Le Magazine littéraire, janvier 2001 par Georges Nivat Les leçons du goulag
Plus nous découvrons Varlam Chalamov, mieux nous voyons la richesse de l’esprit, la finesse, la résistance de cet homme qui a écrit un des grands témoignages sur la fabrique d’inhumain qu’a été le XXe siècle : les Récits de la Kolyma... Fils d’un pope qui avait fait carrière comme missionnaire aux îles Aléoutiennes, élevé dans la ville de Vologda, une superbe ville du Nord de la Russie qui, du fait des très nombreux assignés à résidence que l’ancien régime y avait envoyés, était devenue une sorte d’Athènes du Nord, Varlam, né en 1907, fit ses études à Moscou au début des années vingt. Il adhéra alors à l’opposition trotskiste, puis fut arrêté en 1929, condamné en 1930, passa deux années dans un des camps du complexe pénitentiaire de Solovki, revint à Moscou en 1933 dans le cadre de la « rééducation-refonte » stalinienne, travailla alors en homme libre dans un combinat qu’il avait contribué à édifier en tant que prisonnier, publia ses premiers récits dans une revue, et fut à nouveau arrêté en 1937. Il connaît alors les camps de la mort dans la région de la Kolyma, échappe à plusieurs condamnations internes au camp, et survit jusqu’en 1953 : Staline meurt, il est libéré après un total de dix-neuf années de bagne. Il reprendra petit à petit une activité de poète, entretiendra une touchante correspondance avec Pasternak, qui l’aide comme il peut, mourra dans un hospice pour vieux après avoir dû renier ses Récits de la Kolyma qui avaient paru en « samizdat », c’est-à-dire à l’étranger. Lorsque Michel Heller publia en 1978 ces extraordinaires récits de la mort, de la chute libre de l’homme dans l’inhumain, il était très difficile de savoir qui en était l’auteur : Chalamov, vieilli, apeuré, se tassait dans son hospice – où il mourut en 1982 –, mais il savait que sa mission était accomplie : autant que Soljenitsyne, et très différemment de lui, il avait témoigné sur la fabrique d’inhumain, et ces petites nouvelles qui ont la concision pouchkinienne et nous entraînent dans un bagne où l’âme gèle plus vite que les crachats par moins cinquante étaient appelées à rester comme un des monuments littéraires du siècle. Quel étonnement, au fil des publications, de découvrir en ce Chalamov un homme raffiné, utopique, enthousiaste, dont les chroniques sur la « Quatrième Vologda » (celle des assignés à résidence), sur le Moscou des années vingt, les correspondances avec Pasternak, Nadejda Mandelstam, Alexandre Soljenitsyne et d’autres encore sont passionnantes. Il se voulait poète, alors qu’il restera comme prosateur de l’enfer du Goulag, il y avait en lui une tendance à la graphomanie, mais quelle sagesse naïve traverse toutes ses réflexions ! « Tout dans la poésie est beaucoup plus vital que l’on ne croyait dans la jeunesse. La poésie n’a jamais été que l’affaire de l’âge mûr », écrivait-il à la veuve du poète Mandelstam. Et pas seulement parce que la sagesse vient avec l’âge mûr, mais parce que le destin s’insère dans la poésie, la vraie. C’est une sorte de poésie du destin qui s’est installée dans cet homme resté pourtant juvénile jusqu’au bout. Et le dernier en date des textes que nous découvrons de lui, ce Vichéra qui est le nom d’un camp du complexe des Solovki où il fut incarcéré à la fin des années vingt nous fait en grande partie découvrir la jeunesse de Chalamov : encore naïf et obstiné enthousiaste de la révolution, mais lié à l’opposition, et ne se rendant pas encore tout à fait compte que c’en est fini, que le pouvoir tyrannique de Staline a kidnappé à tout jamais la révolution. Mais personne ne s’en rendait compte à fond, et même au camp, les autorités favorisent ce jeune enthousiaste, qui collabore avec elles, se donne à la tâche de fonder un complexe chimique dans le grand Nord, mais refuse de témoigner contre sa conscience quand la Tchéka monte une affaire contre l’ingénieur principal. Pourtant l’héroïsme doit se faire tout petit et Chalamov comprend après le supplice du gel qui lui est infligé pour être intervenu pour sauver un détenu sauvagement rossé qu’il y a des limites à la compassion dans cet univers dont la férocité est encore dans l’enfance. Et ce jeune cabochard, ce rêveur, indomptable et à moitié dompté, apprendra plus tard les lois d’airain du goulag entré dans son « âge d’adulte ». Les constructeurs de chaos doivent plus tard y périr eux-mêmes, c’est la loi d’airain du monde stalinien, confirmée tout au long des années de bagne de ce jeune. Car eux n’ont pas de résistance intérieure. Chalamov, lui, s’exerçait en secret à une auto-affirmation enfantine mais qui le sauva. Comme le disait une anecdote de l’époque, en se rasant et en se regardant dans le miroir tout homme pouvait se dire le matin : « L’un de nous deux est un traître ». Chalamov nous parle de ces deux moitiés de lui-même avec une sincérité touchante. Dans ce duel avec le double traître de chaque homme, il réussit à briser en lui l’esclavage accepté sur quoi est bâti le Goulag, et toute l’URSS (petite et grande zone, disait-on...). Pour l’histoire du régime soviétique, ce petit livre est important : il nous fournit des précisions sur ce que fut le système stalinien de la refonte de l’homme – une comptabilité minutieuse de l’accomplissement de la norme, et un système où « les détenus n’ont qu’à se dévorer eux-mêmes, se distribuer les corvées, se contrôler, fixer et accomplir eux-mêmes les tâches ». La refonte du Biélomor kanal a entraîné une effroyable corruption des âmes. Et la comparaison avec les visites enthousiastes des occidentaux en URSS, ce pays de l’utopie, est une des plus extraordinaires leçons d’histoire qui soit. Vichéra n’est pas un texte achevé, c’est un brouillon, on y trouve des redites, on est loin de la perfection glaçante des Récits de la Kolyma, mais il vaut la peine de mieux comprendre Chalamov, et de regarder la naissance du système par ses yeux d’enfant cabochard et généreux.
Médical Tribune (Suisse), 15 décembre 2000 par Raphaël Brenner
Chalamov est le poète du goulag, où il a passé quatorze ans, de 1937 à 1951. Mais avant cette descente dans l’enfer absolu, il nous livre ici son expérience des premiers tâtonnements du système concentrationnaire soviétique, lorsqu’il fut envoyé pour trois ans au camp de Vichéra, dans l’Oural, en 1929. Un livre précieux pour comprendre comment s’est mis en place le système du Goulag.
La Croix, jeudi 7 décembre 2000 par Jean-François Bouthors Le premier goulag de Varlam Chalamov
L’écrivain des inoubliables Récits de Kolyma revient sur sa première période de détention, dans l’Oural. Une interrogation sur la nature humaine Dès qu’on évoque le nom de Varlam Chalamov, on songe immanquablement à la Kolyma, et aux quatorze années, plus trois de relégation, qu’il y passa dans ce qui représenta –si l’on ose dire– l’apothéose du goulag. Rien, peut-être, de plus grand, de plus profond, de plus bouleversant n’a été écrit là-dessus que ses célèbres Récits de Kolyma. Soljenitsyne lui-même l’a reconnu. Chalamov, c’est une écriture blanche comme cet univers glacé de l’Extrême-Orient russe. Un refus presque total de l’effet, du pathos. Un combat contre la tentation de réécrire, de raturer, pour laisser sur le papier le jet de la mémoire, la traduction la plus directe de ce qui s’est inscrit et dans la chair et dans l’esprit. Hélène Châtelain porte maintenant à notre connaissance un autre texte de l’écrivain, commencé au début des années 60 et achevé, semble-t-il, en 1970 (douze ans avant sa mort) mais qui porte non pas sur la Kolyma, mais sur la première expérience que fit Chalamov de la détention stalinienne. Accusé de trotskisme, pour avoir diffusé un « faux », en fait le texte de testament de Lénine, Chalamov est envoyé en 1929 dans la partie occidentale de l’Oural. Il rejoint le Vichlag, un complexe de camps situé aux environs de la rivière Vichéra. Il va y faire son école du goulag. C’est là qu’il se fera le serment, au risque de sa vie, de « conformer ses actes à ses paroles », c’est là qu’il sera « soumis à la violente lumière de la prison qui transperce un homme ». Sans être aussi tendus, acérés et cristallins que les Récits de Kolyma, les textes qui composent Vichéra démontent le mécanisme des camps tel qu’il se développait. Notamment sur le thème cher à Chalamov de la place faite et prise par les truands. Il est aussi scandé par des portraits, saisis comme au scanner, qui dessinent l’éthique des personnages que l’écrivain a retenus. Qu’est-ce qu’être un homme, se demande Chalamov, quand se met en place une telle broyeuse humaine ? Aussi qualifie-t-il justement son texte d’« anti-roman », pour dire qu’il n’invente rien, mais rapporte ce qu’il a vécu.
Études, décembre 2000 par Francis Wybrands
C’est une sorte d’archéologie de ce que deviendront les camps les plus durs de « l’archipel du Goulag » que nous donne à lire la traduction de cet « antiroman » de l’auteur des Récits de Kolyma. Des témoignages sur les « chantiers » qu’allaient devenir les camps de travaux forcés instaurés en URSS durant les années 20, mais aussi une méditation sur la mémoire et sur l’histoire si prompte à oublier ceux qui en furent tout à la fois les acteurs et les victimes. Ces récits, écrits dans les années 60, après dix-sept années passées à la Kolyma, en Sibérie (de 1937 à 1954), décrivent avec minutie les mécanismes de la mise en place empirique de ce qui n’était pas encore le mode privilégié de production soviétique. Le premier texte (« La prison des Boutyrki », 1929) débute sobrement par ces mots : « J’ai été arrêté le 19 février 1929. Je considère ce jour et cette heure comme le début de ma vie sociale, ma première véritable épreuve dans des conditions très rudes » (l’auteur avait 22 ans) ; le dernier porte le même titre, mais est sous-titré 1937, date d’entrée dans les camps d’extermination par le travail en Sibérie septentrionale. Entre ces deux dates se situe l’entreprise de systématisation d’une organisation tendue vers un productivisme forcené, prêt à exploiter cyniquement les corps et les âmes de millions de citoyens. Hors tout moralisme et tout pathétisme, Chalamov opère sur sa mémoire un travail qui se veut à l’écart de toute tentation littéraire ou romanesque : il livre à nu ce qu’il a vu, éprouvé dans sa chair, ce qu’il a appris et qui pourra servir à ceux qui auront encore le courage de vouloir comprendre.
Lire, novembre 2000 par Lili Braniste Le Goulag vu par Chalamov
Auteur des Récits de Kolyma, le camp où il fut détenu de 1937 à 1951, Varlam Chalamov avait été arrêté dès 1929 pour avoir diffusé le testament de Lénine. « La perfection que j’ai trouvée à Kolyma, écrit-il, n’est pas le produit d’un quelconque esprit du mal. Le camp est une structure empirique. Tout s’est mis en place progressivement par expérience accumulée. » C’est cette accumulation d’expériences que Chalamov entreprend d’éclairer dans les textes de Vichéra, le premier camp où il fut interné en 1929. Arrêté comme prisonnier politique et condamné comme droit commun – cet ignoble amalgame stalinien était très répandu –, il est le seul de son espèce parmi des milliers de détenus dans les forêts de l’Oural. Jusque-là le travail était destiné à briser les résistances sociales, mais ne participait à aucun projet économique. En 1930 la grande refonte des camps, s’appuyant sur les petites frappes, les truands et les caïds, fait du travail forcé une des bases du socialisme d’État, entraînant une effroyable corruption et un bain de sang dans la société soviétique. Inspecteur des chantiers, Chalamov est bien placé pour observer combien il est facile à un homme d’oublier qu’il est un être humain lorsque le repas chaud se transforme en ration stakhanoviste – la fameuse gradation du ventre. D’interrogatoire en déposition, d’enquête en sélection, la calomnie est érigée en principe et la dénonciation devient un levier universel de la vie concentrationnaire. C’est à Vichéra que Chalamov a décodé les mécanismes du Goulag et forgé sa capacité de résistance. Kolyma était encore à venir. Antichronologique, antilittéraire, Vichéra est un antiroman peuplé de personnages romanesques, en commençant par l’auteur. « Je voulais simplement me prouver que j’étais à la hauteur de mes héros bien-aimés, les héros de l’histoire russe. »
Le Monde, 24 novembre 2000 par Natalie Nougayrède La terreur au quotidien
Varlam Chalamov est le poète du goulag. Mais dans Vichéra, qu’il qualifie d’« antiroman », on retrouve l’auteur des Récits de la Kolyma dans une phase différente, moins connue de sa vie, celle qui précéda son basculement dans l’enfer absolu du goulag, celle qui exista avant son séjour de quatorze années (1937-1951) dans les camps les plus durs de Sibérie. On est en 1929, au temps des premiers tâtonnements de l’univers concentrationnaire soviétique. Jeune étudiant moscovite contestataire attrapé par le KGB pour avoir diffusé le testament de Lénine, Varlam Chalamov est envoyé pour trois ans dans un centre de détention dans l’Oural, là où coule la rivière Vichéra. Seul prisonnier politique au milieu des droits communs, il se voit proposer des fonctions d’encadrement. Il accepte. Il est bientôt désigné « inspecteur chargé de contrôler l’exploitation de la main-d’œuvre ». Ambiguïté d’un choix, pragmatisme de la survie... Au détour de ces lignes, datées, selon les archives, de 1970 (Chalamov est mort en 1982 dans un hôpital psychiatrique soviétique, où il avait été transféré de force), il écrit : « À l’époque, j’ai eu accès à des informations dont disposait le goulag, la direction des camps. Au 1er janvier 1931, il y avait en URSS seize camps. (...) En tout, il y avait dans ces camps environ deux millions de personnes. Le nôtre (à peu près soixante mille détenus) était l’un des principaux. (...) Le camp le plus peuplé était le Dmitlag, celui du Moskanal, dont le centre était la ville de Dimitrov, où Kropotkine est mort : 1,2 million de personnes. En 1933. Il n’y avait pas de chiffre plus élevé. »
Libération, 16 novembre 2000 par Jean-Pierre Thibaudat Ouverture du Cahier Livres Dans Vichéra Varlam Chalamov (1907-1982) raconte son premier internement sous Staline. Passages à Vologda sur les traces de celui qui fit de dix-huit années de goulag un monument de la littérature russe : les Récits de Kolyma.
France Catholique, 20 octobre 2000 par Damien Le Guay
Comme Soljenitsyne, l’écrivain Varlam Chalamov sait raconter la vie du goulag pour y avoir vécu. Dans Vichéra, il nous donne à voir la naissance des camps au début des années trente. Varlam Chalamov, romancier et poète, passa dix-sept ans dans l’univers concentrationnaire soviétique – un tiers de sa vie. Puis il consacra dix-sept autres années à écrire sur ces mêmes camps. Arrêté une première fois en 1929, alors âgé de vingt-deux ans, il fut condamné à trois ans de camp pour avoir diffusé le testament de Lénine. Libéré, il y fut de nouveau envoyé en 1937, pour de fausses « activités contre-révolutionnaires trotskistes ». Libéré dix ans plus tard, il se mit à écrire, à partir de 1954, ses fameux Récits de la Kolyma – chroniques de la (sur)vie dans les camps. Dix-sept ans d’enfer sur terre ; dix-sept ans d’écriture pour redonner vie à tous ces morts. Jamais il ne quitta vraiment l’univers des camps. Grâce à l’écriture romanesque, il relate, par petits récits, comme autant de visages arrachés à l’oubli, des incidents, des situations particulières, des trahisons et des moments de fraternité ; il brosse des portraits, relate ce qu’il a vécu avec ses camarades d’enfer. Face à la mort, il raconte : le froid sibérien, les quatorze heures de travail, les cachots de glace, les passages à tabac, les compagnons disparus, la faim, les brimades, injustices et absurdités infinies. Pour être fusillé, il suffisait de ne pas acclamer Staline avec tout le monde, de voler du pain, de n’avoir plus la force de se présenter à l’appel du matin. Seul et vivant dans le dénuement depuis des années, Chalamov, devenu aveugle et sourd, mourra en 1982, dans un hôpital psychiatrique, sans que son livre ait été publié en russe de son vivant. Dans Vichéra (intitulé « anti-roman »), écrit en parallèle des Récits de la Kolyma, et qui vient juste d’être traduit en français, Chalamov raconte son premier séjour de trois ans dans les camps, alors que ceux-ci se mettent en place. Au début des années trente ils sont, avant tout, des camps de travaux forcés, avec des règles carcérales respectées par les uns et les autres. Même exagérées. « Un crime, écrit Chalamov, était alors un crime ». Il travaille à la construction d’un combinat chimique, reçoit un salaire et, au fur et à mesure, prend un certain nombre de responsabilités. Il écrit même un rapport critique sur les traitements des femmes – toutes violées par les surveillants. Chalamov raconte qu’au moment de sa libération, les treize personnes qui furent libérées avec lui préférèrent, plutôt que de rentrer chez elles, devenir des contractuels payés par l’administration du camp. Car, précise un de ses co-détenus, « oui le camp c’est l’enfer. Et la liberté le paradis. En liberté nous étions les derniers, ici, nous serons les premiers ». Mais, petit à petit, le système des camps soviétiques changea de nature. L’arbitraire prit le dessus et avec lui les tortures, les faux témoignages, des condamnations politiques assimilées à des crimes de droit commun, la mort pour un oui ou un non et la calomnie érigée en principe. En un mot, les camps devinrent absurdes, sans lois, principes, raisons. « Le camp est une torture » dit Chalamov « non parce que l’on vous y force à travailler, mais parce que l’on vous fait travailler pour rien. » Rien ? Casser des pierres, forer des puits, creuser un canal reliant la mer Blanche à la mer Baltique. Le travail est réduit à l’épuisement des forces physiques, mais surtout la notion de crime et celle de faute furent dénaturées par l’État lui-même. Entre la vie et la mort, le crime et l’innocence, les frontières furent sciemment brouillées. C’est ce que Chalamov découvrit aux camps de la Kolyma à partir de 1937, et qu’il voit se mettre en place, doucement, à la Vichéra en 1930. Le « travail correctif » évolua en système totalitaire. Chalamov trouva la force de survivre dans son amour de la poésie. Il écrivit à Pasternak, pour lequel il avait une admiration sans bornes, ces mots magnifiques : « je connais des gens qui ont survécu grâce à vos vers, grâce à la perception du monde que transmettaient vos poèmes. Avez-vous jamais songé à cela ? À ces gens qui sont restés des êtres humains uniquement grâce à vos paroles, à vos dessins, à vos pensées qui les accompagnaient sans cesse ». Quand l’art triomphe de l’inhumanité, l’homme redevient lui-même.
La Quinzaine littéraire, 16 octobre 2000 par Christian Mouze Comme un poisson dans l’eau
La Vichéra est une rivière de l’Oural occidental et une région forestière. En 1928, le pouvoir soviétique y établit un camp, dépendance administrative des camps de la Russie du Nord, le seul grand ensemble pénitentiaire qui existait alors. Au printemps 1929, condamné comme « élément socialement dangereux » (il avait voulu faire connaître le testament de Lénine), et après un séjour à la prison moscovite des Boutyrki, Varlam Chalamov y arrive. Dans la plénitude de son être. Vichéra (sans doute écrit entre 1960 et 1970) est une suite de récits et de considérations sur la vie en prison, la vie dans les premiers camps soviétiques, et les hommes, souvent haut en couleur, droit commun ou politiques que Chalamov a côtoyés. C’est que celui-ci est un observateur attentif, aigu et privilégié. Son rôle, ses responsabilités au sein du camp (il remplit entre autres des tâches d’inspection), une personnalité à la fois prudente et déterminée lui permettent d’aller et venir dans une zone géographique assez large. Et de voir. D’enregistrer. D’analyser. De pressentir. De prévoir. Il étudie ainsi la mise en place d’un système de détention à grande échelle (le futur Goulag) que le régime s’efforce d’articuler et d’associer, en 1929-1930, à ses nouveaux objectifs : liquidation de la NEP, collectivisation forcée, élan quinquennal avec la construction des premiers grands combinats. Dans cette refonte du fonctionnement et de la finalité des camps, au sein de ceux-ci, les rapports sociaux et les rapports de pouvoir sont reconsidérés, et la situation de détenu et celle de gardien peuvent se confondre, voire s’échanger. Réorganisés « sur un pied d’efficacité », les camps deviennent « camps de rééducation par le travail » et témoignent de l’intégration du système pénitentiaire aux rouages de l’économie d’État. « On introduisit le décompte des journées de travail, une invention de génie, tout comme la gradation alimentaire destinée à stimuler la productivité ». Rechercher l’exploitation la meilleure du « travail gratuit des détenus », mais l’assimilation à l’économie d’État entraîne aussi toutes les déviances, tous les dévoiements, tous les comportements hypertrophiques de corruption et de concussion dont souffre celle-ci. Et pour l’établissement, la consolidation et la perpétuation de ce nouveau système, les ourkas (truands) se sentent soutenus par l’État face aux politiques (ennemis du peuple, donc irrécupérables). L’une des singularités de Vichéra est de nous faire comprendre, au cœur même du régime carcéral et de ses métamorphoses, le glissement de toute une société au stalinisme. Toutes les composantes de la société, ce n’est pas un hasard, vont d’ailleurs passer par les camps. Pour le lecteur de Chalamov les camps n’apparaissent pas comme un effet du stalinisme, mais constitutifs de son être. « Moule de l’existence », « partie du monde », « image du monde » - tel est le camp qui ne compte pas plus de coupables ou d’innocents qu’il n’y en a dans le monde extérieur, puisque lui aussi est le monde. Aux yeux de Chalamov le camp soviétique n’est ni positif ni négatif. Il est. Au même titre que l’existence, que la vie sociale alors en construction et dont il forme l’une des pierres. « Au camp il n’y a pas de coupables ». On ne s’intéresse pas à la faute mais au travail, à la production, au pourcentage, et on pratique l’autosurveillance : comme dans le reste de la société. Dénoncer le camp n’est pas l’objet de Chalamov, mais le voir et l’étudier. Il est avec. Il fait avec. Il naît avec. « J’ai été arrêté le 19 février 1929. Je considère ce jour et cette heure comme le début de ma vie sociale. » Aucune indignation devant cet exercice de force morale qu’est le camp. « La solitude est l’état optimal de l’homme. » « Avais-je assez de forces morales pour poursuivre ma route en solitaire, voilà quel était l’objet de mes réflexions dans la cellule 95 du quartier d’isolement de la prison des Boutyrki. Les conditions y étaient superbes pour méditer sur la vie, et je suis reconnaissant à cette prison de m’avoir laissé mener seul dans une cellule la quête de la formule dont j’avais besoin pour vivre. » « Quoi qu’il arrive, elle (la prison) serait mon capital moral, le rouble impossible à monnayer de ma vie future. » « L’inconfort physique sous ses formes classiques était depuis longtemps pour moi un prétexte, une occasion de me surpasser (...) L’intelligentsia russe sans la prison, sans l’expérience de la prison, n’est pas tout à fait l’intelligentsia russe. » « Que m’a donné Vichéra ? Trois années de déceptions amicales, l’anéantissement de mes rêves d’enfant. Une extraordinaire confiance en ma force de vie (...) J’étais resté debout, solidement campé sur mes pieds, et je n’avais pas peur de la vie (...) J’étais prêt à vivre. » Chalamov est en prison ou au camp comme un poisson dans l’eau. Il cite volontiers – à plusieurs reprises dans ses manuscrits, mais c’est le compliment dont il est le plus fier, « le plus beau que j’ai reçu de ma vie » – la parole d’un SR, en 1937 aux Boutyrki : « Vous voulez que je vous dise ? Vous, vous êtes capable de faire de la prison ! » Et précisément, ce qui frappe à la lecture de Vichéra ce n’est pas tant les faits et les portraits, ni cette parfaite vision, cette vision limpide d’une société et de sa marche, telle un navire de sa proue carcérale fendrait l’Histoire, mais l’attitude éthique de Chalamov, l’acceptation, le non-jugement et leur corollaire : la non-concession. Il y a une extraordinaire dignité morale de Chalamov qui ne juge jamais, refuse de se poser en juge, reçoit l’emprisonnement comme un don de liberté intérieure et fait de celle-ci la pierre de touche de ses actes. « J’avais pris la ferme décision, pour toute ma vie, d’agir uniquement selon ma conscience. Sans prendre l’avis de personne. Je vivrais ma vie moi-même, bien ou mal, mais je n’écouterais personne, ni les petits, ni les grands. Mes erreurs seraient mes erreurs à moi, et mes victoires aussi. » La réclusion détruit les uns. Elle affermit les autres. Chalamov est de ceux-ci. Son écriture découle de son attitude morale. Elle n’en est pas le reflet, elle en est la pointe, l’acmé. Elle ne cède rien à l’ornement, aux fioritures, à l’élégance, à la recherche. Au toilettage même. Elle présente un matériau brut. C’est quelque chose à saisir immédiatement dans la vie plutôt qu’à longuement élaborer dans l’intellect : chez Chalamov la littérature ne peut naître que de la vie, pas de la recherche littéraire. «… un écrivain n’a pas besoin de prendre de notes, de graver dans sa mémoire, d’observer. Il lui suffit d’être présent, de voir d’entendre et de comprendre. » Attention plus que description. Enregistrer, prendre sur le vif. L’écriture de Chalamov n’est pas un chemin vers les choses. Elle les tient d’emblée. Elle ne porte pas de figures mais donne la simplicité de la vie. Vichéra est sous-titré : « antiroman ». Il y a donc un projet d’écriture. Une intention bien arrêtée. Le ton est égal, mais il s’agit moins de neutralité que de cet équilibre même d’une force intérieure. Un rocher de vie et de verbe. Les aspérités laissées apparentes. Rien de lissé. Chez beaucoup la mémoire tourne sur soi-même et telle une meule écrase le grain du passé, et produit la farine immaculée d’un être, fût-ce aux dépens de toute une part de sa réalité. Chez Chalamov la mémoire ne craint pas les redites, les retours, les ressauts, les repentirs, les ombres revenues dans un dessin différent et comme l’entachement de légères modifications, c’est qu’elle ne craint pas de montrer sa fragilité et son usure humaines, ses répétitions, son tâtonnement. Chalamov la restitue telle qu’elle est, telle qu’elle partage le lot de l’esprit faillible. Aussi où serait la faute littéraire de rester fidèle à l’humain et à ses aléas ? Il se souvient avec un corps soumis aux abrasions du temps, comme une vie peut se rappeler de soi ou des autres, gardant ces interstices d’oubli que l’on veut le plus souvent combler, ces interstices d’erreurs que l’on cherche à égaliser et effacer, et qui composent autant la mémoire que le clair et véridique souvenir la compose. Mais Chalamov ne veut ni effacer ni combler, et plus que la construction d’un monument littéraire qui gère, ordonne et fixe la mémoire comme si en fin de compte celle-ci résultait de celui-là, il laisse la seule trace humide - appelée à ne jamais s’assécher - d’un homme et d’une vie. Et nos yeux, le livre refermé, porteurs de cette trace.
L’Express, 12 octobre 2000 par Michel Crépu
Varlam Chalamov, avec Soljenitsyne, est le grand écrivain du Goulag. On se souvient des fameux Cahiers de la Kolyma où l’expérience concentrationnaire est décrite comme au scalpel, fruit de dix-sept années de détention. Chalamov s’y révélait un écrivain autant qu’un témoin. On retrouve ce même ton sec, à peine ironique, dans Vichéra (…) Chalamov rappelle souvent Primo Levi : même goût de la précision sans chichis, même acharnement au seul vrai. Le plus troublant est la beauté noire qui émane de ces pages. Vraiment, on est ici au-delà du témoignage. |