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  Visage continu
La pensée du Retour chez Emmanuel Lévinas

  Benny Lévy

  144 pages
11,50 €
ISBN : 2-86432-289-7

Résumé

     Si le Dieu de la Bible ne peut être défini au moyen de prédications et d’attributions logiques, le discours philosophique peut-il supporter le non de Dieu ? Si le premier mot du sensé est biblique, faut-il dire que le dernier mot est grec ? Comment comprendre alors que le premier mot fasse retour à l’époque de la « fin de la philosophie » ? Au cœur de cette interrogation : l’entente de la Parole de Dieu dans le Visage, selon Emmanuel Lévinas.
     Si le Visage d’autrui se donne à l’intelligibilité phénoménologique, la visitation même du visage implique l’intelligibilité éthique « de ce qui n’est pas de ce monde ». Plus encore : elle commande la sainteté. Sainteté que dire le paradigme du « Visage continu » d’Adam. La philosophie « positive » de Lévinas s’entend, ici, comme appartenant à la grande pensée du Retour où se sont essayés les Juifs européens, « entre l’hitlérisme incessamment pressenti et l’hitlérisme se refusant à tout oubli ».



Extraits de presse

     Libération, 14 janvier 1999,
     par Robert Maggiori
     Ancien chef de la Gauche prolétarienne, dernier secrétaire de Sartre, Benny Lévy, aujourd’hui, écrit « le nom de D. », n’osant pas prononcer l’imprononçable. Ce n’est pas par excès de religiosité : le Nom, et le nom de Dieu, est au centre de la réflexion qu’il livre dans le Visage continu, dont les thèses firent d’abord l’objet d’un séminaire tenu, dans le cadre de l’École doctorale de Jérusalem, à l’université de Paris-VII. « Que doit-il en être de la philosophie pour que depuis toujours la précède le nom imprononçable de Dieu ? » Réponse : bien qu’elle ait tenté d’« inclure ce Nom dans sa geste » et fait de Dieu « le sommet des étants », la philosophie, en réalité, « est tout oubli de ce pro-Nom ». Puisque « le Dieu biblique s’abstrait » et échappe à ce statut que veut lui donner la philosophie, l’histoire de la philosophie elle-même n’aura été qu’une « destruction de la transcendance », un congé donné à la transcendanœ, un adieu. Restaurer le commencement véritable de la philosophie, c’est déchiffrer cet adieu, qui est aussi « à-Dieu », une manière de retrouver « la Parole de Dieu dans le Visage » d’autrui. Lévy s’y essaye, en suivant pas à pas, citation après citation, le texte de Lévinas.

 

     BCLF 603, décembre 1998.
     L’audace est-elle de s’engager sur des voies difficiles ? Emmanuel Lévinas s’interroge lui-même sur l’audace du retour dans le temps de l’histoire universelle et du lien « où se consume proprement ce qu’il convient d’appeler la philosophie occidentale ». C’est ainsi toute la propédeutique à une philosophie qui s’étend vers la lettre de l’Écriture, ce vieux discours, naguère interrompu, autour des Écritures et des traités pour y percevoir à nouveau l’appel à la mission des hommes. Il y a d’abord le non-lien de la souffrance et de la déréliction, puis la suspicion d’idéologie qui pèse sur notre philosophie. Il importe de « reconnaître que le Réel est raisonnable et que seul le Raisonnable est réel ». Il y a un au-delà de cette philosophie. Nous revendiquons la compréhension ultime, en recherchant des raisons qui ont commencé avec la philosophie. E. Lévinas dit très bien : « On déchiffre dans le visage la Parole de Dieu. » C’est encore de la philosophie. Tel est le programme d’E. Lévinas. La philosophie est bien une pensée suggérée par les textes, Écritures et commentaires, mais cette pensée s’énonce indépendamment de l’autorité de l’Écriture. La transcendance peut être pensée philosophiquement, c’est-à-dire indépendamment de l’autorité de cette Écriture. La philosophie est donc pour Lévinas arrachée à sa définition, surprenant le logos grec. Nous nous éloignons du postulat qui considère « le savoir comme relation de l’âme avec l’Absolu ». La question suivante se pose alors : quel est le sens de cette nécessité où se trouve le judaïsme de Lévinas de se produire comme logos ? Lévinas ne renonce pas à la philosophie, ni au nom même de cette philosophie. Il écrit magnifiquement : « Au langage, il faut que le philosophe revienne pour traduire – ne fût-ce qu’en les trahissant – le pur et l’indicible. »
     Il reste à rechercher « le sens de cette nécessité de traduire – trahir – le nom innominé ». Telle est la vocation du philosophe. Sommes-nous des Grecs ? Sommes-nous des juifs ? Et finalement, qui nous ? Qu’en est-il du nous ? Cette question de l’universel trouve sa réponse dans l’œuvre lévinassienne. La pensée de Lévinas est une hénologie, c’est-à-dire qu’elle exprime le vouloir-dire, le Dieu inspiré de la philosophie grecque. La pensée détermine l’antériorité originelle de Dieu, l’un de l’au-delà de l’être... Thèse majeure d’E. Lévinas. Le mouvement de transcendance emporte l’œuvre lévinassienne et rappelle à l’ordre le retour qui désigne la pensée du Nom. Benny Lévy, fidèle à l’inspiration initiale de son maître en exprime la position, le chemin tracé de la transcendance de l’Absolu, c’est-à-dire de l’extériorité à nous. L’Absolu fait face. Le livre de B. Lévy est à ce jour la meilleure introduction en français à ce grand philosophe qu’est Lévinas.

 

     Le Monde, 4 décembre 1998,
     par Bernard-Henri Lévy
      Ceux qui ont croisé Benny Lévy à la fin des années soixante se souviennent d’un terrible jeune homme, qui se faisait appeler Pierre Victor et régnait sur « la Gauche prolétarienne ». Il était énigmatique et savant. Laconique et véhément. Il avait le goût, mais aussi le mépris, des grandes éruditions. Il vivait parmi les livres tout en prétendant, comme Freud, qu’ils étaient « les fils du malheur » et qu’aucune bibliothèque au monde ne pèserait, le moment venu, face à la féroce beauté de la page blanche de l’Histoire recommencée. Il parlait peu. Plutôt mal. Il n’avait pas fait de prison à Camiri. Il n’avait même pas la faconde joviale des leaders étudiants de 68. Mais il émanait de lui une force sèche, une foudre, qui suffisaient à subjuguer tout, ce que le Quartier latin d’alors comptait de cénacles maoïstes. On redoutait ses colères. On sollicitait ses faveurs. Il était – il reste, dans mon souvenir – une sorte de Socrate marxiste, sans œuvre, sans vrai charisme, mais incroyablement légendaire : combinaison rare (jamais retrouvée, depuis, chez aucun autre) d’un rayonnement sans cause apparente – d’une autorité absolue, péremptoire, dont la source demeurait mystérieusement dérobée.
     Plus tard, quand vint le crépuscule du gauchisme, il ajouta un titre à son blason en devenant le secrétaire, puis le dernier interlocuteur, d’un Sartre vieilli mais encore génial. C’est lui que l’auteur des Notes pour une morale avait choisi pour continuer de philosopher. C’est à ses yeux que, devenu aveugle, il demanda de voir à sa place. Et c’est par son truchement qu’il décida, au grand dam de la vieille garde sartrienne, de revisiter sa philosophie et de lui infliger ses retouches les plus décisives. Le dernier entretien, publié, à la veille de sa mort, par le Nouvel Observateur, ne nous révélait-il pas un Sartre sans protocole qui, d’une main, déchirait sa phénoménologie de jeunesse et, de l’autre, souscrivait à l’idée que, hors la Torah, la philosophie se condamne à l’impasse ? L’ancien « chef mao » n’accomplissait-il pas ce tour de force (« manipulation » pour les uns voire « détournement de vieillard » ; preuve, pour les autres, de sa « démiurgie », quand ce n’était pas de son « génie ») de désartriser le dernier Sartre et d’induire, par sa seule influence, une nouvelle saison dans son œuvre ?
     Arrive alors un troisième Lévy, né au début des années quatre-vingt, et choisissant, non sans panache, de prendre congé d’une intelligentsia dont les querelles n’étaient tout à coup plus les siennes. Il s’enferme, ce Lévy, dans une yeshiva de l’est de la France. Il retourne à ces vieux textes bibliques et talmudiques dont il venait, avec Sartre donc, d’entrevoir la fécondité. Et lui qui avait régné sur les émules français des gardes rouges, puis qui avait parlé d’égal à égal avec le plus grand philosophe français vivant, le voici qui redevient disciple, très pauvre en esprit, très humble, et bizarrement silencieux : un signe de vie par-ci, un texte confidentiel sur Philon d’Alexandrie par-là ; une apparition dans une enquête sur ces fameux enragés, passés « de Mao à Moïse », dont il devient le prototype ; et puis ce livre enfin, ces jours-ci, où les témoins de ses anciennes vies auront bien du mal à reconnaître l’intellectuel qui les subjuguait puisqu’il n’y est question, de bout en bout, que de la « pensée du retour » chez le Maître qui, dans sa vie, semble avoir remplacé, à lui seul, les théoriciens des années Mao et Sartre : Emmanuci Lévinas... Les familiers de l’œuvre retrouveront dans ces pages denses, difficiles, parfois même abruptes ou obscures tant elles sont en empathie avec la langue qu’elles veulent épouser, la plupart des « notions », mi-métaphoriques, mi-théoriques, qui sont la signature du texte lévinassien. L’« Hôte », par exemple, et le miracle de la société. La « Gloire » comme autre versant de la « Passivité du sujet ». Le « Tiers » et l’« Entre Nous ». Le « Nom » et le « Pronom ». La guerre de la « Face » et du « Biais », source de la violence. La « Fraternité », non comme effet, mais comme principe de l’« égalité ».
     L’énigme du visage, enfin – ce visage « continu » qu’une Lecture talmudique déchiffrait comme le lieu même où surgit « la femme dans l’humain » ou encore ce « Visage » tout court dont Lévy rappelle qu’il n’est évidemment pas réductible à sa « représentation plastique » ni au pur « assemblage » d’un nez, d’une bouche, de deux yeux, puisqu’il est l’autre nom de l’Extériorité, de l’Autre, de Dieu, de l’Infini-métaphysique du Visage...
     Ils y retrouveront l’une des idées les plus originales de l’auteur d’Autrement qu’être – celle qui, en tout cas, marque sa rupture avec Heidegger ainsi qu’avec toutes les doctrines issues du « marxisme » ou du « structuralisme ». La liberté, pour être pensée, requiert un « au-delà de l’Être ». Elle suppose une percée, une trouée, une échappée, à travers le « sans issue de l’Être ». Qu’il soit conçu, cet Être, dans la forme de la Nature ou de l’Histoire, de la Création ou de la Structure, tout le problème est de briser sa clôture, d’interrompre son discours muet mais total – tout l’enjeu de l’aventure humaine est de lui retirer le dernier mot en pariant sur un « premier mot » qui le surplombe, sur un « Dire-d’Avant-le-dit » qui ne soit pas une donnée du monde mais le signe d’une transcendance. N’y a-t-il pas un totalitarisme ontologique qui précède les totalitarismes historiques et commence avec la résignation à un Être plein, fermé sur lui-même, saturé ? Le premier geste subversif de l’histoire de l’humanité n’est-il pas celui du Prophète lorsqu’il risque une parole qui tranche, qui s’arrache et nous arrache au « contexte » des « étants » – qui commence, en d’autres termes, avec celui qui la prononce et en lui ?
     Et puis le livre culmine enfin dans une méditation sur les rapports de cette pensée juive, non, comme on pouvait s’y attendre, avec la pensée « révolutionnaire » de jadis, mais avec une philosophie « grecque » qui débuterait avec Platon et s’achèverait avec Heidegger, Husserl et Sartre. Le prophète ou le sage, demande Benny Lévy ? Le biblique ou le logique ? Le « Dire » est-il transmissible dans le « dit » la langue de la « sainteté » dans celle de la « sagesse » ou de l’« éthique » ? Quelle nécessité, en un mot, à ce que les deux langues se saisissent l’une l’autre pour se saisir, ensemble, de l’Absolu – et comment faire, alors, pour empêcher que le « Nom de Dieu » ne se perde dans le dédale d’un « logos » qui redeviendrait, pour nous, l’équivalent d’un nouveau désert ? Tantôt il tient la tâche pour impossible : l’histoire de la philosophie n’étant rien d’autre, depuis ses origines, qu’une réfutation méthodique de l’idée même de transcendance, comment conserverait-elle au « premier mot » son intensité, son écho ? Tantôt il suggère que, oui, il est possible de croiser le « Dire paradigmatique » et le « dit phénoménologique », de les « insinuer » l’un dans l’autre, de les « traduire » – et ce sont les plus belles pages du livre : celles qu’il consacre à l’influence, sur Lévinas, du cabaliste lituanien Rabbi Halim de Volozine ; celles où il distingue entre le Platon de l’« éternité de la matière » et celui de la sortie, presque de l’exode, hors de l’empire des « choses » ; celles, encore, où, dans les toutes dernières lignes, et comme en son nom propre, il explore les apories du « juif moderne » ou celles d’un « sionisme » qui hésiterait entre « l’idéal de l’Europe » et le souvenir de « I’État de David ».
     Qu’a-t-il bien pu se passer, dans cette tête, et dans cette vie, pour que l’ancien enragé qui rêvait de « viser l’homme droit dans son âme » et de le « changer en ce qu’il a de plus profond », soit, soudain, revenu là ? Une analyse ? Une conversion ? Une apocalypse intime ? Une femme ? Une réconciliation avec la loi des pères ou d’un père ? Un septième pilier ? Rien, ni rupture ni trou noir – ce dernier Benny Lévy ne faisant que devenir, au fond ce qu’il avait toujours été ? Toutes les conjectures sont permises. Mais l’étrangeté du livre est que son auteur, non seulement n’en confirme aucune, mais semble tirer gloire de cette transfiguration sans mode d’emploi. Il a deux catégories d’intellectuels. Ceux qui s’expliquent, n’en finissent pas d’accumuler les autocritiques et les pénitences – et collectionnent leurs profils perdus comme d’autres des médailles. Ceux, plus rares, qui estiment n’avoir de comptes à rendre à aucune espèce de tribunal, pas même celui de leur biographie - ultime fidélité, en somme, au beau mandat sartrien d’être infidèle à tout et donc, aussi, à soi. Benny Lévy, d’évidence, est de cette seconde famille. Il ne dit rien. N’avoue rien. Intraitable définitif que j’imagine, un œil sur ses nouveaux grimoires, l’autre sur le salut de son âme ou sur celui de l’humanité – et qu’il convient de laisser à sa métamorphose et à son secret.

 

     Information juive, n° 181, octobre 1998.
      Information Juive : Dans Visage continu, vous faites une plongée au cœur de la philosophie de Lévinas. Vous considérez que La Pensée du Retour, anime toute son écriture.
     Benny Lévy : Pour moi, il y a là l’idée que, pour la pensée, il faut faire retour au sens biblique. Mais cette définition peut se déployer : cela peut aussi vouloir dire « retour à soi du juif sur la terre d’Israël ».

     I.  : Un peu comme Adorno l’avait dit de la poésie, Lévinas considérait qu’à Auschwitz s’est consumée la philosophie occidentale.
     B.  : Il aurait sans doute admis cette définition : Auschwitz c’est le nom propre de ce qui est anti-philosophique. Il y a un moment d’anti-philosophie chez Lévinas.

     I.  : Pourtant il a continué à faire de la philosophie.
     B.  : Il est le philosophe de qui a survécu à Auschwitz. Sa philosophie procède de cet étonnement : comment peut-on survivre à Auschwitz ?
     La théologie de la mort de Dieu était un énoncé trop facile pour Lévinas. Sa philosophie est positive. Ce retour au sens biblique et la possibilité que Dieu se manifeste dans les situations concrètes, c’est cela l’objet de sa pensée.
     Ce que je récuse, dans mon livre, c’est la lecture « basse » de Lévinas, aujourd’hui dominante... Si l’on doit être reconnaissant à quelqu’un qui vous a appris le « aleph beth », a fortiori faut-il l’être envers celui qui vous a poussé à cet apprentissage. En lisant les livres de Lévinas, j’ai soupçonné que derrière l’écriture grecque, il y avait quelque chose d’autre et je me suis mis à apprendre l’hébreu.

     I.  : La shoah occupe une grande place dans la pensée de Lévinas. Vous citez cette phrase de lui : « Hitler a rappelé que l’on ne déserte pas le judaïsme. Le judaïsme est imperturbablement rivé à son judaïsme ».
     B.  : À la différence de Fackenheim, Lévinas dit que Hitler nous révèle que nous sommes irrémédiablement rivés au judaïsme. Cette impossibilité d’échapper au judaïsme que Lévinas formule, dans un grand texte, comme l’impossibilité d’échapper à Dieu est une définition du soi, du sujet, pour tous les hommes.

     I.  : Lévinas prenait soin de séparer le philosophe qu’il était du penseur juif. Vous opérez, dans votre livre, un va-et-vient permanent entre les deux au point, dites-vous, que la question de savoir si Lévinas est un penseur juif ou un philosophe perd toute pertinence.
     B.  : Il a, en effet, pris soin de dire que le verset ne saurait avoir une autorité dans le texte philosophique. Pourtant, la définition qu’il donne de la philosophie elle-même la présente comme écriture en palimpseste, c’est-à-dire une écriture double : sous le Grec, il y a du juif ; sous l’Européen il y a du biblique.
     Si tel est le ressort même de la pensée, on peut certes distinguer un texte juif où on fera crédit d’emblée aux maîtres d’Israël et on donnera donc pleine autorité au verset... Mais le ressort de la pensée qui est le même dans les deux sortes de textes, procède, lui, de cette conviction que le premier mot est biblique.

     I.  : Où voyez-vous que cette pensée du Retour est au cœur de l’œuvre de Lévinas ?
     B.  : Il faut essayer de viser la matrice qui commande les formulations de Lévinas. Dès mes premiers séminaires consacrés à Lévinas, il y a quinze ans, je me heurtais à un problème : il était impossible d’identifier ce que Lévinas appelle « autrui ».

     I.  : Autrui c’est celui qui n’est pas moi.
     B.  : On ne peut surtout pas dire cela. C’est la définition husserlienne contre laquelle il en avait. Cet « absolument autre » qui est présent dans le visage d’autrui c’est évidemment Dieu. La question que je me posais était : quel rapport entretient ce Dieu-là avec « autrui » ?

     I.  : Lévinas a souvent prétendu que sans l’hellénisme, la Bible ne peut pas être comprise. Il y a pourtant eu, de la part des maîtres du Talmud, une grande crispation à l’égard de la pensée grecque ?
     B.  : C’est inexact. Les maîtres de la mishna ont insisté sur le fait qu’on peut faire un sefer Thora en grec.
     Ce qui est vrai c’est qu’ils ont fait une différence entre la sagesse grecque – faite, dit Lévinas – de ruse et de trahison – et qui est une vision politique du monde, et la langue grecque qui est prisée et souvent exaltée.

     I.  : Pour Lévinas, l’éthique est grecque. Lui-même préférait la notion de sainteté.
     B.  : Il a, en effet, fait cette confidence à Derrida : pour qualifier ma pensée, a-t-il dit, beaucoup de gens évoquent une éthique. Moi, ce qui m’intéresse le plus c’est la sainteté.

     I.  : Que mettait-il dans ce mot ?
     B.  : Cela veut dire accorder l’intensité maximale à la notion de transcendance, intensité que ne sait pas garantir le grec, fût-ce sous la forme d’une éthique.

     I.  : L’homme est le lieu où se passe la transcendance.
     B.  : Lévinas veut montrer qu’une pensée où le Nom innominé de Dieu se fait entendre est une pensée des situations humaines. Comme le dit le texte de la mishna de Haguiga, il est interdit de penser à l’essence divine. Donc, toute théologie au sens strict du mot, un logos sur Dieu, est interdite. Et le sens de l’interdit est de nous ramener aux situations humaines.

     I.  : Lévinas considérait que « le juif moderne c’est celui qui se demande sincèrement si, depuis l’Émancipation, nous sommes encore capables de messianisme ». Comment comprenez-vous cette formule ?
     B.  : Elle figure dans l’un des textes les plus importants de Lévinas. Il veut dire que, depuis l’assimilation et depuis que les juifs ont considéré qu’il y avait de la raison dans l’histoire, ils ont perdu la sensibilité messianique.
     Cette sensibilité messianique, telle qu’elle est conçue par nos maîtres, tenait que l’histoire est un cycle de violences et de crimes sans raison immanente.