Article de la revue Le Matricule des Anges consacré à C’était toute une vie.
(...) Dans son atelier [d’écriture], il y avait une jeune femme fantasque et insoumise, qui est morte d’une overdose en laissant des enfants. Drame presque ordinaire, de ceux qui suscitent quelques lignes dans le journal local. Qui était-elle ? En se promenant à travers la ville plongée dans sa torpeur, à l’écoute de cette marginale ou à l’affût de rencontres provoquées ou fortuites, François Bon nous fait découvrir le désarroi et les joies de tout un monde d’oubliés qui se bricolent une vie, à défaut d’existence sociale. Jamais il ne prend la parole à la place de ceux qu’il est venu aider à trouver leurs propres mots. Jamais il ne se fait leur avocat. Il est là, tel un miroir qui réfléchirait à la fois des murs, des rues, des êtres et des rêves. Son écriture épurée, lancinante, comme assourdie par l’emploi répété du « on » impersonnel, permet seulement à celle des autres de sourdre ou d’éclater. Et elle éclate violemment comme la révolte qui souvent la suscite, belle comme celle des poètes et des enfants.
Michèle Gazier, Télérama n° 2385, 27 septembre 1995.
Des mots qui émergent de ces plongées solitaires, suscitées par l’écrivain (« les emmener au plus obscur de là où naît le langage, hors de toute convention et partage ») se dégage la forme d’un monde terriblement meurtri, mais non sans ressources, pour qui a appris à voir (...) Pourtant le malheur se donne ici pour ordinaire (...). (...) Mais Zola ne campe pas dans cet horizon. Rimbaud et Henri Michaux tiennent en effet le haut du pavé, parce qu’une langue doit s’inventer, qui puisse en même temps capter de sombres illuminations intérieures et dire ces vies se cognant dans leur étroit périmètre. Il faudra pour cela d’abord apprendre à voir (...). En faisant fonctionner la mémoire et le savoir, quand justement la ville, qui ferme ses mines, pour « la première fois dans le temps humain », s’apprête à couper le fil. François Bon rend ici palpable ce qui peut circuler entre cette ville et ces vies, que l’on retrouve accroché dans les mots à l’orthographe phonétique des écrits de l’atelier. (...) Ces paroles se tressent avec celles de François Bon, en une sorte de combinaison naturelle, où se devinent de la complicité et du respect. (...) Portée par une langue qui n’appartient ni à la poésie ni à la prose, comme parcourue d’éclairs qui viennent strier la récapitulation du réel, dans ce qu’on a peine à nommer seulement des exercices d’atelier d’écriture, tant s’y joue quelque chose de fondamental. Pour ces femmes et ces hommes, pour l’écrivain, pour nous. Non seulement une appropriation de leurs vies à travers leurs textes, mais aussi la rencontre avec une stature d’eux-mêmes qu’aucun ne soupçonnait auparavant. Tout cela que suggère admirablement le livre de François Bon.
Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 1er septembre 1995.
(...) Il ne s’agit pas d’enseigner à des adolescents ou à des adultes la manière de « bien » écrire, dans l’espoir un jour de devenir des écrivains « professionnels ». L’affaire est autrement plus sérieuse. Plus sérieuse même que la simple volonté de donner la parole à ceux qui sont nés du mauvais côté du monde et que l’autre côté n’écoute pas. L’idée qu’écrire des histoires sur ce qu’on vit, sur le milieu qui vous entoure, sur ses révoltes, sur ses rêves, permet de donner une forme à son existence. À ceux qui errent dans les ruines d’un monde démoli, l’expérience de l’écriture apprend les gestes du bâtir. À Lodève pourtant, cet apprentissage des mots n’a pas suffi – ou il est venu trop tard : une jeune femme, participante irrégulière et fébrile de l’atelier, est morte. Sa vie était encore plus lourde, plus insupportable que les phrases qu’elle pouvait inventer pour la dire. Overdose : de drogue, de désespoir, d’ennui. Autour des quelques phrases qu’elle a griffonnées lors de ses passages à l’atelier, autour du livre qu’elle rêvait d’écrire et dont il ne restera que ces traces, autour des témoignages de ses voisins, de ses relations, autour du vide qu’elle a creusé, François Bon a peint le portrait d’une ville en déshérence, le visage d’un fragment de monde à l’agonie. Pas de cri, pas de révolte, cela soulagerait, libérerait un peu de cette tension terrible, de ce poids de mort qui semble écraser indifféremment les lieux et les gens, les maisons vides aux volets fermés, les usines et les mines désaffectées, les existences à la dérive, murées, bétonnées dans un tunnel. François Bon écrit, lui aussi, un beau, un angoissant texte d’histoire et de mémoire qui ne raconte pas, ne copie pas le réel, mais en donne à ressentir la violence morne, vide, silencieuse, scandaleusement paisible. Il ne se passe rien à Lodève. Rien.
Pierre Lepape, Le Monde, vendredi 6 octobre 1995. |