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  Le Club des tueurs de lettres

  Sigismund Krzyzanowski

  Roman
Traduit du russe par Claude Secharel

  144 pages
13,60 €
ISBN : 2-86432-181-5

Résumé

     Il est question ici du triangle qui unit celui qui écrit, celui qui lit et le troisième – qui aux deux autres donne existence –, le mot. Entre les trois coule l’encre, sang noir de l’écriture.
     Tout écrivain « professionnel » est un dresseur de mots. Les « tueurs de lettres » ont été de ces dresseurs ; ils ont formé ce club, étrange petite société secrète, et chaque samedi, comme d’autres jouent aux cartes, fuyant un public de lecteurs de plus en plus décérébrés et voraces, ils se réunissent dans une chambre, bibliothèque ascétique, aux rayons vides. Chacun des tueurs de lettres va dérouler son récit dont aucune trace ne doit subsister...
     Et cependant un texte est là. Qui l’a écrit ? Pour témoigner de quoi ? Peut-on tuer les lettres sans effusion d’encre, sans qu’en épilogue le sang se mette à couler ?



Extrait du texte

     — Retenez bien ceci, mon ami : quand il y a un livre en plus sur un rayon de bibliothèque, c’est que, dans la vie, il y a un être humain en moins. Et s’il faut choisir entre les bibliothèques et le monde, c’est le monde que je préfère. Les bulles là-haut à l’air libre et moi là, au fond de l’eau ? Merci, sans façon.
     — Mais enfin, ai-je timidement tenté de protester, vous-même avez donné tant de livres aux hommes ! Nous avons tous l’habitude de lire vos...
     — J’en ai donné. Mais je n’en donne plus. Plus une seule lettre depuis deux ans.
     — D’après ce qu’on dit ou qu’on peut lire, vous nous préparez quelque chose de nouveau et de grand.
     Il avait cette habitude de ne pas écouter jusqu’au bout ce qu’on lui disait.
     — Grand ? Je ne sais pas. Nouveau, oui. Seulement, ceux qui disent et qu’on peut lire, cela au moins je le sais, n’obtiendront plus de moi le moindre caractère d’imprimerie. C’est clair ?
     De toute évidence, je n’avais pas l’air très éclairé. Après un instant d’hésitation, il s’est dirigé vers son fauteuil vide, l’a approché de moi et s’est assis, ses genoux touchant presque les miens, en me dévisageant. Le silence faisait douloureusement durer les secondes.
     Son regard cherchait quelque chose en moi, comme on cherche dans une pièce un objet oublié qui vous appartient. Je me suis levé avec brusquerie.
     — J’ai remarqué que vos samedis soirs sont occupés. Le jour décline. Je m’en vais.
     Ses doigts durs ont agrippé mon coude et m’ont fait rasseoir.
     — C’est vrai. Le samedi, je... je veux dire nous, nous nous enfermons à clef pour ne pas être dérangés. Mais aujourd’hui, je vais vous le dévoiler, notre samedi. Restez. Ce qui va vous être montré demande quelques éclaircissements préalables. Tant que nous sommes encore seuls, je vais vous résumer ça.



Extraits de presse

     Voir, 13 au 19 janvier 1994,
     par Geneviève Picard,

     [...] Pour pouvoir se rendre aux funérailles de sa mère, un homme doit vendre ses livres qui sont sa seule richesse. De retour dans sa chambre aux rayonnages vides et accusateurs, il est accablé par le souvenir des histoires qui l’avaient bercé. Suite à sa trahison, les lettres refusent de lui obéir et de former des mots cohérents sous sa plume. Il s’inscrit alors au Club des tueurs de lettres, dont les récréations consistent à découvrir l’envers de la création.
     Cette réflexion sur l’écriture est aussi jouissive que la succession d’histoires qui l’enrobent et l’illustrent. La plus grande fantaisie épouse ici l’exigence absolue et l’on célèbre leurs noces dans un univers soumis à la dictature d’une imagination qui nous transporte de l’Antiquité à nos jours, en passant par le Moyen Âge.
     En guise de prélude au mélange de bouffonnerie et de sacerdoce qui imprègne tout l’ouvrage, l’esprit original de Krzyzanowski nous lance à la suite de moines errants égarés entre les chaires d’église et les tréteaux forains.
     Il fait la distinction entre les hommes-sujets (« qui distendent un récit en roman ») et les hommes-thèmes (« attachés à une idée, taciturnes et inactifs »). Il propose une nouvelle lecture de la Bible et impose « l’Évangile selon le silence ». Il orchestre la révolte des Rôles qui reprochent aux Acteurs de leur voler la vedette.
     Faisant écho à la mutinerie de Guildenstern et Rosencrantz, l’affrontement entre des humains robotisés, leurs inventeurs et leurs détracteurs, prouvera qu’il est impossible de loger de force dans l’homme une vie fabriquée qui lui soit étrangère (pour plus de détails, se rappeler le pays d’origine de l’auteur).
     Si le débat de trois personnages au sujet de la véritable vocation de la bouche (causer, manger ou embrasser) est aussi sérieux qu’amusant, le joyau de cet extraordinaire recueil de nouvelles formellement et thématiquement entrelacées reste la dernière histoire : sous l’empire romain, l’enfant d’un esclave utilise l’obole de son maître décédé pour acheter des fruits, condamnant ce dernier à errer sur les eaux noires de l’Achéron jusqu’à ce que...
     Jusqu’à ce que Krzyzanowski mette un terme à son odyssée, avec le génie et l’humour qui le caractérisent.
     Ceux-là mêmes qui inspirent à un personnage cette profonde réflexion : « Si on décrochait les manteaux du vestiaire pour les installer dans les fauteuils et, qu’à l’inverse, on accrochait les spectateurs aux patères, l’art n’y perdrait absolument rien ».

 

     La Quinzaine littéraire,
     par Christian Mouze,
     « Réalisme moral »

     Les années vingt sont des années de richesse créatrice en Russie/URSS. Entre autres, une littérature fantastique et d’évasion apparente, ou constitue, par sa présence même, une réprobation sociale implicite, ou, carrément, aiguise et renouvelle la critique sociale (jusqu’alors apanage d’un réalisme hérité du XIXe siècle) et plonge le lecteur dans une sorte de réalisme nu, moral. Sigismund Krzyzanowski (1887-1950) appartient à cette littérature.
     Entre 1922 et 1924, Krzyzanowski écrit Le Club des tueurs de lettres, Evguéni Zamiatine Nous autres et Alexandre Grine publie Voiles écarlates, Le Monde étincelant, L’Attrapeur de rats. Trois écrivains fantastiques, trois destins littéraires. Zamiatine avec Nous autres (qu’il n’a pu faire éditer) choisit l’exil (1931). Grine meurt réprouvé en Crimée (1932) : ses livres sont retirés des bibliothèques. L’œuvre et le nom de Krzyzanowski ne sont révélés que grâce à la perestroïka : le « dégel » de 1956 les avait négligés.
     Le Club des tueurs de lettres est une suite de récits racontés par des personnages dans un temps indéterminé et un lieu indéterminé et clos. Ces récits relèvent délibérément d’un pur imaginaire : le Moyen Âge et la France évoqués dans l’un d’eux n’ont guère d’importance en soi. Il n’y a pas vraiment de héros et les conteurs sont comme les manifestations d’une seule entité. Leurs noms, désincarnés, ne sont que des appellations. On rencontre aussi chez Grine (L’Écuyère des vagues, 1926) ce procédé, mais les noms participent du merveilleux. Ici, ils font plutôt écho au projet d’appauvrissement et de stérilisation de ceux qui les portent.
     C’est que le club est une petite société d’écrivains qui ont renoncé à l’écriture et chaque samedi s’exercent au récit oral voué à la disparition. Ils se réunissent dans un lieu isolé, soigneusement fermé, assis sous les rayonnages de bibliothèques vides.
     Loin de vouloir construire quelques chose, ou préserver et entretenir quelque forme de recherche secrète, ils entreprennent la destruction systématique et la perte de toute écriture qu’ils auraient pu faire naître.
     La finalité négative du club est éclairée par le récit central (« Les ex ») qui donne tout son sens à l’œuvre et à la démarche (qu’on aurait pu croire d’abord ne tenir que du seul goût et de la seule fantaisie d’écrire) de Krzyzanowski. Le thème des « Ex » (l’écrasement de toute individualité par une société de robots) est certainement à rapprocher de Nous autres.
     Machines éthiques
     Les « Ex » sont le nom de « machines éthiques » qui se substituent aux volontés individuelles et règlent à la fois le mouvement social et les mouvements intérieurs des individus. Le réseau musculaire de ceux-ci, séparé du réseau nerveux, est soumis au contrôle étroit de la « volonté éthique » de gigantesques « innervateurs » sociaux qui produisent pour chacun une même activité mécanique.
     Toute la société se voit peu à peu incluse dans le champ d’action des « Ex ». Quant à ceux qui refusent et s’insurgent, leur réseau musculaire une fois coupé de leur psychisme et rattaché aux machines innervantes – la révolte gît au fond d’eux-mêmes, isolée et inopérante. La pensée dissociée du corps est rendue impuissante. Une pensée extérieure s’impose au sujet. Un « système nerveux centralisé et unique » s’établit.
     Le but est, bien sûr, d’arriver à une « exification totale de la vie ». On songe à l’État Unique de Nous autres. « Inites » (gouvernants) et « Exons » (gouvernés) constituent les deux seules classes d’une société où vie intérieure et littérature sont proscrites.
     Fantastique et moral
     Mais voilà qu’un « inite » se met à écrire en secret et que les cerveaux des « exons » fabriquent des substances de défense. Les ratés et les « désinclus » se multiplient. La situation échappe à tout contrôle. Il faut arrêter les machines.
     Ainsi, chez Krzyzanowski, on lit l’Histoire. Mais si de telles « machines éthiques » heureusement se détraquent, nous inclinons trop facilement à oublier qu’elles sont toujours à naître.
     À travers ce récit central (d’ailleurs moins une histoire racontée qu’un rapport et une étude), l’assemblée des tueurs de lettres se dessine comme une autre réalité de cette société d’« inites » et d’« exons ». Avec aussi ses fissures : un manuscrit est trouvé dans la poche d’un des membres.
     Pessimiste en même temps qu’optimiste, Krzyzanowski est l’écrivain d’un réalisme fantastique et moral.
     Avec Le Marque-Page et ce livre, les éditions Verdier nous font découvrir une très belle œuvre, tout droit issue du foisonnement intellectuel des années vingt.

 

     La Croix, 14 novembre 1993,
     par Jean-François Bouthors,
      « De l’impossible assassinat de la littérature »

     Le livre, cette foultitude de petites traces noires alignées sur le papier blanc, est à l’idée de ce que le corps est à l’âme. Peut-on les dissocier ? Sept écrivains tentent l’expérience, abandonnant à tout jamais la perspective de voir leur littérature imprimée, et par là même vendue, galvaudée, prostituée. Ils décident de se réunir en un cabinet retiré, dont l’écrit sera proscrit, pour se raconter tour à tour les récits que leur inspirent les thèmes qu’ils se donnent. Récits aussi secrets que les jardins de saint François qui souhaitait, explique Sigismund Krzyzanowski, qu’ils ne fleurissent que pour eux-mêmes, hors de portée de tout regard.
     L’auteur laboure là son sillon favori, celui du sens de l’écriture et de l’imaginaire. Déjà, dans Le Marque-Page, on avait remarqué cette inclination de l’auteur à jouer du récit dans le récit. Et si le fantastique rapproche Krzyzanowski de Poe, cette réflexion sur la littérature fait penser à Borgès. Et elle est d’autant plus vertigineuse que rien n’en fut publié du vivant de l’auteur.
     Il est vrai qu’elle verse très vite du côté d’une réflexion sur la liberté des personnages ou sur le pouvoir. Ce qui ne pouvait que déplaire aux censeurs soviétiques. Ainsi, l’un des sept jurés imagine-t-il que les rôles inventés par Shakespeare sont doués d’autonomie, dans une sorte de royaume des doubles, qui finit par jeter la confusion sur la séparation entre le réel et l’imaginaire. Un autre décrit une société dominée par une poignée d’individus ayant transformé le reste des humains en quasi-machine. Et dans le petit cercle des tueurs de lettres, la puissance du récit fait déjà des remous, mettant en cause les rapports de pouvoir.
     Peut-on longtemps habiter l’idée pure ? Peut-on imposer le fait qu’elle ne se transmette pas, qu’elle ne sorte pas du cénacle, qu’elle ne trouve pas sa traduction, son incarnation, dans l’écrit ? Et de fait, en dépit de l’interdit qui règle l’existence du club, le livre est bien là, livré à la lecture du public, à son appréciation, à son plaisir. Quelqu’un l’a écrit, quelqu’un a porté témoignage en brisant le secret, quelqu’un qui fut introduit dans le cercle. Pourquoi ?
Krzyzanowski, ce Polonais né à Kiev, écrivant en russe, qui parcourut les universités européennes à la veille de la Première Guerre mondiale, éblouit ici par l’immensité de sa culture. Sa force tient en cela que quel que soit le thème par lequel il met en jeu cette culture, c’est toujours dans l’espace d’une interrogation vitale. La littérature est un jeu grave auquel il se prend pour regarder la vie. Un jeu, parce qu’on peut, comme au taquin, bousculer l’agencement de toutes les pièces – et l’un des récits des sept en est une démonstration brillante. Mais un jeu grave, parce que la partie ne se gagne qu’en s’empoignant à la question du sens.
     Et c’est bien pourquoi le récit du traître, du témoin, ou de l’homme en trop – c’est selon le point de vue que l’on adopte – s’achève par cette phrase lumineuse : « Voilà, je rends les mots, tous les mots, sauf un : la vie. »