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  Toreros de salon
(Toreo de salón)

  Camilo José Cela

  Farce accompagnée de clameurs et de fanfares
Traduit de l’espagnol par Antoine Martin

  104 pages
10,50 €
ISBN : 2-86432-090-8

Résumé

     Il ne faut pas confondre la Tauromachie de Salon avec la musique de chambre, le latin de cuisine, ou quelque autre divertissement casanier. Il n’est pas indispensable, pour se sentir torero, d’avoir face à soi un véritable taureau. Le Torero de Salon va l’inventer, au sens de « l’invention de la Croix ». C’est-à-dire qu’il creuse, pour le trouver, tout au fond de lui-même, dans les obscurités où sommeille le mammifère primordial.



Extrait du texte

     Introitus

     On aura du mal à l’admettre, mais c’est ainsi. C’est plus facile de faire un vrai miracle que de sortir un lapin de sa manche, de tirer une colombe de l’oreille d’un enfant ou de celle d’un soldat.
     Plus facile d’affronter vraiment un taureau de l’inquiétant élevage de Miura que d’en simuler le combat.
     C’est ainsi, les gens ne croient ni aux miracles ni aux interventions divines. Et ainsi va le monde.
     Mais voici que l’amateur de miracles observe un paralytique. Il lui dit : « Lève-toi et va faire un tour jusqu’au coin de la rue. » Si le paralytique se laisse impressionner, s’il se dit tout bas « putain, c’est un miracle ! », il se lèvera, ira faire un tour jusqu’au coin de la rue et reviendra comme si de rien n’était. Au cirque, le prestidigitateur, lui, doit veiller à ce que les lapins ne s’échappent pas, à ce qu’ils n’abîment pas le frac en pissant dans sa manche. Pareil pour les colombes : il doit éviter qu’elles ne s’envolent ou ne s’oublient dans 1’oreille de 1’enfant, au risque de lui occasionner une douloureuse otite. Le prestidigitateur doit être prudent !...
     Pour la tauromachie, il en va de même. Il suffit que le torero se montre pour que le taureau, si c’est un taureau qui se respecte, qui connaît les règles du jeu, fasse le reste.
     Le Torero de Salon, lui, ne bénéficie pas d’une telle aide. Il lui faut être, en plus de torero, un véritable artiste dramatique. C’est beaucoup moins naturel de crier « Passe, taureau ! » à une chaise immobile que de le dire à un véritable taureau qui, parfois, passe si promptement qu’on n’a pas le temps de finir sa phrase.
     Sans taureau, c’est très compliqué d’avoir l’air... Bien plus que sous la charge de l’animal, même si on doit rentrer le ventre. Là, on dit « hé taureau ! », et il vient... On n’a plus, alors, qu’à s’écarter. Si on ne s’écarte pas, c’est lui qui vous enlève du milieu. C’est pire, bien sûr, mais c’est encore plus facile. Si à la place d’un taureau en chair et en os on prend un fauteuil à bascule, un bidet portatif, une table de nuit en marbre ou une machine à coudre, on pourra dire « hé taureau ! » tant qu’on voudra, il ne bougera pas d’un pouce. Il faudra se résoudre à faire tout soi-même, jusqu’à la cabriole finale.
     C’est très mystérieux, très délicat, cette histoire de Tauromachie de Salon. On y est toujours au bord du ridicule. Comme la poésie pure et le vice solitaire, on ne peut vraiment en parler qu’avec le petit nombre des élus.



Extraits de presse

    Télérama, 8 novembre 1989
     par Michèle Gazier

     Le Joli Crime du carabinier
     Le matin du jour où devait être décerné le prix Nobel de littérature 1989, le très sérieux quotidien El País publiait un ensemble de portraits de nobélisables. Un seul nom manquait à l’appel madrilène celui-là même qui allait être couronné. Camilo José Cela. Anecdote révélatrice du rapport compliqué qu’entretient le romancier espagnol, d’origine anglogalicienne, avec les lettres castillanes dont il est désormais, et malgré tout, le fleuron.
     Depuis la publication de La Famille de Pascual Duarte (Seuil), Cela n’a guère quitté le devant de la scène, littéraire et publique. Ses confrères espagnols disent volontiers de lui, quand ils l’aiment bien, qu’il est un véritable VIP. Grâce à la force, à la violence, au classicisme de ses écrits ; grâce aussi à cet art de la provocation qu’il développe depuis plus de quarante ans, dans ses livres et dans sa vie.
     Provocation timide, selon ses proches, qui rappellent volontiers son enfance itinérante entre l’Espagne et l’Angleterre, sa nature craintive, voire chétive, et une passion quasi coupable pour la culture, ingurgitée gloutonnement dès le berceau. Le jeune Cela ne s’était-il pas promis de lire les soixante-dix volumes de la BAE (Bibliothèque des auteurs espagnols), qui forment le corpus de la culture hispanique. Bien entendu, il a tenu sa promesse.
     Cette culture-là, parfaitement digérée, assimilée, est la trame fine de ses récits. S’ajoute à ce noyau de tradition le regard critique de l’homme d’aujourd’hui : celui de l’ironie parfois brutale, de la révolte qu’il exerce à l’égard du monde entier, et surtout de cet enfant trop lettré qu’il porte en lui. D’où cette passion pour l’enfer de la langue, les mots populaires ou grossiers qui ramènent au corps, aux viscères, au sexe. Ce n’est pas un hasard si Cela est à la fois membre de l’Académie royale et auteur d’un Dictionnaire secret des mots interdits.
     Le mélange de salon et de lupanar, d’intellectualisme et de populaire est savamment dosé. L’homme écrit clair, simple. Il aime raconter. Narrateur infiltré dans tous ses récits, il avance parfois camouflé, parfois à découvert sous le nom de Don Camilo, un promeneur qui aime le petit peuple de province, les marginaux des villes, tous les paumés qui rêvent ou crèvent. Toreros de salon, cambrés comme des « pros », qui se tortillent ou se statufient devant de faux taureaux : chaises bancales ou copains, les rêveurs de Cela ont gardé dans leur tête vide des pulsions d’enfance, des images d’une gloire qui se dérobe.
     Ils peuvent devenir brutaux, veules voire meurtriers quand ils perdent leur dernière illusion. Ainsi, dans Le Joli Crime du carabinier, voit-on défiler de pauvres hères qui ont renoncé et que le malheur traque. Cela, pour les croquer, a des vigueurs de caricaturiste.
     Enfants hydropiques ou débiles, vieilles femmes égoïstes, carabinier acculé, mégères, toreros de salon ne sachant ni lire ni écrire et à qui cela ne fait « ni chaud ni froid » parce que « pour être honnête, il suffit d’avoir de bons sentiments et de respecter les chiens et ses semblables »... l’univers de Cela ne cache pas ses pauvres et ses déshérités. Il les brandit avec une violence parfois sauvage. L’Espagne, c’est cela aussi, braves gens ! Ne détournez pas les yeux, ne baissez pas les paupières. La littérature est pleine d’êtres raffinés mais le monde, le vrai, celui qui grouille est là, entre ces pages acides où passe malgré tout une tendresse folle, celle que l’auteur éprouve pour ces êtres qui mourront, parce qu’ils ont vécu. « Ce qui nous intéresse est tout autour de nous, à côté, au-dessus, en dessous. Ce qui nous intéresse, ce sont ces hommes qui rugissent, ces femmes hiératiques, cet enfant qui rit, cette fille effarouchée », écrit-il à propos d’une foule à l’heure de la corrida. Ce qui intéresse Cela, ce n’est pas le héros dans l’anneau de lumière, mais les hommes sans lesquels rien ne saurait exister : ni la corrida, ni les livres.

 

     Le Monde, 27 octobre 1989
     par Francis Marmande

     Camilo José Cela, Prix Nobel de littérature 1989, vient de publier un étrange petit livre sur la tauromachie.
     En quoi les « toreros de salon », dont Camilo José Cela brosse des portraits saisissants, sarcastiques, lumineux, impénétrables, se distinguent-ils des autres toreros ?
     Toréer « de salon » ? S’agit-il seulement de toréer comme au salon ? Commençons par dire ce que ce n’est pas. Toréer « de salon », ce n’est pas faire semblant de toréer : c’est une nécessité physique (et, au passage, métaphysique).
     Toréer « de salon », c’est encore moins s’entraîner à toréer. On ne s’entraîne pas à toréer. L’entraînement, c’est un truc de sportif, de virtuose ou de prestidigitateur. Et je vous rappelle, s’il vous plaît, que nous parlons de torero.
     Toréer « de salon », c’est encore moins toréer « pour rire », par opposition, par exemple, à toréer « pour de bon ». Cette opposition n’a pas cours chez les taurins. Non qu’ils manquent d’humour. Ils en auraient plutôt à revendre. Mais, dans le monde des taureaux, le rire et la vérité ne sont plus là où l’imaginaient les humains.
     Toréer « de salon », c’est toréer sans taureau. Enfin, sans taureau visible ! On fait les gestes. On enchaîne les passes. On dessine un rêve. On instrumente avec des vraies capes, de vraies muletas, une épée, mais sans taureau. Enfin, sans taureau visible à l’œil nu... Mais l’œil peut-il tout ? C’est toute une histoire. Il arrive qu’on torée « de salon » dans un salon, dans la cour d’une ferme, au bord de la piscine, ou dans la sacristie quand le curé n’est pas encore arrivé (innombrables scènes peintes sur ce thème). On peut aussi le faire dans la salle de bain.
     À faire jaillir des larmes
     Contrairement à la tauromachie vulgaire, celle, vous savez bien, où il y a tout ce sang et tant de bruit, le torero « de salon » se produit dans un mystère propice. En secret. C’est parfaitement regrettable, d’ailleurs : parce que c’est là qu’on peut voir, sans conteste, les plus belles « véroniques » du monde, les « naturelles » les plus profondes, et des « passes de poitrine » à faire jaillir des larmes. Peut-être l’absence de taureau (visible) explique-t-elle tant de beauté, tant de profondeur. Ce n’est pas certain.
     Si vous n’avez jamais eu cette chance de voir toréer « de salon », si vous n’avez jamais toréé « de salon » vous-même, vous pourrez toujours prendre le livre de Cela pour une délicieuse plaisanterie. Une sorte d’exercice philosophique particulièrement subtil, élégant, drôle, mais sans conséquence.
     Mais pour peu qu’une seule fois, dans votre plus ou moins longue vie, vous ayez vécu cette expérience de l’instant nocturne où les hommes sortent les capes et où l’on se met en rond après avoir repoussé les chaises ; pour peu que vous ayez surpris des enfants, dans une placette mal éclairée, gravement affairés à... (à quoi au juste ? Ils ne jouent pas à toréer, enfin, ni plus ni moins, quand on y réfléchit, que les hommes en costume de lumière, l’après-midi à cinq heures...) ; pour peu que vous vous soyez trouvé dans cette auberge du Puerto de Santa María le soir où la patronne a tendu l’épée de bois et la muleta rouge à son fils aîné (son préféré, celui qui désormais n’a plus le choix : soit une vie de triomphes, soit quatorze ans de psychanalyse) ; pour peu, enfin, que vous ayez vu un vrai torero toréer « de salon », le livre de Camilo José Cela vous apparaîtra pour ce qu’il est. Irrésistible, secret, délirant, précieux. De cette triviale préciosité qui n’est que de l’Espagne. Comme une fantaisie philosophique à placer entre Bergamín et Leiris.
     Son meilleur livre ? Sans doute. Et pour cette raison très simple qui rend également le torero « de salon » irremplaçable. C’est qu’il n’a pas plus d’objet identifiable que le torero « de salon » n’a pas d’objet visible.
     Toréer avec un taureau, on peut toujours se débrouiller. Plus ou moins bien, c’est une affaire entendue, mais enfin on peut. Au pis (ou au mieux), la corne vous héroïse à bon compte. Mais sans taureau ?
     Se croiser devant du vent
     C’est bien là que les choses se corsent. Là il faut être vraiment grand, irréfutable, profondément, ontologiquement torero. Il faut savoir se croiser devant du vent. Il faut savoir « citer » l’infini. Il faut surtout inventer ce regard que l’on porte au plus loin, et qui fait surgir sans le moindre doute aux yeux des témoins un taureau (apparemment) invisible. Seuls les très grands (Paula, Curro) ou quelques minables inconnus en ont la grâce. Mais, tiens ! essayez seulement d’imaginer une manoletina « de salon ». C’est tout vu. Ce n’est qu’une pitrerie blessante. Moins pour son auteur d’ailleurs (pas grave : ce n’est pas le ridicule qui tue) que pour les taureaux. Le livre de Cela est exactement du même ordre. Il invente son sujet (invisible) avec lequel il s’accouple. Et ce sujet absent, ce pourrait bien être la littérature même.

 

     Libération, 9-10 septembre 1989
     par Jacques Durand

     Ils ont des pseudonymes à coucher dehors et sans doute « Niño de la categoría II », Julián Atapuerca Lopez dit « Lavement » ou Pepete Massamegrell alias Almendrito de Tuentegenil à force de crawler mollement dans la mouise doivent, parfois, connaître les draps de carton sous les porches des villes.
     Pas tous. Pas Remigio Vega qui est veilleur de nuit au dépôt de tramways ni Emilito Raposo Tambor « Petronito », gigolo de Mlle Rita qui l’oblige à se laver les pieds quotidiennement et à prendre régulièrement des hypophosphates. En contrepartie de son hospitalité attentive et médicale, Petronito va tous les jours lui acheter des harengs. Ils sont toreros de salon.
     Pas tous : Remigio Vega fait le taureau et, comme l’écrit Camilo José Cela finement traduit par Antoine Martin dans ce livre délicieusement féroce édité par Verdier : « Dans la tauromachie de salon, le plus difficile est de convaincre le taureau d’arrêter de parler. »
     La tauromachie de salon c’est la tauromachie à blanc, sans taureaux ou, plus précisément à taureaux à blanc comme il y a des balles à blanc. C’est un peu comme le tir à l’arc sans jet de flèches dans le zen et les aficionados qui n’ont jamais aperçu un Miura se profiler derrière leur canapé ou qui n’ont jamais tenté d’estoquer a recibir s’il vous plaît, leur réfrigérateur ne sont pas de vrais aficionados. Ou alors, c’est que leur canapé a été, pour manque de trapio, de format refoulé au corral par les vétérinaires.
     Les héros picaresques et marmiteux de Camilo José Cela ne sont pas à proprement parler des aficionados. Ils sont des toreros en devenir et qui, certainement, ne le deviendront jamais. En fait, ils ne sont pas des apprentis toreros, qui perfectionneraient comme le font les toreros débutants ou confirmés la gestuelle tauromachique, mais bien plutôt des rêveurs du toreo. Ce sont des Chateaubriand faméliques qui, à force de concentré d’imagination, créent de vrais taureaux mais invisibles et saluent comme Roque Gomez montera en main des murs lépreux couverts de graffiti à travers quoi ils voient de terribles présidents de corrida et des assistances houleuses. Si apprendre à saluer gravement un mur comme le fait Roque Gomez tient à la fois du sublime et du ridicule, c’est d’abord parce que dans la corrida pour de vrai, saluer l’assistance c’est saluer le pouvoir, « le prince et le peuple confondus », c’est aussi parce que la tauromachie de salon se nourrit en même temps de sublime et de ridicule.
     Comme l’autre d’ailleurs. Confidence du torero Damaso Gonzales (elle n’est pas dans le livre) : « Le jour où j’ai débuté comme novillero à Santesteban del Puerto, je toréais ce jour-là avec le malheureux (il se tuera dans un accident de voiture, Ndlr) Carnicerito de Ubeda (le Petit Boucher d’Ubeda). Le novillo me donna un coup de corne qui me fit sortir les testicules du costume mais je le tuai quand même. On me soigna sur une table qui servait à abattre les cochons, recouverte d’un drap et c’est le cordonnier du coin qui amena le fil et les aiguilles. Il fallut évidemment me rouvrir à Albacete car rien n’avait été remis en place correctement et l’infection gagnait. »
     Que les Toreros de salon de Cela n’affrontent les taureaux que dans leur imaginaire ne dégrade pas la qualité de leurs obsessions ni le sérieux de leur activité. Niño de la categoría II qui a une hernie le dit avec justesse : « J’aurais aimé voir toréer Manolette avec une hernie ! » Camilo José Cela qui est un écrivain diabolique le souligne à son tour : c’est plus facile d’affronter un taureau de Miura que d’en simuler le combat ; c’est plus naturel et inné de rentrer le ventre devant un taureau de Miura que devant une chaise immobile à qui l’on crie « Passe taureau ». En plus d’être torero, le torero de salon doit être artiste dramatique.
     Ce livre, qui inaugure une collection de textes taurins chez Verdier, publié en Espagne en 1963 avec un support photographique et inédit en France, est réellement un livre de tauromachie. Il fait remonter sous une précise ironie le vivier de lieux communs et la classification phréatique dans quoi la corrida puise ses images d’Épinal. Il est aussi un livre de tauromachie parce qu’il parle, sans gants, de l’Espagne des années grises peuplée de jeunes gens aux allures de séminaristes et aux têtes de receveurs d’autobus et qui rêvassent dans des caves pourries aux idoles du temps : Chamaco, Ordoñez, Domingo Ortega, Julio Aparicio.
     On l’aura peut-être compris mais la tauromachie de salon est une utopie vécue sur le mode du tragique grotesque. Quelle utopie ? Celle d’un monde sans taureaux. Voilà à quoi visent les toreros de salon.