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  Le Thème étranger

  Sigismund Krzyzanowski

  Nouvelles
Traduit du russe par Zoé Andreyev et Catherine Perrel

  128 pages
13,60 €
ISBN : 2-86432-287-0

Résumé

    C’est dans l’entre-deux-mondes que nous entraîne Sigismund Krzyzanowski. Écrivain rejeté par son temps, inadaptable, inassimilable, il déchiffre la destinée humaine dans les coutures effilochées de son pardessus, explore le temps arrêté des cadrans aux devantures des horlogers, rassemble le néant des fissures et installe des usines à fabriquer des rêves. Comme son œuvre n’a pratiquement pas été publiée et que l’écriture ne l’a jamais rassasié, il fait mendier à son héros un bol de soupe contre une pensée, ou se contente de croquer des sandwiches à la métaphysique. Et d’une plume alerte et caustique, cet infatigable étranger arpente nos solitudes dans cinq récits gaiement désespérés. Né à Kiev en 1887, ce « génie négligé », en tous points inclassable, finira ses jours à Moscou en 1950 dans un isolement total, laissant derrière lui une œuvre abondante, très diverse et quasiment inédite.



Extrait du texte

     —     C’est ici que notre rencontre a eu lieu, à cette table où nous sommes maintenant assis. Rien n’a changé depuis : mêmes dos penchés sur les assiettes, même tintement nickelé des cuillères contre le comptoir, mêmes paraphes de givre sur la fenêtre et, de temps à autre, le frottement du ressort de la porte laissant passer bouffées d’air glacé et clients.
     Je ne l’avais pas vu entrer. Son dos long et son écharpe sale jetée par-dessus l’épaule firent irruption dans mon champ de vision au moment où, se penchant pour quémander, il s’attardait à une table. C’était juste là, à droite, près de la colonne. Nous autres, les habitués de ce café, nous sommes souvent interrompus par des lumpen en tous genres qui excellent dans l’art de jouer avec le réflexe des glandes salivaires. Surgissant devant une bouche en pleine mastication, une boîte d’allumettes ou un paquet de cure-dents dans leur paume sale, tendue, pour ainsi dire, en travers de l’appétit, ils savent déclencher, vite et à coup sûr, le geste qui d’un kopeck les chassera. Mais cette fois-là, le stimulus et la réaction furent autres : au lieu de répondre d’une piécette, le vieil homme à l’allure de professeur auquel s’était adressé le nouveau venu piqua de la barbe dans sa soupe, puis partit en arrière, omoplates au mur, le front sillonné d’ondes de stupéfaction. Le quémandeur soupira et, s’éloignant de la table, regarda autour de lui : qui d’autre ? Les deux manteaux d’officier près de la fenêtre et le groupe d’étudiants qui picoraient joyeusement de leurs fourchettes sur des tables accolées en désordre ne faisaient manifestement pas l’affaire. Après une seconde d’hésitation, il se dirigea droit sur moi. Une courbette respectueuse, puis :
     —     Ne seriez-vous pas tenté, citoyen, par l’acquisition d’un système philosophique ? Avec double perspective sur le monde : s’oriente à la fois sur le micro et le macrocosme. Conçu d’après une méthode stricte et sûre. Répond aux grandes questions... pour un petit prix.
     —     ?
     —     Vous hésitez, citoyen. Pourtant, cette conception du monde, que je suis également prêt à vous laisser à crédit, est tout ce qu’il y a de plus original ; jamais usée par aucune pensée. Vous seriez le premier à la concevoir. Moi, je ne suis qu’un simple constructeur, un assembleur de systèmes. C’est tout.
     Mon interlocuteur, achoppant au silence, se tut lui aussi une minute. Mais le froncement obstiné qui resserrait ses longs sourcils ne se relâchait pas. Et, se penchant presque jusqu’à me toucher l’oreille, le marchand de systèmes conclut :
     —     Mais comprenez donc qu’en vous cédant cette conception, je m’en prive moi-même. N’eût été l’extrême nécessité...
     Je l’avoue, je reculai ma chaise d’un mouvement inquiet : démence ou ivresse ? Mais son haleine, toute proche, était pure, tandis que ses yeux se cachaient sous des paupières maussadement baissées.
     —     Je vous le dis franchement : c’est un système idéaliste. Mais je ne prends pas cher.



Extrait de presse

     Ici, les habitants de l’Itanésie, de petits êtres aux oreilles si développées qu’ils vivent en se drapant dedans, sont un jour contraints de choisir entre l’ouïe et la vie ! Là, un voyageur échoue dans une étrange contrée qui vit de la fabrication et de l’exportation des rêves, « la supériorité de l’industrie lourde des cauchemars sur l’industrie des songes agréables [tenant] principalement au fait que les premiers sont produits et vendus avec la garantie qu’ils se produiront », alors qu’un rêve léger ne supporte pas le contact avec la réalité. Plus loin, Gotfrid Lövenix traque les fissures, ces ramifications de vide qui rompent le fil du temps, fendent le monde en une infinité de morceaux étrangers les uns aux autres, brisent la continuité entre hier et demain, déparent un « moi » d’un autre, rendant caduc tout principe de responsabilité, d’Histoire et de Mémoire.
     « Il en va toujours ainsi : pour parler avec soi-même, il faut tourner le dos à l’objet de la discussion, c’est-à-dire au monde, mais quand c’est avec autrui qu’on parle, on se détourne de soi, bon gré mal gré. Il faut choisir », conclut le protagoniste de l’une de ces cinq nouvelles de Sigismund Krzyzanowski. Sa vie durant, l’écrivain russe a pourtant toujours refusé de choisir. Ses pensées ont erré à leur gré, au rythme de ses longues marches à travers Moscou, refusant de se fixer, s’aventurant sur des chemins vierges et peu sûrs, tentant de converser à égalité avec l’Univers.
     En matière d’idée et de vie, l’inclassable Krzyzanowski revendique le droit au brouillon, à la rature. Comme Saül Sbuth, héros du deuxième texte de ce recueil, qui troque des systèmes philosophiques ou des aphorismes contre un bol de soupe, devient fournisseur professionnel de petites joies ordinaires avant de se muer en un farouche combattant de la compassion : « Aimer son prochain comme soi-même, ça va un jour (...) mais deux mille ans d’affilée, c’est du nonsense psychologique. »
     Paraboles, allégories, fables, contes ? Impossible d’étiqueter les textes de l’un des génies ignorés de la littérature de ce siècle, que les éditions Verdier s’acharnent à exhumer du néant. Un néant dont il a tenté au fil des mots et des biffures de percer le mystère, sans jamais perdre le contact avec une certaine réalité sociale et historique.
     Inadaptable à la société de son temps – gageons qu’il le serait encore plus à la nôtre –, il mourut dans un isolement total, en laissant derrière lui une œuvre phénoménale et quasiment inédite. Cruelle ironie du sort pour un écrivain qui faisait dire à l’un de ses personnages : « Je ne fais pas trop confiance aux mots quand leurs auteurs sont payés. »

     Alexie Lorca, Lire, octobre 1999.