Le Monde diplomatique, juillet 1988 par Jacques Decornoy Une littérature sans frontière La culture contre le cadastre
Dans l’Europe en gésine – l’Europe des Douze, mais aussi cette Mitteleuropa que n’a pas assassinée l’histoire contemporaine et, plus loin, l’Europe à la marge de l’Asie – le thème de la frontière a resurgi, qui n’est pas près de disparaître. Et déjà, alors que gabelous et policiers demeurent en fonction, la grande question se dresse de savoir si cette aire culturelle, à la fois unique et plurielle, sera 1’« Europe sans frontière » qu’esquissait François Perroux, ou une forteresse ayant ses souvenirs pour destin. Thème qui resurgit, donc thème ancien et qui eut bien sûr pour foyer privilégié, dans la vie quotidienne comme dans la littérature, l’empire austro-hongrois. La frontière austro-russe, lieu d’exil, d’échanges marchands d’espionnage, a inspiré quelques-unes des plus belles pages de la Marche de Radetzky, de Joseph Roth. À l’autre extrémité, Stefan Zweig a décrit son passage en 1917 de la frontière austro-suisse, « cette étroite juxtaposition dans l’espace » d’un monde où l’on raflait les hommes pour la guerre et d’un autre où les paysans fumaient leur pipe au soleil. C’est à la frontière aussi – et quelle frontière : Trieste ! – qu’un génie du lieu, Umberto Saba, allait discuter avec un autre géant du verbe, Italo Svevo, qui s’appelait Ettore Schmitz. Non loin de là, dans ce nord des confins en sang, en 1916, un certain Robert Musil sortait de l’enfer des canonnades porteur d’une œuvre cardinale du siècle (1). Tout avait donc été écrit, pouvait-on penser. Et voici une des plus belles histoires de la frontière narrée par un auteur au double nom symbolique mariant l’italien – Rigoni – et l’allemand – Stern – et qui, de plus, vit là où fut la ligne de partage entre empire et royaume, sur le plateau d’Asiago où, nous dit le préfacier, il a été employé du cadastre. Or, dans ce livre, tout est affaire de cadastre, de délimitation, mais aussi de franchissement de la ligne, de violation du tracé par l’homme – le Tönle du roman – qui de contrebandier devient citoyen (illégal) de l’Europe autrichienne avant l’annihilation du plateau frontalier par la guerre. Autre symbole : cette guerre moderne nie la frontière, grâce à ses tirs de canons à longue portée et à l’avion, qui apparaît. Tönle faisait donc de la contrebande en la dernière partie du XIXe siècle, là où se côtoyaient « les douaniers royaux » italiens et les gendarmes gardant « le territoire de François-Joseph ». La grande politique avait fixé son destin depuis qu’en 1866 le rattachement de la Vénétie (auparavant autrichienne) fit passer la frontière par son village. Mais Tönle ne se contente pas d’abolir les limites nationales : il y a en lui de l’internationaliste, du socialiste. Et son histoire est celle d’une extraordinaire errance. Pour avoir blessé un douanier, il fuit du côté austro-hongrois et le voici mineur, puis colporteur, autre métier sans frontière. Il ira jusqu’aux Carpates vendre ces images, ces chromos dont les pauvres ornent leurs murs. Il sera aussi jardinier à Prague, gardien de chevaux en Hongrie... Amnistié, bien plus tard, il peut rentrer chez lui légalement – après plusieurs séjours clandestins – alors que claquent les coups de pistolet de Sarajevo. Bientôt l’alpage, pour la première fois depuis des siècles, est hors de portée, la frontière du berger Tönle est devenue ligne de feu. Tönle erre dans une campagne disloquée, avant d’être emmené dans un camp, de revenir une fois encore chez lui, de voir de loin détruire sa maison et de mourir, adossé à un olivier. Cette superbe histoire s’incarne dans un petit livre qui a toutes les qualités des grands ouvrages, de ceux où tout est dit en peu de mots, mais où chaque mot prend valeur de symbole car produit pur d’une culture de l’essentiel qui rejoint la poésie la plus exigeante. Au pied de l’olivier, Tönle remporte sa dernière victoire sur les frontières : celles qui bornent les cultures, les nations, les époques.
(1) Joseph Roth, La Marche de Radetzky, Le Seuil, Paris, 1982. Stefan Zweig, Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, Albin Michel Paris, 1948. Italo Svevo, Le Destin des souvenirs, Rivages, Marseille, 1985. Umberto Saba, Comme un vieillard qui rêve, Villa Médicis-l’Alphée, Paris, 1983. Marie-Louise Roth, Robert Musil, biographie et écritures, Encres, Paris, 1980. Il est significatif que Roland Clément titre La Frontière invisible son très bel essai sur la société contemporaine, Publisud, Paris, 1988.
Le Monde, 29 juillet 1988 par Marion Van Renterghem Un funambule anarchiste
Mario Rigoni Stern pourrait être le petit-fils de son héros, le berger Tönle. Né en 1921, l’écrivain est imprégné de son expérience sur le front russe pendant la seconde guerre mondiale, et il offre avec Tönle un reflet anticipé de lui-même, pendant la première guerre. L’histoire de Tönle est celle d’un déchirement. Berger du plateau d’Asagio, il est partagé entre l’amour de son pays et la nécessité de le quitter pour trouver du travail. La figure centrale du livre, c’est la frontière. Pour nourrir les siens, Tönle ne cesse de traverser la ligne qui sépare l’Italie de l’Empire austro-hongrois. Tour à tour contrebandier, soldat, mineur, colporteur d’estampes, jardinier, gardien de chevaux, il passe et repasse d’un pays à l’autre, en proie aux hasards d’une vie clandestine. L’horizon cherché, le point de retour, c’est toujours pour lui son village du plateau d’Asagio, sa famille et tout le passé dont ils sont chargés. Il y revient par instinct, périodiquement, à la façon d’un oiseau migrateur. Tel un funambule, en équilibre fragile sur la frontière, Tönle danse sur le fil étroit qui rattache sa vie présente à ses souvenirs. Traverser la frontière, c’est aussi franchir les seuils de la nostalgie et de la mémoire, voir défiler son existence. C’est encore transgresser un interdit, aller au-delà de la limite autorisée, s’inscrire en hors-la-loi. La mobilité incessante de Tönle témoigne de sa marginalité anarchiste, et elle révèle une inquiétude. Car l’épopée de cet homme seul, ses croisades dérisoires finiront dans un monde réduit à néant par la guerre de 14-18. Seul avec ses moutons, Tönle contemplera une dernière fois le plateau désolé et repassera la frontière avant de mourir. Néo-réaliste, proche des premiers romans de Calvino, Mario Rigoni Stern se défend de tout sentimentalisme. D’une froideur insistante, son livre semble vouloir prouver la terrible monotonie des tragédies. Mais, comme Tönle, le lecteur est invité à passer la frontière, à franchir le seuil du récit et à découvrir l’intérieur d’une conscience : l’envers du regard habituel sur les choses.
Quoi Lire magazine, juillet/août 1988 par Dominique Labarrière
Cet étonnant roman de Mario Rigoni Stern nous parle avant tout de l’imbécillité des frontières et d’une vie marquée par la nécessité de les franchir, quel que soit le prix à payer. Un livre à ranger aux côtés de ceux de Joseph Roth. |