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  Théorie des maisons
L’habitation, la surprise

  Benoît Goetz

  224 pages
13,20 €
ISBN : 978-2-86432-664-9

Résumé

Théorie des maisons vise à mettre au jour – chez les penseurs modernes et contemporains parmi lesquels Benjamin, Deleuze, Derrida, Heidegger et Lévinas – une architecture qui, très souvent, ne se manifeste pas explicitement.
L’auteur se propose de nommer cette architecture cachée : « une maison », la maison des philosophes. Cette maison, qui n’est pas toujours thématisée et dessinée dans ses contours, il s’agit de chercher à la localiser et à la rendre perceptible, comme dans ces jeux de devinette où une figure surgit d’un coup et saute aux yeux.
Cet essai engage ainsi à un déplacement du regard. La « maison » ne se réduit plus aux visions du monde que le lecteur serait invité à habiter. Une maison n’est pas une image (pas plus qu’un visage n’est une image). C’est, au contraire, à partir de la maison que le monde se dispose pour être éventuellement contemplé en une vision.
Théorie des maisons n’est pas une réflexion sur la maison qui est en vue mais elle cherche à montrer que la maison est un instrument de la vision.


Revue de presse

Presse écrite

   Chimères, n°76, mars 2012
   Logique(s) de l’habitation
   par Manola Antonioli

   Après son remarquable et très remarqué ouvrage sur La Dislocation1 des espaces contemporains, le philosophe Benoît Goetz (spécialiste de l’architecture) publie Théorie des maisons. Présenté par l’auteur comme le premier tome d’un futur Aperçu de philosophie contemporaine à destination des étudiants des écoles d’architecture, cet ouvrage choisit de n’aborder les liens entre architecture et philosophie qu’« indirectement », c’est-à-dire en lisant des textes philosophiques qui, au premier abord, ne traitent pas d’architecture, mais qui proposent des approches de toutes les formes, très variées, de l’habiter. Goetz propose donc au lecteur d’explorer les « maisons des philosophes » (Buber, Deleuze, Lévinas, Benjamin ou Derrida), plus ou moins habitables, plus ou moins sédentaires ou nomades. D’une part, cet essai constitue un vrai « travail du deuil » de la maison, d’un « habiter » enraciné, conçu sous l’influence évidente de la philosophie heideggérienne, dont l’auteur sait bien qu’il ne correspond plus aux formes contemporaines de l’expérience des espaces (« Le temps de la maison est passé2 ») mais dont il semble garder la nostalgie. La nostalgie est d’ailleurs la « douleur du retour », le désir de retour au pays natal, la tristesse d’avoir perdu, probablement à jamais, un « lieu situé » une fois pour toutes. Mais d’autre part (ce qui fait le grand intérêt de cet ouvrage pour tous ceux qui essaient de penser à la frontière entre architecture et philosophie) Goetz propose par des lectures transversales des textes de nouvelles manières de concevoir la demeure, l’habiter, la traversée des espaces urbains et l’activité de l’architecte, à travers une redéfinition des « polarités anthropologiques » de l’habiter, de l’« in-définition » de l’architecture, du « geste » architectural, de l’« espacement » cher à Jean-Luc Nancy ou des folies et limitrophies de l’architecture pensées par Jacques Derrida.

   La maison de Gilles Deleuze et la demeure d’Emmanuel Lévinas
   Rien de plus éloigné, à première vue, que la philosophie de Deleuze et Guattari3 et celle d’Emmanuel Lévinas. Et pourtant, Goetz arrive à faire affleurer une parenté inattendue entre la pensée de l’espace des auteurs de Mille plateaux et l’appel du désert, du nomadisme et de l’errance que Lévinas (à travers la tradition juive) oppose à la simple notion de « demeure ». Pour Deleuze et Guattari, aucune territorialisation est concevable sans la possibilité d’une déterritorialisation, mais il n’y a « pas de déterritorialisation (qui ne soit pas mortifère) sans possibilité de reterritorialisation. Or on ne peut pas se reterritorialiser sans maison. » (p. 71). Les lignes-sorcières des deux auteurs traversent une Terre qui « n’est pas terrienne, agraire, mais cosmique » (p. 73), ne tracent des cadres que pour les décadrer et laisser entrer les forces du dehors. Pour sa part, Lévinas ne confère aucun prestige et aucune priorité à l’enracinement (dans une Terre, un territoire, une nation ou une demeure). Hostile « aux enchantements du lieu », il pense le désert comme un espace lisse par excellence, lieu de l’errance et du passage. S’il n’y a pas de vie possible sans une forme quelconque de ritournelle et de retour, sans logis et sans abri, l’expérience du désert est un rappel constant de l’extériorité d’un espace qu’il est illusoire et dangereux de vouloir s’approprier une fois pour toutes, au nom des liens du sang, de la terre ou de la naissance. Le paradoxe du désert, écrit Goetz, conduit à distinguer l’habitabilité de l’appropriation, à concevoir une expérience d’un séjour toujours transitoire et inappropriable, très éloignée de l’espace et de l’habiter tels qu’ils ont été pensés par Martin Heidegger. Les ritournelles territoriales et musicales de Deleuze et Guattari, tout comme les cabanes dans le désert de Lévinas, surgissent à partir de ce que Goetz appelle « la fin des certitudes architecturales et architectoniques » (p. 85), même si leurs éthiques divergent profondément : construction spinoziste d’un plan d’immanence chez Deleuze et Guattari, transcendance absolue de l’accueil du visage chez Lévinas.

   Polarités de l’habiter
   À partir du commentaire d’une conversation entre Brecht et Benjamin évoquée par ce dernier dans ses Écrits autobiographiques, Goetz réfléchit sur la polarité des modes d’habitation entre deux extrêmes qui tendent à devenir toujours pathologiques : « le mode d’habitation qui donne à l’habitant le maximum d’habitude et celui qui lui en donne le minimum4 ». Dans le premier, l’habiter s’identifie totalement à l’habitude, l’habitant est dépendant d’une diabolique « machine à habiter » ; dans le deuxième tout séjour devient impossible et on ne peut (paradoxalement) qu’habiter en clandestin et sans laisser aucune trace. La maison dont Goetz essaie d’élaborer la théorie serait une sorte de rythme ou de dynamisme spatio-temporel entre ces deux extrêmes, un espace « in-défini » et par excellence « poreux », dans la mesure où Poros (le dieu rusé de la mythologie grecque) est toujours le contraire de l’aporie, puisqu’il ne cesse d’aménager des passages, poreux comme la ville de Naples dont Asja Lacis et Walter Benjamin ont tracé un magnifique portrait5. Tout oikos qui ne soit pas mortifère appelle donc poros comme son complément nécessaire, et toute demeure est indissociable de la possibilité de passages, de traversées, de l’invention libre de « gestes » de l’habiter. Le savoir-faire spécifique de l’architecture et de l’urbanisme, leur « art » propre, consisterait donc à rechercher le difficile équilibre entre fermeture et ouverture, habitation et traversée des espaces (bâtiments et villes, maisons et jardins, espaces privés et espaces publics), un échange entre les structures solides et la « constellation » formée par les habitants et les passants, mais aussi entre le passé et le nouveau, le plus éloigné et le plus proche : « L’architecture n’est pas là pour colmater l’irréalité, l’intagibilité ou l’“aréalité” de l’espace, mais pour accélérer ou ralentir le battement de sa présence/absence. » (p. 135).

   Déconstruire l’architecture
   Parmi les résultats les plus intéressants du procédé qui consiste à lire des textes philosophiques qui ne parlent pas directement d’architecture pour penser l’architecture et l’espace, on trouve dans cet ouvrage une remarquable lecture de Jacques Derrida6. Il est en effet indéniable que, si Derrida a écrit quelques textes qui concernent directement l’architecture et collaboré avec des architectes, c’est en réalité toute sa pensée qui (depuis le début) est une pensée « espacée » et de l’espacement, où l’espace et l’architecture sont omniprésents : « Ouvrez un livre de Derrida n’importe où, et – je tiens le pari – vous trouverez quelque chose qui touche à l’architecture » (p. 155). L’espacement est tout d’abord le propre de l’écriture telle qu’il l’a pensée dans L’Écriture et la différence, mais aussi la matrice d’intelligibilité à partir de laquelle il réinterprète toute l’histoire de la philosophie occidentale et fonde son entreprise de déconstruction des structures d’opposition entre dedans et dehors, intériorité et extériorité, esprit et matière, etc. C’est aussi et surtout à partir de la littérature et des étranges récits et romans de Maurice Blanchot que Derrida a pensé la folie de l’architecture et élaboré une pensée de la « limitrophie », une théorie des frontières, de toutes les formes d’« effrangement de la limite ». La limitrophie, comme le souligne à juste titre Benoît Goetz, n’est pas une simple recherche de l’abolition de la limite, mais une stratégie complexe qui consiste à faire apparaître les limites là où elles se dissimulent et à les mettre en question là où elles semblent définitives et immuables (comme celles que la tradiction occidentale a fixées entre le corps et l’esprit, l’animal et l’humain, l’homme et la femme, la nature et la culture). Dans ces pages, Derrida apparaît comme l’explorateur d’une zone de résonance entre architecture et philosophie, d’une « autre logique de la limite », dont l’invention est probablement la tâche commune qui attend les écrivains et les artistes, les architectes et les philosophes dans les décennies à venir. Plutôt qu’une énième plainte nostalgique sur la perte de la maison et de l’habiter, un appel à la reterritorialisation et à la demeure, Théorie des maisons est une invitation à inventer et à bâtir de nouvelles « maisons » et de nouveaux espaces, toujours poreux : un projet écosophique.

   1. Benoît Goetz, La Dislocation. Architecture et philosophie, Éditions de la Passion/Verdier, 2001.
   2. Theodor W. Adorno, Minima Moralia, Paris, Payot, 1980, p. 37, cité par Goetz (p. 99).
   3. Malheureusement, comme il arrive encore bien trop souvent, Goetz oublie de nommer Félix Guattari comme coauteur de la philosophie « de Deleuze », sauf en évoquant l’écosophie (p. 74).
   4. Walter Benjamin cité par Goetz, p. 95.
   5. Walter Benjamin et Asja Lacis, « Naples », in Walter Benjamin, Images de pensée, Paris, Christian Bourgois, 1998, p. 7-23.
   6. Chap. V, « Tracés d’autres maisons », p. 153-192.




   Urbain, trop Urbain,
mardi 17 janvier 2012
   Miroirs de la ville #2
   par Matthieu Duperrex



   Culture Chronique, décembre 2011
   Carnet 26 : Théorie des maisons
   par Marcelline Roux



   Philosophie magazine, décembre 2011
   Habiter le monde
   par M. Dau.

   Pour Benoît Goetz, il n’y a pas une maison mais toujours des maisons. « Ce n’est qu’en l’habitant que l’on fait vraiment de la maison une maison », notait déjà Heidegger ; il y a donc autant de maisons qu’il y a d’arts d’habiter l’espace. Par ce geste qui consiste à travailler le concept en dépliant les singularités paradoxales qu’il abrite, Benoît Goetz fait vaciller les murs, les parois des maisons et les institue « espaces poreux », « passages » tracés par la pensée, les gestes, les rythmes de la vie des hommes – la chorégraphie des corps et des âmes. Conscient, avec Martin Buber, que le problème de l’homme est la difficulté des corps et des pensées à habiter le monde, Benoît Goetz traverse en nomade le désert de Levinas, où l’homme ne fait jamais que passer, les maisons de verre de Walter Benjamin, les « Folies » architecturales de Derrida. Il visite leurs « maisons philosophiques » comme on réinvente un « usage du monde ».



   Le Monde des livres, vendredi 11 novembre 2011
   Théorie des maisons. L’habitation, la surprise, de Benoît Goetz : une maison dans la tête
   par Roger-Pol Droit

   Les maisons, ce sont les philosophes qui en parlent le mieux. Surtout quand ils parlent d’autre chose. Par exemple de l’habitude, des ritournelles, des gestes, des allers et venues. Tel est, au plus bref, le thème développé par le bel essai de Benoît Goetz, Théorie des maisons. Ce philosophe discret s’était fait remarquer avec La Dislocation (Verdier, 2001), qui explorait déjà les relations de l’architecture et de la philosophie. Il n’a cessé, depuis, d’approfondir sa méditation, à la fois dense et vagabonde. Inutile, donc, d’attendre démonstrations serrées et déductions contraignantes : la pensée avance ici par évocations, associations et paradoxes. À défaut de convaincre, elle éclaire, stimule, dérange, à mi-chemin du poétique et du rationnel. Mais avec une singulière énergie, qui vaut qu’on s’y arrête.
   Car rien n’est moins simple que de dire en quoi consiste, au juste, une maison. Socrate le demandait déjà, il n’est pas sûr que nous ayons vraiment avancé depuis. Bien plus que des constructions composées de murs, de portes et de fenêtres, les maisons sont constituées de nos gestes, nos postures, nos déplacements, de toutes nos manières de les habiter. Cet « habiter », souligne Benoît Goetz, est en fait l’envers de la ville, ce qu’on ne peut en voir, et qui pourtant en délimite l’espace le plus décisif. Avant d’être question d’urbanisme, l’architecture serait donc affaire d’idées, de concepts et d’affects.
   « Un édifice est un geste », disait Wittgenstein. Dans les années 1920, à Vienne, il a conçu et dessiné pour sa sœur une maison dont on peut encore admirer le génie épuré et fonctionnel. Sans doute ce philosophe moderne retrouvait-il, par-delà les siècles, quelque chose de cet intérêt antique pour l’organisation raisonnée des lieux, la répartition des choses dans l’espace domestique, dont nous entretiennent plusieurs traités grecs que nous ne comprenons plus toujours clairement. Les « économiques » rassemblaient en effet toutes sortes de réflexions sur l’organisation domestique (oïkos désigne en grec ancien la maison, oïkonomika les questions relatives à la gestion du foyer) que ne négligent ni Xénophon ni même le grand Aristote en personne.
   Toutefois, on aurait tort de croire que ce travail se contente de recenser des propos de philosophes. Certes, on y rencontre Martin Buber et la distinction qu’il propose, en 1938, dans Le Problème de l’homme, entre les périodes de l’histoire où l’humain « possède sa demeure » et celles où il est « sans demeure ». Certes, on y voit confrontés Deleuze et sa conception de « l’habiter » comme série de retours successifs et de départs renouvelés, et la vision, toute différente, de Levinas, refusant tout génie du lieu, soutenant que « personne n’est chez soi ». Et l’on croise encore Heidegger, Derrida, Barthes, Nietzsche et son amour des « courtes habitudes » (lui qui habite des pensions éphémères, des chambres meublées d’un trimestre) - sans oublier Jean-François Lyotard, qui a cette merveilleuse formule : « Là où je peux être somnambule sans erreur, là est ma maison. »
   Au-delà de ces références multiples, le propos de Benoît Goetz est essentiellement d’inciter à ressentir de nouveau ce que l’existence des maisons a de troublant, d’insolite et d’insoluble - et donc de philosophiquement inépuisable. « Les maisons sont faites de matériaux et de pensées, d’architectures et de philosophies, mais aussi de comportements et de gestes », note-t-il en parlant également des danses et des chorégraphies qui constituent les maisons, comme de la manière dont elles configurent notre vision. Il suggère en effet que les maisons sont des agencements du regard autant que de l’espace.

   Coup de foudre

   En parallèle, on lira le joli texte de Claude Eveno, qui retraverse, sous le titre Histoires d’espaces, plusieurs de ces pérégrinations antérieures, et les relie les unes aux autres. Rédacteur en chef de la revue Monumental, professeur à l’École nationale supérieure de la nature et du paysage, ce penseur écrivain est un explorateur perspicace et sensible des espaces urbains d’hier et d’aujourd’hui. On ne s’étonnera donc pas que de multiples résonances entre ces deux livres sautent aux yeux, qu’il s’agisse de la construction de l’espace, du rôle des passages, ou des coups de foudre qui saisissent, sur l’autoroute, l’observateur d’une bâtisse à peine entrevue (« Parfois une maison vous touche à la vitesse d’une conscience fugace »).
   Finalement, entre maisons et habitants, difficile de savoir qui est premier et constitutif. Nous faisons les maisons, elles nous font. Ces deux fabrications ne se disent pas dans le même sens, mais l’histoire de leur entrelacs est sans fin. Car jamais, en fait, aucune maison n’est achevée ni à proprement parler terminable. Les maisons pensent, à leur manière, indéfiniment, nos trajets, nos départs et retours, nos rêves et repos. Le paradoxe, à l’évidence, est que nous savons cela d’autant mieux que les maisons, aujourd’hui, tendent à disparaître. Les logements, eux, ne pensent pas.



   Métropolitiques.eu, vendredi 21 octobre 2011
   La maison des philosophes
   par Philippe Simay

Radio et télévision

« Métropolitains », par François Chaslin, France Culture, dimanche 18 décembre 2011 de 16h à 17h
« Le Journal de la philosophie », par François Noudelmann, France Culture, mercredi 23 novembre 2011 de 10h50 à 11h