De ce monologue où passent la poésie, la peinture, la figure de Paulhan, la dame rhétorique, la douleur et l’amour, nous retiendrons ce qui a trait au rêve, à la vie, et à leurs rapports avec le langage « inachevé au-dedans, l’homme ne s’atteint pas sans le secours de la fiction ».Il y a dans ce texte une austérité sensuelle qu’on ne sait où situer. Alors ramenons Joë Bousquet à la pleine possession du regard, auquel rien de la vie n’échappe, aucune lumière ni aucune ombre. Le goût du détail et de l’attention fait parfois penser au Valéry des « Cahiers ». Mais ce qui domine est le goût de se donner des lois, l’héautonomie. Avec la fascination du visage.
Le Quotidien de Paris, 22 février 1983
Voici des textes inédits de Joë Bousquet, méditations dont chaque phrase appelle la dégustation, afin que tous ses sucs nous envahissent Il y eut peu d’hommes pour parler aussi bien de la vie, avec laquelle il entretenait de secrètes connivences, sans doute parce qu’il était un intime de la souffrance. Plus la mort était proche, plus il aimait la vie, non pas comme un jeune cœur désordonné, mais comme l’amant qu’un long apprentissage conduit à découvrir que sa bien-aimée est perpétuelle création, et re-création du regard qu’il pose sur elle. Ce recueil est un hymne tragique à la vie et une règle de vie pour l’homme créateur.
Alain des Mazery, La Vie, 18 novembre 1982.
Joë Bousquet de l’autre côté des miroirs Après Papillon de neige voilà deux ans déjà, les éditions Verdier publient un nouveau recueil de textes de Joë Bousquet. Un merveilleux cadeau de Noël pour les fidèles, et ils sont nombreux, de l’écrivain carcassonnais. Il s’agit cette fois de textes écrits entre 1948 et 1949. Étaient-ils destinés à être publiés, ou Bousquet les avait-il écrits pour lui-même ? Les deux, sans doute, même si par instants il semblerait que les mots éclosent davantage pour l’auteur que pour le lecteur. Mais à l’heure où fleurissent des bouquets plus ou moins suaves de bibliographies, ce recueil vient à point pour découvrir Bousquet comme il ne s’était jamais livré ; ou plus exactement, comme il ne s’était jamais délivré. En tant qu’écrivain et, surtout, en tant qu’homme, à la fois partie et tout de la conscience humaine. Dès la première page, Joë Bousquet prend la précaution d’indiquer que « le ton de ce livre ne rappellera rien ». Rien de ce que lui-même avait déjà écrit, peut-être. N’empêche qu’il s’approche, sous une autre forme, mais par plusieurs points, de la fulgurance de Jorge Luis Borges s’interrogeant, dans sa lumineuse cécité, sur la nature de l’homme, les labyrinthes et les miroirs de la conscience humaine. En présentation de l’Aleph de Borges, Roger Caillois parlait entre autres de « ces couloirs qui bifurquent et qui ne mènent à rien qu’à des salles identiques aux premières, et d’où rayonnent ces couloirs homologues, ces répétitions oiseuses, ces duplications épuisantes enfermant l’auteur dans un labyrinthe qu’il identifie volontiers avec l’univers. Et un peu plus loin : « Où que l’homme se tienne, il se trouve au centre d’indiscernables reflets, d’inextricables correspondances ». Autant de considérations distinguées, qui ne seraient pas loin de s’appliquer au texte de Bousquet publié, d’ailleurs, sous le titre révélateur D’un regard l’autre. Lui aussi, en tout cas, fait ricocher sa pensée au jeu subtil des miroirs de l’âme, de la projection des images et des vibrations dont l’intensité parvient imperceptiblement à moduler le support. Un peu comme un écran de cinéma absorbe ces images pour laisser place à un ailleurs, Joë Bousquet nous dit que « le but de la vie est caché dans la vie ». Mystère de la projection des âmes, « ce paralytique a fait un trou dans l’espace ». Ce trou, c’est le troisième œil qui transperce la nuit, une déchirure, une condition humaine qui veut et doit s’assumer en se surpassant : « Je ne connais qu’un devoir, agrandir le champ de la sensibilité, agrandir le domaine de la responsabilité individuelle ». Introspection ? « Apprends tes yeux à regarder derrière toi », dit Bousquet qui convertit pour un temps son lit de souffrances en divan de la psychanalyse. A ce « je » toutefois, la faim du moi est loin d’être haïssable. Elle est vitale. C’est le fil d’Ariane du funambule traversant la vie entre reflets et réalité, entre ombre et lumière. Au-dedans et au-dehors, voir à travers soi : « Notre regard est son contenu avant d’être nos yeux, et notre apparence n’est que l’envers de notre regard. » De l’autre côté du miroir, le thème n’est pas nouveau, mais c’est sans doute la première fois grâce à ce « regard » que Joë Bousquet nous entraîne avec lui dans sa vie. Et dans la nôtre. Entre hommes : « J’appelle homme celui qui doit mettre au monde plus de conscience qu’il n’en a reçue. » À travers son vécu d’hier et d’aujourd’hui, tant il est vrai que « le but de la vie est caché dans la vie ». Éveille-toi, dormeur, éveille-toi...
L’Indépendant, 2 novembre 1982
L’Excellente trouvaille des éditions Verdier : Un très beau texte de Joë Bousquet. Après avoir édité en 1980 le manuscrit de Joë Bousquet, Papillon de neige, les Éditions Verdier viennent maintenant de faire paraître D’un regard l’autre, qui est, pour l’instant, le tout dernier livre posthume du poète infirme mort à Carcassonne le 28 septembre 1950 dans cette chambre du 53, rue de Verdun que son séjour rendit célèbre et où il avait reçu Valéry, Aragon, Eluard, Gide, Paulhan, Michaux, Nelli, Benda, Lebrau, Max Ernst, Camberoque et tant d’autres personnalités des lettres et des arts. La parution de ce texte, jusqu’ici inconnu du public, vient confirmer à quel point la renommée de son auteur ne s’estompe pas avec les années et qu’au contraire elle continue de grandir chaque jour davantage. C’est ainsi que seuls 22 livres de lui avaient été imprimés de son vivant tandis qu’il en a paru une bonne cinquantaine après sa mort, dont ses Œuvres romanesques complètes réunies en trois volumes. À noter aussi que dans le Grand dictionnaire des citations françaises qui vient de paraître on peut lire onze citations extraites de ses œuvres. Est-il possible, oserait-on se demander, que l’on trouve encore des inédits de lui ? La preuve ! Et des plus beaux, des plus profonds, des plus brillants et des plus poétiques. On pourrait même regretter que ces inédits aient échappé aux sélectionneurs de citations pour leur dictionnaire puisque D’un regard l’autre à lui seul eut pu leur en fournir tant qu’ils en auraient souhaité, et des meilleures. En voilà d’ailleurs quelques-unes : « Rimbaud a brisé la chambre aux miroirs. Nous nous racontons son évasion dans une langue qu’il a rendue caduque... Nous parlons de lui comme un aveugle parle des couleurs. » Au sujet d’une femme : « Un jour, peut-être, je te prendrai la main en souriant. Une présence aura pris la place de mon cœur, elle pèsera sur mes paupières et mes paupières s’abaisseront doucement comme les stores du logis où l’on allume la lampe. » Le texte intitulé « Pendule à la Métamorphose » débute par le « Poème du temps » dont voici les premières lignes : « La potence ensoleillée marquait les heures, pendant que le balancement de son pendu les ensemençait de secondes, ainsi fut inventée la montre, non, à vrai dire, par le bourreau, mais par un philosophe finaliste qui, depuis longtemps, s’interrogeait sur l’utilité du bourreau. »
Dans D’un regard l’autre, Joë Bousquet s’analyse, regarde son moi intérieur avec des yeux pénétrants comme seuls les très grands poètes peuvent le faire : « Qui parlait donc en moi quand je disais : Ne rêve pas ta vie, rêve tes rêves. » Il sait que divers passages de ses textes paraîtront obscurs à certains lecteurs. Il s’en étonne. « Pourquoi voudrait-on qu’un texte se comprenne d’un bout à l’autre ? » disait-il parfois. Et il avait bien raison. Le poète doit pouvoir se servir d’un langage personnel tantôt clair, secret et énigmatique, que l’on comprend parfois pleinement mais que l’on « sent » parfois avec le sixième sens, celui qui seul saisit la poésie. En tout cas, ceux qui s’intéressent à Joë Bousquet auraient bien tort de négliger D’un regard l’autre que l’on trouve maintenant en librairie.
Midi libre, 21 octobre 1982 |