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  Trames

  Mario Luzi

  Proses
Traduit par Philippe Renard et Bernard Simeone
Épuisé

  128 pages
ISBN : 2-86432-054-1

Résumé

     Les instants d’une vie constituent la matière même de ces proses : la relation – intime et tacite – à la femme, ou plutôt à la part féminine du monde, la contemplation active des paysages de Toscane ou d’Ombrie, l’amour transparent pour Florence, la profonde sérénité devant la mort : tout chez Luzi concourt, avec raffinement et simplicité, à l’harmonie par-delà le déchirement. Le poète a redécouvert l’esprit d’enfance au terme de la lucidité.



Extrait du texte

     J’avais mon père en face de moi, à ma gauche et un peu en retrait la petite fenêtre du jardin, à ma droite ma mère assise près de la porte de la cuisine pour aller et venir plus facilement, en diagonale ma sœur Rina. C’était un jour commun, un de ces innombrables jours anonymes au cœur de l’an et de la vie ; la lumière blanche, modeste entrait par les deux fenêtres et pourtant la pièce n’était pas bien éclairée. Mon père avait entamé son repas calmement, comme à l’habitude, presque détaché ; peu à peu, la fatigue se dissipait sur son visage, son front pâle et plein à demi caché par une touffe grise s’éclairait et moi, comme tous ceux qui ont à faire à lui, je sentais en ce travailleur modeste et doux la force d’un grand homme et j’étais heureux. Comme toujours, ma mère était voilée de fatigue ; sous ce voile, sa beauté sévère et humble se confondait, comme celle d’une fillette, avec ce que son âme voulait exprimer et qui la préoccupait dans l’instant. Ma sœur Rina mangeait elle aussi et pensait en même temps – peut-être pensait-elle à nous – protégée par la courbure de ses épaules, sa nuque trop fragile inclinée sur l’assiette. Nous étions chacun comme nous fûmes toujours, simples, recueillis, moulés dans le type et le destin humains que chacun représentait. Nous mangions sans hâte les mets frugaux de tous les jours. Mais il me semblait désormais que le monde avait retrouvé ses justes proportions et son épicentre naturel. Je nous voyais immobiles et parfaits, défendus par notre petit nombre dans notre maison exiguë. Je sentais alentour un silence infini. Soudain, je me mis à pleurer avec cette abondance de larmes qui me caractérise.
     — Qu’y a-t-il donc ? demanda ma mère. Puis les yeux de tous s’embuèrent.



Extraits de presse

     Lyon poche, 12 août 1987,
     par Anne Rochon,

     Voyager sur la plume pensive de Mario Luzi... Remarquablement traduit par Bernard Simeone et Philippe Renard, dans une langue dont l’élégance française garde miraculeusement comme un reflet (art du trompe-l’œil, ce précieux « chiaro oscurro ») de l’italienne. Trames est une des plus raffinées promenades que l’on puisse faire à travers la Toscane, l’Ombrie, vers Sienne, mais aussi en soi-même et dans les souvenirs d’un narrateur multiforme, d’âge et d’état divers, supposés, devinés ou au contraire délicatement dévoilés. Entre le « rêve » et le « voyage d’adieu » qui ouvre et ferme ce recueil de nouvelles qu’on pourrait parfois appeler confidences ou réflexions, on trouvera, sans bruit ni fureur, la musique d’un cœur d’homme, dont la justesse est la grâce. Impossible de ne pas s’y sentir une parenté, et une gratitude pour le bonheur d’écriture et la respiration calme qui l’habitent.

 

     La Croix, 31 janvier 1987,
     Luzi, le pèlerin

     On ne parle plus guère de poèmes en prose. Pourtant, c’est le terme qui convient le mieux pour qualifier le très beau recueil de Mario Luzi, suite de petites hallucinations parfaitement maîtrisées et réunies sous le titre évocateur de Trames. L’auteur italien, né en 1914, s’est attaché aux détails, aux instants révélateurs d’une existence dispersée. « Depuis mes plus lointaines années, les états les plus intenses d’angoisse et de joie me viennent des rêves. » Tout peut devenir prétexte à un songe et Luzi ne se prive pas de « fuir vers un lieu plus ouvert », vers ces portes d’ivoire ou de corne qui ont coûté à Nerval sa raison.
     Un train qui roule vers Florence et d’où l’on regarde défiler le paysage, l’étonnante toile d’araignée formée par les lignes d’une main ou ce visage de femme dans un compartiment qui ressemble à un personnage aperçu sur une fresque d’Arezzo, rien n’échappe à la vigilance de ce poète qui a fait de sa poésie un refuge contre le temps et les intempéries du monde. Il assume avec fierté l’héritage de la poésie italienne et ses descriptions sont autant d’espaces illuminés. « La terre est d’un gris livide et brûlé si subtil que la lumière non absorbée s’y dilate en vibrations violacées qui se perdent au loin par-delà les derniers contours et avivent la sensation d’immensité et de solitude. »
     Celui qui fut l’un des protagonistes majeurs de « l’hermétisme » entreprend une épure du monde intérieur qui s’accroche à « la trépidation lointaine d’un destin inépuisable ». La « charité » dont Baudelaire faisait l’essence même de la poésie, Luzi la reprend à son compte et s’avance comme un pèlerin parmi ces hommes auxquels il souhaite apporter ne serait-ce qu’une lueur. « Les hommes et les formes ne semblent pas s’être éteints dans le temps qui les a produits, mais dans un autre qui leur est étranger et qui nécessite pour être conçu d’autres notions et d’autres mesures. »

 

     Le Monde, 29 novembre 1986,
     par François Bott,
     Mario Luzi, le détective des journées ordinaires

     Dans une époque qui s’affirme si souvent comme la championne des vanités, il est reposant de lire Mario Luzi, car cet homme nous entoure de silence quand nous sommes en sa compagnie. Cet écrivain toscan, né en 1914, ignore les effets tapageurs, l’enflure et la présomption, maladies fort contagieuses parmi les tribus littéraires. Déjà connu en France pour sa poésie, Luzi vient de publier, aux Éditions Verdier, un recueil de proses qui est une merveille de discrétion.
     Trames se range parmi ces livres modestes, ne payant pas de mine, mais qui à l’insu du lecteur vont s’inscrire durablement dans sa mémoire et lui donner beaucoup à méditer, à ressentir. Ainsi l’on s’interroge longuement sur ce rêve que fit Luzi, et qu’il relate : il se retrouvait dans la maison familiale, en train de dîner avec sa mère, son père et sa sœur. C’était l’image d’une tranquillité, d’un bonheur sans défaut. Pourquoi fallut-il que le personnage principal, l’artisan de ces retrouvailles, se mît à pleurer ? Parce que tout cela n’était qu’un rêve qu’il désavouait en s’y réfugiant ? Parce que les bonheurs trop grands s’accompagnent du sentiment, non moins vif, de leur précarité ?
     Luzi ne conclut pas. Il ne conclura pas davantage le bref croquis d’une jeune femme, « la fille d’un peintre reconnu, mort depuis de nombreuses années ». La voyant déambuler avec « cette prudence laborieuse » qu’il a remarquée « chez les pauvres prostituées », Luzi s’étonne qu’« elle révèle de manière si évidente le poids et le désenchantement de la vie ». L’un des personnages de cette lignée reçut les faveurs de la fortune, mais elle, la fille du peintre, est vouée de nouveau à « l’aveugle et obscur tourment ».
     Dans un autre texte, Luzi évoque les étés de l’enfance. La solitude de la campagne, ses « hauts silences écrasants », ou le « bourdonnement infini », le « lointain bruissement » que l’on y perçoit tout cela « suscite dans le cœur un égarement pareil à une blessure ». L’enfant devine que « quelque chose d’énorme, d’impérieux », s’accomplit qui « opprime et charme » l’existence. J’avoue particulièrement ressentir le mariage des verbes opprimer et charmer. C’est tout dire en deux mots...
     Le pathétique et la magie
     Voilà donc la manière de Luzi. C’est un détective des journées ordinaires. Il sait déceler le pathétique et la magie sous « la vie humble et familière ». Il fait voir le tremblement des choses sous leur apparente banalité. Lorsqu’il considère le corps réputé lui appartenir, il y surprend quelquefois une matière « travaillée par les siècles comme un quelconque fragment de la planète, mais plus mystérieusement encore ». Dans tout ce qu’il écrit, Mario Luzi témoigne des vertus et des séductions de l’esprit de subtilité. Il parle merveilleusement de l’Italie, de Florence, de la Toscane, cela va de soi. Avec lui on se promène à Volterra – où Stendhal vit se finir son amour avec Mathilde, – à Sienne – où « naissent fatalement d’étranges passions et de grandes manies », – et dans ces « maisons du bord de mer » que les adolescents retrouvaient aux vacances d’été : longtemps inhabitées, elles provoquaient « un effroi passager mêlé de nostalgies et de présages également indistincts ».
     Luzi nous entraîne encore à Spolète ou à Foligno. Et l’on éprouve, en le lisant, une très forte envie d’Italie.

 

     Lyon Libération, 30 octobre 1986,
     par Joël Vernet,
     Contraint de vivre dans une subtile folie

     « Je pensais à notre brève histoire, au léger et profond cumul d’affections et d’habitudes qui s’était formé simplement, comme était simple chacun de nous quand il suivait son modeste destin et qu’il occupait sa modeste place dans le monde. »
     Un livre. Ce livre-là, dont la lecture vous offre un peu d’or sous les yeux, une imperceptible brûlure. Les pages que l’on tourne, la lumière sous la main, puis la douceur éprouvée par chacun de descendre dans la vie, de rompre enfin toute solitude, de prendre et reprendre le livre, d’emprunter des rues et de parcourir les labyrinthes des villes. C’est le titre d’un livre : Trames.
     L’écriture en est belle, simple, de cette simplicité qui témoigne de la vraie grandeur du retrait : joie et désespoir d’être au monde. Ce léger bruit de l’ennui et de l’amertume entre les lignes. Cette paix qui ne viendra pas, jamais. C’est un lent voyage dans les vies ordinaires, et les lieux cités, connus ou non, font figure de temples où nous savons aller. La Toscane, l’Ombrie, Florence, ces paysages à travers lesquels marche et flotte un homme tentant d’appréhender ce qui glisse et vit sous les pierres.
     Le livre s’ouvre sur un rêve. Patiente remontée vers l’enfance. Souvenir douloureux de chaque geste et pleurs au bout du compte devant l’insupportable énigme de la séparation. Un silence avance très vite dans les corps, et le narrateur ne trouve plus les mots pour dire cet ébranlement de l’âme. L’attention portée à l’autre affleure dans chaque phrase de Mario Luzi. Cet accord avec le monde est fait de déchirements et d’apaisements que procure ce désir farouche de sauver des traces par l’écrit. Dans le silence des chambres d’hôtels, un livre est né, très doucement, peut-être comme l’on ferme une porte le soir après le départ d’amis dont la présence laisse toujours un éclat entre les doigts, le goût du soleil et de la foudre.