Je perçois souvent une sensation de danger. Je ne vois pas clairement s’il est réel, extérieur à moi et donc objectif, ou s’il provient de l’étrange suggestion – de type hallucinatoire – dont je suis, au moins en partie, prisonnier. Il semble que mon anxiété habituellement inexprimée ait trouvé son expression dans le récit de son aventure sans que je puisse lui opposer une défense efficace. Hier, je l’appelais trouble d’angoisse avant qu’elle prenne forme et figure dans mon histoire de menaces, de fuites, d’affrontements, même si je n’ai plus les soupçons que je nourrissais au début ; de fait, je ne crois plus aux affaires d’espionnage, à l’intimidation à laquelle j’avais d’abord prêté foi. Je cherche une explication plausible. Ce qui m’est arrivé est une de ces mésaventures dénuées de sens, qui pourtant traversent de leurs étranges trajectoires de lumière noire la vie des individus. Un mythomane, mettons, attiré par le caractère insaisissable et aventureux de ma profession, par l’aspect vaguement mystérieux qu’elle peut revêtir pour celui qui la considère de l’extérieur (et parfois à mes propres yeux, moi qui la vis directement), m’a adressé une bande magnétique relatant une histoire inventée. Il m’a présenté une fausse énigme, peut-être un épisode de sa folie. Mais cela ne l’empêche pas d’être efficace, de produire sur moi les mêmes effets que ceux d’une histoire vraie. En outre, depuis que j’ai écrit ou transcrit son aventure, celle-ci ne relève plus de son imagination, malade ou saine, mais de moi-même et de mon expérience. Ce sont mes images qui s’insèrent dans cette trame chaque fois que j’y repense. C’est cette histoire qui m’aide à rendre visibles à moi-même des parties de mon être et de mon existence qui assurément étaient en moi, mais que je ne parvenais ni à représenter ni à exprimer. |