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80 pages
11 €
ISBN : 2-86432-462-8 |
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« D’abord il était facile de faire un tableau, ce n’était pas un
problème. La vraie tâche était de cerner la bête. Ensuite je
n’imaginais pas cerner la bête sans que s’y mêlât une affaire d’amour.
Enfin, quelque chose avait bien commencé ici, à l’angle de la villa
Chagrin et de l’Adour, où le hasard me faisait vivre. Me faisait vivre.
La question touchait Bram et Marthe. Elle me concernait aussi. »
Il s’agit, dans ce livre – au style économe et resserré, volontairement
lent dans la progression – de chercher les effets croisés et conjoints
de deux temps narratifs : celui de la perte d’une relation amoureuse
(et par là d’une personne en soi-même) et celui d’une disparition qui
appartient à une autre histoire : celle de Marthe Arnaud, compagne de
Bram van Velde, qui connut une existence à la fois intense et tragique. |

Hier soir j’écoutais avec attention, la main sur
la gorge, mon cœur arythmique, j’avais une peur violente, allait
s’éteindre quelque chose, c’était sans drame, j’avais le souvenir de
tenir à autre chose, quoi, on ne faisait plus de phrase, seule une toux
rauque, souffle malaisé, on ne liait plus les idées, on restait
allongé, le cœur malhabile, d’un autre genre, on ne liait plus les
phrases, c’était terminé, on était de ce côté, d’où rien ne pourrait
nous ramener, je regardais, il restait ceci : regarder – un éveil
d’oiseau à l’heure précise, avec le regret poignant de ce qui était
déjà empoigné.
Non, j’y viens, je vais y venir. J’irai à cet endroit, là où est la
question circonscrite, le point, l’angle. Il fallait dire l’abandon, le
mien et celui de Marthe, le même, je voulais du moins qu’ils fussent
les mêmes. Je n’osais pas le dire, c’est au matin, le ciel avait grandi
sans la moindre trace de salissure, tout de suite il fut levé, immense.
Marthe avait soixante-dix ans. Les crises de paludisme l’avaient
affaiblie. Elle y voyait peu. Avec elle Bram avait fui Paris et les
violences du temps de l’Algérie. La femme de Jacques Putman leur
prêtait sa maison de Fox Amphoux. Bram travaillait en haut. Marthe en
bas faisait tinter les casseroles, se démenait pour qu’il mange, qu’il
tienne et peigne. Peut-être, je l’imagine, presque aveugle, fit-elle
tomber une fois les casseroles. Peut-être, une fois, s’allongea-t-elle
brusquement dans la cuisine, n’attirant à elle l’attention que par le
bruit plus tintant des casseroles. Lorsqu’ils commandèrent du bois de
chauffage, le livreur se trompa, le déposa à l’autre bout du village.
Chaque matin, Marthe chargeait son sac de quelques bûches et tâtonnait
dans l’aube fraîche.
Il tentait d’y voir, il disait qu’il fallait trouver le courage d’y
voir. Il se plaignait du bruit, en bas. Les casseroles, « c’est le pire
». Il prenait des somnifères pour dormir. Il avait des angoisses
compliquées à propos des somnifères, la peur d’en manquer, la peur
qu’ils ne devinssent ennemis.
Bram est fêté et reconnu. On le persuade que Marthe est une gêne, une
entrave. Où qu’elle soit, elle s’allonge. Elle dit que la crise va
passer. Ne pas s’inquiéter. Quelques jeunes gens viennent écouter les
mots de Bram, entre deux toux rauques et gênées. On raccompagne Marthe,
la congédie. On la conduit à Aix, chez des amis, les Rigaud. Ils la
gardent. Ce jour-là elle pleure devant Bram qui ne dit rien, arrange
son chapeau, tousse encore. Elle pleure. Puis elle est à Paris. Les
Rigaud l’ont mise dans le train, comme ils disent. Elle n’y voit plus.
Une voiture, dans la rue Bobillot, la renverse. Elle meurt seule à
l’hôpital. Elle tenait sous le bras un manuscrit. C’était en 1959,
vingt-deux ans après leur rencontre, vingt et un ans après l’Amélie et
Bayonne. C’était le 11 août 1959. |

La Croix, jeudi 18 mai 2006
par Jean-Maurice de Montremy
« La villa Chagrin, à Bayonne, fait l’angle des boulevards
Alsace-Lorraine et Jean-Jaurès. Derrière, l’Adour est haut, au mois de
mars. En 1938, on enfermait à la villa Chagrin ceux qui tentaient de
rejoindre l’Espagne, ou ceux qui la quittaient. » C’est de ce côté-là
que rôdent les souvenirs de la narratrice – une femme qui vient de
perdre son amour. Tout en songeant à l’homme aimé, celle-ci se penche
sur le destin de Marthe Arnaud qui fut la compagne du peintre Bram Van
Velde (1895-1981) de la fin des années 1930 jusqu’à sa mort
accidentelle en 1959. Les traces du séjour à Bayonne de Marthe et de
Bram – années difficiles de silence et de dénuement – croisent celles
de la disparition qu’est en train de vivre la narratrice. Même
économie, même réserve, même intensité réduite à l’essentiel: l’errance
fantomatique des deux destins autour de la villa Chagrin révèle, en
Marie Cosnay, une styliste dont l’inspiration reste encore très proche
de la poésie.
Le Monde, vendredi 31 mars 2006
par Monique Petillon
La Villa Chagrin, à Bayonne, fait l’angle des boulevards
Alsace-Lorraine et Jean-Jaurès. En 1938, on y enfermait ceux qui
tentaient de rejoindre l’Espagne ou ceux qui la quittaient. Sujet
hollandais, revenu depuis peu de Majorque après la mort de sa femme
Lily, Bram van Velde est arrêté lors d’une promenade dans les environs,
avec sa compagne Marthe Arnaud-Kuntz faute de papiers d’identité, il
est emprisonné quatre semaines à la Villa Chagrin où il réalise une
série de dessins – le Carnet de Bayonne. C’est en ce lieu
précis, à mi-chemin entre l’Adour et la maison où vit la narratrice,
que se croisent deux histoires celle où, douloureusement, elle perd de
vue l’homme qu’elle aime, et celle qui unit Bram à l’énergique Marthe,
qui en 1959, devenue presque aveugle, mourra renversée par une voiture.
Le tissage subtil des notations brèves, la densité poétique de
l’écriture mêlent magnifiquement le récit et l’hommage au peintre qui
écrivait à Beckett : « Mon travail c’est un saut, un salto vers la vie,
vers l’énergie qui fait vivre. » |

« Du jour au lendemain », par Alain Veinstein, France Culture, lundi 17 avril 2006 à 0h « Le livre du jour », France Culture, vendredi 10 mars 2006
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