Article de la revue Le Matricule des Anges consacré à Temps machine.
Jean-Baptiste Harang, Libération, 25 mars 1993.
François Bon a construit, en six courts récits qui se répondent les uns aux autres, le portrait personnel d’un monde qui s’éteint peu à peu à nos oreilles, le monde où les hommes travaillent, de leurs mains, ou avec des outils au bout des bras tendus, ou à l’aide de lourdes machines de centaines de tonnes commandées par un homme jamais à l’abri des salissures, exposé aux blessures, où la faute d’inattention peut être mortelle. Un monde où l’on pouvait dire le travail inhumain pour la raison même que l’homme fier ou contraint, le plus souvent contraint et fier, y forçait sa nature. Ce monde en noir et noir où les couleurs ne sont que des parfums, de la chaleur ou de la graisse, le bleu des chalumeaux, le soleil captif des fours, « l’odeur bleuissante de la tôle ».
Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 31 mars 1993.
François Bon, c’est une musique de la langue. Non pas évidemment celle de l’harmonie décorative ni des joliesses ornementales, mais un rythme puissant, une obstinée scansion montant des profondeurs du texte, âpre, prenante, qui peu à peu fait surgir de cette expression d’apparence torturée un véritable miracle de clarté. Et à chaque livre le prodige se répète, avec d’abord le choc d’une phrase façonnée de façon qu’on dirait étrange, faisant naître un son inouï, comme de notes incongrûment assemblées (...), puis la perception d’un ordre voulu là derrière, d’une tonalité autrement construite, d’où du sens, dans une manière de pureté nouvelle, se dégage. Une architecture hautement élaborée pour, comme dans le meilleur d’un opéra, parvenir à faire vibrer, en résonance avec le son pur qui en émane, quelque corde essentielle en chacun de nous. Complexité de l’élaboration et netteté des effets : du très grand art.
Patrick Kéchichian, Le Monde, 21 mai 1993.
François Bon se place résolument à l’intérieur de cette « culture » du travail et de l’usine ; culture que son propre parcours professionnel l’autorise amplement à connaître et à comprendre. (...) Mais, au-delà du témoignage sur le monde de l’usine, des forges, fonderies, aciéries, ce que l’auteur cherche à faire entendre et physiquement sentir, ce sont les bruits, les paroles, le savoir qui constituent ce monde. « La revanche qu’on voulait de mots et d’une langue qui ressemble à tout ça, les bruits, le fer et l’endurcissement même, un travail de maintenant fort comme nos machines. » Ce mot de « revanche » ne doit pas tromper sur les intentions et la pensée de l’écrivain. C’est moins la dénonciation ou la révolte qu’il désigne – même si celles-ci sont présentes et animent son geste littéraire – que la volonté de construire une parole directement articulée sur son objet, d’en faire un objet de mémoire. (...) L’écriture est aussi une fabrique, un atelier. François Bon plie sa langue, ses mots et sa syntaxe, afin de parvenir à l’image concrète de ce lien de connivence entre l’homme et la matière. Lien douloureux, disharmonique, obligé. Lien que la culture dont nous parlions recèle mais que hors du travail de la littérature elle ne saurait exprimer. Bon, par ce travail précisément, par le souci de la langue, montre cette image, sa beauté farouche, reconstitue, au profit de l’homme, cette parole éclatée, perdue. François Bon appartient à cette catégorie d’écrivains – et il faut citer à côté de lui, partageant cette même exigence, Pierre Michon ou Pierre Bergounioux – qui conçoit l’écriture comme moyen d’accès au réel, comme révélation et connaissance de ce noyau dur qui est au cœur de l’existence et de l’expérience humaines. |