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  Train de nuit avec suspects

  Yoko Tawada

  Roman.
Traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Bernard Banoun.

  144 pages
13 €
ISBN : 2-86432-450-4

Résumé

Les treize chapitres de ce livre sont les treize wagons à bord desquels l’héroïne, une chorégraphe de Hambourg, nous invite à prendre place avec elle pour rejoindre de grandes villes d’Europe et d’Asie : Paris, Graz, Zagreb, Belgrade, Pékin, Irkoutsk ou Bombay…
Aussi suspect que ses passagers, le train de nuit dans lequel on monte ici ne mène jamais là où l’on pense. De gare en gare, de rencontre en rencontre, de malentendu en malentendu, la narration devient ici une savante chorégraphie qui éloigne toujours plus l’héroïne de ce que l’on croyait être son identité.
« Moi » et « Vous » – eux et nous : autant de suspects dont la prétention à être soi est remise en question par ce roman ludique et volontairement déconcertant, toujours
entre rêve et réalité, dont la treizième et dernière destination est « nulle part ».



Extrait du texte

La seconde nuit, vous vous êtes réveillée. Vous avez aussitôt senti une pression dans la vessie. Votre corps avait trouvé un prétexte. Il veut aller aux toilettes, avez-vous pensé comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Mais vous n’aviez pas envie de vous lever. Si seulement cela pouvait être un rêve. Mais cette personne qui voulait aller aux toilettes, ajoutée à celle qui s’était réveillée et à celle qui n’avait pas envie de se lever, tout cela ne faisait toujours qu’une même personne. On se sent bien seule dans ces moments-là. Même quand on voyage avec quelqu’un, cela ne sert à rien de réveiller cette autre personne pour qu’elle vous accompagne aux toilettes. On est toujours seul quand on a à aller aux toilettes. On n’échappe pas à ce destin. Il vous fallait décoller votre corps du lit et traverser toute seule les wagons froids de la nuit. Vous êtes sortie du compartiment et vous avez avancé dans le couloir où régnait une odeur de charbon, d’ail et de cigarettes russes. Le bas du vieux sweat-shirt que vous portiez en guise de pyjama flottait, vous n’étiez pas très à l’aise. Vous aviez l’impression d’être redevenue une enfant. Dehors, la nuit était totale, sans maison ni lampadaire. Seule surgissait, légèrement au centre de la nuit, l’ombre de vous-même. L’air étant gelé contre la vitre, vous avanciez doucement, le plus loin possible des vitres. Vous marchiez enveloppée par le sommeil. Vos paupières étaient lourdes. Vous vouliez aller aux toilettes sans ouvrir les yeux, à tâtons, et ensuite retourner dans votre lit. Saisissant la poignée de la porte des toilettes, vous avez appuyé avec force. La porte s’est ouverte sans résistance du côté opposé, la plante de vos pieds a quitté le sol et vous êtes tombée en avant. Les grandes ténèbres, gueule ouverte, vous ont avalée, le crissement des roues a soudain décuplé, a fondu sur vous comme une vague qui, vous enroulant dans ses bras, vous a emportée dans le monde extérieur. Puis, dans un grand fracas, vous avez atterri sur la plaine gelée. Le bruit déchirant du train vous a frôlée. Le souffle coupé, la tête dans les épaules, vous vous attendiez à être écrasée, vous avez cru votre dernière heure arrivée. Mais le train est passé juste à côté de vous et s’est éloigné. Il ne s’était rien passé. Quand vous avez relevé lentement la tête, vous avez vu la queue du train qui se perdait, étincelante dans le noir.


Extraits de presse

   Le Magazine littéraire, janvier 2006
   par Tâm Van Thi

   Yoko Tawada, née à Tokyo en 1960, vit aujourd’hui à Hambourg. Lors de notre entretien, elle explique comment, voyageant il y a plus de vingt ans par le Transsibérien, à la recherche de la manière dont « les gens vivaient avec leur langue », elle a découvert en Allemagne une nouvelle façon de manier les mots. Depuis, entre allemand et japonais, idéogrammes et alphabet latin, elle compose une œuvre double. S’accommodant de ces systèmes d’écriture et de pensée différents, elle s’essaye pour la première fois, dans L’Œil nu, à la rédaction simultanée dans les deux langues. D’où un texte enrichi par les frictions de deux logiques linguistiques souvent antagonistes, la structure et la consonance de chaque langue dictant à l’auteur un récit différent.
   Dans son œuvre, Yoko Tawada raconte inlassablement son périple entre l’Asie et l’Europe ainsi que sa condition d’immigrée. Train de nuit avec suspects (prix Tanizaki 2003) nous entraîne ainsi de Pékin à Paris en passant par Zagreb ou Bombay, chaque chapitre, « chaque voiture », dit-elle, étant dédié à l’une de ces destinations. Mais chez Tawada, l’issue nous surprend toujours : le train nous entraîne ici dans des circonvolutions déroutantes, où, dans le demi-sommeil et la pénombre, l’identité de chacun, à commencer par celle de la narratrice, demeure à jamais suspecte. Jouant sur la dualité de l’âme et du corps, sur l’ambiguïté profonde du japonais (où il n’y a pas de « vous » et de « tu », mais anata : « celui d’en face »), ce livre, écrit à la deuxième personne et adressé à un personnage indéterminé, nous emporte dans les errances chamaniques de l’esprit tandis que le corps écrit, immobile, du côté de Hambourg.
   De même dans L’Œil nu. Venue en 1988 pour une conférence de jeunes communistes en RDA, une jeune Vietnamienne passe contre son gré de l’autre côté du rideau de fer. Lorsqu’elle décide de s’enfuir, un train attrapé par hasard dans la nuit ne l’emporte pas à Moscou, comme elle l’espérait, mais à Paris, dont elle ignorait jusqu’ici l’existence. Sa survie dans la capitale française, elle la devra à une certaine C., dans laquelle on reconnaît aisément Catherine Deneuve, et à ses films qui donnent leurs noms aux treize chapitres de L’Œil nu.
   Pour Yoko Tawada, les choix de carrière de l’actrice française se situent dans une continuité, lui traçant une vie fictive parallèle, une ombre portée dans laquelle Tawada voit la figure de l’étrangère. Entre sa condition d’immigrée dans Répulsion et ses fantasmes inavouables dans Belle de jour, C., être de la frontière, happe la jeune Vietnamienne dans les salles obscures, jusqu’à s’inscrire dans sa vie comme sa plus proche confidente, jusqu’à permettre à celle-ci d’oublier pour un moment la fracture Est-Ouest. En effet, C., par son étrangeté et son caractère irréel, permet de dépasser le clivage tracé par trois autres « C » : ceux du communisme, du confucianisme et du capitalisme.
   Ode aux déplacés de ce monde, l’œuvre de Yoko Tawada apparaît comme un objet insolite et fascinant dans la littérature contemporaine. Jouant du mélange des genres, elle emporte le lecteur dans des voyages picaresques modernes, où le fantastique prend immanquablement la suite du quotidien. Chaque livre s’annonce comme une suite vertigineuse de trompe-l’œil, mais comme elle le dit elle-même : « Savoir n’est pas le plus important. Rechercher l’est bien plus. »




   Indications, 2005
   D’Europe et d’Asie à la fois
   par Catherine Daems

   Est-ce juste un effet de mode qui met à l’honneur les auteures japonaises ? Après l’autre Yoko (Ogawa), dont le fantastique vous donne froid dans le dos, la nouvelle Yoko (Tawada) a réussi avec ces deux titres une nouvelle exploration de l’étrange, plus humaine mais tout aussi riche.

   Auteur de renommée grandissante déjà couronnée d’une panoplie de prix littéraires, Yoko Tawada est née à Tokyo en 1960, et vit à Hambourg depuis 1982. Elle doit son succès à une plume particulièrement légère et savoureuse, peignant un univers à la limite du fantastique, ancré dans une réalité tout à fait contemporaine. On sait que son père, pris du « mal rouge », rêvait de s’établir à Moscou, et que Yoko à touché l’Europe pour la première fois en empruntant les rails mythiques du Transsibérien. Ses écrits sont émaillés de référence au monde communiste et du bercement des vieux trains. L’histoire ne dit pas pourquoi elle a préféré s’installer à Hambourg plutôt qu’à Moscou, mais on sait que l’enracinement est exceptionnellement réussi puisque Tawada écrit soit en japonais, soit en allemand. L’Œil nu, par exemple, est en allemand parce que le « je » qu’elle a eu envie d’utiliser pour ce livre n’existe pas en japonais. Mais Train de nuit avec suspects est traduit du japonais. Le quatrième élément qui ouvre un espace unique et rarissime dans les livres de Yoko Tawada est son point de vue eurasien, parfaitement « à cheval » entre deux continents. Il en découle entre autres que l’identité est un thème central, mais jamais dramatique dans son œuvre, car l’auteur sait qu’aucune identité n’est une donnée immuable. En français sont parus Narrateurs sans âme et Opium pour Ovide, mais Tawada est également l’auteure de recueils de nouvelles et de poèmes encore à traduire, ainsi que de pièces de théâtre.

   Train de nuit avec suspects
   Être humain prenant seul un train de nuit, votre identité n’est plus soutenue et affirmée par votre lien avec les autres : vous ne pouvez plus vous définir comme fille ou fils de, femme ou mari de, père ou mère de, ami ou amie, n’êtes plus que la personne empruntant le chemin de fer, plus que vous-même. Or la nuit tombe et le moment vient de s’abandonner au sommeil, l’état de plus grande faiblesse. Tout peut alors se produire. Les trains n’arrivent pas.
   Ou ils prennent du retard, ils sont détournés. Une grève paralyse le pays. Les inconnus croisés dans les gares ou dans les wagons ont un caractère inquiétant ou même troublant. Avec Yoko Tawada, ces faits légèrement déconcertants dans la réalité peuvent être la source d’une dérive totale. Votre identité peut vaciller puis s’éteindre comme une bougie, si vous avez envie d’en changer, si vous êtes trop perméable aux possibles qui s’ouvrent pendant les voyages, vous risquez de vous réveiller dans une peau différente de celle que vous croyiez la vôtre. « On vous a demandé d’où vous veniez. Du Japon, avez-vous répondu naïvement. À cette époque vous ne doutiez pas de votre identité de femme et de Japonaise. « Dans un autre chapitre résonne un écho de ce doute, car, lors d’un voyage, le simple besoin d’aller aux toilettes entraine l’héroïne à se transformer en androgyne. D’une manière radicale, le train de nuit vous met « entre deux », et pas seulement entre deux villes. Yoko Tawada explore ces pistes romanesques avec une jouissance continue : son style délié, plein d’humour et de surprise, nous mène par le bout du nez et nous la suivons partout. Depuis ce « train qui vous attendait, gueule ouverte » jusqu’à ce personnage du dernier wagon qui ne prononce que des maximes, toujours appropriées, mais parfois créées pour la circonstance, faisant rebondir le dialogue d’un stéréotype à l’autre. En treize chapitres (« voitures » à destination d’autant de villes européennes ou asiatiques, le personnage passe du « je » au « vous » et inversement. Monsieur Beck, rencontré dans un des trains, raconte à la narratrice l’histoire d’une femme à la présence angoissante, dont les ongles démesurément longs sont l’unique indice de sa bizarrerie. Plus tard, un incident obligera la même narratrice à vendre son coupe-ongle sans possibilité de ne jamais en racheter un autre : un fil tout fin la relie à cette femme rencontrée précédemment par quelqu’un d’autre (mais est-elle vraiment la même, cette narratrice qui n’est pourtant pas tout à fait une autre ? Qui est-elle, qui suis-je et où allons-nous ? Souvent c’est un feu de questions qui fait progresser l’histoire). Nul n’était mieux placé que Tawada pour composer une telle ode au voyage dont l’esprit de métamorphose est le plus grand secret.




   Libération, jeudi 13 octobre 2005
   Une voix peut en cacher une autre
   Par Jean-Baptiste Harang

   Deux romans de Yoko Tawada se croisent en librairie, L’Œil nu, traduit de l’allemand (Japon), Trains de nuit avec suspects, traduit du japonais (Allemagne).

   Opium pour Ovide (Verdier, 2002), le deuxième des quatre livres traduits en français de Yoko Tawada, nous est précieux à deux titres : d’abord, mais dans notre position cela n’est guère avouable, nous ne l’avons pas lu et l’on doit toujours se réjouir d’avoir un livre de Tawada devant soi. Et surtout, à la page du titre, on peut y deviner le secret de Yoko Tawada, un secret probablement dévoilé là par inadvertance, puisque les livres suivants ne le répètent pas : « Traduit de l’allemand (Japon) ». On en a vu d’autres, de l’anglais du Canada, du portugais du Mozambique, de l’espagnol de Panama, mais de l’allemand du Japon, c’est la première fois. On se demande quel méandre de la grande Histoire a bien pu laisser vivante au Japon une communauté, même minuscule, même discrète, une communauté dont la langue vernaculaire serait l’allemand (scories alliées de naguère), il y a bien, me direz-vous, des villages hellénophones en Corse et des paroisses islandaises près de Winnipeg au Canada. Et Yoko Tawada à Hambourg. Sauf que Tawada écrit non seulement en allemand (Japon) mais aussi en japonais (Allemagne), qu’elle a publié une quinzaine de livres dans chacune de ces deux langues, sans compter ceux qu’elle traduit de l’une à l’autre, et d’autres qu’elle ne veut pas traduire parce que tous les anges ne sont pas nés pour traverser le miroir.
  Les deux livres publiés cet automne aux Éditions Verdier vont l’amble, chacun sur sa rive d’un même fleuve, Trains de nuit avec suspects, qui s’appelait naguère Yôgisha no yakôresha, du temps où il paraissait en japonais aux Éditions Seidosha à Tokyo, et L’Œil nu, ou Das nackte Auge lorsque Konkursbuchverlag Claudia Gehrke le publia l’an dernier à Tübingen. Chez Verdier, la collection où ces livres paraissent est dirigée par un poète, Jean-Yves Masson, et s’appelle « Doppelgänger », double voie, ce qui tombe plutôt bien. Yoko Tawada est née sur la rive japonaise de sa vie, à Tokyo, en 1960, elle est aujourd’hui une femme de 45 ans qui paraît beaucoup trop jeune pour son âge, menue, souriante, taiseuse, elle parle un anglais qu’elle dit « de communication », non, pour elle, ce n’est pas une langue pour écrire, il ne faut pas y songer, écrire des livres dans la langue dont on use pour réserver des chambres d’hôtel : « Lorsque j’étais enfant, j’ai su très vite que j’écrirais, j’écris depuis l’âge de douze ans. J’ai su également très tôt que le japonais n’était pas une langue suffisante pour écrire : au Japon tout est japonais, mais en dehors du Japon, rien n’est japonais, il me fallait une autre langue. Le russe était la plus belle des langues pour écrire, ensuite venait le français et l’allemand à cause de Kafka (elle dit Kafka, comme on suce un bonbon, comme si ces deux « k » n’écorchaient pas la bouche, puis se reprend, et susurre « Franz Kafka », comme si elle était seule au monde). À l’époque, les Russes n’acceptaient pas d’étudiants japonais, j’ai dû renoncer à la Russie, j’aimais le français mais mes professeurs n’étaient pas assez indulgents, ils ne me pardonnaient pas mes erreurs, ce sont pourtant les erreurs qui produisent la littérature. Va pour l’allemand. »
   À dix-neuf ans, Yoko Tawada part seule pour l’Europe, en train, vers l’Allemagne et la Pologne, elle sait déjà le russe, l’anglais et l’allemand (le français, elle l’apprendra l’an prochain à Bordeaux où le Centre régional de lettres la recevra pour deux mois) : « Ne me regardez pas comme ça, ce n’était absolument pas dangereux, au contraire, à cette époque pour une jeune fille de prendre le bateau, le Transsibérien, toute seule, au contraire, c’était très sûr, on rencontre plein de gens, on partage son compartiment. » Trois ans plus tard, elle revient à Hambourg où un travail l’attend, elle y vit encore. Les premières années, elle continue ses études et travaille dans une entreprise spécialisée dans l’exportation de livres allemands, dont son père qui tient une librairie étrangère à Tokyo est le client. Puis, peu à peu, se met à vivre chichement du métier d’écrivain. Ses premiers livres se vendent mal et les suivants guère plus, 3 000 en Allemagne, 4 000 au Japon, mais qu’importe, il y a les bourses, les résidences d’écrivains, les lectures publiques (qui sont rémunérées en Allemagne). Yoko Tawada s’en contente, est contente, elle vit seule, voyage beaucoup, personne ne la plaint puisqu’elle a une silhouette de débutante. Elle dit dans un sourire décontenancé : « Vous savez, ici, en Allemagne, ils me prennent pour une Japonaise, peut-être à cause de mon nom, de mon allure, je ne sais pas pourquoi. Et encore moins pourquoi au Japon on me prend pour une Allemande. » À part les quelques ponts qu’elle a installés elle-même entre ses deux langues d’écriture, elle est peu traduite, deux livres à New York, un en Chine, un en Italie. Et puis Hambourg est jumelé avec Marseille, on l’y invite, elle y rencontre Bernard Banoun, universitaire, traducteur d’allemand, qui comprend l’étrangeté, l’originalité de cette littérature qui ne sait pas, ou sait trop bien, sur quelle langue danser. Mais sait danser.
   Verdier tente une petite sortie au printemps 2001, comme on tâte d’un gros orteil distrait la température de la mer, sait-on jamais, et jette à l’eau Narrateurs sans âmes, un petit recueil de courts textes réunis pour l’occasion (la plupart traduits de l’allemand) et qui trouvent aussitôt une unité par le seul miracle de la justesse d’une voix. On y apprenait que l’âme est parfois un petit pain souabe, parfois un poisson et qu’elle vole moins vite que les avions. Qu’écrire produit toujours un excédent qui ne trouve sa place que dans un autre texte, qu’une langue souvent « essaie de détruire une autre langue vivant sous le même crâne », et que « sur un bateau tout le monde se met à mentir ». L’automne suivant paraît Opium pour Ovide qu’on se promet de lire bientôt et dont on sait déjà qu’il emprunte aux Métamorphoses vingt-deux noms de femmes pour autant de portraits d’Hambourgeoises d’aujourd’hui.
   Et nous voilà rendu au rendez-vous d’automne, dans le jardin d’hiver de la Maison de la littérature à Berlin, un livre sous chaque bras, traduit de chaque langue, à la rencontre d’une jeune femme espiègle qui n’a rien d’autre à nous dire que : « Je n’ai rien décidé, c’est le livre qui décide, dans certains romans des personnages japonais parlent un allemand parfait, cela n’a pas d’importance, lorsque vous lisez un livre vous savez d’où il vient, c’est très simple je suis juste une partie de cette littérature qui vient de partout. Si vous réussissez quelque part, c’est que vous avez oublié tout le reste. Je n’aime pas oublier. »
   Trains de nuit avec suspects est non seulement écrit en japonais, mais à la deuxième personne du pluriel, le narrateur dit « vous » au personnage principal, comme on dit : accusé, levez-vous. Au Japon, le livre a reçu le prix Tanizaki, Yoko Tawada s’en amuse : « Ce n’est pas un “you” anglais, non, c’est très différent, écrire à la deuxième personne du pluriel en japonais, ce n’est pas correct, ce n’est pas normal même, mais ce n’est pas fou non plus. » Les treize chapitres du livre sont les destinations de treize wagons de chemin de fer, les douze premiers vont à Paris, Graz, Zagreb, Belgrade, Pékin, Irkoutsk, Khabarovsk, Vienne, Bâle, Hambourg, Amsterdam, Bombay, ils y vont mais n’y parviennent pas toujours, n’en reviennent jamais, quant au treizième, entièrement dialogué, il ne va nulle part. De chaque wagon, on sait où il va, pas souvent dans quelle gare il attend sa voyageuse, notre voyageuse, vous, toujours la même, tantôt danseuse, tantôt chorégraphe, elle vient de Hambourg et se laisse voussoyer par cette voix narratrice tombée de cintres, de Dieu sait où, qui semble tout décrire, ne s’adressant qu’à elle, la voyageuse de la nuit, mais pourrait tout aussi bien la guider, la commander, comme si le récit précédait de quelques images les faits qu’il décrit, elle peut dire dans le wagon pour Paris : « Là, vous piquez une colère noire. La lourde porte métallique reste insensible à vos assauts. Vous avez beau expliquer quelle peine vous avez eue pour venir… », comme des didascalies pour une vie que vous vous apprêtez à jouer. Ou bien, dans le wagon pour Graz : « Ce matin, après avoir pris tranquillement votre petit déjeuner, vous étiez allée voir ce qu’on appelait la source du Danube. C’était là, vous avait-on expliqué, que naissait ce Danube grandiose. En regardant, vous vous êtes demandée comment une si faible quantité d’eau pouvait donner un grand fleuve. L’eau seule le sait. Le serpent connaît le chemin du serpent, l’eau connaît le chemin de l’eau », page 21, et à Zagreb en partance pour Belgrade, elle peut vous rappeler cette étudiante qui vous interrogeait : « “Les radios et les appareils photo fabriqués dans notre pays ne sont pas de bonne qualité, est-ce que vous nous méprisez pour cela ?” Vous étiez embarrassée pour répondre car vous ne vous étiez jamais posé cette question. Comme il fallait bien répondre, vous avez rétorqué sans trop réfléchir que vous aimiez les appareils de mauvaise qualité. Vous ne saviez pas pourquoi vous lui disiez cela, et c’est resté la seule et unique fois où vous avez dit une chose pareille », page 46. Plus le voyage avance, plus les wagons s’inquiètent de voyageurs étranges, mais « dans un train de nuit, il était rare de tomber sur quelqu’un qui soit clairement vampire de la tête aux pieds », page 89, et plus près : « Il faisait noir sur terre. » La voiture 9 se rend à Bâle, vous avez l’impression qu’on vous enfile une veste mouillée, la voiture 10 part de Linz pour Hambourg, « Linz est la ville dont Hitler avait compté un moment faire la capitale du Reich. Aujourd’hui, ce n’est qu’une petite ville autrichienne, mais quand vous regardez les rangées de maisons avec cette idée en tête, vous avez la sensation qu’on vous a posé des briques sur les lèvres dans votre sommeil », page 101. On apprend là que notre danseuse est allergique aux chênes et dans le wagon suivant pour Bombay on saura, nous ne le savions pas, qu’elle est japonaise, et que jamais un Japonais ne se couperait les ongles en pleine nuit. Elle échange son coupe-ongles avec un Indien contre un billet de chemin de fer à validité éternelle. Reste le wagon numéro 13 en partance pour nulle part dont personne jamais n’est obligé de descendre.
   L’Œil nu est un livre allemand, on y prend également le train, mais ici les treize chapitres portent des noms de films : Répulsion, Zig-Zig, Tristana, les Prédateurs, Indochine, Drôle d’endroit pour une rencontre, Belle de jour, Si c’était à refaire, les Voleurs, le Dernier Métro, Place Vendôme, Est-Ouest, Dancer in the dark. Le point commun entre tous ces films est une actrice dont les initiales figurent au début du livre, « Pour C.D. », le nom entier de Catherine Deneuve ne fait pas partie du texte dans sa version française, même si l’éditeur a cru bon de l’écrire sur la quatrième page de la couverture au cas où on ne l’aurait pas deviné. Mais dans la version originale, en allemand, les premières lettres des seize paragraphes du chapitre pénultième, en une manière d’acrostiche, donnent à lire le nom et le prénom. Après l’avoir démontré Yoko Tawada remet son exemplaire dans son sac et précise, taquine : « En Allemagne, on n’a pas besoin de dire le nom, ici Deneuve est une vraie star. » Le livre est écrit à la première personne du singulier et aussi, singulièrement, à la deuxième personne du pluriel. Le « vous » vient du livre, il ne tombe pas du ciel comme dans les trains, c’est le « je » de la narratrice qui dit « vous » à l’actrice, qui invoque Deneuve lorsqu’elle reste la seule interlocutrice possible de cette jeune fille perdue, trouvée, reperdue, retrouvée. « Je » est une jeune Vietnamienne, lycéenne à Hô Chi Minh-Ville, choisie pour représenter son pays à Berlin-Est, à une rencontre entre jeunes de tous les pays communistes qui veulent bien se donner la main. Le Vietnam est déjà communiste, l’Allemagne encore divisée. Yoko Tawada : « Je voulais parler du communisme, de la colonisation et du confucianisme, le Vietnam est l’endroit idéal pour réunir ces choses. » La narratrice, à peine arrivée à Berlin où elle doit prononcer un discours en russe, est enlevée, pas tout à fait contre son gré mais presque, par Jörg, un jeune Allemand de l’Ouest, vaguement amoureux, qui l’entraîne vers Bochum sous le siège arrière d’une Trabant. Elle arrête un train, en laissant une suicidaire se coucher sur une voie ferrée, et s’enfuit pour Paris où elle passera presque tout le livre sans connaître un seul mot de français à confondre le monde réel avec les films où joue C.D. Elle ne comprend rien au monde dit libre, elle dit que la franchise ne fait pas bon ménage avec la liberté, apprend à mentir un peu, mais n’a même pas de langue disponible pour mentir, les gens à l’air heureux lui font penser à des chiens. Elle vit dans des caves et ne se sent guère de taille à rééduquer tout ce vieux monde à la mode Hô Chi Minh dont elle ignore qu’elle disparaît peu à peu. Elle ne voit pas le mur de Berlin tomber, elle voit des films, toujours les mêmes, confond tous les personnages interprétés par son amie en une seule et même personne, tantôt brune tantôt blonde, tantôt Marie tantôt Éliane. Elle pourrait épouser un compatriote médecin, manque son retour au Vietnam, retourne dans sa cave, retourne vers vous, C.D. : « Quelques secondes seulement passent et déjà votre nom apparaît en caractères roses. C’est comme toujours le sommet du film, à couper le souffle. Avant que le titre ne soit dévoilé, avant que ne commence l’histoire, votre nom doit surgir du fond des mers. Sans ce nom, pas d’actrice, sans actrice, pas d’Éliane Devries censée avoir vécu en Indochine, sans Éliane, pas d’histoire à raconter. Sauf à Paris, sur l’écran, jamais je n’ai vu de pays qui se nomme Indochine. » Et pourtant, ce pays est le sien, méconnaissable sur l’écran, mais qu’il faudra bien reconnaître et avec lui d’autres douleurs : « Indochine, un mot qui sonne comme un plat au tofu raté, il ne s’agissait pas plus de l’Inde que de la Chine, mais de nous. Comment avait-on pu inventer un tel nom ? », et un autre répond : « On a beau jeu de critiquer le colonialisme. Mais la liberté et l’indépendance sont des produits français comme le foie gras. » Elle voit Éliane et Camille danser ensemble un tango (« Le tango est-il un contrat entre un homme et une femme ? ») et se réjouit de ne pas comprendre les paroles du film. Dans un autre cinéma, C.D. porte le même nom que son pays, France, elle l’envie. Voyant Belle de jour, elle demande : « Avez-vous accepté de vous laisser fouetter parce que vous regrettiez d’avoir donné des coups de fouet à un ouvrier en Indochine ? » Sur l’écran C.D. ne vieillit pas dans l’ordre, la narratrice ne comprend pas tout, confond beaucoup, se réfugie dans l’alcool, puis renonce à renoncer et repartira peut-être pour Bochum où il doit bien y avoir quelques cinémas, non ? Pour vous revoir.
   Yoko Tawada a vu tous les films où joue Catherine Deneuve, elle fait semblant de ne pas comprendre le français, elle dit : « Vous avez besoin d’une entrée lorsque vous vous approchez d’un pays, vous butez sur un mur, s’il y a une image sur le mur, c’est votre entrée, pour elle, c’était les films de Catherine Deneuve. » Yoko Tawada n’aime pas choisir, page 104 des Trains de nuit, vous visitez une serre : « Dans un coin se trouvaient deux cactus de forme semblable et, à côté, il y avait un panneau d’explication indiquant que l’un appartenait à la famille parapluie et l’autre à la famille gouttière, et bien qu’ils n’aient aucune parenté, de communes conditions de survie dans le désert sans eau leur avaient donné une forme semblable. Cela signifiait-il que les visages de l’Européen et l’Asiatique, s’ils survivaient dans des conditions identiques, par exemple au pôle Nord, pendant des générations, se mettraient à se ressembler ? »




   Le Matricule des anges, septembre 2005
   Terres étrangères
   par Lucie Clair

   En deux livres, Yoko Tawada nous offre un regard aigu et réjouissant sur notre perméabilité au monde et aux autres.

   […] Projections aussi que les anxiétés, fantasmes et suspicions naissant de la cohabitation dans les compartiments de Train de nuit avec suspects. Treize nouvelles, treize trajets, dont chacun est un champ de vision où défilent le paysage des constructions de l’esprit et son inquiétude fondamentale à être seul. L’Autre est tour à tour un intrus, une menace, un divertissement, un dépaysement. À chaque fois sa présence demeure incongrue et met en évidence l’impossibilité à être « je » entièrement – sauf à conclure un pacte que le douzième voyage propose et qui ne sera pas ici dévoilé. À chaque fois surtout, il est source de jubilation par l’intérêt même qu’il véhicule, par le remarquable voyage qu’il inspire pour aller à sa rencontre, sans jamais que celle-ci puisse totalement advenir. « Depuis le début nous ne nous trouvons pas dans le même espace. Tiens, vous entendez le bruit des noms de lieux qui courent à toute vitesse sous les couchettes ? La vitesse à laquelle on perd le lieu qu’on a sous les pieds n’est pas la même pour tous. (...) Tous, nous sommes ici sans y être, tous, nous courons vers des destinations différentes. » Pour ces transports nocturnes, obscurs, libres de repères, le corps est convoqué comme le lieu de la langue : la narratrice, danseuse contemporaine arpentant les capitales pour les besoins de ses représentations, éprouve chaque émotion par le biais de manifestations sensorielles rendant extrêmement visibles et concrètes les dimensions subtiles des mouvements de l’esprit.
   Qu’on la lise ou que l’on se penche sur sa biographie, Yoko Tawada est une femme étonnante. Née en 1960 au Japon, elle émigre en Allemagne, – et réside à Hambourg depuis 1982, après avoir emprunté le transsibérien et mis de côté le rêve paternel d’un refuge moscovite. Écrivant alternativement en japonais et en allemand, avec le même bonheur salué dans ces deux pays par des prix prestigieux, elle trace une œuvre forte et vive, révélant avec netteté, par les intrications entre les phénomènes et nos perceptions, les aspects les plus fins d’une réalité en mouvement. C’est aussi un rare plaisir de suivre cette voix au timbre retenu et sensible, une voix qui s’immisce et se déploie, où la délicatesse et la fraîcheur s’allient à la liberté, pour nous conduire vers d’étranges et envoûtants périples, qui parle de vous, de l’autre, des surprenants contours de la rencontre, dans laquelle réside toujours – sans drame ! – la part de l’incommunicabilité.


   Chronic’art, septembre-octobre 2005
   par Morgan Boëdec

   Deux livres, une double actualité qui rappelle la double vie que mène la japonaise Yoko Tawada : débarquée de Tokyo au début des années 1980 pour s’installer à Hambourg, elle mène de front deux chantiers d’écriture l’un dans sa langue natale, l’autre dans une langue allemande dont l’apprentissage est au cœur de L’Œil nu, le plus abouti des deux récits qui paraissent aujourd’hui. Aucune prétention derrière cette démarche mais, explique l’auteur, une recherche des lacunes, trous et fissures par lesquels jaillit la vie de la littérature ». L’Œil nu ne déroge pas à cette règle : plongée abrupte dans la conscience d’une jeune lycéenne vietnamienne en pleine déroute à Paris, le roman explore les pouvoirs invisibles du cinéma. Fascinée par les interprétations de Catherine Deneuve dans des films comme Répulsion ou Indochine, le personnage y trouve des repères et se recompose à partir de là un semblant d’identité. Sans générique ni happy end.



   Les Inrockuptibles, 31 août, 6 septembre 2005
   Belles de jour
   par Raphaëlle Leyris

   Une jeune fille se réinvente dans un train de nuit, une autre s’accroche à Catherine Deneuve pour survivre. Deux romans désopilants et étranges d’un auteur à découvrir. En allemand, « Doppelgänger » signifie « sosie », « double ». Un mythe à l’origine de pans entiers de la littérature – de Plaute à Dostoievski, en passant par Maupassant, Conrad et Stevenson. « Der Doppelgänger », c’est la collection dans laquelle les éditions Verdier publient les livres de Yoko Tawada, et c’est bien le terme rêvé pour celle qui construit une œuvre double, écrite en japonais, sa langue natale, et en allemand, qu’elle a appris dès son installation à Hambourg, en 1982.
   Les identités figées ne l’intéressent pas. Trop compactes, trop sûres d’elles-mêmes, elles ne laissent pas de brèche dans laquelle la fiction puisse se frayer un chemin. Dans son roman Opium pour Ovide, elle avait fait de la métamorphose le seul moyen d’explorer des destins. Dans Narrateurs sans âmes, recueil de textes théoriques, récits intimes et poèmes, elle se plongeait dans le vide entre deux alphabets, deux cultures, deux pays. La dualité de l’âme et du corps, l’ubiquité de l’être qui fascinent tant Tawada, sont au centre de l’un de ses deux nouveaux livres, court, déroutant et drôle Train de nuit avec suspects. Ce roman, écrit en japonais, est composé de treize chapitres qui racontent les trajets nocturnes, majoritairement à travers l’Europe, d’une chorégraphe de Hambourg.
   Pendant que le corps est emmené vers Paris, Vienne, Amsterdam ou Belgrade, pendant qu’il rencontre d’autres passagers, l’esprit est déjà arrivé à destination, encore un peu dans le lieu de départ, et en même temps entièrement dans son voyage.
   Brisant tous les points de repères, ces trains qui mènent toujours ailleurs, plus loin qu’ils ne devraient, sont aussi « suspects » que les passagers, ces hommes et ces femmes qui, de rencontres en malentendus, malmènent les certitudes de la narratrice, déplacent son « moi » vers le « vous ». Entre rêves et réalité, ces trajets de nuit sont le lieu où se réinventer. Et c’est aussi de réinvention de soi dont traite L’Œil nu, autre roman de Yoko Tawada qui parait simultanément. Écrit, lui, en allemand, il raconte les errances d’une jeune Vietnamienne qui, venue en 1988 pour une conférence de jeunes communistes en RDA, passe contre son gré de l’autre côté du rideau de fer, arrive à Paris sans connaître un mot de français, et ne survit que grâce aux films dans lesquels joue Catherine Deneuve.
   Entre deux passages hilarants sur la confrontation entre les cultures soviétique et capitaliste, Yoko Tawada fait une description parfaite, sensible et subtile, de l’état d’étrangeté dans lequel évolue son personnage. Qui doit dès lors, pour se réunifier, créer sa propre fiction. Il y a du Dancer in the Dark dans ce roman le cinéma est pour cette immigrée involontaire la seule échappatoire au désespoir, comme l’étaient les comédies musicales pour la Selma de Lars von Trier ; la seule amie sur qui se reposer est, là aussi, Catherine Deneuve – jouant son rôle d’actrice. Et, tout comme Dancer in the Dark, L’Œil nu explore le vieux thème ultrarebattu du pouvoir de l’imagination sur l’adversité, en le renouvelant magistralement.



   Topo, la caravane littéraire
, septembre 2005
   par Carine-Sophie Bellot

   « N’était-il pas normal qu’un esprit emporté sur le dos du train à travers la nuit, au-dessus de toute la souillure terrestre, sente, une fois revenu sur terre, ses pieds mous et affaiblis ? »

   Née au japon, Yoko Tawada a découvert l’Europe, où elle réside désormais, par le Transsibérien. Train de nuit avec suspects se compose de treize voitures : autant de chapitres qui, dans certains cas, sembleraient des récits indépendants, ne fussent d’une part la présence constante en ces divers compartiments, en ces divers lieux mouvants, du personnage de la chorégraphe voyageuse et, d’autre part, l’utilisation de la deuxième personne du pluriel au lieu de la première du singulier, comme en écho à La Modification de Michel Butor. Lors de longs voyages solitaires, le soi se trouble, déviant à la fois vers l’autre – celui dont on s’éloigne, celui dont on s’approche ou celui qu’on rencontre en chemin – et à l’intérieur de lui-même, selon ces mêmes arabesques d’éloignement-rapprochement qui font de ce livre un texte déroutant, quand bien même vous le liriez à l’arrêt.