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  C’était toute une vie

  François Bon

  Récit

  144 pages
11,50 €
ISBN : 2-86432-225-0

Résumé

     Une petite ville dans laquelle deux ans durant, on va une fois par semaine. Les gens et leurs visages, les paroles qu’on a reçues, et la ville elle-même, dans son trou de montagne : la terre, des usines mortes, des maisons sans toit.
     Ce qui force à écrire, c’est que les mots qu’on a reçus n’auront peut-être pas d’autre mémoire, et qu’ils vous hantent : un dépôt trop lourd. De ces visages qu’on a connus, l’un a disparu. Maintenant, c’est par cette mémoire d’une jeune morte que toute la ville vous apparaît : ce qui se joue ici, dans la petite ville, c’est bien plus qu’un fragment du monde, mais toutes ses tensions rassemblées.
      Alors ce livre n’est plus ce « journal » qu’on projetait, mais bien le choc et l’émotion où on a été, à connaître ces visages et recueillir ces mots. Et c’est à la fiction d’en organiser les images, au nom de cette mémoire.



Extrait du texte

     On avait ce tutoiement.
     Elle avait explicitement écrit : « jai des choses tres importante a te communiquer et je voudrais que tu larrange afin que ce soit lisable. »
     On peut marcher jusqu’au fond de l’abîme, et les difficultés au bout du compte l’emporter sur vous-même. Alors une vie n’est pas seulement la somme de témoignages contradictoires, mais un très grand silence, sur ce qui apparaît comme une solitude complexe : à chacun de nous elle présentait un visage, et la somme de ces visages ne suffit pas à la reconstruire.
     Elle avait écrit : « si j’en parle et si je reagie. c’est que jai vue de mes yeux la soufrance des pauvres qui n’avait que cette alternative pour ne plus penser ni au chomage ni cest Stage a la con qui font Baiser le taux de chômeur. allez demander au jeune lodevois leur revenue paye au RMI. pour ne pas souffrir. » On est dans une petite ville ordinaire, n’importe laquelle, et le bilan du gâchis de tout un âge est terrible. C’est cela qu’il faut voir, comme voient les peintres. Partir alors à la rencontre de ce visage est une tâche qu’on a pu percevoir comme ne laissant pas répit de s’y soustraire.
     Elle avait écrit : « je ne laisserai pas faire ceux qui ce graisse les poches sur nous. les crêves la dalle. a cest jolie lodeve. cest devenu pire qu’une poubelle de Malheureux qui vont comme moi Bouffer des yaourts perimes. si tu pleure un secours si non tu crêve de faim et tu fait semblant davoir le sourire. pourquoi faut il que les jeunes de toutes nationalites Brises les vitres. Reponces. frigo vide la deche. »
     Elle avait écrit : « l’heroine pour plus rien voir avoir le vide dans la tête piquer du nez pour se sentir bien. oublier être amnesique car cest trop dur. puis il y a la contrainte le manque la souffrance physique le sang qui le demande. pourquoi il ny personnes qui explique que cest jeunes de 18 ans vont crever. juste pour oublier. »
     Elle avait écrit : « jai mal pour ma ville pour ce qui me disent Bonjour. avec la Tête Basses. et les yeux qui explosent de cette dope qui nous prend tant. »
     Elle avait écrit : « des femmes qui ont a charge plusieurs enfants et qui de plus n’ont pas demander â naitre. pourquoi il marche avec des Soulier Troues. et dautres des adidas au des marque. injustice avant de crever. je ferrais du mal pour le mal que la ville souffre.



Extraits de presse

     Article de la revue Le Matricule des Anges consacré à C’était toute une vie.

     (...) Dans son atelier [d’écriture], il y avait une jeune femme fantasque et insoumise, qui est morte d’une overdose en laissant des enfants. Drame presque ordinaire, de ceux qui suscitent quelques lignes dans le journal local. Qui était-elle ? En se promenant à travers la ville plongée dans sa torpeur, à l’écoute de cette marginale ou à l’affût de rencontres provoquées ou fortuites, François Bon nous fait découvrir le désarroi et les joies de tout un monde d’oubliés qui se bricolent une vie, à défaut d’existence sociale.
      Jamais il ne prend la parole à la place de ceux qu’il est venu aider à trouver leurs propres mots. Jamais il ne se fait leur avocat. Il est là, tel un miroir qui réfléchirait à la fois des murs, des rues, des êtres et des rêves. Son écriture épurée, lancinante, comme assourdie par l’emploi répété du « on » impersonnel, permet seulement à celle des autres de sourdre ou d’éclater. Et elle éclate violemment comme la révolte qui souvent la suscite, belle comme celle des poètes et des enfants.

     Michèle Gazier, Télérama n° 2385, 27 septembre 1995.

 

     Des mots qui émergent de ces plongées solitaires, suscitées par l’écrivain (« les emmener au plus obscur de là où naît le langage, hors de toute convention et partage ») se dégage la forme d’un monde terriblement meurtri, mais non sans ressources, pour qui a appris à voir (...) Pourtant le malheur se donne ici pour ordinaire (...).
      (...) Mais Zola ne campe pas dans cet horizon. Rimbaud et Henri Michaux tiennent en effet le haut du pavé, parce qu’une langue doit s’inventer, qui puisse en même temps capter de sombres illuminations intérieures et dire ces vies se cognant dans leur étroit périmètre. Il faudra pour cela d’abord apprendre à voir (...). En faisant fonctionner la mémoire et le savoir, quand justement la ville, qui ferme ses mines, pour « la première fois dans le temps humain », s’apprête à couper le fil. François Bon rend ici palpable ce qui peut circuler entre cette ville et ces vies, que l’on retrouve accroché dans les mots à l’orthographe phonétique des écrits de l’atelier.
      (...) Ces paroles se tressent avec celles de François Bon, en une sorte de combinaison naturelle, où se devinent de la complicité et du respect.
      (...) Portée par une langue qui n’appartient ni à la poésie ni à la prose, comme parcourue d’éclairs qui viennent strier la récapitulation du réel, dans ce qu’on a peine à nommer seulement des exercices d’atelier d’écriture, tant s’y joue quelque chose de fondamental. Pour ces femmes et ces hommes, pour l’écrivain, pour nous. Non seulement une appropriation de leurs vies à travers leurs textes, mais aussi la rencontre avec une stature d’eux-mêmes qu’aucun ne soupçonnait auparavant. Tout cela que suggère admirablement le livre de François Bon.

     Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 1er septembre 1995.

 

     (...) Il ne s’agit pas d’enseigner à des adolescents ou à des adultes la manière de « bien » écrire, dans l’espoir un jour de devenir des écrivains « professionnels ». L’affaire est autrement plus sérieuse. Plus sérieuse même que la simple volonté de donner la parole à ceux qui sont nés du mauvais côté du monde et que l’autre côté n’écoute pas. L’idée qu’écrire des histoires sur ce qu’on vit, sur le milieu qui vous entoure, sur ses révoltes, sur ses rêves, permet de donner une forme à son existence. À ceux qui errent dans les ruines d’un monde démoli, l’expérience de l’écriture apprend les gestes du bâtir.
      À Lodève pourtant, cet apprentissage des mots n’a pas suffi – ou il est venu trop tard : une jeune femme, participante irrégulière et fébrile de l’atelier, est morte. Sa vie était encore plus lourde, plus insupportable que les phrases qu’elle pouvait inventer pour la dire. Overdose : de drogue, de désespoir, d’ennui. Autour des quelques phrases qu’elle a griffonnées lors de ses passages à l’atelier, autour du livre qu’elle rêvait d’écrire et dont il ne restera que ces traces, autour des témoignages de ses voisins, de ses relations, autour du vide qu’elle a creusé, François Bon a peint le portrait d’une ville en déshérence, le visage d’un fragment de monde à l’agonie. Pas de cri, pas de révolte, cela soulagerait, libérerait un peu de cette tension terrible, de ce poids de mort qui semble écraser indifféremment les lieux et les gens, les maisons vides aux volets fermés, les usines et les mines désaffectées, les existences à la dérive, murées, bétonnées dans un tunnel.
      François Bon écrit, lui aussi, un beau, un angoissant texte d’histoire et de mémoire qui ne raconte pas, ne copie pas le réel, mais en donne à ressentir la violence morne, vide, silencieuse, scandaleusement paisible. Il ne se passe rien à Lodève. Rien.

     Pierre Lepape, Le Monde, vendredi 6 octobre 1995.