Transfuge, n°33, octobre 2009
par Damien Aubel
Joseph Gottlieb, écrivain contrarié, violoniste à l’orchestre philharmonique de Zickhorn, fait une découverte qui bouleverse ses certitudes : son grand-père n’a pas été assassiné par les nazis en 1941. Peu à peu, c’est toute l’histoire familiale qu’il va être contraint de réécrire – une plongée qui est aussi une exploration kaléidoscopique de l’Histoire.
L’exil, Israël, la musique, le nazisme : tout se mêle tandis que les frontières entre la fiction et la réalité se dissolvent. Avec ses trompe-l’œil érudits placés sous les auspices de Borges, Léonid Guirchovitch, lui-même musicien et auteur d’essais sur la musique, met l’humour au service d’une interrogation sur l’identité et l’Histoire.
Sitartmag, 11 mars 2008
Un opéra littéraire par Françoise Genevray
La Libre Belgique, 14 septembre 2007
Dans un orchestre nazi? par Jacques Frank
Chronic’art, mai 2007
par Morgan Boedec
Un roman policier chez Verdier ? Oui, mais un roman sans flic, traduit du russe et écrit à la première personne par un auteur juif ayant fait le choix de vivre en Allemagne : Guirchovitch est en effet violon à l’opéra d’Hanovre et raconte en interview que cela lui offre la possibilité de bâtir les univers qui lui chantent. Résultat une liberté de ton, une langue cadencée et une maîtrise des contrepoints qui agrippent le lecteur pour ne le lâcher, lessivé, qu’à la fin de cette sombre story familiale. On emboîte le pas de Joseph Gottlieb, avatar de l’auteur et violoniste russe ayant transité par Israël avant d’exercer en Allemagne, narrateur qui fait mine de causer de tout et de rien, de l’exil, de son rapport aux femmes, du ressenti des Juifs face au pays bourreau, passant vite sur l’histoire de son grand-père homonyme (et aussi violoniste) avant de voir en lui la pierre angulaire de l’intrigue. Beau crescendo du soupçon à l’investigation, une fois passée la première révélation : le papi juif fut le protégé de Gottlieb Kunze, compositeur (fictif) proche de Goebbels. Un Juste nazi ? Pas vraiment : le roman est bien plus tortueux encore, car la généalogie s’en mêle. Une photo révèle son arrière‑plan de secrets, avec lesquels toute une descendance a tenté de composer jusqu’à ce que Gottlieb fouine de lettres en archives, de certificats de baptême en dessins griffonnés au bord des partitions, détricotant sa propre histoire en croyant jouer sa vie plus que la risquer. Qui cherche trouve… et tombe sur un « miracle secret », du titre de cette fiction de Borges auquel l’auteur se réfère en même temps qu’à Nabokov et Thomas Mann (
Têtes interverties est une pièce de Mann, Guirchovitch en fait un opéra de Kunze). Au‑delà de l’intrigue, minutieuse et rocambolesque, le labyrinthe s’échafaude surtout au creux des langues, des noms, des emprunts et multiples références que l’auteur se plaît à affilier. Columbo et Stravinski, Médée et les poètes russes, Charles Bronson et Cocteau : on se fait balloter en grande classe. Les annexes enfoncent le clou en épousant le jeu de la fiction. Hitchcock en aurait rêvé, Guirchovitch l’a fait.
Le Soir, vendredi 27 avril 2007
Guirchovitch, le bon génie par Marc Henry
Menteur, faussaire, mystificateur, le violoniste russe est surtout un écrivain enchanteur.
« J’avais vécu dans le sentiment que les autres, eux, menaient une vie d’adulte tandis que moi, je ne faisais que jouer au morpion à longueur de journée ». Pour son roman policier, Léonid Guirchovitch a choisi le pire des héros possibles : un loser, un rase-murs. Né juif en Russie encore soviétique, Joseph Gottlieb a déjà fait une croix sur son rêve d’être écrivain quand il émigre en Israël au milieu des années septante. Il y entame une passionnante carrière de chômeur puis de militaire pour, cocu, aboutir au suicide.
Manqué, bien sûr.
Nouvel exil, en Allemagne cette fois, où il entame une carrière de violoniste, co‑soliste au Philharmonique de la ville imaginaire de Ziekhorn.
Un jour, sur une ancienne partition annotée, il reconnaît la signature de son grand‑père datée de 1943. Or, l’aïeul dont il porte le nom fut, à sa connaissance, tué par les nazis en 1941. Il apparaît vite qu’il a survécu, sans doute protégé par une mystification montée par Gottlieb Kunze, grand compositeur nazi. Le mystère va transformer le petit violoniste qui survivait à l’écart des passions. Il se révèle un enquêteur rusé et méchant : « Je suis donc un chasseur. Je connais la passion de la traque. Voilà qui m’avait échappé jusqu’à présent, étant donné ma tendance naturelle à m’identifier à la proie. »
Voilà pour l’intrigue, mais elle ne constitue qu’une petite partie de ce livre formidable. Avec une ironie détachée, Guirchovitch offre une œuvre touffue et d’une richesse exubérante, qui force à une lecture lente mais toujours savoureuse.
Ce surdoué, aussi premier violon à l’opéra de Hanovre et dessinateur fameux, est doté d’une culture inépuisable. Ce qui lui permet de digresser avec passion sur les rapports entre esthétique et éthique puis, quelques pages plus loin, d’asséner quelques considérations originales du genre : « Même sur une carte politique « muette », Israël a la tête d’un juif qui s’est mêlé à la foule », sans jamais perdre le fil de son histoire, ni son lecteur.
En bonus, le roman est assorti d’une vingtaine de pages de notes riches éclairant des aspects annexes du récit.
La Liberté, samedi 31 mars 2007
Archet et poupées russes par Alain Favarger
Il est aussi premier violon à l’Opéra de Hanovre et tente de retrouver
la trace d’un grand‑père que l’on avait cru fusillé en 1941.
Écrivain exigeant, pétri d’ironie et d’érudition, Léonid Guirchovitch
requiert toute l’attention de son lecteur. Il a surgi chez nous comme
un météore en 2004 avec un roman étonnant,
Apologie de la fuite.
L’histoire d’un peintre ayant grandi dans un trou perdu de Sibérie
peuplé de juifs qui y avaient été relégués selon les plans de Staline.
Voici aujourd’hui le deuxième ouvrage de ce maestro qui manie avec une
égale dextérité la plume et l’archet. Et ce texte fait encore plus
directement référence au premier métier de l’écrivain. En effet dans
Têtes interverties,
le narrateur est lui aussi violoniste. On est au début des années 80,
Joseph Gottlieb qui a réussi à émigrer en Israël ne s’y plaît guère.
Après une tentative de suicide rocambolesque et raté lors de son
service militaire, le musicien a l’occasion de s’installer en Allemagne
fédérale. Il se retrouve dans une ville imaginaire, Zickhorn, engagé
comme cosoliste dans l’orchestre de l’opéra local.
Jusque‑là le
roman nous a déjà offert un festival de sarcasmes sur les crimes et
délits du communisme, mais encore sur une certaine pesanteur de la vie
en Israël comme sur le microcosme des musiciens ou le caractère
allemand. On l’aura compris, où qu’il se trouve, notre violoniste ne
s’en laisse pas conter et a un flair unique pour identifier les
sépulcres blanchis, les médiocres et autres têtes carrées.
Plus
on avance dans le récit, plus celui‑ci devient complexe. Gottlieb finit
par apprendre que son grand‑père, violoniste également, dont on était
sûr dans la famille qu’il avait disparu, d’une rafle de juifs à Kharkov
en 1941, a été sauvé in extremis, puis protégé par un célèbre
compositeur allemand du nom de Kunze, très prisé par Hitler et nazi
lui‑même. Du coup Gottlieb mène l’enquête et n’a de cesse de remonter
le fil de l’histoire. Ce qui l’amène à retrouver les descendants du
compositeur et à aller de surprise en surprise. Comme lorsqu’il
découvre que sa grand-mère, une juive de Riga, avait rompu avec son
violoniste pour s’amouracher de Kunze et l’épouser.
Dès lors on a
l’impression que le narrateur n’en finit plus d’ouvrir les pièces d’une
grande poupée russe au point de laisser le lecteur pantois. Mais à
travers le personnage fictif de Kunze, c’est toute la problématique des
rapports ambigus entre l’art, le sexe et la politique que soulève
l’écrivain. Ou comment un compositeur allemand, ami de Goebbels, a pu
sauver un pauvre violoniste juif à deux doigts d’être fusillé au bord
d’une fosse commune ? Et comment une belle juive, l’épouse de ce même
violoniste, avait‑elle fait auparavant pour s’enticher d’un homme situé
dans le camp des bourreaux de ses coreligionnaires ?
Le lecteur
n’est pas au bout de ses surprises pour autant qu’il suive le narrateur
dans sa quête de vérité. C’est presque un minipolar que met en scène le
romancier qui semble s’être délecté à brouiller les pistes pour mieux
démêler au finale les fils de cet imbroglio. Dans cette histoire il est
beaucoup question de trahison, d’usurpation, mais aussi d’attirance
pour les contraires, de remords, voire de repentir. Le titre même du
livre,
Têtes interverties, fait référence à un opéra écrit par
Kunze dans lequel Judith et Salomé, ces autres belles juives mythiques,
sont désespérées d’avoir coupé ou fait couper la tête de Holopherne et
de Jean-Baptiste au point d’attendre la révélation d’un secret qui
permettrait de ramener à la vie ces malheureux dont elles se sont
éprises.
Léonid Guirchovitch joue, lui aussi, avec les symboles,
le feu de la passion et la musique pour nous troubler et nous
questionner. Sur les choses de la vie et les êtres, toujours plus
complexes qu’ils n’en ont l’air. Sur l’histoire et la mécanique
mortelle des idéologies qui veulent soumettre les individus à leurs
illusions collectives. Nazisme et communisme sont ici renvoyés dos à
dos et l’écrivain, qui est né à Leningrad en 1948 aux pires heures de
l’antisémitisme stalinien, contraint à l’exil en 1973 déjà.
Transfuge, mars-avril 2007
propos recueillis par Rachel Nef
Érudition, musique et ironie : tels sont les ingrédients de Têtes interverties,
brillant
polar métaphysique de Léonid Guirchovitch. Premier violon à l’opéra de
Hanovre, l’écrivain russe a trouvé dans l’exil une raison d’écrire. L’une des découvertes majeures des Belles Étrangères 2004 et du Salon du Livre 2005, Léonid Guirchovitch, auteur notamment d’
Apologie de la fuite, publie aujourd’hui
Têtes interverties,
un polar métaphysique qui mêle l’histoire d’un violoniste juif en
Allemagne nazie et le destin d’un émigré d’aujourd’hui, apparemment un
double de l’auteur. On retrouve le souffle, la dérision, l’érudition
qui ont subjugué d’emblée les lecteurs de Guirchovitch, le suspense en
prime.
Têtes interverties,
votre deuxième roman, est assez différent d’Apologie de la Fuite.
Quelle a été votre démarche ?
À l’époque ou j’ai commencé ce livre, je vivais en Allemagne depuis
huit ans. Je souhaitais utiliser ce « matériau de construction »
nouveau pour moi. Je dois avouer que j’espérais avoir du succès en
Allemagne. L’histoire à suspense s’y prêtait, et puis, j’y livrais une
Allemagne « vue par un étranger », par un Juif russe de surcroît. La
sauce intellectuelle, lorsqu’elle n’est pas trop indigeste, flatte
l’amour-propre du lecteur. Bref, je me disais que c’était dans la
poche. Le livre a eu du succès en Russie (réédité trois fois en dix
ans, sans compter la publication dans une revue de langue russe en
Israël), mais il a été refusé par tous les éditeurs allemands. J’ai
reçu des réponses agacées, voire insultantes. Apparemment, il y a dans
ce livre quelque chose de « vexant » pour les Allemands. Et moi qui
croyais avoir largement compensé cet aspect par ma critique de
l’attitude anti-allemande dans le genre « nous ne pardonnerons
jamais ! », qui cache souvent un intérêt politique ou autre, fût-il
inconscient !
Le titre Têtes interverties
a été emprunté à Thomas Mann. Qu’est-ce qui vous rattache à son œuvre?
Selon la recette de Walter Benjamin, un texte postmoderne devrait être
composé uniquement de citations. Dans mon roman, c’est Thomas Mann qui
emprunte le titre au compositeur Kunze, l’un de mes personnages. Tous
les moyens sont bons pour créer l’illusion de véridicité, je voulais que
le lecteur se mette à chercher Kunze dans les encyclopédies. Et c’est
arrivé.
Dans ma prime jeunesse, Thomas Mann était pour moi une
idole. Plus tard, je l’ai rejeté, telle une divinité détrônée.
Aujourd’hui, je préfère le Thomas Mann des
Buddenbrook à celui de
La Montagne magique.
Voilà qui m’aurait semblé inavouable il y a quarante ans. Thomas Mann
exhibe sa culture et pratique le second degré tout comme Jünger, chez
qui cette tendance tourne au monstrueux : regardez-nous, à présent nous
contemplons la nature, nous réfléchissons au destin du monde, et
maintenant, admirez-nous en train de commettre le péché…
Quelles sont vos « idoles » aujourd’hui ?
Je suis pris dans le triangle France-Allemagne-Russie. On me conteste
souvent le droit d’être un écrivain russe, et pas uniquement en vertu
d’un préjugé racial : on me reproche mon manque de « spiritualité », on
m’accuse de russophobie. Je me contente donc d’être un écrivain « juif
russe », ou russophone. Mes idoles ? Je préfère citer ceux qui n’ont
absolument pas compté pour moi. Tourgueniev : impossible de lire plus
de quelques pages. Tchekhov, que je connais bien comme tous les Russes,
mais que je ne lis que par masochisme. Il y a dix ans, j’aurais mis sur
cette liste
Le Docteur Jivago, mais aujourd’hui, je considère ce roman comme un des piliers de la littérature russe du xx
e siècle, avec
Tchevengour de Platonov et
Le Don
de Nabokov. Malheureusement, j’ai du mal à croire que l’on ait pu bien
traduire ces deux derniers romans. Dans son journal, Montherlant dit du
mal des
Âmes mortes. Gogol n’y est pour rien, croyez-moi. Ce
livre ne pourrait être restitué que par un traducteur génial. On parle
d’une nouvelle traduction en français serait-ce le cas ?
Dans Apologie de la fuite,
vous aviez inventé Fijma, un territoire soviétique qui ne figure pas sur la carte. L’Allemagne des Têtes interverties
est-elle également un espace imaginaire ?
Je suis un de ces Russes dont Pouchkine a dit qu’ils étaient «
paresseux et peu curieux ». Je ne connais pas vraiment l’allemand, je
fréquente des émigrés. Un sourd-muet doué d’une bonne vue, qui compense
ses carences sémantiques par une imagination débordante. C’est ainsi :
certains vivent, d’autres écrivent. Je vous laisse juger par vous-même
si mon Allemagne est un songe. Pour moi, en tant que juif, l’Allemagne
constitue un organe vital – le cœur, le foie, les poumons, ce que vous
voudrez – sans lequel notre existence est impensable. Parfois, lorsque
le cœur est atteint, il faut l’opérer. Aujourd’hui, on peut dire que le
patient est guéri.
On a l’impression que pour vous, la culture européenne, et même l’histoire européenne sont fondées sur la musique…
La musique qui, d’après Pouchkine, ne le cède qu’à l’amour, est née du
christianisme. L’idée de l’absolution des péchés a trouvé son
expression dans la résolution de la dissonance en consonance. La
tonique – la sous-dominante – la dominante – la tonique : telle est la
formule du salut. Cette musique a eu plusieurs siècles d’existence,
mais aujourd’hui, elle n’existe plus. Je suis son prisonnier pour la
vie.
Vous avez un humour décapant. Vous déjouez tous les clichés, moquez tous les poncifs.
J’ai dû le faire inconsciemment, car en fait, ces poncifs, je n’en
avais pas la moindre idée. À la fin des années 1980, je ne lisais qu’en
russe. C’est vers 1995 que j’ai entendu pour la première fois
l’expression « politiquement correct » dans la bouche de mon fils
lycéen. J’ai cru à l’époque qu’il s’agissait de morale en politique.
Dans le monde russe, y compris parmi les émigrés, un certain nombre de
notions n’ont apparu qu’après la chute du régime soviétique.
Il n’y a pratiquement pas de dialogues dans votre Livre. Pourtant, vos personnages communiquent…
Je n’utilise que le style indirect libre : il n’existe pas de discours
direct lorsqu’on parle en langue étrangère. Dans mon roman, l’exil est
défini en premier lieu comme l’abandon définitif du discours direct
pour le discours indirect. Je suis un réaliste, en ce sens que j’imite
la réalité.
La vraisemblance est pour moi un critère esthétique
essentiel. Le chapitre IX de la Poétique d’Aristote commence par cette
phrase : « Le rôle du poète est de dire non pas ce qui a réellement eu
lieu, mais ce à quoi on peut s’attendre.
Dans une des notes, vous dites que l’éthique est un produit de l’esthétique et non l’inverse… Je me permettrai de me citer moi-même : « La perfection de la forme est une garantie de la perfection morale. »
L’esthétique
est cette garde qui meurt, mais ne se rend pas, à la différence de
l’éthique qui s’adapte facilement aux exigences du moment. Mon
esthétisme se nourrit d’un sentiment éthique : comme on sait, la beauté
sauvera le monde.
C’est en exil que vous êtes devenu un écrivain russe. N’y voyez-vous pas un paradoxe ?
J’étais condamné à l’exil. J’ai grandi dans une nécropole qui portait
le nom bizarre de « Leningrad ». Après la révolution, Moscou, capitale
soviétique, vivait et respirait à pleins poumons, se gorgeant de
nouvelle culture. Leningrad, elle, était un sarcophage de
Saint-Pétersbourg, c’était une vie après la mort. J’écris dans une
langue morte, ou plutôt, dans la langue des morts. Un Moscovite n’est
jamais tout à fait un exilé, même lorsqu’il vit à l’étranger. Celui qui
est né à Leningrad est un émigré, même s’il n’a jamais quitté sa ville.
Sur le plan de la culture, l’Union soviétique n’est pas un prolongement
de la Russie : c’est un autre pays, une autre société, qui a formé ses
propres écrivains soviétiques (ou antisoviétiques). En tant qu’exilé,
habitant d’une autre époque, puis d’un autre espace géographique, je ne
suis pas passé par ce moule. Je ne connaîtrai probablement jamais le
bonheur de griller tous ensemble dans la même fournaise, en enfer.
L’Humanité, jeudi 29 mars 2007
L’Opéra des origines par Alain Nicolas
Entre Hitchcock et Borges, un juif russe à la recherche de son histoire. Joseph Gottlieb, au début des années soixante-dix, est un des « rois du monde » de Kharkov. Violoniste doué, à l’image de son grand-père et homonyme, le grand virtuose Joseph Gottlieb, il referme l’étui de son violon pour se vouer à la littérature, intimement convaincu que tôt ou tard on reconnaîtra son génie. Mais le « tract romancé » qu’il fait passer en Occident ne soulève guère l’enthousiasme. Peut-être le salut est-il dans l’émigration ? Mais Joseph ne trouve pas le mode d’emploi d’Israël, pays oriental, torride, où il ne trouve que le chômage et un service militaire. Pour corser le tout, sa femme le plaque pour un violoniste, un vrai, un virtuose. Un dernier échec, son suicide. Le roi du monde n’est que le roi des ratés. Un jour, dans le train de ceux qui se prenaient pour l’élite, « quelqu’un est venu contrôler les billets ». C’est un Joseph au bout du rouleau qui atterrit en Allemagne. Là ou ailleurs…
Dans la petite ville de Zickhorn, la chance lui sourirait-elle enfin ? À peine arrivé, persuadé que sa prochaine nuit se passera sur un banc public, il est auditionné puis embauché comme soliste dans l’orchestre de l’Opéra local. À tout hasard, il s’était remis au violon pendant sa convalescence. Le voilà installé, apprécié, très demandé comme remplaçant dans les formations des environs, et ses cours particuliers affichent complet. C’est alors qu’il tombe sur une trace, ténue, de son grand-père. Le grand violoniste avait un dessin bien à lui, une clé de sol un peu ventrue, munie de bras et jouant du violon. Cette véritable signature, il la trouve, parmi les crayonnages de ses devanciers (indications de jeu, gribouillis dus à l’attente ou l’ennui, plaisanteries en tout genre) sur une des partitions qu’utilisait un orchestre en 1943. « Si les juifs sont un peuple du livre, les Allemands sont un peuple de la partition. » Josef Gottlieb l’ancien n’a donc pas été fusillé en 1941 lors de l’avance allemande en Ukraine, comme on le croyait sur la foi d’une photo restée célèbre.
Son petit-fils entame alors une véritable enquête policière. Retrouver les rares témoins survivants, rechercher des indices effacés, mettre ses pas dans ceux de son grand-père devient une obsession. Dès l’abord, il apparaît qu’il aurait bénéficié de la protection du grand compositeur Gottlieb Kunze. Celui-ci, musicien officiel du Troisième Reich, plus encore que son éternel rival Richard Strauss, était, pendant leur période viennoise, un ami de jeunesse de Josef Gottlieb. L’a-t-il réellement sauvé en le faisant engager dans l’orchestre de cette petite ville allemande ? Pourquoi une telle entorse à des principes toujours exprimés sans ambiguïté ? Et surtout qu’est devenu Gottlieb ? Autant de questions, autant de surprises, ménagées avec un sens du suspense magistral et un art du retournement digne du meilleur Hitchcock. Nombre d’allusions y renvoient dans ce roman, qui convoque aussi, au besoin, Colombo (pour ce petit bonhomme qui, l’air de rien, sème la panique dans l’establishment) et Agatha Christie, pour les facultés déductives de son héros.
Cette dimension ne devrait pas pour autant occulter toutes les autres. Le récit, qui n’adopte pas le rythme haletant du maître hollywoodien, prend le temps de nous installer dans la peau de cet homme, que toutes ses cultures enrichissent et écartèlent. Juif d’origine allemande, dont la famille est installée en Ukraine depuis des générations, il est russe de langue et de formation musicale, et participe quoi qu’il en ait de l’héritage de la modernité autrichienne, de la culture polonaise et, même s’il la fuit, de celle qui se construit en Israël. Plus que véhicule de communication, la langue est le carburant même de la quête de Joseph : jeux de mots, homophonies, homonymies, le récit est truffé de points de rencontre entre ces domaines de la mémoire. Noms de villes, de lieux, titres d’œuvres, noms d’auteurs et de personnages, réels ou imaginaires, sont les plaques tournantes, les aiguillages de ce voyage dans l’espace et dans le temps, où le lecteur, à l’image du héros, perd son chemin, et presque sa tête. Significativement, des œuvres comme l’
Ariane à Naxos de Strauss signalent l’aspect labyrinthique du récit et nous en fournissent le moyen de nous y repérer. Surtout, l’opéra
Têtes interverties de Gottlieb Kunze, mettant en scène deux héroïnes juives coupeuses de têtes, Judith et Salomé, en conflit avec Esther, reine du déguisement et du retournement, donne une lecture possible de ce livre baroque au comique grinçant. Lui-même premier violon de l’orchestre de Hambourg, Léonid Guirchovitch met son érudition fantastique au service d’un récit, tout bien considéré, simple et poignant ; celui d’un homme cherchant, dans le chaos de l’histoire d’un siècle, où il est et qui il est. Un homme qui pourrait être n’importe lequel d’entre nous.
Le Magazine littéraire, mars 2007
Têtes interverties par Alexandre Sumpf
Dans sa magistrale
Apologie de la fuite, Léonid Guirchovitch décrivait une communauté juive enfermée dans une région de Sibérie. Ignorant la chute du régime, elle continuait à vivre sous un joug imaginaire et s’échinait à développer une société guidée par l’idéal utopique du communisme. Une morale ambiguë grinçait alors : « Être juif, ce n’est pas si grave que cela. C’est arrivé à d’autres. »
Têtes interverties a été écrit en 1988, juste après
Apologie de la fuite, et apparaît comme son contrepoint. Après avoir dépeint une sorte de ghetto, l’auteur naturalisé israélien mais écrivant en russe s’attache à la figure du Juif errant, symbolisé dans
Têtes interverties par la photo d’un homme coiffé d’un chapeau qui, sous la menace d’un soldat allemand, lève les bras tout en tenant son étui à violon.
Lui-même premier violon à l’opéra de Hanovre, Léonid Guirchovitch met en scène un alter ego au cœur d’un polar mâtiné de roman des origines. Le narrateur part ainsi sur les traces d’un grand-père lui aussi juif et violoniste, dont il découvre par hasard qu’il n’a pas été fusillé en 1941, l’instant d’après la « pose » sur la fameuse photo, mais se serait en fait réfugié auprès de son meilleur ami, compositeur officiel du régime nazi… De coups de poker en quiproquos révélateurs, l’intrigue progresse selon un tempo parfaitement maîtrisé, qui joue avec bonheur des temps forts et des digressions. L’auteur pratique notamment un retour sur soi toujours nuancé d’humour : « Personne ne m’y avait convié, personne n’avait souhaité que je m’en mêle. Eh bien, justement, c’était fini. On ne m’y reprendrait pas. Le temps passait et je faisais mon petit bonhomme de chemin en m’engluant dans le discours rapporté, ce succédané de la parole – le lot des exilés. »
D’abord Juif marginalisé dans une Union soviétique ubuesque, puis Russe perdu dans un Israël surchauffé où toutes les formes de repères ou de liens tendent à se disloquer, notre musicien détective ne redevient lui-même qu’en Allemagne de l’Ouest. Là, adoubé « âme slave » par l’orchestre qui le recrute, il enquête armé de sa seule ironie dans un pays qui se cherche justement une âme, entre les nostalgiques de la grandeur nazie et ceux qui se complaisent dans une culpabilité lénifiante. Notre héros se sent finalement plus à l’aise dans cette campagne sans paysage et cette société sans visage où Guirchovitch peut réinventer à sa guise une histoire dans l’Histoire, sans trop se prendre au sérieux. « Parfois, il m’arrivait des choses étranges. Un jour, j’écrivis un poème. Une autrefois, une page de prose. Je la relus : du Thomas Mann version Kharkov, les racines à nu. »
Les Inrockuptibles, 20-26 février 2007
Le manteau de Gogol par Judith Steiner
Guirchovitch nous met la tête à l’envers avec ce deuxième roman à clés, où il revisite allégrement l’histoire, et l’histoire de la musique. On n’a pas oublié le choc, la joie et le respect – l’adrénaline du lecteur – ressentis en découvrant Léonid Guirchovitch il y a trois ans avec
Apologie de la fuite. C’était à la fois exaltant et intimidant. C’était comme monter au grenier de la littérature pour y tomber sur un grand classique oublié, miraculeusement épargné par la poussière – l’auteur était vivant, et sa prose, incroyablement crépitante. Son gros roman sautillait comme sur un air de klezmer, aussi léger que dense, aussi vif que profond, comme ces animaux matois dont la délicatesse du geste dément la rondeur de la silhouette. La surprise est passée, mais le plaisir redouble avec ces
Têtes interverties, où l’on retrouve de Guirchovitch tout ce qui avait déjà séduit : son érudition rouée, sa mauvaise foi inattaquable parce que si ouvertement assumée et parce que fille d’une intelligence pointue, son humour acide et historiquement incorrect, sa fréquentation intime des grands mouvements artistiques qui ont fabriqué l’Europe.
Apologie de la fuite se déguisait en récit d’apprentissage,
Têtes interverties enfile la panoplie de l’enquête d’investigation. Et si la forme varie, infusent au fond les mêmes grands thèmes, obsessions douloureuses et vitales traitées comme de vieilles allergies dont on ne se débarrasse pas ; les sinuosités des chemins intérieurs de l’exil, la dédramatisation des énigmes contradictoires de l’identité juive (« Ce n’est pas grave d’être juif », soupirait Preis à la fin d’
Apologie de la fuite), les charades de l’histoire et les caprices de l’art.
Comme Guirchovitch lui-même – qui s’amuse manifestement comme un fou à souffler le vrai et le faux – Joseph Gottlieb naît juif en Ukraine, émigre en Israël avant d’être engagé comme violon solo dans l’orchestre d’une grande ville d’Allemagne de l’Ouest, la très imaginaire et néanmoins familière Zickhorn (Guirchovitch tient lui-même ce pupitre à l’opéra de Hanovre).
« Je ne sais pas comment vivent les autres, mais dans mon existence à moi, je ne me lasserai pas de le répéter, tout est manigancé », ronchonne Joseph, Hercule Poirot dilettante, jouet de sa propre enquête quand il découvre que son grand-père – violoniste avant lui, fusillé par les Allemands en 1941 si l’on en croit la légende illustrée familiale – l’aurait précédé à certains pupitres de province, deux ans après sa mort officielle. Grand-père martyr aurait ainsi été le protégé du grand compositeur nazi Gottlieb Kunze, un rival inventé de Strauss…
Tresser serré fiction et réalité historique n’est pas la moindre des virtuosités de ce roman à clés. Et démêler l’une de l’autre – ne zappez pas les notes, un régal – est un sport qui se pratique à plusieurs niveaux de lecture. Saisi par la nécessité de penser l’histoire, mais convaincu qu’elle se voit mieux de biais, Léonid Guirchovitch a choisi pour pénétrer ses faux mystères l’angle inépuisable de la référence culturelle. Parfois iconoclaste, tour à tour tendre et féroce, son regard y puise sa profondeur, sa hauteur de vue, sa pertinence. Entre déconstruction de saga familiale et visite réinventée et buissonnière de l’histoire de la musique, ses
Têtes interverties nous mettent littéralement la tête à l’envers, assumant – voire transcendant – l’héritage qu’il revendique humblement quand il dit au détour d’une note « nous autres, écrivains russes, sortons tous du
Manteau de Gogol. »
Livres hebdo, vendredi 9 février 2007
Les fantômes d’un opéra par Jean-Maurice de Montremy
La vie d’un orchestre allemand, les secrets d’un compositeur nazi, les tribulations d’une famille juive entre Israël et la Russie. Grave et malicieux, le virtuose Guirchovitch est en grande forme. Léonid Guirchovitch (né en 1948) fut l’une des bonnes découvertes du Salon du livre 2005 avec
Apologie de la fuite (Verdier, 2004). Roman-monde complexe, fantasque et foisonnant, ce livre pouvait toutefois intimider le lecteur. Rien de tel avec
Têtes interverties (1995-2005) où l’on retrouve – entre Leroux et Boulgakov – bien des traits (imaginaires) de l’auteur. Comme son narrateur, celui-ci est, en effet, natif d’URSS. Issu d’une famille de musiciens, il passe brièvement par Israël avant de suivre en Allemagne une carrière de premier violon. Comme son narrateur, il mène de front l’écriture et la musique. Mais déjà la fiction se mêle à la réalité…
Voici donc Joseph Gottlieb. Malheureux en Israël, ce jeune écrivain tente sa chance au début des années 1970 dans un orchestre d’Allemagne fédérale, à Zickhorn (ville imaginaire). On devine la consternation de sa tante, nostalgique de l’internationalisme, seule survivante d’une famille massacrée par les nazis à Kharkov : son neveu en Allemagne, et à l’Ouest ! Pour le retenir, elle brandit une photo où l’on voit un vieil homme protéger son violon alors qu’un Allemand va l’abattre. Ce vieil homme, c’est le grand-père du narrateur, jadis musicien de renom.
De ce grand-père, Gottlieb retrouve la trace en Allemagne. Il a gribouillé de petits dessins certaines partitions que joue à son tour le jeune homme. Son grand-père a donc travaillé, comme lui, dans les mêmes fosses d’orchestre. Plus troublant : les dessins datent de 1943 alors que le grand-père a censément été fusillé en 1941 !
Joseph Gottlieb enquête. Il découvre que l’aïeul a été sauvé par le compositeur antisémite Gottlieb Kunze (nom imaginaire), gloire du régime nazi. Rival de Richard Strauss, Kunze est notamment l’auteur de l’opéra
Têtes interverties (ne pas confondre avec le roman de Thomas Mann), un micmac wagnéro-symboliste à la fois kitsch et parodique. On y voit les juives Judith et Salomé s’embrouiller entre les têtes coupées d’Holopherne et de Jean-Baptiste.
Notre violoniste retrouve bientôt les descendants du vieux maître. Dans leur maison, elle aussi kitsch et magique, il va découvrir la vérité sur les Kunze. Notamment sur le troublant suicide du compositeur et de son épouse après la mort de leur fils pendant la bataille de Russie. Gottlieb va aussi en apprendre de belles, ou de terribles, sur son grand-père.
Têtes interverties, ou de quoi perdre la tête…
Narré avec aplomb, gérant avec brio les digressions, le roman multiplie les surprises. Léonid Guirchovitch y fait revivre les coulisses d’un orchestre aussi bien que l’aventure musicale et politique de l’Europe du XX
e siècle. Il offre en prime un livre dans le livre avec un ensemble de notes qui sont parfois des pièges ou des farces. Comme souvent, le rire n’est ici que le tragique poursuivi sous une autre forme.