du siècle dernier, ni les obscurités patoisantes et hébraïcisantes de traductions plus modernes. L’ambition de ce projet est claire : donner à lire, dans la fluidité et la ductilité de la langue de Voltaire, une sagesse dont, plus qu’une autre à son tour, on a vanté les sublimes mystères ou dénigré les sombres archaïsmes, sans se préoccuper pour autant d’en rechercher la source. Pour autant, n’est-ce qu’un ouvrage à destination d’une Rive gauche en mal de monothéisme légiférant et antitotalitaire à la mode ? Non pas, car le lecteur juif y trouvera son suc, pour peu qu’il veuille bien dégrossir son esprit et guetter en lui l’écho d’une euphonie hébreu qui n’a pas pu tout de même totalement s’évanouir en lui. Au reste, Arlette Elkaïm-Sartre en reste consciente : nulle traduction ne pourra jamais remplacer le face à face du maître et du disciple, leur confrontation intellectuelle, le duel des questions et des réponses. En ce sens, ce serait une injustice de considérer un tel travail avec condescendance, comme un de ces livres « extérieurs » que la Tradition rejette et condamne. Mais plutôt serait-il de l’envisager comme un livre « latéral », à placer – fraternellement en somme – à côté de l’original et à consulter dans un aller-retour incessant. Pour autant que nous ayons pu en juger, et en procédant par sondages nombreux dans les nappes du texte, la traduction reste fidèle à un « entre-deux » de la lettre et de l’esprit, car ni la lettre ni l’esprit ne sont transmissibles tels quels hormis précisément dans l’étude orale. Sans doute pourra-t-on, ici et là, argumenter avec l’auteur, comme nous l’avons fait, sur telle ou telle option sémantique, regretter ici ou là l’absence d’une note pour éclairer telle ellipse. Mais c’est revenir, en ce cas, à poser tout le bien-fondé de toute traduction. Au risque de se murer dans l’immanence, de se réfugier avec superbe dans l’indicible, des entreprises de cette nature, avec les risques qu’elles comportent, doivent être considérées comme salutaires et doivent être acceptées comme telles.
     Trop souvent, les maîtres patentés ne distillent leur savoir qu’à dose homéopathique, dans des cénacles élitistes ou piétistes, sans toujours oser affronter le regard des autres. Qu’ils considèrent un tel travail comme une propédeutique à leur enseignement, sinon il nous faudrait nous résoudre à penser qu’un certain judaïsme de l’intangible n’a plus aucun rayonnement.
     Ce travail monumental d’Arlette Elkaïm-Sartre correspond sans doute à un parcours individuel dont elle est seule juge, mais non seule comptable. La parole qu’elle donne à lire s’entend comme une voix collective qui la dépasse et aussi comme un chant intérieur. C’est peut-être en quoi elle est moderne et en quoi le lecteur d’aujourd’hui pourra y pénétrer sans crainte ni révérence.
     Il reste à saluer le travail exemplaire qu’effectuent les éditions Verdier (éditions du Zohar, du Guide des Égarés, etc.) en offrant ainsi des sources inaccessibles et à souhaiter à cet ouvrage le sort que subissent, dans les cercles d’études et les yéchivoth, les gros in-folio du Talmud : saisis, reposés, feuilletés, écornés, usés, déchirés, dans un mouvement amoureux et de corps à corps perpétuel, ils témoignent de cette vertu entre toutes élue : la passion de l’étude. La modestie au ras du texte. La liberté de l’idée contre le sacré du mot d’ordre. Le souffle de la parole contre le marbre de l’écrit.

 

     Le Nouvel Observateur, vendredi 8 avril 1983,
     propos recueillis par Alain Finkielkraut,
      Un Talmud de poche

     On commence à savoir que le Talmud n’est pas un traité de magie noire mais la transcription des leçons et discussions des docteurs rabbiniques entre le IIe et les VIe siècles de notre ère. Et les aggadoth ? Sous ce titre mystérieux, on peut aujourd’hui découvrir un recueil de quatorze cents pages qu’Arlette Elkaïm-Sartre vient de traduire de l’araméen. Ni traité de la connaissance, ni manuel de théologie, c’est un texte qui s’attache à travers des situations concrètes, à combler l’écart entre les commandements et les problèmes de la vie de tous les jours. Seul Dieu a su dire l’essentiel en dix phrases... Alain Finkielkraut a demandé à Arlette Elkaïm-Sartre de nous en dire plus...
     Alain Finkielkraut : Quelle différence y a-t-il entre le Talmud et les Aggadoth du Talmud de Babylone ?
     Arlette Elkaïm-Sartre : On pourrait traduire aggadoth par « récits » ou « dicts ». Dans le vocabulaire du Talmud, cela s’oppose au terme halakhoth, réservé au discours sur les conduites légales. En fait, il est difficile de faire la part entre les deux. Les aggadoth sont des textes du Talmud de Babylone qui proviennent d’un choix fait au XVIe siècle par un rabbi originaire de Castille. C’était en quelque sorte un mini-Talmud qui devait pouvoir circuler plus aisément que le Talmud et servir à l’éducation des communautés juives aux époques dangereuses.
     Alain Finkielkraut : Cette loi portative pour temps de persécution, ce mini-Talmud, comme vous dites, comporte tout de même quelque 1400 pages, que vous avez traduites de l’araméen, alors que vous n’êtes pas spécialiste de la tradition. Est-ce votre tribut à ce fameux retour aux sources, aux racines, à la religion, dont on parle beaucoup en ces temps de désillusion idéologique, et pas seulement à propos des juifs ?
     Arlette Elkaïm-Sartre : Pour moi, je ne reviens nulle part. Jusqu’à mon adolescence je vivais dans une famille et une communauté juives, mais rien n’est passé vers moi de ce point de vue : d’abord, parce qu’il n’y avait plus dans mon entourage immédiat que les rites, et aussi quelques coutumes de vie qui étaient d’autant plus fades et contraignantes qu’il n’existait aucun discours sur leur contenu ; et puis, comme fille, je n’ai même pas eu le minimum de fréquentation des leçons rabbiniques que les garçons avaient en vue de la bar-mitsva. Je retrouve à peine dans ma mémoire deux figures qui sont toujours demeurées comme nobles, et qui se trouvaient être pieuses, celles de grands-parents qui semblaient d’ailleurs résignés à n’avoir aucune autorité de ce point de vue. Il y a sans doute un reste, mais, s’il existe, il est souterrain et ne peut faire l’objet d’un retour, qui est engagement de la personne.
     Alain Finkielkraut : Si le mot de retour ne convient pas, serait-il plus juste, alors, de parler d’acte de piété ou de naissance à la foi ?
     Arlette Elkaïm-Sartre : Je ne m’interdis pas la foi, mais ce n’est pas le cas : je suis une personne faite ; il y a peu de chance que j’en vienne à ce bouleversement total, intérieur et extérieur, que serait l’irruption de la foi. Non. Je me suis mise pour commencer entre parenthèses, si l’on peut dire. En revanche, j’ai foi que cet ensemble de textes qui s’adressent à nous du fond des temps et ont été écrits pour servir aux hommes méritaient d’être réinscrits plus largement dans le présent et de faire partie de nos connaissances, et cela même si la traduction ne nous donne que l’écume de leur sens – puisque leur principale raison d’être est d’être commentés de l’intérieur et tels qu’ils ont été écrits. Cette traduction et celle d’autres textes fondamentaux devraient, entre autres, amener ceux pour qui il est question de retour à approfondir leur curiosité et à ajuster savoir et foi.
     Alain Finkielkraut : Mais il y a des gens qui n’ont pas ces préoccupations, et l’on peut se demander quel type de retentissement les discussions talmudiques peuvent avoir sur les esprits modernes, exclus des grandes certitudes métaphysiques...
     Arlette Elkaïm-Sartre : C’est plus facile d’expliquer cela sur un exemple, que je prends un peu au hasard : on enseigne que trois sons s’entendent d’un bout à l’autre du monde ; l’un d’eux est le cri de l’âme quand elle quitte le corps ; les rabbis ont prié pour que ce cri n’existe plus et ils ont été exaucés. Je ne suis pas sûre qu’il existe une âme séparée par nature du corps, pas sûre non plus que les sages qui on énoncé cet enseignement pensaient que réellement ce cri de l’âme s’entendait d’un bout du monde à l’autre. Mais je crois qu’il nous est dit là quelque chose de la mort, des rapports des rabbis à la mort, de leur projet d’agir sur le mourir, qui me touche.
     Alain Finkielkraut : Agir sur le mourir : tout se passe, en effet, dans le Talmud, comme si le « Que croire ? » étant déjà résolu on pouvait se concentrer presque exclusivement sur la question « Comment agir ? »...
     Arlette Elkaïm-Sartre : Lorsqu’on considère ces textes dans leur globalité, on ne peut pas manquer d’être frappé par l’attention minutieuse portée aux conduites. Évidemment, plus qu’à tout ce qui a trait de ce point de vue au rites, je suis sensible au rapport à l’autre, à la conception du juste et de l’injuste ; les situations sont envisagées avec toutes leurs nuances dans la vie la plus quotidienne : les conduites du commerce, par exemple, aussi bien du point de vue du marchand que de celui de l’acheteur. L’injonction n’est pas tant : « Connais-toi toi-même » que : « Connais ce que tu fais. » Il y a une expression que j’aime bien en hébreu, on pourrait la traduire par : « Faire que l’homme se tienne debout. » C’est le but.
     Un accent spécial est mis, par des histoires répétitives, sur ce qui échappe aux commandements. Le mal-agir est circonscrit et traqué dans ce qu’il ne se remarque pas, lorsqu’il nous laisse content de soi alors que le rapport à l’autre est mauvais ou faussé. Je donne un exemple. Dans la rue, un homme donne un sou à un pauvre. Un rabbi passe et lui fait remarquer qu’il aurait mieux valu qu’il s’abstienne, parce qu’il a humilié le pauvre. Or c’est pour les sages du Talmud une grave faute que d’humilier son prochain en public, de « le faire pâlir », cela équivaut à un meurtre ; c’est une faute d’autant plus grave qu’elle ne tombe sous le coup d’aucune loi. Comment donner sans humilier, cela fait l’objet de longs développements. On insiste de même sur l’importance du repentir, de la reconnaissance d’une faute. Une des punitions célestes pour avoir commis plusieurs fois la même faute sciemment, c’est d’être condamné à ne plus savoir la discerner, à perdre donc le jugement. Savoir peser, distinguer est à la fois une vertu et une récompense. Je pense à une anecdote qui exprime le plus fortement cette nécessité d’une extrême attention aux conduites. C’est à propos de la calomnie sur laquelle les rabbis reviennent sans cesse comme sur un mal dévastateur. Je cite de mémoire : Un sage dit à son fils : « Comme ce document est mal rédigé ! — Ce n’est pas moi qui l’ai rédigé, c’est Untel, répond le fils. — Pas de calomnie ! », coupe le père, qui ajoute : « Comme cet autre écrit a de beaux caractères ! » Même réponse du fils : « Ce n’est pas moi, c’est Untel. » Le père le rabroue de la même façon : « Pas de calomnie. » Et on explique qu’il faut éviter de dire du bien de son prochain, car on en vient vite à en dire du mal.
     Alain Finkielkraut : Les sages du Talmud ne ressemblent décidément pas à des théologiens. Ce sont des personnages vivants, en situation, ce qui est très singulier dans la littérature dite religieuse...
     Arlette Elkaïm-Sartre : Il ne faudrait pas, en effet, penser que le Talmud est composé d’une série de commentaires bibliques et de paraboles débouchant rigoureusement sur d’austères exhortations morales et religieuses. S’il continue à être une terre dont se nourrit la vie juive, il me semble que l’une des raisons à cela, c’est qu’il est vivant et familier. Raisonnements, récits, aventures se suivent selon un fil associatif très perceptible. Les rabbis sont des personnes concrètes, avec des traits de caractère personnels qu’on retrouve d’une histoire à l’autre, des qualités et des faiblesses, des colères, des rivalités. Ils remuent beaucoup, voyagent, dialoguent familièrement avec Dieu, qui n’a pas toujours le dernier mot, ou alors se font donner des leçons de sagesse par les enfants. Le prophète Elie discute avec un rabbi dans un marché, au milieu de la foule ; il se vexe ; disparaît, revient. Le quotidien, le fabuleux et le tragique se côtoient. Certains récits se terminent par des traits d’un humour assez particulier, en général un peu triste. Ils ne s’imposent jamais comme des démonstrations définitives. Les mots eux-mêmes vivent, puisqu’ils vous font signe et qu’on joue sur eux.
     Alain Finkielkraut : Avec votre traduction, vous mettez un peu de cette vie talmudique à la disposition du lecteur profane, vous contribuez à faire du Talmud, ce texte non seulement ignoré mais calomnié pendant des siècles, un objet culturel parmi d’autres. Seulement, peut-on lire le Talmud comme on lit Shakespeare ou Montaigne ?
     Arlette Elkaïm-Sartre : Pour ma part, je regarde ce texte comme totalement donné et totalement à déchiffrer. Il continue d’appartenir à qui en est le plus proche. Mais, d’autre part, il existe un mouvement d’intérêt vers le Talmud : on a besoin de maîtres pour le commenter, mais en même temps on peut avoir besoin de contexte, ne serait-ce que pour préserver l’autonomie de sa pensée. Je ne crois pas que ce soit un mal d’avoir affaire à un ensemble qui donne au moins une idée de ce foisonnement et de cette richesse.
     En tout cas, une fois levées les difficultés de la langue, le discours est d’une grande transparence, proche, dépourvu de concepts ou de formulations savantes. Il ne fait appel à aucune autre connaissance qu’à celle de la Bible. Il n’a rien de ces livres hermétiques qui pourraient égarer un esprit un peu confus. Les raisonnements, aussi complexes soient-ils, n’importe qui peut en venir à bout, pourvu qu’il soit capable de se concentrer assez. La résistance est ailleurs : elle vient pour nous sans doute d’une méconnaissance des enjeux métaphysiques, et seuls ceux qui vivent dans le monde de la Tora peuvent la lever.
     Alain Finkielkraut : Dernière question, inévitable : Vous êtes la fille adoptive de Jean-Paul Sartre. Dans ses entretiens avec Benny Lévy publiés quelques semaines avant sa mort dans Le Nouvel Observateur, Sartre confiait son intérêt non seulement pour la destinée mais pour la spiritualité juive. Ici ou là, on a imputé cette curiosité tardive à l’influence de l’entourage. Trois ans plus tard, vous publiez une traduction d’Aggadoth du Talmud de Babylone...
     Arlette Elkaïm-Sartre : À force de vouloir avec tant d’insistance et de sérieux que Sartre ne se soit pas réellement intéressé au judaïsme comme si cette éventualité le déconsidérait, on finira par faire croire qu’il s’est fait rabbin sur ses vieux jours. Cet affolement d’une orthodoxie sartrienne pourrait être comique, si ce n’était si démoralisant d’avoir à être témoin pour un mort, ou même accusée par contamination. Que puis-je dire ? Il me semble être indiscrète en parlant de ses derniers entretiens auxquels je n’étais pas partie prenante et qui ont donné lieu à ces accusations, mais j’ai envie de dire une vérité toute simple : considérer une idée, la soupeser, envisager qu’elle puisse vous interroger ou vous contester, ce n’est pas la même chose que l’avaler toute crue, elle et ses conséquences ! Quant à cette traduction, par elle je voulais connaître. Avec un fond de motivations liées au fait que je suis juive, bien sûr, mais finalement connaître pour connaître, connaître pour éclairer. J’étais donc loin de posséder les grandes certitudes qui auraient été nécessaires pour entreprendre cette folie d’endoctriner Sartre, loin aussi du désir d’exercer un influence – et je n’en suis pas plus près. À la fin de sa vie, j’avais traduit quatre-vingts pages avec une intense curiosité et beaucoup de perplexité, pas encore assez bien pour lui en infliger la lecture. J’étais toujours très intimidée par son jugement littéraire. Tout ce qu’il aura connu du Talmud – et je le regrette –, c’est un court récit que je considérais comme rédigé. Je vous le résume : Rabbi Johanan, dont la beauté radieuse est légendaire, rend visite à un compagnon malade ; il entre dans la pièce sombre qu’il illumine de sa présence, et constate que le malade pleure. R. Johanan pense à toutes sortes de raisons que peut avoir un mourant de pleurer, il lui demande s’il est inquiet pour l’avenir de ses enfants, ou bien du jugement divin, etc. Mais le malade lui répond en le désignant : « Non. Je pleure à cause de toute cette beauté qui s’abîmera un jour sous la terre. — Alors tu as raison de pleurer », lui dit R. Johanan, et ils mêlèrent leurs larmes.

 

     L’Arche, février 1983,
     propos recueillis par Schmuel Trigano,
     De l’enthousiasme de la traduction

     Shmuel Trigano : Notre entretien ne peut pas être académique. Nous nous sommes en effet connus il y a quatre ans, quand tu m’as demandé, avec Benny Lévy et quelques autres amis, de vous initier à la langue hébraïque et au commentaire de la Tora. Après ces deux années de travail que nous avons eues dans un grand enthousiasme et toutes ces années où tu t’es investie dans une sorte de méditation de l’hébreu, je peux te poser maintenant une question que je ne t’ai jamais posée alors : qu’est-ce qui fait qu’un jour tu as entrepris ce chemin ?
     Arlette Elkaïm-Sartre : Pour des raisons collectives et d’autres personnelles, mon passé est barré, négatif et lourd. Et, contradictoirement, la coupure lors du départ d’Algérie n’a pas été une libération. J’ai toujours eu le sentiment que le passé vécu, aussi bien le mien que celui de mon entourage d’alors, pourrait prendre un sens si je m’appropriais un peu de ce qui provient d’un passé lointain, et que cette recherche était peut-être nécessaire pour que le présent ressemble à quelque chose. Tu vois que le point de départ est très subjectif et je ne suis pas trop à l’aise pour en parler dans une interview ; en gros, c’est la volonté de comprendre le sens des faits et gestes de gens qui comptaient pour moi à l’époque où je baignais dans la communauté juive de ma ville. Il faut dire que le mélange des deux modes de vie, juif et français, autour de moi, a été particulièrement discordant et générateur de drames.
     À plusieurs reprises j’avais eu le projet d’approcher des textes fondamentaux du judaïsme, j’ai même essayé il y a très longtemps d’apprendre l’hébreu, mais c’était un projet solitaire qui n’a pas vraiment pris forme. Lorsque j’ai connu Benny Lévy et quelques-uns de ses amis, juifs et non juifs, et qu’il a été question de former un groupe avec toi pour apprendre l’hébreu et nous initier au commentaire biblique, j’ai sauté sur l’idée, comme tu sais. Le fait est que tes leçons m’ont donné le goût de la langue ; j’étais séduite par la façon dont tes commentaires étaient liés de très près aux mots, comme si c’étaient eux qui t’inspiraient, par ce foisonnement de significations dérivées d’une même racine et par l’ouverture sur la Bible comme richesse de sens que je ne soupçonnais pas.
     Shmuel Trigano : Traduire 1 400 pages en deux ans, c’est non seulement un tour de force, a fortiori, quand on est néophyte en hébreu, mais aussi une sorte d’ascèse spirituelle, une contemplation de chaque instant, très juive puisqu’il ne s’agit pas de contempler le néant ou l’ego, mais les mots de l’hébreu. De la traduction comme exercice spirituel ?
     Arlette Elkaïm-Sartre : C’est une approche de la traduction qui peut paraître bizarre, dans mon cas, car comme tu sais, je n’ai aucune éducation religieuse et je ne suis pas initiée au Talmud. Je l’ai entreprise avec ma propre sensibilité et aussi la façon dont la culture m’a faite, notamment mon goût pour la littérature. Car comme tout texte fort, ces écrits du Talmud ont un ton, un élan que, malgré mon ignorance des enjeux religieux, j’ai voulu rendre. Je voulais restituer des voix qui se sont acharnées à transmettre avant d’en penser quoi que ce soit. Mais, paradoxalement, si ces voix ne m’avaient rien dit du tout, je me serais arrêtée, je n’aurais pas tenu jusqu’au bout. Par exemple, j’ai commencé par le traité « Bénédictions », par une démonstration dont le but est totalement énigmatique pour moi. La question était : Combien y a-t-il de veilles dans une nuit ? Raisonnements sur ce sujet, complexes et rigoureux ; j’étais obsédée par les maillons de la démonstration à saisir, et en même temps le texte m’imprégnait. J’ai pensé à la nuit comme exil, comme inertie, comme non-sens ; les veilles qui sont invisibles mais qui peuvent la structurer par l’étude ou la ferveur de la prière, la vigilance, David se réveillant à la fin d’une veille pour étudier, etc. Les textes continuent à travailler en moi encore à présent, et pourraient avoir un écho autre pour un autre lecteur. Bien sûr pour un talmudiste, tout ce que je pourrais penser reste à la périphérie, je ne vis pas dans la Tora, je le reconnais volontiers. Pour traduire il m’a fallu pourtant créer une intimité avec le texte ; cela ne pouvait pas être l’intimité que l’homme pieux a avec la Tora, mais je n’ai pas voulu non plus que ce soit un regard et un savoir-faire uniquement culturels. Reste à savoir si c’était possible.
     Pour revenir à l’idée d’« exercice », la façon dont les textes se suivent donne un certain inconfort, mais j’aime assez cet inconfort, c’est une dimension de liberté. On n’a jamais dans ces textes la vérité comme une totalité déjà pensée, mais souvent deux ou plusieurs commentaires sur le même sujet. Ils se suivent et se contestent par leur conclusion d’une façon subtile, ce qui fait qu’en fin de compte la valeur d’exemple d’un récit ou la portée générale d’une sentence semblent se défaire au fur et à mesure qu’on continue à lire, et que tu es incité à hasarder une leçon toi-même, avec ta petite balance intime, ton sens propre de l’équité par exemple s’il s’agit de justice, et de façon non définitive. Et de temps à autre, l’affirmation halakhique, qui te permet de ne pas perdre pied et d’assurer l’harmonie de tes conduites avec celles d’autrui, ce qui fait qu’une communauté peut exister. Il m’a semblé aussi que le bénéfice d’un long raisonnement aride comme il y en a parfois est dans le chemin que tu as fait, l’effort fourni pour le suivre au moins autant que dans son aboutissement. Il m’est arrivé de penser que le but était d’ouvrir de force l’esprit, d’enseigner à suivre longtemps le fil d’une idée, à penser.
     Shmuel Trigano : Comme exercice social et collectif ? Pour qui ? Pourquoi une telle entreprise ?
     Arlette Elkaïm-Sartre : Pour comprendre à quel point le judaïsme me concernait ou non, une voie qui me convenait était de mettre au jour des textes, pour des juifs comme moi qui n’ont pas d’attaches traditionnelles, ou des non-juifs, des gens qui n’ont pas facilement accès à ces textes. J’avais une résistance, pour ma part, à commencer par une autre approche qui aurait été d’écouter les commentaires d’un maître du Talmud, sans avoir connaissance du contexte de ce qui est commenté. Cela tient sans doute aux habitudes de culture, et aussi, surtout, au fait que quel que soit le choix du maître, pour moi il aurait été un inconnu. À mon sens, un maître du Talmud, outre du savoir, doit avoir un poids moral. En Palestine, à Babylone, j’imagine, la réputation d’un maître était garantie par le regard que la communauté portait sur sa vie, sur ses disciples, etc., et réciproquement il avait un regard sur eux. Cette démarche, dans mon cas, risquait d’être très factice. Ceci dit, je suis très consciente que sans l’aide de quelqu’un qui ait une connaissance de l’intérieur, la lecture de ces textes est très limitée, et encore plus en traduction. La contradiction demeure, comme on dit dans le Talmud. Autre chose à quoi traduire Eïn Yaakov m’a paru utile, c’est de contribuer à éclairer quelques lanternes : le discours contemporain sur le judaïsme, le « judéo-christianisme », l’Occident et l’Orient etc., je le trouve insupportable. Des tas de gens assez renseignés sous d’autres rapports (de bonne volonté ou non) jonglent avec tout cela sans avoir mis le nez dans aucun texte fondamental.
     Shmuel Trigano : Que penses-tu de ce retour au judaïsme auquel on assiste aujourd’hui ?
     Arlette Elkaïm-Sartre : Il m’est difficile de répondre : pour ma part, je n’ai pas eu exactement l’impression d’un retour, j’ai saisi une occasion qui me convenait d’approcher de quelque chose qui peut-être m’appartenait sans que j’en connaisse rien. Il vaudrait mieux poser la question à ceux qui pensent effecteur ce retour. Mon rapport avec les livres est de telle sorte qu’ils m’imprègnent, influent sur ma conduite sans doute sans qu’il me semble que ce soit une volonté délibérée. Cela pourra te choquer peut-être, ou choquer certaines personnes pour lesquelles la Tora est un absolu, mais il se peut que les écrits du judaïsme me marquent sur le même mode qu’un texte de Montaigne par exemple, peut-être plus fortement parce que ça vient de plus loin et que l’injonction est plus intense, plus totale, mais par les mêmes moyens. Chaque livre qui nous parle vraiment, à mon vis, dans une mesure plus ou moins grande est l’occasion d’un retour.
     Si j’essaie de me mettre dans la peau de personnes qui ont pensé changer le monde à travers une idéologie et qui l’ont essayé très fort, en y engageant toute leur personne, ce qui me vient à l’esprit pour expliquer l’attirance exercée par le judaïsme, ce sont les mots « idéal concret ». Ni matérialisme ni idéalisme, le judaïsme propose du sens à ce qu’on vit du berceau jusqu’après la mort, et une transfiguration quotidienne du monde.
     Shmuel Trigano : Pourquoi ce livre plutôt qu’un autre ? Qu’apporte-t-il ? Quel est le message que tu y as découvert ?
     Arlette Elkaïm-Sartre : Je me garderai de définir objectivement le message. Personnellement, je ne suis pas très métaphysicienne ; ce que j’apprécie le plus, dans un premier moment en tout cas, c’est la réflexion morale, le rapport juste à l’autre.
     Autre chose, qui n’a l’air de rien et qui revient comme une litanie dans le texte : un rabbi dit quelque chose au nom d’un autre, mort trente ans plus tôt, et qui le tenait d’un troisième, mort avant lui. Ce souci de sauvegarder la parole vivante d’un mort est une annulation tranquille de la mort – on s’efface un instant pour restituer la parole de l’autre, et puis on continue la discussion. Il me semble que c’est une des leçons les plus émouvantes et les plus puissantes du Talmud.
     Shmuel Trigano : Comment approche-t-on la phrase concrète de ces textes en n’ayant pas au départ l’arrière-plan culturel ?
     Arlette Elkaïm-Sartre : J’ai un peu essayé de te le dire en répondant à ta question sur la traduction, mais je voudrais préciser quelque chose. Deux circonstances m’ont aidée. Pour la syntaxe, la tournure des phrases, certains idiomes, c’est d’avoir encore dans l’oreille le judéo-arabe. Et puis, curieusement, la Science des rêves, de Freud. Bien que tu nous aies donné un aperçu du jeu sur les mots dans tes leçons, j’ignorais que j’aurais affaire à une technique de pensée presque systématique. Pour que les rabbis commentent une phrase biblique de la façon dont ils la commentent, il fallait bien souvent qu’ils l’aient coupée de son contexte, prise dans une autre acception en jouant sur les mots. Or, comme tu sais, dans l’interprétation des rêves, l’histoire que raconte le rêveur compte moins que les mots avec lesquels il la raconte, y compris les noms propres. C’est une démarche qui m’est donc familière et qui m’a permis, sans être trop dépaysée, de garder un certain genre de vigilance pour débusquer le jeu de mots ou le glissement de sens. Je ne saurais pas du tout expliquer cette parenté, d’autant moins qu’à ce qu’il semble Freud n’avait pas étudié le Talmud !
     Shmuel Trigano : On a glosé avec beaucoup de malveillance sur l’intérêt que Sartre a porté au judaïsme à la fin de sa vie. Penses-tu que ton engagement dans l’étude juive a joué un rôle dans cet intérêt d’une part et dans la violence de certains à ton égard, d’autre part ?
     Arlette Elkaïm-Sartre : Il y a de quoi surprendre qu’un philosophe soit compromis par son intérêt pour le judaïsme ! Je ne veux pas éluder mon lien avec Sartre, mais autant j’aime la façon dont les rabbis du Talmud parlent « au nom » les uns des autres, autant me paraîtrait abject le fait de parler « à la place de » Sartre. Il se pourrait bien que ce soit l’expression même de sa liberté qu’on ait voulu prendre pour une influence. Pour m’en tenir à moi, je te ferai remarquer simplement qu’encore à présent je n’ai pas les moyens d’exercer une influence en ce domaine. Mon choix de traduire exprime le désir de me donner la possibilité de prendre connaissance et de penser, tout en la donnant aux autres, par le même mouvement.