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  Vent largue
(Vento largo)

  Francesco Biamonti

  Roman
Traduit par Bernard Simeone
Épuisé

  128 pages
12 €
ISBN : 2-86432-171-8

Résumé

     Dans l’arrière-pays de Vintimille, l’entroterra ligure qu’aimait Italo Calvino, Varì est devenu passeur d’hommes : à quelques kilomètres d’une riviera défigurée par l’industrie du tourisme, il conduit de part et d’autre de la frontière des êtres en perdition, des fugitifs. Parce qu’une femme, Sabèl, a disparu peu après la mort d’un autre passeur qui lui servait de père, Varì parcourt une fois de plus ces sentiers, ces cols, à sa recherche. Il traverse des hameaux à l’abandon, se laisse prendre par les jeux poignants de la lumière sur les rocs, par la mer qui brille et se refuse. À une forme noble de contrebande a succédé le trafic des travailleurs clandestins et de la drogue : autres temps, mêmes solitudes. Désormais, Varì ne vit que d’éphémère : une femme travaillant pour les douanes, un professeur hollandais réfugié sur ces « terres verticales » en compagnie de sa fille, des marins qui espèrent embarquer... Chercher Sabèl est une épreuve qui, répétant toutes les autres, leur donnera peut-être un sens.
     Une mélancolie endiguée par la pudeur rejoint ici l’éblouissement de paysages menacés et, malgré la ruine d’un monde, une promesse de douceur sur les pas d’une femme.



Extrait du texte

     Il montait de nouveau à Aùrno. La raison pour laquelle il était descendu (voir Virgin pour convenir d’autres passages), il l’avait comme oubliée. Pour ça, il avait le temps. Il regardait les sentiers lointains qui l’avaient fait trembler. Les rochers pâlissaient encore sous l’air marin. Les montagnes semblaient rongées, entamées par des éclairs. Comme quand il rentrait à l’aube et que lui venaient à l’esprit les chansons qu’elle chantait :

     Où sont tous mes amants
     tous ceux qui m’aiment tant ?
     Ils sont à d’autres rendez-vous.

     « Elle a toujours aimé ceux qui vivent et meurent cachés, pensait-il ; je ne dois plus enquêter sur elle. Il y a une grandeur dans son silence. »
     Quelle vie y avait-il sur ces sentiers ? Aucune. Y remuaient quelques rares buissons. Mais au bord de la route, l’auriva Céleste bruissait. Elle était toujours la première à bruire. Cela peut-être lui avait valu son nom. « C’est sur sa souche que je voudrais qu’on disperse mes cendres, face aux villages perdus... Quel orgueil ! »
     L’obscurité montait ; déjà, des décharges, revenaient les mouettes, qui survolaient des rochers. Enduites d’air, elles allaient à la mer encore marmoréenne comme à un lit de paix.



Extraits de presse

     La Quinzaine littéraire, 1er décembre 1993,
     par Marie-José Tramuta,
     Vent marin

     C’est cette fois dans la traduction, tout aussi excellente de Bernard Simeone, qu’il nous est donné de lire le second volume de cet auteur discret et heureusement peu prolixe dans la verbosité ambiante, Vent largue.
     Le vent-larg en provençal, littéralement vent largue, qui donne son titre au roman, est un vent marin qui change souvent de direction et inquiète le navigateur. Dans l’Ange d’Avrigue, le « héros », bien peu héros, était un marin que le « mal du fer » (l’angoisse des traversées) retenait sur la terre ferme, cette terre de l’arrière-pays ligurien, en quête de la vérité sur les circonstances de la mort de Jean-Pierre, un jeune homme retrouvé mort sur un surplomb rocheux qu’éclabousse la mer, « la grande nourrice ».
     Vari, éleveur de mimosas comme l’auteur né en 1930 près de Vintimille, nous entraîne dans ce nouveau roman à la recherche de Sabel, une jeune femme qui a disparu après la mort d’un passeur dont le décès « ouvre » le roman : « Dans la lumière étale entre oliviers et solitudes rocheuses parvint le son de la cloche du milieu. Vari compta ses voyages : trois, c’était pour un homme. Il ne parvenait pas à s’imaginer : il n’avait pas entendu dire qu’à Luvaira quelqu’un fût sur le point... Et là autour, dans les olivaies, il n’y avait personne à qui demander.
     Mais le soir, descendu à Luvaira, il apprit que c’était le passeur qui s’en était allé, et se rendit à sa bicoque. »
     Dès lors, presque à son insu, Vari va prendre la place du passeur et, à travers cette « fonction » si hautement symbolique, va nous entraîner dans une quête incertaine, ballotté au gré de ce vent dont le répit tempère la versatilité des hommes : « Quand la brise marquait une pause, du silence recouvrait le silence. » Et c’est dans ce silence que se résoudra peut-être la quête de Vari : « Elle a toujours aimé ceux qui vivent et meurent cachés, pensait-il ; je ne dois plus enquêter sur elle. Il y a une grandeur dans son silence. » Et c’est là dans cette capacité à faire vibrer le silence, à faire « entendre » à travers lui le paysage, les multiples variations et ondoiements de la lumière et de l’ombre sur une terre en agonie que Biamonti donne toute la mesure de son talent. C’est un Hermès pudique et comme en retrait, un passeur d’âmes en peine ou égarées sur la frontière entre vie et mort, vérité ou mensonge, qui jette un regard sans complaisance et sans haine sur un monde à la dérive où les repères s’estompent, où les mots perdent leur sens. Seule demeure la force lyrique de l’évocation qui place Francesco Biamonti au rang d’autres grands Liguriens, Sbarbaro (récemment traduit), Montale et Caproni.

 

     Le Monde, 13 août 1993
     par Patrick Kéchichian
     Le passeur mélancolique

     Francesco Biamonti cultive le mimosa et publie un deuxième roman inscrit dans les paysages de Ligurie.
     Vent largue deuxième roman traduit de Francesco Biamonti (1) donne le sentiment d’une œuvre de pleine maturité, contenant plus de force et de beauté qu’elle n’en montre au premier regard. L’auteur, né en 1930 près de Vintimille, cultive des mimosas dans l’arrière-pays ligure. Ce détail n’est pas seulement « poétique ». Il évoque un travail et une attention, peut-être aussi la solitude et le silence. Il renvoie également à un lieu, à une terre et à son fruit. Terre et fruit qui sont le bien de l’écrivain et celui de son œuvre.
     Dès le titre, qui désigne un vent marin imprévisible et inquiétant, ce lieu est présent, avec la solitude et le silence. Certains romans, tous peut-être, peuvent être lus et compris à partir du paysage qu’ils montrent et cherchent à faire exister. Approche assurément plus sûre que d’autres : le lecteur, en même temps qu’il apprend ou reconnaît ce paysage physique mesure l’art de l’écrivain, qui parvient – ou non – à l’animer. Rien n’est moins fortuit, dans le roman de Biamonti, que la présence de l’espace, de sa réalité tangible : zone frontalière incertaine entre la France et l’Italie, oliveraies, étroites terrasses cultivées, sentiers de montagne, villages perdus qui se meurent, et la mer qu’on devine non loin, entre les rocs.
     Une frontière n’est pas un pays. On ne l’habite pas ; on y passe. Vari, le personnage central de Vent largue, est lui-même passeur. Ce métier, qui n’en est pas vraiment un, il l’exerce selon une certaine morale : les laissés-pour-compte qu’il conduit à travers la montagne vont chercher en France une vie meilleure, ou simplement possible. Clandestine, en marge de la loi, sa tâche n’en a pas moins sa noblesse. Mais cela aussi s’épuise et meurt.
     Ce qui restait légitime devient louche : ce sont à présent la drogue et les armes que l’on demande à Vari de faire passer ; les fugitifs, les égarés, tous ces « gens bizarres portant au cœur trop de nœuds et de rage », sont devenus de la main-d’œuvre dont d’autres tirent un profit cynique. La violence et la mort prennent la place de cette morale implicite qui donnait à la vie du passeur son sens. Ce sens, une femme, Sabèl, l’incarnait, ou lui conférait plutôt son poids nécessaire de rêve. Elle aussi, tentant de fuir la ruine, a disparu. « Il errait en esprit dans sa désolation d’ex-paysan et de passeur sans travail. Était-il temps de partir ? La décadence de la campagne, la disparition de Sabèl, le gel et les périls qui flottaient autour de lui étaient-ils autant d’invitations à quitter ces quatre terrasses, à les abandonner à leur sort ? »
     Avec une pudeur très grande, une mélancolie constamment retenue, sans psychologie ni moralisme, le beau et grave roman de Francesco Biamonti montre le lien, ou le passage, entre la figure de l’homme, son destin, et le lieu, l’espace vivant, qui les attache.

     1. Le premier roman de Biamonti L’Ange d’Avrigue paru en 1983, avait été traduit par Philippe Renard, en 1990 chez Verdier. Vento largo a été publié en Italie en 1991.

 

     La Croix, 20 juin 1993,
     par Emmanuel Saundersen,
     La terre gaste

     Le « vent largue » est en Provence un air marin plein de fougue et de caprice dans ses brusques changements de direction. Il donne son titre au roman de Francesco Biamonti, écrivain italien né en 1930 en Ligurie, sur la Riviera du Ponant. Cultivateur de mimosas dans sa région natale, Francesco Biamonti est tard venu à la littérature. Son premier livre, L’Ange d’Avrigue, fut publié en 1983 et présenté par Italo Calvino. Disons-le d’emblée : Vent largue confirme aujourd’hui l’importance d’un romancier dont l’œuvre laisse chez ses lecteurs une durable empreinte.
     Vent largue a pour décor les terres qui s’étendent entre l’arrière-pays de Vintimille et Nice. Là comme ailleurs, la vieille civilisation rurale subit un déclin poignant, une lente et inéluctable agonie. Ce ne sont que villages déserts, oliveraies où prospèrent les ronces. Cette zone frontalière fut jadis parcourue par les bergers et leurs troupeaux. Par les mêmes sentes rocailleuses pérégrinaient les contrebandiers. Y passaient aussi des clandestins, à la faveur de la nuit, poussés par l’espoir d’un sort meilleur. Mais ce temps se délite, ne subsiste qu’à l’état de traces, et Vari est l’un des derniers à lui survivre, ballotté par le « vent largue » de l’histoire. Éleveur de mimosas, comme le romancier qui semble avoir mis beaucoup de ses propres traits dans son personnage, il est devenu passeur par la force des choses, pour aider des fugitifs, des égarés. Si la tâche avait autrefois sa noblesse, les voies muletières cachent désormais d’indignes trafics, ceux de la main-d’œuvre à bon marché et de la drogue.
     Sur la vie devenue méconnaissable, Vari pose un regard stoïque. C’est qu’il y a chez Francesco Biamonti une infinie pudeur dans l’évocation de la peine des hommes et de leurs muettes souffrances. Son approche des êtres et des choses est lucide et précise, sans complaisance, mais toujours chaste. Sa parole est nette et concise, d’une saisissante justesse dans ses images et ses inventions. Elle instaure autour d’elle un grand silence, car elle-même ruisselle du silence qui la vit naître.
     Si Vent largue est un livre d’une profonde unité poétique, le paysage y joue un rôle déterminant. On ne voit guère d’écrivains qui sachent, autant que Biamonti, rendre aujourd’hui présents, visibles et palpables la structure d’un sol et les variations de la lumière, ou accorder à la flore et au vent la même respectueuse attention qu’aux tressaillements du cœur humain. L’excellent traducteur a su conserver à cette prose sa douceur de voix qui s’enroue, sa frémissante gravité, son imperceptible voile de mélancolie, toutes choses contribuant à créer le climat si particulier qui imprègne le roman de Francesco Biamonti.

 

     L’Express, 10 juin 1993,
     Vent d’Italie

     Vent largue est de ces livres-paysages où les jeux de la lumière résument l’aventure d’une vie. Paysage saturé de souvenirs littéraires, de Montale à Calvino, que celui des « terres verticales » de la Riviera ligure, auquel Francesco Biamonti, éleveur de mimosas dans l’arrière-pays de Vintimille, rend ses vraies couleurs. Ses vrais mots, aussi, qui fleurent tour à tour la Provence et la Ligurie, entre lesquelles son personnage exerce le « plus léger métier du monde », celui de passeur de nuit. Mais le temps n’est plus aux héroïques trafiquants d’armes ou de « fée blanche » : place aux lugubres convois de mains-d’œuvre turque ou arabe. Le cœur, surtout, n’y est plus depuis qu’a disparu celle qui lui dissimulait l’inconsistance de sa vie. Autant céder enfin à la lassitude complice du dernier passage.