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  Existe-t-il une vie intellectuelle en France ?

  Jean-Claude Milner

  32 pages
6,80 €
ISBN : 2-86432-367-2

Résumé

     À la question : existe-t-il une vie intellectuelle en France ? l’auteur répond résolument : non. La vie intellectuelle n’est pas une donnée naturelle à la France, comme chacun semble le croire. Bien au contraire, la société française lui est hostile, toute à ses rêves de clocher. Quand d’aventure, une vie intellectuelle y trouve accueil, c’est par exception et à la suite de décisions guidées le plus souvent par un simple calcul d’intérêt.
     Un épisode historique autorise une vérification quasi-expérimentale : la Troisième République. Ce fut un des rares moments où la vie intellectuelle fut reconnue pour une chose d’importance. Cela suivait d’une nécessité politique ; il fallait établir un régime républicain dans un pays qui n’en voulait pas. Face à une société réticente, la machinerie politique jugea opportun de rechercher un appui auprès des gens d’étude – savants, artistes, écrivains. En échange, elle leur proposa quelques libertés et même quelques refuges ; sa provisoire bienveillance alla jusqu’à ne pas leur demander s’ils étaient ou non des Français de souche.
     De cela, à ce jour, il ne reste rien. Tout simplement parce que la société s’est habituée à la forme républicaine et en a fait un clocher de plus. Du coup, la vie intellectuelle ne sert plus à rien. Jean-Claude Milner analyse les trois scansions qui ont jeté bas les dispositifs par quoi l’intellectuel pouvait se croire chez lui en France : la catastrophe de Vichy, la rupture de la guerre d’Algérie et le triomphe de la conception faible de la démocratie comme reflet inerte de la société.
     « Là où la société règne, toute pensée s’éteint. »



Revue de presse

Presse écrite (extraits)

    Libération, 20-21 juillet 2002
     La fonction politique de l’intellectuel, c’est d’être impopulaire
     Propos recueillis par Philippe Lançon

     Vous affirmez dans un livre à paraître en octobre chez Verdier, qu’il n’y a plus en France « l’ombre d’une vie intellectuelle ». Qu’est-ce-qui caractérise une vie intellectuelle ?
     Je ne suis pas sûr de savoir ce qu’est une vie intellectuelle. Mais je crois savoir ce qu’est son absence. Négativement, donc, un constat s’impose : il n’y a plus de grande querelle qui divise. La fin des idéologies, qu’on trouve cela bien ou non, est la fin de la division. Beaucoup en profitent pour dire : « C’est bien, tout le monde se parle et se respecte enfin », etc. Je crois plutôt le contraire : rien n’est désormais jugé assez sérieux pour entraîner des séparations profondes. Ainsi, longtemps, le régime de la démocratie parlementaire était-il violemment discuté. Aujourd’hui, il est devenu une base indiscutable. Est-ce la preuve de sa réussite ? Je crois en fait qu’il n’est pas jugé comme tout à fait sérieux, puisqu’il ne mérite plus qu’on en discute. Même constat pour la République. Aujourd’hui, tout le monde est républicain. Mais ce n’est plus l’objet d’une réflexion menant à une conclusion. C’est un point de départ et d’arrivée, sans réflexion. Les questions qui pourraient diviser ont été disjointes de ce qui fait la vie intellectuelle. Donc celle-ci n’existe plus.

     Comment les questions qui divisent ont-elles été disjointes de la vie intellectuelle ?
     Prenez l’exemple des organismes génétiquement modifiés. Intellectuellement, c’est une affaire très complexe ; elle exige des compétences précises. Ceux qui en parlent le font souvent sans savoir ce que c’est. En parler devient donc une affaire de pure représentation imaginaire. Et, à la fin, le dernier mot revient à des experts. Ce qui signifie que la division, le débat sur cette question ne sont pas sérieux. Les hypothèses et les conclusions dépendent de plus en plus d’expertises extrêmement restreintes, alors qu’elles devraient dépendre d’une information beaucoup plus large, dans les journaux, les revues, une information qui n’est dans notre pays qu’un leurre.

     La vie intellectuelle s’est pourtant manifestée en France, par exemple, à l’occasion de l’« affaire Renaud Camus »
     Cette affaire met en cause des intellectuels, mais ne ressortit pas de la vie intellectuelle. Elle posait une question grave et sérieuse : savoir s’il existe des formes nouvelles d’antisémitisme, des formes qui n’ont plus besoin du négationnisme pour s’exprimer puisque Renaud Camus n’est pas négationniste. Cette question grave est européenne, car elle se pose, ou va se poser, partout. Mais elle a tout de suite été absorbée par l’aspect « République des Lettres », et n’a pas été vraiment posée.

     Votre vision de la pensée en France est généralement très pessimiste. Vous la décrivez comme minoritaire, exceptionnelle, en danger de mort permanent. « Là où la société française règne, écrivez-vous, toute pensée s’éteint, toute langue se tait, toute oreille se ferme. » Pourquoi ?
     Les Français ont une image d’eux-mêmes dans laquelle la vie intellectuelle, comme la haute-couture ou la cuisine, fait partie d’un don du Ciel. Si c’est cela, alors pas besoin d’effort. Il y aura toujours des cuisiniers, des modistes… Mais il me semble que, pour la vie intellectuelle, c’est différent : quand il y en a une, c’est en contradiction avec la vie en roue libre de la société française, qui n’est pas faite pour ça.

     Vous la décrivez comme une société immobile, aimant être gouvernée au centre et par la médiocrité, « au point d’indivision des notables ». Pourquoi n’est-elle pas faite pour l’action intellectuelle ?
     C’est lié à une forme de réussite initiale. Depuis 1815, le problème qui se pose à la société française c’est que 1789 ne recommence pas. Tout cela s’est d’abord exprimé sous la forme de la contre-révolution. Mais ça n’a pas marché. Dès lors, la réussite, ça a été de se réclamer de 89 pour que 89 ne soit plus. Ce discours débute en 1830. La bourgeoisie prend le pouvoir en disant : « 89 et Napoléon, c’est formidable ! » Pour mieux en tuer l’esprit. Depuis, la société française est la société qui a le moins changé dans l’image qu’elle a d’elle-même.

     On passe pourtant beaucoup de temps à nous expliquer le contraire, qu’elle subit des mutations énormes, qu’elle se modernise…
     Mais son image d’elle-même ne change pas. Un Anglais sera tout à fait convaincu que sa société a changé depuis 1914. La société française, dans ses représentations, se regarde comme si rien n’avait changé. Elle se fantasme toujours comme industrielle au Nord et paysanne partout. Voyez l’importance accordée à l’agriculture en politique ! Et l’épopée de José Bové, qui part tout de même sur la défense du roquefort ! Les Français rêvent que leur société bouge le moins possible, parce qu’elle serait ce mélange parfait de tradition, de propriété et de modernité. Cette perfection-là n’inclut pas une vie intellectuelle active. Laquelle n’est née que des contraintes fortes – contre-révolution, défaite de 1870, Première et Seconde Guerres mondiales.

     Quel a été, selon vous, le dernier grand moment de la vie intellectuelle française ?
     Le moment structuraliste. Il a joué, sans faire d’effort, dans un espace qui excédait largement l’Hexagone – ce qui n’allait pas du tout de soi : quel intellectuel français, aujourd’hui, a l’envergure internationale de Sartre, Foucault ou Derrida ? Le structuralisme est très important dans la vie intellectuelle française, et il s’achève en 1968. 1968 repose sur l’idée que la politique sous sa forme parlementaire n’a aucun intérêt ; il fait croire qu’une politique extérieure au parlementarisme, à la mécanique politique, est possible. Dès lors, la question politique devient absolue. Or, quand il y a une question absolue qui se pose, l’intellectualité répond ou bien par un non absolu, ou bien par un oui absolu.

     Pourquoi ?
     C’est lié à sa nature même. L’intellectualité doit toujours tendre à son maximum. Quand une question se pose, elle la sollicite en la poussant à fond. L’intellectuel s’est donc laissé saisir par la question de la politique absolue. Si comme beaucoup il répond oui à la politique absolue, sa vie devient sans autonomie : elle se confond avec la vie de cette politique – une vie courte, à périodes brèves, sans rapport avec le rythme de la pensée – et s’y perd. La réponse inverse, le non absolu à la politique, est très rare chez les intellectuels : c’est par exemple le cas de Benny Lévy pour qui, désormais, rien ne passe par la politique.

     L’absence d’autonomie de la vie intellectuelle a eu, selon vous, des effets importants sur le champ politique français, devenu un marécage de l’humilité comme médiocrité revendiquée. Que s’est-il exactement passé ?
     Jusqu’à la chute du bloc communiste, en 1989, la vie intellectuelle était à l’horizon de quelque chose qui s’appelait la Révolution, même pour la désamorcer. Le terme de révolution était pertinent. Soudain, après 1989, le mot lui-même disparaît. Il n’y a même plus besoin de se dire contre-révolutionnaire. Cette disparition a bouleversé l’organisation intérieure de la vie politique parlementaire. Sans repère, elle n’a plus d’autre horizon qu’elle-même. Certains font alors de la question politique une question entièrement relative. Mais relative à quoi ? La réponse de Kouchner, par exemple, c’est : relative à la santé. Relative à la meilleure des santés possibles pour le plus grand nombre de gens possible – à l’intérieur de quoi se trouvent les droits de l’homme. Il croit faire évoluer la question politique mais, en réalité, il fait entrer dans le jeu parlementaire ce qui était présenté comme un substitut à ce jeu. Résultat : les institutions ne changent pas d’un iota. Comme ils disent tous : il ne s’agit pas de changer les institutions, mais de les vivre autrement On tourne en rond.

     Comment réagit la classe politique face à cette relativité absolue et face à cette perte du repère révolutionnaire, de l’idéal du changement ?
     Elle n’a que deux solutions. Soit la politique cherche un repère en elle-même, et elle devient de l’art pour l’art : c’est Mitterrand. Libération en saluait sa réélection en 1988 par ces mots : « Salut l’artiste ! » Ils auraient pu resservir pour Chirac en 2002. Mais, en ce domaine, Mitterrand lui fut bien supérieur. En politique, Mitterrand est un inventeur : par exemple, il a inventé Le Pen. Chirac n’invente rien : il sait suivre et utiliser les procédures existantes. Il a donc utilisé Le Pen, que Mitterrand avait inventé. Cette politique vécue comme de l’art pour l’art n’est bien entendu supportée que si l’on n’admet pas que c’est de l’art pour l’art.

     Il existe une seconde solution : la politique cherche ses repères non pas en elle-même mais à l’extérieur, dans la société. Vous avez des mots durs sur ce dispositif de gouvernementalité qui, désormais, peut et doit refléter la société, par exemple, la fameuse France d’en bas. En quoi est-ce un mal ?
     La société est l’absolu dont nul ne peut sortir : elle est là, on n’y échappe pas. Elle ne trouve donc de reflet qu’en elle-même. Aucun système institutionnel ne peut la refléter. S’il veut le faire, comme aujourd’hui, il va à la catastrophe car c’est la quadrature du cercle : vous ne pouvez pas construire un cercle qui ait la même superficie qu’un carré. On ne peut pas vouloir à la fois que la politique existe et qu’elle soit un reflet de la société – tel qu’on le dit aujourd’hui. Si la politique existe, c’est justement là où la société n’a pas envie d’aller. Sinon, elle n’a pas de raison d’être : la société se suffit à elle-même. Malheureusement, dans notre démocratie, la politique peut difficilement éviter de se présenter comme un reflet de la société, mais, si elle le fait la société n’évolue pas. Elle se contente de se plaindre… entre autres, de la politique ! L’homme politique a besoin de cette plainte pour dire qu’il y répondra, et plus il dit qu’il y répondra, moins il le fera. Il est pris dans la dimension paralysante du reflet et n’en sort pas.

     Vous affirmez finalement que l’acte politique, comme la pensée, est toujours minoritaire, voire rebelle, face à la masse molle et conservatrice de la société.
     Si on avait eu en 1905 cette obsession du reflet à travers la télévision et la radio généralisées, jamais la séparation de l’Église et de l’État n’aurait eu lieu. Imaginez des centaines de femmes devant chaque église avec des caméras partout : quel homme politique prétendant refléter la société aurait décidé contre ça ? En 1981, Mitterrand, qui connaissait la société mais s’en foutait, a imposé, contre elle, l’abolition de la peine de mort. Aujourd’hui, il existe un pays, les États-Unis, où il y a de la Politique sous une forme majeure : militaire. La politique amène la société américaine là où elle n’a pas envie d’aller. Est-ce indispensable au fonctionnement d’une société ? Oui, si, pour survivre, cette société a besoin de fonder un empire. En France, on ne fait plus de politique. Actuellement par exemple, la société a le sentiment de n’avoir pas résolu le problème de l’immigration, et même de ne pas savoir ce qu’elle veut. C’est un cas type : elle attend que la politique aille sur ce sujet quelque part. Au lieu de quoi, la République « reflétante » ne fait servir le suffrage universel qu’à sa dénégation et au resserrement.

     Vous semblez rêver d’un « clergé intellectuel non célibataire » qui ferait vivre ses idées contre la société, comme ce fut le cas dans les débuts de la Troisième République. L’intellectuel véritable serait appelé à une austère et exigeante traversée sociale du désert. Qu’en est-il actuellement ?
     En 1981, les intellectuels ont cru trouver un gouvernement qui les reflétait eux-mêmes. D’abord ce n’est jamais vrai. Ensuite, cela a entraîné un dispositif où ces intellectuels sont devenus organiques de ce qui, caractéristiquement, se nomme « politique culturelle ». C’est le devenir rouage de l’intellectuel : il est alors trop pris dans la dimension « être reflété par », et donc « reflet de », pour effectuer son travail. Il faut donc le rappeler : la fonction politique de l’intellectuel c’est d’aller où la société ne veut pas ; c’est d’être impopulaire.

 

     Livres Hebdo, 20 septembre 2002
     « La société française est l’ennemie de la pensée »
     Interview de Jean-Claude Milner par Jean-Maurice de Montrémy

     Vous avez cette année soixante et un ans. Linguiste, vous avez suivi une belle carrière universitaire, tout en arpentant la philosophie et la psychanalyse (côté Lacan). Mais vous avez quitté sans tarder l’université, comme la loi le permet. Un départ à la retraite en forme de provocation. Il s’accompagne d’un pamphlet : « Existe-t-il une vie intellectuelle en France ? ». Question à laquelle il faut répondre…
     Non, bien sûr ! Il n’y a pas, il n’y a plus de vie intellectuelle en France. Il n’y a en a d’ailleurs pas eu souvent. Admettons qu’il y en ait eu pendant la III e République ; même alors, elle a eu une situation précaire.
     Un exemple éclatant du vide a été donné par la mobilisation générale dite « antifasciste » contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. En avril, nous avons vu la société se photographier elle-même. Il n’y a pas eu de politique. Prendre le social pour du politique signe l’arrêt de mort de toute vie intellectuelle.
     Je me sépare sur ce point de beaucoup de commentateurs. Ils pensent que les médias sont le seul moyen d’atteindre l’opinion, voire de la guider. C’est pourquoi ils les critiquent. Car, pour eux, l’opinion est souveraine. Elle est le lieu du pouvoir. J’estime pour ma part que l’opinion n’est ni souveraine, ni puissante par elle-même. Elle n’est qu’une statistique, ni plus, ni moins. Un audimat. Je n’ai rien contre l’audimat, ni contre les listes de meilleures ventes, etc. Ils nous mettent en face d’évidences. Ils ne sanctionnent en rien la vie intellectuelle, dont l’espace est ailleurs – ou devrait être ailleurs.

     Si les médias ne peuvent offrir cet espace à la vie intellectuelle, où celle-ci peut-elle exister ?
     Là où la société règne, toute pensée s’éteint. Je développe, dans mon livre, une contre-épreuve : celle de la IIIe République. Pour un temps déterminé et pour des raisons qui n’étaient pas toutes glorieuses, celle-ci offrit au savoir et à l’étude plusieurs asiles publics. Une certaine conception de l’université, de l’enseignement, prévalurent des années 1880 aux années 1930, avant la progressive décomposition du système jusqu’à la fin des années 1960.
     Né, non sans peine, de la défaite imprévue du second Empire, l’État de Gambetta et Ferry projetait d’établir un régime républicain, doté de libertés publiques. Or la France, de 1875 à 1914, demeura, dans sa majorité, antirépublicaine et plutôt indifférente aux libertés. La politique consistait donc à faire démocratiquement accepter par le plus grand nombre un régime minoritaire.
     Pour cela, le parti républicain entendit créer une « couche sociale nouvelle » (l’expression est de Gambetta) : une bourgeoisie salariée, tirant ses revenus de l’État et non plus de la propriété privée. Le mode d’accession à cette bourgeoisie était la méritocratie. Pour la former, la République ne pouvait s’appuyer sur l’Église ; il lui fallut cette sorte de nouveau clergé – non célibataire – que fut le milieu des professeurs et des grandes écoles. Excluant les catholiques, les femmes (jugées cléricales) et une bonne part des notables, ce régime ne reflétait pas la société. Il la gouvernait. Ce fut pour les gens d’étude – savants, artistes, écrivains – un temps de respiration. De manière volontariste, un espace de discours était créé, où s’exprimaient des opinions contraires, y compris antirépublicaines. Le savoir y avait une valeur en soi.
     Bien sûr, c’était un paradoxe : ce gouvernement démocratique reposait sur des élites. Ces élites ne reflétaient pas la société. Les sondages, s’il y en avait eu, auraient été catastrophiques. Mais les élections étaient gagnées. Quant à la vie intellectuelle, inutile de dire qu’elle ne dépendait pas du marché, qui prospérait par ailleurs. Tout cela périclita quand la bourgeoisie salariée cessa d’être un milieu de combat pour devenir la norme parce que, entre-temps, la forme républicaine de gouvernement était devenue une Nature.
     Après Vichy, le système connut difficultés sur difficultés, mais une chose n’était plus remise en question : la forme républicaine de gouvernement. Par ailleurs, la IV e République se voulait un reflet de plus en plus fidèle de la société : réintégration des catholiques, vote des femmes, rapprochement entre syndicats et partis. Un mécanisme était enclenché, dont on constate le stade final : les Français sont convaincus que la société en France est si naturellement libre et bonne qu’il suffit de la refléter de la manière la plus transparente possible pour que tout aille pour le mieux. Plus besoin de penser pour être républicain et libre, il suffit de refléter. Avec humilité, sans prise de tête excessive.
     Mais aucun savoir ne peut exister sur les bases du consensus et de l’humilité. De là, ce qu’on voit aujourd’hui : la multiplication des conduites d’excuse. Le savant doit s’excuser d’être savant ; l’intellectuel doit s’excuser d’avoir, un bref instant, pensé. S’ils ne le font pas, ils sont hors de la société. je constate que beaucoup le font ; certains, il est vrai, avec ruse.
     La vie intellectuelle, dès lors, relève de la flatterie. Refléter, refléter, refléter. Comme il arrive souvent, l’école est un bon test. Les élèves se fichent d’Homère, abandonnez Homère ! Les élèves se fichent de Proust, abandonnez Proust ! Préférez Mary Higgins Clark. Les élèves s’en fichent autant que d’Homère ou de Proust, mais au moins c’est modeste.

     Vous êtes donc élitiste.
     En matière intellectuelle, oui. je ne vois pas pourquoi les élèves ou les étudiants devraient recevoir la formation la plus plate possible. À en croire le consensus, il ne faudrait parler aux gens jeunes – et, plus largement, aux lecteurs, aux spectateurs, etc. – que de ce qu’ils connaissent déjà, que de ce qui reproduit leur âge, la mode qu’on leur vend, le langage qu’on leur a fabriqué. Alors, je me dis : « À quoi bon ? » je l’écris dans mon court texte : « Fuyez l’enseignement et la culture tels qu’ils se proposent à vous en France [ ... ]. Comprenez que la société française a toujours été la plus ennemie du savoir et de la pensée. »

     Que faire, alors ?
     Accepter la solitude, si l’on y parvient. Se construire des petits cercles. Reprendre à sa manière les techniques du samizdat. Éventuellement créer de nouvelles structures. Pour éviter d’être mal compris, mieux vaut se taire en public, et parfois en privé. Si l’on ne se tait pas, mieux vaut prévoir qu’on sera mal compris. En tout cas, ne jamais trahir sans précaution, par une parole ou par un raisonnement, ce qui est devenu l’obscénité même : cette femme, cet homme, aiment le savoir et l’étude.

 

     Lire, février 2003
     Un débat de société
     par Marie Gobin

     Une guérilla d’intellectuels ou un débat politique ? De toute façon, pour Jean-Claude Milner, la machine à fabriquer des intellectuels, en France, est cassée…

     Jean-Claude Milner est linguiste. Ancien président du Collège international de philosophie, ancien universitaire, il est l’auteur d’un texte bref et incisif, Existe-t-il une vie intellectuelle en France ? (Verdier) publié en avril 2002, après le premier tour de l’élection présidentielle dans la publication périodique de Jacques-Alain Miller, Élucidation. Dans ce pamphlet, Milner soutient « qu’il n’y a jamais eu de vie intellectuelle en France que par exceptions et que les exceptions attestées sont toujours le fait d’une volonté, favorisée par un concours de circonstances ». Sans cette volonté, sans cette prise de conscience, il ne reste qu’une solution, fuir la France.

     La polémique autour du livre de Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre, Enquête sur les nouveaux réactionnaires (Seuil), agite la vie intellectuelle…
     Jean-Claude Milner. Je ne suis pas absolument sûr que ce soit l’amorce ou en tout cas la preuve suffisante qu’il y ait une renaissance de la vie intellectuelle. J’ai l’impression que les intellectuels se donnent l’occasion d’un débat dont les enjeux sont en fait tout à fait autres, beaucoup plus directement liés à la recomposition du paysage politique.

     Que pensez-vous du livre de Daniel Lindenberg dans lequel vous êtes cité au titre de « nouveau réactionnaire » ?
     J.-C. M. Il a une conception qui a sa cohérence. Il met ensemble sous la forme d’un ennemi, d’un adversaire à combattre, des individus et des œuvres qui en elles-mêmes sont extraordinairement différentes. Le point d’unité vient du point de vue de Lindenberg. Et ce point de vue a sa cohérence. Sa position prend acte du fait qu’il n’y a pas de vie intellectuelle mais je dirais qu’il considère qu’il est très bien qu’il n’y en ait pas parce qu’il serait très mal qu’il y en ait une. Parce que s’il y en avait une, cela voudrait dire que les intellectuels forment un espace autonome et cette autonomie est véritablement dommageable pour ce qu’il appelle la démocratie.

     Selon vous, la tournure que prend la polémique témoigne de ce qu’il n’y a pas de vie intellectuelle ?
     J.-C. M. C’est un peu mon sentiment. Ce que ça marque, c’est une instrumentalisation des intellectuels par un débat qui en vérité se présente comme un débat politique, gauche contre droite, gauche contre nouvelle réaction, mais qui est en fait, sous la plume de Lindenberg, un débat de société. Car ce qu’il reproche à ses adversaires, c’est de ne pas accepter les évolutions de la société, l’émergence de droits nouveaux qui sont des droits sociaux, l’émergence d’expressions nouvelles de ces droits. [...]. C’est le primat du social sur le politique en tant que champ particulier avec ses règles propres, sur l’intellectualité comme champ particulier avec ses règles propres, sur la littérature comme champ particulier avec ses règles propres. Et donc, au nom d’un mouvement social dont il pense être, lui, en position d’accompagner le rythme, il peut dire « ça, ça va dans le bon sens, ça, ça va dans le mauvais sens ». Ce qui moi me paraît sujet à controverse, c’est justement ça : Est-ce qu’il va de soi que le mouvement de la société doive être le critère ultime ? Dans Existe-t-il une vie intellectuelle en France ? je rappelle qu’il y a eu des périodes dans l’Histoire où le mouvement politique s’est affirmé en opposition à ce qui constituait le mouvement social. Dans le cas français, ça a donné lieu à des conséquences qui globalement n’ont pas été jugées insupportables.

     Vous donnez l’exemple de la Troisième République.
     J.-C. M. Je ne le prends pas comme un idéal, je le prends comme une contre-épreuve. La Troisième République est intéressante car elle illustre le cas du politique qui va absolument contre la société française. La société française est globalement rurale, catholique, assez largement antirépublicaine. Les républicains imposent un système politique dont la société française ne veut pas et qui, en plus, est la risée de l’Europe, alors constituée de monarchies.

     C’est l’un des objets de Existe-t-il une vie intellectuelle en France ?
     J.-C. M. Tout ce que je dis pourrait se résumer de la manière suivante. À mes yeux, les libertés n’ont rien de naturel. En vérité, le mouvement naturel des sociétés les porte vers l’oppression et la servitude. Une société libre n’est jamais libre par son mouvement naturel. Si ce n’est pas naturel, cela veut dire que c’est artificiel. Quels sont les artifices ? Parmi les artifices, en tout cas dans la tradition française, il y avait pendant longtemps l’existence d’une vie intellectuelle. Ce qui ne voulait pas dire que les intellectuels dans leur ensemble aient été des démocrates – dans beaucoup de cas, ils ne l’étaient pas – mais le seul fait qu’ils vivent comme intellectuels avec le caractère artificiel que cela a, que ce soit concentré dans une ville, Paris, que ce soit concentré dans certains quartiers – à une époque, Saint-Germain-des-Prés, le quartier de l’Europe au temps de l’affaire Dreyfus, tout ça, c’est éminemment artificiel. Cet artifice, dans la tradition française, faisait partie du même artifice que celui par lequel les libertés pouvaient exister. C’est pour ça que je pense que la disparition progressive de la vie intellectuelle en France est quelque chose qui amène à poser des questions. Peut-être que quelqu’un va dire qu’après tout c’est peut-être un bien. C’est un bien à condition qu’il y ait quelque chose à la place. Pour le moment, je ne le vois pas. [...] Si les intellectuels cessent de fonctionner, il faut trouver des remplaçants.

     Qui pourraient être les remplaçants ?
     J.-C. M. Dans le dispositif français, je ne le vois pas. Pour des raisons diverses dont les unes sont strictement économiques et les autres idéologiques, le système d’enseignement français transmet de moins en moins les types de savoirs qui permettent l’émergence de nouveaux intellectuels. La machine à renouveler le corpus des intellectuels est en train de perdre son efficacité et ça, depuis longtemps. Si je prends la société américaine, qui n’est pas un modèle absolu, autant l’école élémentaire est en complète décadence, autant le système universitaire garde un minimum de fonctionnement. Et puis, c’est ça le propre du système américain, à partir du moment où le sujet croit à quelque chose, il se constitue une formation. Il y a des intellectuels en quelque sorte loco-situés. Le mouvement noir américain a produit une intellectualité propre. Les Panthères noires avaient des intellectuels et, aujourd’hui, le mouvement noir construit des intellectuels qui lui sont propres, qui sont des autodidactes. Chez les Latinos, aux États-Unis, c’est en train de se faire. Chose dont la France n’a pas l’habitude. C’est très difficile de fabriquer cela de toutes pièces. Les minorités en France, c’est vraiment petit. Les minorités aux États-Unis, c’est grand. Moi, je rêverais qu’une intellectualité digne de ce nom se construise à partir de la jeunesse arabo-musulmane – arabo-musulmane au sens où il y a des musulmans qui ne sont pas des arabes – en France. Pour le moment, après quand même un certain nombre d’années, rien n’apparaît de façon extrêmement distincte. Il n’y a pas de grand écrivain… Le modèle français traditionnel étant ce qu’il était, un modèle lié à l’idée de nation et en plus lié à l’universalité de la langue française – l’idée de nation manifestement ne parle plus et quant à l’universalité de la langue française, c’est quand même bien terminé, comment est-ce qu’on fait ? Là, il faut être inventif. Est-ce que l’invention peut venir de gens qui sont formés dans l’ancien système comme c’est le cas pour moi ou pour Lindenberg, ou est-ce qu’elle peut venir d’ailleurs ? La question est en suspens. En tout cas, pour le moment, d’ailleurs, rien ne vient en France. Ou bien on accepte que ce soit bouche fermée et que tout vienne des États-Unis. Ou bien… faire sa valise.

     C’est ce que vous conseillez à la fin de votre ouvrage, fuir la France et ses universités : « Le plus souillé de ces petits animaux de compagnie est bien l’universitaire tel qu’il est devenu. À qui oserait s’intéresser aujourd’hui aux choses de l’esprit, je n’ai, appuyé d’une expérience déjà longue, qu’un conseil à donner : fuyez l’enseignement et la culture tels qu’ils se proposent à vous en France. N’en devenez jamais les agents ni les patients. »
     J.-C. M. Auparavant, les écrivains qui avaient du succès pouvaient vivre de leurs droits d’auteur et les autres, être professeurs, comme Julien Gracq, par exemple. Ce dispositif-là, à mon avis, nous en avons vu la fin à partir des années Giscard. L’idée que les enseignants doivent enseigner, que ce n’est pas un lieu de mécénat, que quelqu’un qui se ménage du temps soit pour écrire des romans soit pour écrire des thèses savantes, c’est du temps volé aux enfants, c’est un discours qui a pointé de façon explicite sous Giscard. C’est un discours qui n’a fait que croître et qui s’est présenté comme un discours de gauche à partir de 1981. [...] Aujourd’hui, on ne peut plus être écrivain et professeur. On ne peut plus être savant dans le domaine des sciences historiques, philologiques, et enseigner. On ne tient pas le choc. Là où le fer a été porté, c’est sur la partie littéraire, philosophique. Donc, en vérité, sur les intellectuels.

     « Qu’il existe une vie intellectuelle en France et singulièrement à Paris a toujours semblé une donnée naturelle. Comme la haute couture et la cuisine. » Or, selon vous, c’est artificiel.
     J.-C. M. Les Français sont persuadés que Paris sera toujours Paris, que la haute couture sera toujours celle qu’elle est – preuve est faite que ce n’est pas vrai –, que la cuisine française sera toujours la cuisine française… c’est une question… Il y a comme ça toute une série de choses qui sont dans l’imaginaire français, que c’est donné par le Bon Dieu. La vie intellectuelle, c’est pareil. Que des intellectuels français existent, c’est artificiel. Qu’ils soient reconnus comme ayant une certaine supériorité, cela a cessé depuis la fin des années soixante, soixante-dix. Aux États-Unis actuellement, il n’y a pas un intellectuel français qui compte. [...] Se gargariser en disant que Paris est le lieu du monde où l’on a le plus pensé, c’est fini. J’avais été très frappé en lisant que les responsables de l’International Herald Tribune, qui traverse une crise, se demandent si ce journal, s’il doit continuer à exister, doit toujours être publié à Paris. Un des anciens rédacteurs en chef a écrit qu’en 1950, quand ils avaient pris la décision de faire ce journal à Paris, Paris était la capitale du monde intellectuel. Aujourd’hui, Paris n’est plus rien. Ce n’est pas moi qui le dis.

     Aujourd’hui, l’intellectuel est devenu un « roquet de compagnie », selon vos termes. Il a délaissé sa fonction critique.
     J.-C. M. C’est ça, il va être un accompagnateur. C’est la conception de Lindenberg, que les intellectuels renoncent à la fonction critique. Qu’ils accompagnent. Quitte à baptiser critique leur accompagnement.

     Accompagner, cela signifie seulement marquer de sa présence.
     J.-C. M. À mes yeux, c’est surtout s’instrumentaliser. Le modèle qui se développe en mettant le social au poste de commandement, c’est de configurer la société comme toute-puissante, une toute-puissance sans limites. L’accompagner, c’est être dans cette société en position subalterne. On ne prend pas les décisions, on les commente seulement. Pour être dans la fonction d’accompagner le pouvoir, il faut être un très grand philosophe. Quand on n’est pas un très grand philosophe, c’est très difficile d’avoir des idées nouvelles dans l’accompagnement. La question est : « Comment y aura-t-il des idées nouvelles ? »


Radio et télévision

« Répliques », France Culture, 2 novembre 2002