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  Temps machine

  François Bon

  Récit

  112 pages
10,50 €
ISBN : 2-86432-164-5

Résumé

     Comme si une fascination non résignée avait obligé, mais à reculons, en se faisant à soi-même violence, de revisiter le monde défait et cassé des usines. Cela traversé autrefois la tête trop raide pour s’en dégager par une vue générale : obligeant à procéder par ces éclats arrachés, ces visages qui restent, et la mémoire plus précise des machines. Laissant travailler l’immense réserve plastique d’images, Moscou, Bombay ou Vitry-sur-Seine, à seule force d’éléments récurrents, abrasifs, pour retrouver la part qui nous revient d’une épopée désormais close.

      Photographies, documents et commentaires sur le site de François Bon.



Extrait du texte

     Et la maladie qui gagne comme notre vengeance de mains noires, parce qu’ils ne savent pas quoi faire de nous : l’encombrement de ce qu’ils disent formation quand il s’agit d’apprendre à manier des ensembles vides (travaux multiples de la parlote à vendre ou d’écrans déjà obsolètes, petites tâches que l’industrie du loisir et de la consommation offre à ses guichets et dans le fond de ses entrepôts), les lotissements de pavillons où ils vieillissent comme des surfaces périmées de la terre, ses banlieues comme des taches stériles sur la croûte vivante du monde, et ceux qui restent dans la journée circulant dans les escaliers des immeubles de béton en bordure des villes et le néant de leurs jours comme le néant d’aspirations limitées à ce qui peut advenir au fond des entrepôts ou des guichets où on vous colle, comme les livrées du temps de la fin des rois absolus, l’uniforme de l’empire d’argent qui vous rémunère.
     Le monde est fragile, et s’alourdit : les morts sont dans les immeubles et attendent, ils descendent dans les villes au soir, les morts débordent parce que même dans les cubes de tôle des campagnes on les rejette à côté pour ne plus servir de rien, ce n’est plus un siècle à mains, les morts restent là debout et c’est pire encore de les voir non plus hurler ni se plaindre mais attendre au bord des entrepôts. L’encombrement obligé des salons autour du téléviseur, la quasi-loi, accroché au mur, de posséder un fusil de chasse comme au 31 du mois sous les immeubles le tas plus haut que les fenêtres du premier étage, qui se fait des meubles jetés pour d’autres aussi beaux. Le monde de formica tombera et les morts emmèneront avec eux ceux qui se contentaient d’aller au cinéma, lire leurs magazines, auront passé en abandonnant la révolte aux mains noires qui n’en avaient plus la force et vivez donc, en attendant.



Extraits de presse

     Article de la revue Le Matricule des Anges consacré à Temps machine.

     Jean-Baptiste Harang, Libération, 25 mars 1993.

     François Bon a construit, en six courts récits qui se répondent les uns aux autres, le portrait personnel d’un monde qui s’éteint peu à peu à nos oreilles, le monde où les hommes travaillent, de leurs mains, ou avec des outils au bout des bras tendus, ou à l’aide de lourdes machines de centaines de tonnes commandées par un homme jamais à l’abri des salissures, exposé aux blessures, où la faute d’inattention peut être mortelle. Un monde où l’on pouvait dire le travail inhumain pour la raison même que l’homme fier ou contraint, le plus souvent contraint et fier, y forçait sa nature. Ce monde en noir et noir où les couleurs ne sont que des parfums, de la chaleur ou de la graisse, le bleu des chalumeaux, le soleil captif des fours, « l’odeur bleuissante de la tôle ».

 

     Jean-Claude Lebrun, LHumanité, 31 mars 1993.

     François Bon, c’est une musique de la langue. Non pas évidemment celle de l’harmonie décorative ni des joliesses ornementales, mais un rythme puissant, une obstinée scansion montant des profondeurs du texte, âpre, prenante, qui peu à peu fait surgir de cette expression d’apparence torturée un véritable miracle de clarté. Et à chaque livre le prodige se répète, avec d’abord le choc d’une phrase façonnée de façon qu’on dirait étrange, faisant naître un son inouï, comme de notes incongrûment assemblées (...), puis la perception d’un ordre voulu là derrière, d’une tonalité autrement construite, d’où du sens, dans une manière de pureté nouvelle, se dégage. Une architecture hautement élaborée pour, comme dans le meilleur d’un opéra, parvenir à faire vibrer, en résonance avec le son pur qui en émane, quelque corde essentielle en chacun de nous. Complexité de l’élaboration et netteté des effets : du très grand art.

 

     Patrick Kéchichian, Le Monde, 21 mai 1993.

     François Bon se place résolument à l’intérieur de cette « culture » du travail et de l’usine ; culture que son propre parcours professionnel l’autorise amplement à connaître et à comprendre.
      (...) Mais, au-delà du témoignage sur le monde de l’usine, des forges, fonderies, aciéries, ce que l’auteur cherche à faire entendre et physiquement sentir, ce sont les bruits, les paroles, le savoir qui constituent ce monde. « La revanche quon voulait de mots et dune langue qui ressemble à tout ça, les bruits, le fer et lendurcissement même, un travail de maintenant fort comme nos machines. » Ce mot de « revanche » ne doit pas tromper sur les intentions et la pensée de l’écrivain. C’est moins la dénonciation ou la révolte qu’il désigne – même si celles-ci sont présentes et animent son geste littéraire – que la volonté de construire une parole directement articulée sur son objet, d’en faire un objet de mémoire.
      (...) L’écriture est aussi une fabrique, un atelier. François Bon plie sa langue, ses mots et sa syntaxe, afin de parvenir à l’image concrète de ce lien de connivence entre l’homme et la matière. Lien douloureux, disharmonique, obligé. Lien que la culture dont nous parlions recèle mais que hors du travail de la littérature elle ne saurait exprimer. Bon, par ce travail précisément, par le souci de la langue, montre cette image, sa beauté farouche, reconstitue, au profit de l’homme, cette parole éclatée, perdue.
      François Bon appartient à cette catégorie d’écrivains – et il faut citer à côté de lui, partageant cette même exigence, Pierre Michon ou Pierre Bergounioux – qui conçoit l’écriture comme moyen d’accès au réel, comme révélation et connaissance de ce noyau dur qui est au cœur de l’existence et de l’expérience humaines.