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  Tout ou rien
Cahier I : l’écriture

  Varlam Chalamov

  Traduit du russe par Christiane Loré

  196 pages
15 €
ISBN : 2-86432-183-1

Résumé

     « L’art tel que je le comprends est antilittéraire », il ne permet pas, selon Chalamov, qu’on le sépare de la « vie vivante » et son enjeu est simple : tout ou rien.
     Rédigées entre 1960 et 1970, ces notes au ton âpre et véhément attestent un souci unique : rechercher la valeur, le sens de l’écriture dans un siècle qui inventa la forme la plus élaborée et la plus parfaitement funeste de l’enfermement : le camp. Chalamov arracha à la longue expérience qu’il en fit les Récits de la Kolyma. Ils n’ont pas été écrits pour témoigner, affirme-t-il ici, mais, témoignant, ils ont révélé une œuvre originale.
     Le mérite de ces lignes qui racontent le métier d’écrire, mettent à nu les impulsions, les modalités, les processus de sa création, ne tient pas dans la volonté de celui qui les trace d’élaborer une théorie de l’écriture. Ce sont simplement des repères, des branches fermement plantées dans la neige pour ne pas perdre le chemin. Ces signes en bord de route marquent le territoire d’une question : y a-t-il aujourd’hui, en terre russe, une humanité possible ? Quelle est la légitimité, le pouvoir de l’écriture, et quelle écriture ? On lira ces lignes comme la trace éparse mais fervente et obstinée de cette quête.



Extrait du texte

     Les Récits de Kolyma, quant à eux, n’ont rien à voir avec des essais. Si certains fragments d’essai y sont insérés, ce n’est que pour rehausser le document ; c’est toujours intentionnel et, quelque part, daté. Car la vie saisie sur le vif fait irruption sur la feuille grâce à des procédés qui ne sont pas ceux de l’essai. Il n’y a dans les Récits ni description, ni matériau chiffré, ni déduction, ni chronique socio-politique. Le propos des Récits de Kolyma n’est ni d’« informer » ni d’offrir un assortiment de faits, mais de décrire de nouvelles conditions psychologiques et de nouvelles lois de comportement, et d’explorer au moyen de l’art un thème terrible. Sans que jamais ne soit évidemment remise en cause l’irréfutabilité de chacun des faits. Les Récits visent essentiellement à démontrer ce qu’il y a de nouveau dans le comportement et la psychologie d’un homme réduit à l’animal (au reste, les animaux sont faits d’un meilleur matériau et aucun d’entre eux n’endure les tourments que l’homme endure). Oui : ce qu’il y a de nouveau, en dépit de l’énorme littérature traitant de l’internement et des prisons.
     L’auteur des Récits de Kolyma estime que le camp est pour l’homme une expérience intégralement négative de la première à la dernière heure. Nul ne devrait la connaître, ni jamais en entendre parler. Jamais aucun individu ne deviendra ni meilleur ni plus fort après le camp. Le camp est une expérience et une école négatives, une école de décomposition pour tous, les gradés comme les détenus, les hommes d’escorte comme les spectateurs, les passants comme les amateurs de belles-lettres.



Extraits de presse

     Nuit blanche, juillet-août 1995
     par Lionel Meney,

     Voici un ouvrage qui, nous faisant pénétrer dans le laboratoire littéraire de Varlam Chalamov, nous permet de mieux comprendre la personnalité controversée de l’auteur des Récits de Kolyma. Dans une série de textes courts, écrits entre 1960 et 1975, l’écrivain expose sa conception de l’écriture, explique le but de son œuvre en prose et de sa poésie, indique ses influences littéraires, juge ses contemporains. Ces notes, parfois redondantes, mais toujours intéressantes, sont suivies d’un choix de dix-sept poèmes en russe avec, en regard, leur traduction française. S’y ajoutent la traduction d’un des premiers récits de Varlam Chalamov, « Les trois morts du docteur Austino » (1936), une brève biographie de l’auteur, la liste de ses œuvres en russe et de leurs traductions françaises, et la nomenclature des textes qui composent le premier livre des Récits de Kolyma.
     « Chacun de mes récits est une gifle au stalinisme. » Cette formule lapidaire rend bien compte de l’objectif que poursuit Varlam Chalamov en écrivant. Pour lui, le roman est mort. Les lecteurs – contemporains de ces catastrophes humaines que furent le communisme et le nazisme – veulent lire des témoignages. Le récit, qui décrit les événements saisis sur le vif, jaillit d’un jet du cerveau de l’écrivain, ne demande pas d’être retravaillé et se caractérise par son laconisme ; il est, avec les mémoires, la forme littéraire qui convient le mieux à la dénonciation : « [...] le camp est une expérience entièrement négative pour l’homme, négative de la première à la dernière heure ».
     « En vers, il y a une loi : tout ou rien. Les vers ne sont pas “meilleurs” ou “moins bons”. Ils sont ou ne sont pas. » Ainsi l’exigence de Varlam Chalamov dans le domaine de la prose, on la retrouve en poésie. L’auteur se livre ici à un exposé détaillé de l’art poétique russe, fondé avant tout sur la musicalité du vers : « [L]a magie sonore est le principe fondamental de la versification russe ».
     Gageure donc que de vouloir traduire ses poésies en français – l’auteur ne dit-il pas lui-même que la poésie est intraduisible, la traduction française est attachante, elle présente l’auteur des Récits de Kolyma dans toute sa vitalité.

 

     La Quinzaine littéraire, 1er novembre 1993,
     par Christian Mouze,
     « L’âpreté de Chalamov »

     Il s’agit de notes, de fragments, d’essais, de poèmes qui s’étendent de 1949 à 1975, tirés de cahiers laissés par Varlam Chalamov (mort en 1982), et d’une courte nouvelle écrite en 1936. Un amour passionné de la langue et de la poésie, que n’ont pu détruire les souffrances du Grand Nord soviétique, mais combien irradié et affilé par ces mêmes souffrances, se dégage de ces textes.
     Cet amour a déterminé toute l’œuvre – et l’œuvre en prose – de Varlam Chalamov. Sans les milliers de vers écrits sur les supports les plus variés (morceaux de journaux, papiers d’emballage, feuilles de registres, boîtes...) qu’il pouvait alors trouver dans les camps, sans avoir pu ainsi, au préalable, lever et entretenir cette force des mots, Chalamov n’eût pas écrit les Récits de Kolyma.
     Il n’en remercie pas pour autant les bagnes : l’œuvre qu’il aurait voulu écrire, pour lui n’a pas été écrite. Son écriture a dû se plier à une vie implacable et à en accueillir, bon gré mal gré, les marques.
     « Le Grand Nord a anéanti tous mes rêves, il a rétréci et défiguré mes ambitions et mes dispositions poétiques.
     Le Grand Nord ne m’a pas ouvert le grand livre de l’art ».
     Ainsi s’ouvre, par un texte de 1964, ce choix. Et vers la fin du volume, nous lisons telle note de la même année : « Tout ou rien. En vers, il y a une loi : tout ou rien. Les vers ne sont pas meilleurs ou moins bons. Ils sont ou ne sont pas. » Dans le Grand Nord, avec Chalamov ils furent : les quelques très beaux poèmes (dix-sept) que nous offre la traduction de Christiane Loré l’attestent.
     Et par ce même mouvement où il proteste et se défend, Chalamov témoigne de la vie créatrice dans les camps. Son aveu, d’abord nécessairement négatif, est porté par toute la force d’affirmation de ses épreuves :
     « L’auteur des Récits de Kolyma estime que le camp est pour l’homme une expérience intégralement négative de la première à la dernière heure. »
     Dans un autre ordre, on retrouve cette même démarche du refus : « L’art tel que je le comprends est anti-littéraire. »
     Chez Chalamov le rejet de la littérature s’est nourri des camps (avant sa première arrestation, fin 1929, il côtoyait volontiers la littérature futuriste et néo-futuriste) et sa conception de l’art (comme de la nature qu’il lie toujours à l’art) se voit baignée de souffrance, d’absolue souffrance.
     « Il n’y a pas de poésie sans que le sang coule, il n’y a pas de poésie sans destin, sans un minimum de tragédie. » Que dire alors quand un poète comme Chalamov a connu un maximum de tragédie et de destin négatif ?
     Nous rejoignons ces camps qu’il faut de toutes nos forces honnir. Mais le fait est là. Pour l’homme malheureux la source créatrice reste là, cachée dans son malheur, cachée au cœur du terrible et retirée au bourreau. Contre leur finalité les camps ont donné une création et celle-ci s’oppose, avec justice, à tout ce qui n’a pu les empêcher.
     Chalamov est ainsi poète parce qu’il nie et repousse sans cesser de vouloir écrire et de « garder son âme vivante ». Il nie la littérature (l’héritage futuriste du Lef et du Novy Lef), il nie le roman de type tolstoïen, c’est-à-dire toute cette exhortation sociale ou morale, tout ce didactisme, tout cet enseignement qu’Auschwitz et la Kolyma ont ruiné et rendu impuissants pour jamais.
     Il nie, rejette, se rebelle pour « chercher le vif de l’air », le seul document (il donne en exemple les Mémoires de Nadejda Mandelstam), le seul fait : rien à voir avec la « littérature factuelle » de Serge Trétiakov (1892-1939), que Chalamov a pu approcher, où la poésie n’a plus de place à soi, – mais le fait encore humide de souffrance, d’émotion et de nature. Et c’est bien l’air vif et coupant, ces notes et ces poèmes qui sortent de « l’expérience intégralement négative » de Varlam Chalamov.
     Les écrits de Chalamov sont une lutte. Une lutte a aussi des gestes répétés, contradictoires, désordonnés, parfois perdus ou inutiles. Chalamov est un écrivain de la lutte, de la répétition, du ressassement et du refus : en toute conscience. Son obstination se sert du chaos. Dans ces conditions pourquoi vouloir nous priver partiellement de ses traces ? Pourquoi ces coupures, ces fréquentes coupures, tout de même indiquées dans les textes, mais sans explications directes nulle part ? S’il s’agit de nous épargner redites et détours, cela nous prive du chemin intégral de Chalamov. Ces cahiers devraient être restitués tels qu’ils sont et non pas tels que les désire, comme lavés de frais, une maison d’édition occidentale : tout ou rien, c’est le legs de Chalamov. Il faut la répétition. Il faut tout Chalamov, sa richesse, toute son écriture itérative, tout son « incendie intérieur », et à notre raison stupide, le stigmate brûlant de son chaos.