« Michel Séonnet, l’Algérie au cœur » Le personnage central de ce roman, deuxième ouvrage de Michel Séonnet, pourrait adopter la définition que Claudel donnait de la patrie, « la mer et les vivants », et qu’il opposait à celle de Barrès, « la terre et les morts ». Pourtant, des morts, il y en a beaucoup dans ce récit : faute d’avoir pu empêcher le sang de couler, dom Aymard, vieux prieur d’une chartreuse dans le sud de la France, décide d’attendre sa fin proche en haut de la tour sarrasine, voisine du monastère. Dans nombre de fictions, aujourd’hui, tout se passe comme si, depuis des décennies, rien n’était arrivé dans l’écriture ou dans l’Histoire. Ce roman, au contraire, unit souci d’une construction élaborée comme une forme musicale et présence du tragique contemporain. L’exergue du prologue rappelle ce qu’étaient les sextines, ces poèmes des troubadours où le dernier mot de la strophe – six en tout – était repris dans la suivante, donnant ainsi l’impression d’un tournoiement, d’un vertige. Six mots ponctuent le texte, comme ils ont ponctué la vie du chartreux : mer, poussière, guerre, lumière, terre, prière. Cette tour sarrasine avait-elle été construite par les Sarrasins ou par leurs ennemis ? L’ultime combat du moine, avec l’Ange du désespoir, a lieu le 22 mars 1994 : il vient d’apprendre qu’un journaliste algérien a été assassiné. Car au cœur du roman, il y a l’Algérie, cette terre si mal aimée, blessée, souffrante. Dom Aymard n’a jamais franchi la mer qui devrait unir les hommes comme dans le rêve claudélien, mais le fracas du monde et des armes est parvenu jusqu’à lui depuis cinquante ans. Les autres personnages sont acteurs de l’Histoire, mais aussi victimes : le sergent Lakhdar Kalfaoui aide à libérer la Provence, mais il ne peut faire échapper à la vindicte villageoise Roseline qu’il aime. Bien des années après la fin de la guerre d’Algérie, le lieutenant Sordello repart en opération, la nuit, en rêve. Exactions, meurtres, vengeances, « pour effacer l’ardoise », dit Sordello, mais le prieur lui répond que l’ardoise reste grise. Tout comme jadis un moine avait représenté une sainte en trichant sur les dates, ces êtres sont évoqués dans une chronologie bouleversée, le récit éclate en morceaux que dom Aymard tente de rassembler dans sa mémoire tout au long d’une journée que devraient scander les six moments de la vie monastique qui divisent le texte : prime, tierce, sexte, none, vêpres, complies. 1944 : le sud de la France est tout heureux d’accueillir les Algériens qui, venus libérer, chantent : Pour le pays, pour la patrie, mourir si loin. C’est nous les Africains. 1945 : la paix est célébrée en Algérie et en France, mais des Algériens sont massacrés là-bas. Quelque temps plus tard, commence « la guerre qui ne dit pas son nom ». Plus tard encore, des harkis habitent dans le Midi, mais « à l’écart, bien sûr, le plus loin possible » de ce village qu’ils avaient libéré. Et puis, quelques années après, la violence se déchaîne encore de l’autre côté de la mer. Lakhdar et Roseline, de nos jours, Alaète de Brayer et Omar Ben Mansour le Maure, dans une vieille histoire du pays : le vieux prieur se demande pourquoi les amours semblent impossibles d’une rive à l’autre. Il en vient à penser qu’il existe une fatalité de la haine attachée aux lieux. Ce très beau roman est dédié au romancier algérien Tahar Djaout, assassiné en 1993. Son ombre rôde dans ces pages, comme celles d’autres écrivains, Mouloud Feraoun, Kateb Yacine. Pendant cette journée, dom Aymard parle à Tobias. Un post-scriptum révèle – que ce jeune novice arrive e au début de 1996 au monastère de Tibhirine. Le 27 mars, il est enlevé par un commando islamiste. La suite, on la connaît. Il y a des histoires qui ne se terminent pas avec l’achevé d’imprimer.
Francine de Martinoir, La Croix, 8 septembre 1996.
Ce livre fait tourner les mots jusqu’à ce qu’ils soient ravagés par la mort : le dernier mot sera « celui qui barbouille la mémoire d’un gris de ciel sale. » Mer, terre, guerre, lumière, prière, poussière. Ces six substantifs sont énoncés d’abord sous forme de sixtine, cette structure poétique venue des troubadours et remise à l’honneur au XXe siècle par les écrivains de l’Oulipo. Ils sont rappelés ensuite, tour à tour, comme un refrain, en tête de chacun des courts chapitres qui composent l’ouvrage. Six mots. Trois époques : août 1944, août 1967, mars 1994. Des personnages appartenant aux deux ordres, guerrier et monastique, qui régissaient, aux temps dits anciens, la société européenne. La continuité qui s’établit ici est celle de la guerre, de la violence meurtrière ininterrompue contre un groupe humain : une compagnie d’Algériens, dont fait partie Lakhdar Kalfaoui, participe au débarquement allié du sud de l’Europe et poursuit sa route, au-delà de l’armistice, jusqu’au cœur de l’Allemagne, sans bien comprendre pourquoi continuent pour eux la souffrance et la menace de mort. Philippe Sordello, dont le grand-père a été tué par Lakhdar Kalfaoui – il l’estimait responsable de la mort de Roseline, la prostituée du village dont il était tombé amoureux – participe à la guerre d’Algérie et veut poursuivre sa vengeance contre le soldat musulman. En 1994, c’est Mouloud, le fils de Lakhdar, journaliste, qui est tué, victime des violences islamistes. Dom Aylard, moine chartreux qui du haut de la tour dite sarrasine a vu arriver la compagnie de soldats libérateurs en 1944 et leur a fait franchir le col, constitue le lien entre toutes ces époques et tous ces personnages. Sa présence donne une résonance particulière au texte et aux mots : la lumière n’est pas que clarté limpide mais peut éblouir, écraser, rendre opaques les objets et les hommes qui marchent « entre les haies de buis dont l’odeur au soleil commence à monter : âcre, amère, doucereuse, fermentation de mort toujours déjà promise aux alignements des cimetières. » La mer, elle, séduit « c’est elle la grande tentatrice, l’appel, la sommation... Pourquoi crois-tu que les moines se soient si souvent installés sur des îles, au milieu du désert d’eau ? La mer est un désert encore plus lourd de mirages ». La prière, elle, peut être un cri rauque et révolté contre l’impossible justice, la fuite de la vérité et la persistance du tragique. Même l’auteur est ici rattrapé par la violence et la mort : Dom Aylard se confie à un jeune moine, Tobias, qui – à la suite de son récit – demande à partir au monastère de Tibhirine, en Algérie. Le livre était déjà chez l’éditeur quand est parvenue la nouvelle de l’enlèvement des moines de Notre-Dame de l’Atlas et, dans un post-scriptum, Michel Séonnet reprend la sixtine placée en exergue du livre et lui donne un sens nouveau. L’ouvrage était fini d’imprimer quand on a appris la mort de Tobias et de ses six compagnons : la réalité est plus cruelle que cette fiction, aux accents d’exigence et de noblesse.
Aliette Armel, Le Magazine littéraire, novembre 1996
« Vois. C’est par là qu’ils sont venus. Qu’ils sont partis aussi. Tu vois le passage juste sous l’horizon. Le détroit. Le pertuis. Le trou du ciel qui montre la direction. Jérusalem. La Mecque. Rhodes, aussi quand on ne peut aller plus loin. (...) On dit « sarrasine », « la tour sarrasine » mais c’est pour ne pas avoir à choisir. Qui l’a construite ? Les Sarrasins ou ceux qui voulaient s’en protéger ? » Une mer, deux rives et, en haut d’une tour, un homme qui témoigne des va-et-vient entre les deux rives, entre deux pays. Si un tel observateur chez Gracq attend un envahisseur improbable, ici, la mer est la Méditerranée, et les va-et-vient entre la France et l’Algérie sont réels, nombreux, tragiques. L’homme est un vieux moine désormais aveugle, Dom Aylard. Accompagné par un plus jeune, il est monté, pour la dernière fois sans doute, au sommet de la colline qui porte la tour sarrasine, où l’œil voit « les poussières de l’autre rive » dans les « mirages de la lumière de la mer ». De là-haut, Dom Aylard harangue le ciel et les anges, et délivre sa mémoire, parce qu’il vient d’apprendre, en ce 22 mars 1994, l’assassinat de Mouloud Kaléaoui, journaliste algérien, victime d’une guerre « silencieuse, cachée, mais ravageuse comme n’importe quelle guerre ». Or, la guerre a toujours accompagné le destin de Dom Aylard. Depuis un jour de 1944, où le père de Mouloud Kaléaoui, Lakhdar, a frappé à la porte du couvent à la recherche d’un chemin à travers la montagne. Dom Aylard lui fut son guide et, bientôt, son confident. Depuis un jour de 1967 aussi, où un autre homme, Sordello, assoiffé de vengeance, vint au couvent pour exiger de savoir où se trouvait ce Lakhdar. Sordello est le petit-fils du maire du village voisin que Lakhdar a assassiné à la Libération pour avoir laissé les villageois lyncher la femme qu’il aimait. Il a passé toutes ces années de guerre d’Algérie à rechercher Lakhdar. Il ne sera en paix que l’Algérien mort. La Tour sarrasine s’organise ainsi autour de ces trois dates : 1944, 1967, 1994. Si les trois récits alternent successivement, ils sont comme les trois épisodes d’une même intrigue. Leur interdépendance est d’ailleurs renforcée par la construction même du roman. Michel Séonnet a repris la forme de la sextine, un poème qui « tourne comme une hélice dans l’eau de la langue ». À chaque changement d’époque, le mot qui ouvre le récit est le même que celui qui a connu le précédent. La liaison est ainsi faite comme s’il y avait dans la voix du narrateur quelque chose d’itératif, de houleux, d’obsessionnel. Là réside une idée qui sous-tend le roman : il existe une continuité entre les guerres. Cet âpre roman au style rigoureux et charnel entre aussi dans les motivations et l’histoire intime de chacun des personnages. Ils ont été entraînés par le flux et le reflux des événements. Seul Dom Aylard a pu tous les écouter, comprendre chacun, avoir la meilleure intelligence des événements, avec le pouvoir que cela lui conférait mais aussi une terrible impuissance. « Être au centre du monde. C’est ça notre choix », le choix des moines. Ceux-ci sont aujourd’hui parmi les rares chrétiens à être restés sur la terre algérienne. Mais La Tour sarrasine s’achève sur un post-scriptum daté du 27 avril 1966. Tobias, le jeune prêtre qui accompagnait Dom Aylard, a existé. Michel Séonnet nous apprend qu’au début de l’année 1966 il est arrivé « au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Tibhirine, Algérie » où il a été enlevé. Depuis, on sait qu’avec six autres compagnons il a été tué par des islamistes. La guerre continue.
Christophe Kantcheff, Les Inrockuptibles, 25 septembre-1er octobre 1996, n° 72.
« Carte à strophes » Michel Séonnet, de février 1991 à décembre 1994, le temps de l’écriture, avait complètement maîtrisé la situation, enfermé son livre dans une forme sophistiquée pour qu’il avance au juste tempo de son écriture, sérieuse, elliptique, noble, pour qu’il ne déborde pas les destins qui s’y croisent, sanglants, douloureux au travers de trois guerres d’Algérie, les assauts de la dernière guerre mondiale, la guerre de libération, déjà guerre civile, et la guerre civile d’aujourd’hui. L’histoire s’y lit dans les yeux morts, aveugles et le témoignage d’un vieux moine catholique, lui le plus pur qui se sait le plus coupable, Dom Aylard, qu’un jeune novice, Tobias, guide jusqu’au sommet de cette tour sarrasine qui titre le livre, « On dit “sarrasine”, “la tour sarrasine” mais c’est pour ne pas choisir. Qui l’a construite ? Les Sarrasins ou ceux qui voulaient s’en protéger ? La réponse n’est pas dans la pierre » (page 16), ni dans le roman, même si elle est, à sa manière, le cœur du livre. Michel Séonnet tenait l’affaire sous son contrôle d’écrivain, avait fini de coudre son manuscrit en boucle depuis plus d’un an, lorsqu’au printemps 1996 un commando islamiste pénétrait au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Tibhirine, Algérie, enlevait tous les moines dont un jeune frère Tobias, tout juste échappé du cercle de l’écriture. Michel Séonnet rajouta à la perfection de sa forme un post-scriptum que le poète périgourdin Daniel Arnaud n’avait pas prescrit : « Les livres qui s’obstinent à venir buter sur un maintenant par nature toujours fuyant ne peuvent éviter d’avoir à en payer le prix. Le temps, les événements, leur apportent une permanente déstabilisation. On écrit bien que sur ce qui est clos. On écrit bien sur ce qui est mort. Mais quand ça continue, là, sous nos pas ? Quand les personnages poursuivent leur trajet hors le livre ? Faut-il succomber à la tentation de les suivre. », page 153. Et c’est peut-être ce surgissement du réel sur deux petites pages ajoutées qui valide tout le livre, qui fait admettre que l’on ait contraint un récit romanesque, réaliste dans cette forme poétique rare, la sextine. La sextine ou sestine, qu’inventa donc Daniel Arnaud (ou Arnauld Daniel, qu’importe, Dante et Pétrarque l’estimèrent), elle comprend six strophes de six vers et une demi-strophe de trois vers. Les mots à la rime sont les mêmes pour toutes les strophes, mais se présentent sans cesse dans un ordre différent : les rimes 1, 2, 3, 4, 5, 6, deviennent dans le sizain suivant 2, 4, 6, 5, 3, 1 et ainsi de suite. Les mots constituant les rimes impaires commencent les vers de la demi-strophe de l’envoi, les rimes paires les terminent. Riment ensemble les vers 1, 3, 4, et 2, 5, 6 dans chaque sizain. La subtile et vénérable encyclopédie qui nous renseigne ajoute : « Ce poème est rare dans la poésie française », on est en mesure de préciser que cette forme est exceptionnelle dans la structure des romans de la rentrée. C’est pourtant sous le joug de ce carcan que Michel Séonnet a réussi un roman subtil, loin de l’exercice de style qu’il s’est imposé, un roman de chair et de sang où la forme hélicoïdale de la sextine dessine les chemins inattendus du travail de mémoire sans jamais mélanger ses pinceaux. Ici les chapitres tiennent le rôle des vers anciens, et les rimes sont les couleurs de l’Algérie et de ses douleurs : « mer, terre, guerre, lumière, prière, poussière », avant de devenir à l’heure des complies, les couleurs elles-mêmes, le noir des vertiges, le jaune du jour, une voix blanche, gris de la guerre, rouge du sang. Les strophes empruntent le rythme des oraisons du monastère, des mâtines aux vêpres. On grimpe ainsi dans cette Tour sarrasine, par un colimaçon de vertige, sans en subir la formalité, où chaque pertuis, chaque meurtrière, au détour des volées de marches, s’ouvrent sur une date, un lieu, un personnage qui très vite donnent au livre une cohérence sans artifice : l’incohérence de l’histoire des hommes, harkis humiliés, journalistes et moines assassinés, amours brisées, terres brûlées, vengeances, destins broyés entre le ciel, la terre et les rives de la Méditerranée.
Jean-Baptiste Harang, Libération, 17 octobre 1996.
« En regardant la mer » Entre deux rives, il y a la mer. Celle – Méditerranée – que, de Nice, Michel Séonnet regarde, enfant, à perte de vue. Au-delà – en Algérie –, le conflit fait rage. Entre deux rives, la guerre du Golfe ranime passions, haines et vengeances. Michel Séonnet, devenu homme de plume, entrevoit un séisme. Se prend à rêver d’un pont, d’un pont de mots. Naît alors La Tour sarrasine, parue en septembre 1996, chez Verdier. L’Algérie est au cœur, saignée de deux dates historiques : 1944, année du débarquement en Provence des troupes arabes. 22 mars 1994 : les femmes manifestent en Algérie, revendiquant la paix. 22 mars 1994 : d’une rive – celle française quelque part dans le Midi de la France –, un vieux moine domine l’Histoire au pied d’une tour sarrasine. « Pour voir ici, il faut s’adosser. Et tenter d’épouser le regard de la pierre ». Lui répondent en écho deux scènes : 17 août 44, les Africains foulent le sol français, parmi eux, Lakhdar Kalfaoui. 7 août 67 : Sordello attend sa vengeance. Une ancienne forme poétique, la sextine Passerelles du temps, six mots viennent et reviennent, épousant le rythme d’une ancienne forme poétique, la sextine. La terre (« noire, gelée de novembre »), la guerre (« comme un pont vers l’autre rive »), la lumière (« la lumière des cierges vous aveugle ! »), la prière (« prière immobile des pierres »), la poussière (« c’est de l’or la poussière, le scintillement des anges »), la mer (« ce sont les villes qui arrêtent la mer »). Six mots, derniers et premiers des différentes séquences. « Il y a une chose qu’on ne sait plus faire », fait remarquer Michel Séonnet « c’est écouter, contempler un mot ». « Je trouvais que le livre pouvait être contenu en six mots » résume-t-il. Cette idée de s’arrêter, de regarder, de voir ce qu’il y a dedans, le conduit à cette ronde, à cette onde – très musicale – qui, chaque fois, renvoie au vieux moine, au pied de la tour sarrasine, telle l’issue sacrée du labyrinthe. Pour construire son œuvre, Michel Séonnet a étudié les journaux de route de la division algérienne. S’est rendu à Cuers dans le Var pour rendre hommage à trois Algériens morts pour la France, a réalisé que leurs tombes avaient disparu. A rencontré sur sa route un vieillard oublié aveugle et sans pension. A vécu l’enlèvement et la mort des moines de Tibhirine comme une atteinte personnelle. « Ce sont mes moines que l’on m’enlève » s’est-il alors écrié. Son histoire, qui aurait dû se fermer sur la marche des femmes algériennes, emprunta alors la route des moines, ouvrant les mots sur une tragédie nouvelle.
Laurence Séguin, Le Progrès, 23 novembre 1996.
Du haut de la tour sarrasine le vieux moine évoque les destins de braise de l’Algérie et de la France avec une mer au milieu, celle qui « semble déjà prête à faire naître le jour ». Né à Nice en 1953, Michel Séonnet a déjà une somme romanesque contenue dans un premier roman, Que dirais-je aux enfants de la nuit ? 185 pages, ce n’est ni un pavé ni une saga-çante histoire où la seule succession des générations et de leurs amours turbulentes fait la matière ; 185 pages d’une histoire densément recomposée par chaque personnage : Bertini le vieux père, homme de foi devenu milicien par amour de la patrie, Louise, petite-fille adoptive, femme de tête engagée dans le combat de la gauche aux côtés des immigrés, et entre ces deux extrêmes, les femmes, les mères soumises et malgré tout farouchement prosaïques, transmettant la terre et le vieux chêne qu’une taille régulière émonde, rappelant les paroles retrouvées dans le livre d’un prêtre plus proche du peuple que de l’Église. Enfin ce sont 185 pages dont la composition exige l’engagement du lecteur à démêler les réseaux et les raisons de l’Histoire où se débattent les hommes et les femmes. Sur une éminence, promontoire entre la garrigue et la mer, une tour sarrasine, vestige d’invasions, Dom Aylard, le vieux moine accompagné par Frère Tobias le jeune, convoque l’ange pour « lui faire mettre les épaules à terre ». C’est le 22 mars 1994. Il lance au ciel sa colère et sa honte, derniers soubresauts d’une vie consacrée à Dieu, à « s’ouvrir un chemin obscur ». À ses pieds une mer de châtaigniers et l’autre mer, celle qui sépare et assemble ; en sa mémoire les guerres, refrains cruels et pourtant « ça sert les guerres, ça mélange, ça échange, c’est comme la mer ça ne s’arrête jamais. » Le moine que l’on croit retiré du monde est en son cœur, souffrant et psalmodiant son histoire de haine, de sang, d’amour. Le vieux moine se souvient de Sordello, fils d’immigré espagnol, dont le grand-père a été sauvagement égorgé, par un Arabe juste après la Deuxième Guerre. Représailles. Sordello le recherche et presse Dom Aylard de lui révéler ce qu’il sait de cet Arabe. Cela se passait le 7 août 1967. Le vieux moine se souvient de Lakhdar Kalfaoui, sergent des Tirailleurs algériens. Cela se passait entre le 17 août 1944 et le 7 mars 1956. Les dates bornent le décor aux affrontements de deux guerres, celle qu’on appelle Deuxième et l’autre, qui sort à peine de ses silences meurtris, la guerre d’Algérie. Entre les deux des liens, les Algériens ont été Français. L’a-t-on oublié ? Et ces hommes sont tous des fils de soldats qui ont servi la France. Au-delà du destin d’une narration il y a l’énergie de la parabole qui signe et la malédiction et la rédemption de l’homme : « Sur la route il y a le père. Et le fils qui le suit. » Au sommet de la tour, le veilleur des âmes Michel Séonnet aurait pu être conteur, prenant à cœur le destin des hommes au point de le pétrir au corps des mots et des histoires, vivaces légendes ou fraîches paraboles. Mais il se consacre à l’écrit comme les auteurs maghrébins auxquels il rend hommage, puisque c’est devenu l’outil privilégié de la mémoire. Le Verbe s’est fait chair et la chair redit le Verbe. Le moine dans sa communion tourmentée dessine sa croix : l’axe vertical pour sa consécration à Dieu, l’axe horizontal pour son amour des hommes. Amour qui ne s’accommode de rien, n’écarte rien mais qui patiemment met en lumière le cœur de l’homme et son tourment. À la mort de Lakhdar Kalfaoui pendant la guerre d’Algérie, l’écho répond par celle de Mouloud son fils, journaliste assassiné récemment. Au combat des moines l’écho répond par le meurtre de ceux de Tibhirine. À recommencer. Au début. Par la sextine Dans un post-scriptum du 27 avril, Michel Séonnet interroge : « Quand les personnages poursuivent leur trajet hors le livre ? Faut-il succomber à la tentation de les suivre ? » Le romancier rejoint la tragédie du monde et le silence des « solitaires de la Chartreuse de Montrieux ». La douleur d’être au monde, impliqué mais serein, révolté mais fervent, il la plaint à la cadence d’une sextine, forme poétique où s’égrènent des mots refrains : guerre, lumière, prière, poussière, terre, mer et quelques couleurs, au plus terrible de la guerre le bleu, le rouge et le gris. Mais cette plainte ne s’abolit pas d’elle-même, puisque la journée du moine s’organise de prime à complies, invariablement. «...les mots s’entrecroisent. Comme les hommes... » et demeurent en vous, brûlants.
Josyane Bataillard, Le Quotidien jurassien, 28 septembre 1996. |