La Libre Culture, 26 mai 1999 par Marie-France Renard Méditation sur les pouvoirs de l’écriture : journal d’un gardien d’immeuble
(…) L’action se passe à Rome (la Sicile occupe le récit enchâssé), dans un immeuble que la spéculation immobilière a laissé inachevé mais non inhabité. Et, dans ce « petit » milieu, il se passe de bien drôles de choses ! Cette sordide histoire de mœurs est vue et racontée par le gardien dudit immeuble, Tommaso Mulè, un ex-journaliste qui, pour les besoins de la cause, se mue en subtil enquêteur. Plutôt paumé mais doté d’un remarquable humour sarcastique qui l’érige en « spectateur, juge et bourreau » de lui-même et de son entourage, ce monsieur Mulè s’avère même très cultivé, et son talent, loin d’alourdir le texte, l’ouvre à l’infini, avec drôlerie et intelligence. Mais comme souvent, chez Bufalino, ce premier niveau de lecture n’est que leurre, apparence : « Tout dans le monde est suppléance, prothèse, falsification », fait-il dire à un de ses personnages… Et l’on découvre que ce récit n’est que le roman écrit par l’ex-journaliste et que la réalité n’est qu’un simple prétexte, « juste une allumette pour enflammer les girandoles de ses visions… » À suivre donc dans ce livre d’une merveilleuse modernité, pour, on s’en doute, d’autres incroyables rebondissements… Histoire, peut-être, de réussir à « vaincre l’angoisse par l’euphorie du style », comme disait Bufalino.
La Quinzaine littéraire, 1er mai 1999 par Mario Fusco, Le concierge et Tirésias
En 1981, parut en Italie un singulier roman qui, d’emblée, imposa le nom d’un auteur sicilien, Gesualdo Bufalino, déjà sexagénaire et jusque-là demeuré inconnu. C’était Diceria dell’untore, dont la traduction française, intitulée Le Semeur de peste, sortit quelques années plus tard, chez l’Âge d’homme. En 1996, après avoir publié dans l’intervalle une dizaine de volumes, Bufalino mourut dans un accident d’auto, quelques jours à peine après la parution de son dernier roman, Tommaso et le photographe aveugle. C’est un livre étonnant, là encore, non pas tant parce qu’il raconte que par la manière de raconter et par l’écriture de Bufalino. Il s’agit, comme déjà dans Le Semeur de peste, d’un récit à la première personne, mais il vaudrait mieux sans doute parler d’un monologue qui, délibérément, transporte le lecteur dans un monde médiocre, voire sordide. C’est le monde tel que le perçoit autour de lui le narrateur, Tommaso, un ancien journaliste en rupture de travail comme en vacance d’amour, et qui, plus qu’un emploi, a trouvé une manière de refuge comme gardien d’un grand immeuble de rapport, à la fois inachevé et déjà croulant, situé à la périphérie de Rome. Qu’il soit question de Rome est du reste une indication presque anecdotique, qui renvoie à un espace urbain passablement vague, mais à la fois immense et peuplé d’individus douteux et corrompus. Tout en effet ou presque se passe dans cette bâtisse où s’entrecroisent et coexistent d’assez minables personnages, auxquels seuls le gérant et le gardien confèrent un minimum d’unité et de cohérence. C’est du sous-sol (éminemment allusif) où il a élu domicile que Tommaso observe, par une lucarne située au niveau du trottoir, les allées et venues des copropriétaires, partagé qu’il est entre le désir de rêvasser, parfois aussi d’écrire, mais sans se mêler de la vie d’autrui, et d’autre part la curiosité d’épier ce qu’il ne fait qu’entrevoir de son souterrain, sauf quand il est arraché à sa torpeur par les inévitables incidents de la vie de chaque jour. Tommaso a un ami, un photographe devenu aveugle qu’il a surnommé Tirésias et qui tire profit de sa cécité pour prendre des clichés de scènes scabreuses dont il est un témoin apparemment à l’abri de tout soupçon. Ce qui n’empêche qu’un jour, il est renversé et tué par une motocyclette : accident ou meurtre ? D’une certaine façon, le roman développe ce qui apparaît comme une enquête sur cette mort, qui de près ou de loin implique tous les personnages, pâles figures d’une sorte d’opéra de quatre sous, mené avec brio, et dans une construction d’une sophistication très subtile, puisque le roman est aussi le récit d’un roman en train de se faire. Une autre lecture est possible : sans contredire la première, elle témoigne de l’inquiétude, voire de l’angoisse de Bufalino, qui n’a jamais cessé d’être hanté par la mort et dont toute l’œuvre est un incessant questionnement métaphysique, nourri de lectures innombrables qui, habituellement, ne font qu’affleurer et transparaître, sauf quand c’est l’auteur lui-même qui, ironiquement, les souligne comme pour s’en excuser. En fait, bien plus que de lectures, c’est de références encyclopédiques où par exemple, le cinéma comme la musique se mêlent aux philosophes et aux auteurs de l’antiquité qu’il faudrait parler avec Bufalino, écrivain tardivement reconnu comme tel mais qui, sa vie durant, n’avait cessé de lire et de travailler intensément dans l’isolement de sa petite ville sicilienne de Comiso. Et cette inquiétude, comme cette culture multiforme qui tentait de lui apporter une réponse, convergent dans une écriture extrêmement travaillée, fondée sur une langue d’une grande richesse et sur une prolifération parfois torrentielle d’images et de figures éminemment baroques, où l’oxymore occupe une place privilégiée. Le « photographe aveugle » en est un bon exemple, parmi d’autres, et pourrait résumer ce jeu apparent avec les mots comme avec le sens qui caractérise Bufalino ; car le jeu avec l’écriture n’avait pour lui d’autre raison que de traduire sa curiosité effarée devant une réalité énigmatique dont, profondément, il n’avait jamais cessé de douter qu’on pût lui trouver une solution, mais qu’il ne pouvait toutefois se résigner à ne pas questionner sans trêve.
Le Mensuel littéraire et poétique, n° 269, par Michel Vessière, Un roman de Gesualdo Bufalino
Gesualdo Bufalino appartient à la veine méridionale de la littérature italienne. Ce sicilien né en 1921 à Comiso, dans la province de Raguse, où il fut longtemps professeur de lettres classiques, ne fit son entrée sur la scène littéraire qu’en 1981, avec Diceria dell’untore (Le Semeur de peste). On lui doit une quinzaine de titres, dont le dernier, Tommaso e il fotografo cieco, publié en 1996 peu avant sa mort, vient de paraître en traduction française aux Éditions Verdier sous le titre Tommaso et le photographe aveugle. Sa brève mais féconde carrière littéraire, l’a placé au panthéon des auteurs siciliens, au même titre que Sciascia ou Consolo, dont il fut l’ami. La démarche de Bufalino, nourrie de culture classique et ouverte à tous les aspects de la modernité, s’enracine dans une Sicile mythique et réelle à la fois, « Carrefour et nombril ambigu du monde, amalgame de races et d’aventures diverses, grand oxymoron géographique et anthropologique de deuil et de lumière, de lave et de miel ». Tommaso et le photographe aveugle, qui, paradoxalement, ne se déroule pas en Sicile mais aux portes de Rome, n’échappe pas à la règle. La Sicile y est d’autant plus présente qu’elle apparaît en filigrane, dans un jeu subtil de rappels et de correspondances symboliques. Il n’est d’ailleurs pas interdit d’en voir la représentation métaphorique dans le cadre faussement réaliste de l’action : un bâtiment inachevé et menaçant ruine, où les tensions avec le monde extérieur et la corruption morale des habitants de l’immeuble semblent provoquer la corruption physique de celui-ci. L’intrigue, relativement simple, met en scène le narrateur, un ancien journaliste, écrivain raté (le Tommaso du titre) devenu, « par suicide platonicien », gardien de l’immeuble en question, dont il occupe le sous-sol, et où il passe le temps à observer le monde extérieur par le soupirail. Ce poste d’observation privilégié, ainsi que l’exercice de ses fonctions, qui lui permettent d’être en contact permanent avec les uns et les autres, l’amènent à résoudre une triviale affaire de meurtre et de mœurs dans laquelle il est, bien malgré lui, impliqué. L’argument pourrait paraître mince, n’était-ce la manière de le traiter. Car Bufalino, c’est d’abord un style baroque éblouissant, raffiné, truffé de références (puisées dans une culture qui transcende, et de loin, le domaine italien) si pointues que le traducteur a cru bon, démarche inhabituelle, d’ajouter un lexique à la fin de l’ouvrage. L’érudition, toutefois, ponctue le récit sans en entraver le cours. La lecture n’est jamais ralentie par un excès d’allusions trop savantes. Et si le lecteur bute sur une difficulté, l’obstacle est vite franchi tant est grand son désir de « connaître la suite ». L’importance de l’intertexte, en l’occurrence, n’enlève rien au plaisir du texte. Au contraire, il y contribue même. Ce qui, ailleurs, provoquerait une mise à distance nous rapproche, ici, de celui qui raconte. À y regarder de plus près, en effet, qu’est-ce donc, chez Bufalino, que l’intertextualité sinon la voix toute singulière de l’auteur, qui convoque, à l’appui de ses dires, les images qui lui sont chères. Là où d’autres marquent un temps d’arrêt, changent de posture ou modulent leur souffle pour forcer l’attention, Bufalino pratique, sur le ton de la confidence, la métaphore, l’allusion, la référence littéraire. Pétri de culture, il en parle avec le naturel d’un vieux professeur pour qui la culture est une seconde nature. Ses références savantes participent de la fonction pratique du discours. Elles soutiennent le narrateur dans son effort d’énonciation, ponctuent son propos, lui donnant un tour à la fois familier et personnel, et provoquent un effet de réalité si réussi que le lecteur croit sans cesse voir Bufalino lui adresser la parole. On ne pourra, ici, s’empêcher de citer Roland Barthes : « Le texte me choisit, par toute une disposition d’écrans invisibles, de chicanes sélectives : le vocabulaire, les références, la lisibilité, etc. ; et, perdu au milieu du texte (non pas derrière lui à la façon d’un dieu de machinerie), il y a toujours l’autre, l’auteur. » Bufalino fait dire à son personnage principal : « J’ai simplement voulu défendre le principe de l’incohérence en tant qu’heureux moteur de toute fiction. T’expliquer que ce qui a pu te sembler, dans mon récit, une suite rare et désordonnée d’inventions, n’est en réalité pas moins ordinaire ni légitime que deux gouttes se fondant en une seule et même feuille. » Il n’en reste pas moins que la présence, presque physique, de l’auteur au cœur du texte, ou, en d’autres termes, l’abolition de la distance entre l’auteur et le narrateur, ne doit rien au hasard. Le récit semble couler de source. Il est en réalité très construit, avec une progression dramatique sans faille, des moments de tension et des digressions qui n’ont rien de gratuit. Les relations entre les acteurs du drame, pourtant fort nombreux, sont tissées de main de maître et ne tournent jamais à la confusion du lecteur. Chaque personnage, même secondaire, intervient à propos, contribue à faire progresser l’action et acquiert, de ce fait, une légitimité qui appelle son intervention dans la suite de l’histoire. La fausse fin du roman, qui constitue la véritable surprise de l’intrigue, débouche sur une mise en abîme du texte, et pose la question, très présente dans la littérature italienne contemporaine, du rapport entre la fiction littéraire et la réalité. Comme si Bufalino avait voulu avouer sa crainte que la littérature ne soit qu’un ultime mensonge face à la folie du monde.
Livres Hebdo, 29 janvier 1999, par Jean-Claude Perrier Bufalino ultimo
Polar métaphysique touffu et tout fou, telle est l’ultime pierre laissée par ce Sicilien mystérieux. Les hasards de l’édition font parfois bien les choses : au moment où paraissent les Œuvres complètes de Leonardo Sciascia, sort en France le dernier roman de Gesualdo Bufalino, publié en Italie juste après sa mort, en 1996, dans un accident de voiture. Sciascia fut l’ami de Bufalino, et contribua grandement à populariser l’œuvre de cet écrivain hors normes, qui ne quitta presque jamais son village de Comiso, près de Raguse, au sud de la Sicile, où il était professeur. Bufalino, qui s’était fait connaître dès son premier livre, Le Semeur de peste (traduction française à L’Âge d’homme, en 1985), s’aventure ici dans le roman policier. Mais un polar à sa façon : littéraire, détournée, avec à l’arrière-plan des préoccupations métaphysiques récurrentes. On n’entre pas, avouons-le tout net, aisément dans ce roman touffu tout fou, où abondent les chausse-trappes, références, allusions et digressions de tous ordres. « Bufalino, dit Mario Fusco, spécialiste de la littérature italienne et traducteur, était un homme cultivé, raffiné, et ses livres sont d’une difficulté invraisemblable ! » Mais une fois le meurtre commis, la mécanique s’enclenche, et avec elle le plaisir du lecteur, qui suit les tribulations et l’enquête de Tommaso, le narrateur, ancien journaliste recyclé gardien d’immeuble à Rome, un clin d’œil à Pérec, peut-être. La victime, elle, est un certain Tirésias, photographe aveugle, qui va payer de sa vie d’avoir été « invité » à venir prendre les images d’une partie fine entre gens de « bonne compagnie ». L’intrigue policière n’est en fait qu’un prétexte pour l’auteur de dresser une galerie de portraits savoureux des habitants de l’immeuble, voire de s’offrir une satire de la société italienne. Sur fond de jazz, ou de littérature antique, dont Bufalino était un excellent connaisseur. De toute façon, dès le début, on est prévenu : le lecteur est attiré dans un piège. Il lui faudra attendre le dernier chapitre, pour, ravi, avoir, enfin, la clé de l’énigme, et du roman. Avec Tommaso et le photographe aveugle, Bufalino nous offre, post mortem, une ultime facétie, un livre jubilatoire et inclassable.
Bücher-Livres, janvier 1999, par Robert Redeker, Espiègle et tragique Bufalino
Loué soit le traducteur ! Nous devons à Bernard Simeone d’avoir accès à nombre d’œuvres majeures de la littérature italienne contemporaine. Après les traductions publiées l’été passé aux éditions Le Temps qu’il fait de recueils de poèmes signés par Valerio Magrelli (Natures et signatures) et Franco Buffoni (Dans la maison rouverte), voici au creux de l’hiver que nous arrive une sorte de miracle littéraire, la version en langue française d’un roman important, aussi déroutant que fascinant, sorti de la plume également espiègle et tragique de Gesualdo Bufalino, Tommaso et le photographe aveugle. Sicilien du Sud mort en 1996, Bufalino, ne publia son premier roman Le Semeur de peste, qu’à la soixantaine ; d’emblée cependant on comprit qu’on avait affaire à un grand écrivain. Le roman Tommaso et le photographe aveugle est une sorte de malle à plusieurs fonds, ainsi qu’en usent les prestidigitateurs montreurs de surprises, ou bien de dessin à la Escher (ce livre, Bufalino le suggère lui-même, peut se lire à la façon des palindromes) se déguisant sous la forme apparente d’un journal intime tenu au cours d’un torride été sicilien (à Rome, dans un décor romain, mais la Sicile vaut pour métaphore) un écrivain raté, journaliste à la manque, devenu moins que concierge (« factotum de copropriété ») dans un gratte-ciel inachevé, un « attrape-nuages à l’italienne », Flower City. Le narrateur graphomane est un ermite urbain hanté par des pulsions scopiques – il regarde le monde passant dans la rue, depuis sa trappe, sa « lunette sur le monde » vu à hauteur d’égout. Ce spéléologue des villes à la dérive écrit pour chasser les hyènes paissant dans son cerveau. L’immeuble (un « énorme donjon blanc de mauvais béton, perméable à la chaleur comme un ventre au couteau ») bien sûr est un monde quasi clos ; néanmoins, à l’inverse de l’île utopienne de Thomas More, tout y cloche, tout y est ontologiquement imparfait, en particulier les humains – ainsi, cet immeuble sous le regard de Tommaso est-il une sorte d’appareil photo permettant de regarder (en louchant, sinon ce serait impossible) la misère sordide de la condition humaine. À l’instar de son personnage principal, dont la bégayante vie hésite entre le sublime et le vulgaire, l’écriture de Bufalino se déchire entre un style haut et un style bas (le narrateur reconnaît : « je reconnais que dans ma façon terne de survivre persiste, j’ai honte de l’avouer la nostalgie de la lune »). Les humains ? Tout un monde grouillant de chancres à l’âme, de cœurs en nœud de vipères, d’existences purulentes. L’ordinaire des hommes quoi ! Il y a Tirésias, le photographe aveugle, quêteur de lumière dont le Nikon voit pour lui – cette infirmité paradoxale va l’entraîner dans une aventure socio-politique révélant les bas-fonds de la haute société italienne. Il y a Giorgio Crisafulli, excentrique de province, comédien loupé, cabot de quartier. Il y a Mundula, le régisseur vicieux, faible avec le propriétaire – un New-Yorkais aussi lointain et caché que le Deus absconditus de Pascal –, et, last but not least, impitoyable avec sa troupe de locataires en retard de loyer. Il y a l’ingénieur Garaffa, « un homme à l’intelligence imperceptible », bref un homme moderne, un de ces hommes sans qualités versé dans l’ingénierie. Il y a une élégante noble déchue, vivotante à quelques années du trépas, qui se nourrit en vendant les tableaux du temps de sa splendeur, dame Marzia. Il y a Lo Surdo, l’expert-comptable ruiné par la Mafia. Il y a un vieux professeur de philosophie original amateur du De senectute, sophiste paradoxologue plutôt que maître de vérité, avec lequel Tommaso aime à converser – car l’exception du narrateur au milieu de cette humanité pitoyable, c’est la pensée, c’est la hantise philosophique, c’est le questionnement métaphysique. Il y a le travesti, Mariposa, sujet de tous les quolibets, cœur tendre et blessé que la pitié du narrateur comprend. Quel monde pathétique que cet univers de malheureux ! Ah, j’oubliais – enfin il y a Léa, la muette et perverse Léa, la lascive et glaciale Léa, l’incompréhensible poupée de neige vers qui vont les désirs de Tommaso. Léa, l’impitoyable au cœur endurci, qui veut être aimée sans aimer jamais. Sombre comme un lys, sa blancheur est mallarméenne. Cette communauté sera prise dans un thriller. Le photographe aveugle est recruté pour prendre des vues d’une partouze, mélange de sexe de drogue et de sang, à laquelle participent d’importantes personnalités, des huiles transalpines – Tirésias s’en confie à son ami au cours d’une séance de cinéma, sous la lumière de la bande sonore du Lancelot de Bresson. À ce moment du récit ce roman ajoute un genre à tous les autres auxquels il s’est essayé avec bonheur : le roman policier crapulo-politique, à la semblance des sublimes romans noirs des années 30. La dolce vita tourne au sombre, la mort d’une jeune fille (Ersilia) vient accompagner la débauche – il faudra assassiner le photographe, témoin aveugle, puis tenter de récupérer le rouleau qu’il s’est gardé pour lui, qu’il a caché nul ne sait où, le fameux RD (Graal, l’auteur l’avoue en passant, de ce roman). La course haletante et surprenante pour dénicher ce rouleau de photographies compromettantes et salaces constitue l’un des morceaux de bravoure de ce roman. Je n’en dirai pas plus sur l’intrigue, aux mille surprises répondant aux mille ruses de la littérature – on ne révèle pas les tours des prestidigitateurs. Bufalino se cache-t-il derrière la confession du narrateur, « le long du chemin de Damas, frappé par la foudre de l’impiété, j’abjurai le dieu de la littérature » ? La vérité est sans doute infiniment plus subtile. Si Bufalino abjure le dieu de la littérature, c’est pour s’amuser avec les mille dieux de la littérature ; s’il récuse le dieu monothéiste de la Lettre c’est pour mieux flirter avec les innombrables petits dieux dont les livres sont remplis. Peu de livres cependant, jouent, à la façon d’un palimpseste ironique, autant que celui-ci avec tous les livres. Littérairement espiègle, anthropologiquement tragique – loué soit l’auteur qui accouche de pareils romans ! |