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  Un peu de bleu dans le paysage

  Pierre Bergounioux

  112 pages
10,40 €
ISBN : 2-86432-347-8

Résumé

     Au début de la Gaule romaine à la fin du deuxième millénaire, la zone imprécise, plissée, qui sépare l’Auvergne de l’Aquitaine a vécu séparée. De là les sombres permanences, les bizarreries, les particularités qu’on pouvait, tout récemment encore, y observer. Lorsque le mouvement, le présent, l’ont tirée du sommeil, elle n’a pas hésité. Elle s’est retirée sans bruit, les yeux ouverts, dans le passé.



Extrait du texte

     Il habite – chacun transposera – en lisière du bourg une maisonnette basse de granit et d’ardoise, en retrait de la route, sur une bande de terrain déclive tournée au midi. À côté de l’habitation, appuyé au mur de soutènement de la propriété voisine, un appentis en planches sous de la tôle ondulée abrite des outils, une enclume, des seaux et des caisses, et, aux beaux jours, le vélomoteur.

     L’habitant, comme la maison, comme l’enclos, se dérobe aux regards. Promis, dès sa naissance et, avant cela encore, quand il hantait les limbes, à la vie frontalière, sans consistance ni survivance que l’ordre des choses lui assignait, il mène une existence aléatoire et peu visible. Sans terre que les deux ares sablonneux dont il tire sa pitance, sans bien que les deux pièces sombres de la petite maison froide où se passent ses jours, nuls soins, nulle obligation ne le conduisent aux emplacements précis où les choses réclament, à heure fixe, leur tribut de travaux et de peines, le personnage qu’avec ou sans notre aveu, sous leur dictée, nous aurons un instant composé. L’automne ne l’entraîne pas, la houe à la main, une botte de plants sur l’épaule, vers les hauteurs livrées à la bruyère et les creux pleins de joncs pour y multiplier les sapins, ramener l’origine, le règne des grands bois. Il n’a rien à faire sous le soleil, aux jours de feu qui jettent les éleveurs dans les prairies, pour la fenaison. Il n’a pas de cheptel – ça vient, dit-on, de capital – faute de terre pour porter des bêtes et des bois, seules ressources des terres pauvres. On l’apercevra, si on l’aperçoit, aux heures désertes où chacun s’enferme ou se repose, aux soirs indécis, parmi les spectres de la neige, ou bien aux aubes pourpres et mouillées, quand tout périclite et rouille aux bois d’octobre et que les champignons tiennent des conclaves secrets. Il déboule sur la mobylette antédiluvienne, bleu ciel, à l’arrière de laquelle est assujetti un cageot qu’il a peint du même bleu exact, scrupuleux, que l’engin, que la fumée chargée d’huile qui flotte dans son sillage bien après qu’il a disparu.



Extrait de presse

     Le Monde, 28 décembre 2001
     L’ordre, à deux pas du chaos
     par Patrick Kéchichian

     Pierre Bergounioux, avec cette probe rigueur qui est sa marque, raconte et médite, d’un même mouvement, le monde qui est le sien
     C’est en écrivant au plus près de lui que Pierre Bergounioux dépasse la mesure et les limites de sa personne. Et c’est à ce curieux paradoxe que ses livres, dans le mouvement perpétuel qu’ils dessinent magnifiquement depuis plus de quinze ans, nous invite : Bergounioux est là, avec ses souvenirs, les paysages dont il vient, qu’il arpente, avec cette autre forme du paysage - invisible et pourtant concrète - qu’est l’Histoire qu’on traverse, en victime ou en témoin, toujours en héritier -, en même temps, la nature de cette présence est telle qu’on la dirait vouée, et même abandonnée à tout autre chose qu’elle-même. Cette chose, précisément, c’est le monde, celui qui existe par lui-même, bien avant de solliciter notre intervention, notre avis ou même notre intelligence. L’auto affirmation et le triomphe du moi n’y sont jamais, on le comprendra, de première nécessité.
     Le monde de Pierre Bergounioux, celui qu’il habite, décrit, raconte et consigne, est local, circonscrit. Les cartes de géographie sont aptes à dessiner cette « zone plissée qui sépare l’Auvergne de l’Aquitaine » d’où vient l’écrivain, d’où il procède, devrait-on presque dire. Des temps géologiques les plus anciens à aujourd’hui, il y a bien une continuité, une permanence. Cependant, les durées, les rythmes des existences sont soumis au progrès, à l’évolution de plus en plus rapide des objets - de locomotion par exemple.
     La vitesse, l’accélération, sont d’ailleurs l’un des thèmes de B-17 G, le très beau et étrange récit que Pierre Bergounioux a écrit à partir d’une photographie (c’est le principe de la collection à laquelle ce livre appartient) et qu’il publie avec deux autres volumes (1). L’image est tirée de l’un des films que l’aviation allemande réalisa durant ses opérations de la dernière guerre mondiale. Une caméra était fixée à l’appareil et se mettait en marche, en même temps que la mitrailleuse, pour filmer l’atteinte de la cible, en l’occurrence un Boeing B-17 américain, l’une des forteresses volantes qui bombardaient l’Allemagne. La séquence d’où la photographie est extraite est brève - quelques secondes - et se termine par la désagrégation de l’appareil de FUS Air Force. « Et dans ce très bref laps de temps, la tragédie a été consommée. L’événement a pris fin quand à peine il semblait commencer. »
     SOMBRES PERMANENCES
     Pour Bergounioux l’image qui figure cet épisode - dont il faut, par l’écriture, compenser le flou et l’imprécision - « condense ( ... ) dans sa fixité, les prodiges effroyables du siècle dont nous commençons à entrevoir la physionomie parce qu’il vient de glisser dans le passé ». Mais nous n’en sommes encore qu’au point de départ du récit. L’écrivain, sans suspendre ou interrompre jamais la ligne de celui-ci - une ligne où l’autobiographie a sa place, mais comme marginale, se livre à une admirable méditation sur la technique, sur l’humanité qui met celle-ci au service de sa propre souffrance, sur la mort qui lui donne son « visage de tragédie ».
     « Qu’aura-t-on fait, sa vie durant, sinon esquisser quelques figures, repoussé d’un pas ou deux le chaos? », interroge Pierre Bergounioux dans Simples, magistraux et autres antidotes. Là encore, mais sans le secours d’une image explicite, il creuse, approfondit, par l’entremise de son narrateur, avec la probe rigueur qui est sa marque, le rapport qui unit et sépare l’homme de son séjour terrestre. Un peu de bleu dans le paysage, qui rassemble huit textes précédemment parus en revues, constitue une manière d’art poétique. Mais, chez Bergounioux, cet art n’est jamais un chapitre séparé qui établirait la méthode de son propos ou tenterait de le justifier. « Ce serait une erreur, une faiblesse, une dernière concession à la finitude pensive que nous avons reçue en partage… »
A chaque instant, par la grâce de son style et cette manière singulière de penser au travers de l’écriture, l’écrivain rend présent, accueille, donne à entendre



Radio et télévision

     Un livre, France 2, 19 octobre 2001
     Du jour au lendemain, France Culture, 8 octobre 2001, 0 h 05
     Le livre du jour, France Culture, 1er novembre 2001, 11 h 25 et 17 h 25
     Des mots de minuit, France 2, 14 novembre 2001, 1 h 00
     Première édition par Pierre Assouline, France Culture, 26 novembre 2001, 8 h 00